‹ Mémoires de Mathieu Molé, procureur général, premier président au Parlement de Paris et garde des sceaux de France (volume 4)Chapitre 30 sur 81 · La dochesse de Savoie · texte numérisé non relu

La dochesse de Savoie

DE MATmEU MOLE. XS5

La maayaifle conduite de Madame, votre sœur, lui ayant fait perdre en peu de temps l'estime et la rëputatimi qui lui dévoient être plus chères que sa propre vie ; du mépris, ses sujets passèrent à la haine, et de la haine à la révolte, qui mit , aai trois mois, entre les mains des Espagnols , plus des deux tiers duPiémont,qu ils n'avoient jamais sçu oitamer par la force pendant la vie des ducs Charles- Emmanuel el Amédée son fils , sous le gouvernement desquels ils les avoient plusieurs fois attaqués.

La propre ville de Turin, capitale de cet État, ne fiit pas exempte du malheur de cette princesse.

Bien que la présence des souverains soit une citadelle aux lieux ou ils demeurent, bien qu*il y en eût une autre tn cette place , Madame ayant perdu celle des cœurs , plus forte que toute autre , encore qu'elle eût deux mille hommes dans Turin , dont la plus grande part étoient Suisses et Piémontois, le prince Thomas ne laissa pas d'emporter la place avec douze cents Jiommes , chose inouïe et presque incroyable à ceux mêmes qui en étoient spectateurs, et cette exécution fut faite en si peu de temps , qu'à peine cette infortunée princesse en eut-elle assez pour se retirer en la citadelle, où elle eût été contrainte de périr deux jours après, pour l'avoir trouvée dépourvue de toutes choses , si vos armes ne fussent venues au même temps la secourir et l'en tirer. En ce misérable état, l'accablement de ses malheurs la contraignit de mettre cette place entre vos mains, lors nonseulement qu'elle ne pouvoit la conserver, mais qu'on ne croyoit pas que vous pussiez la défendre , si auparavant cette extrémité, la raison lui eût fait faire ce à quoi la nécessité la contraignoit. Si elle eût voulu permettre que ses principales places eussent été gardées par vos forces ,

elle n'en eût perdu aucune , mais comme il ne (ut jamiis possible de lui donner de la méfiance de ses ennemis, elle ne voulut jamais se confier en Votre Majesté ^

Elle aima mieux se voir non-seulement dépouillée d'une partie de son État , mais des clefs de tout le reste par la perte de Nice et de Turin , que s^assurer le tout par le dépôt de ces deux places , qui eût ruiné les desseins de ses ennemis et établi la sûreté de la mère et du fils et de leur État tout ensemble.

L'exemple de Philbert-Emmanuel, aïeul de ses enfiintSy qui sauva son État par cette voie, lorsqu'il en avoit perdu la plus grande partie , ne put la convier à se servir de ce remède. Bien qu'il fût dès lors nécessaire à son salut, le proposer seulement étoit un crime, et quelque biais qu'on put prendre pour lui faire entendre raison en œ sujet, jamais on n'en put tirer autre profit que le dépôt de Carmagnole , Querasque et Savillane qui, bien qu*en très-mauvais état, furent seules sauvées, nonobstant les diverses entreprises que le prince Thomas fit pour les emporter.

I^s instances redoublées que Madame, votre soeur, dépouillée du Piémont, avoit faites à Votre Majesté de s'avancer vers elle, faisoient espérer qu'elle vouloit vous donner moyen de réparer ses fautes et ses pertes. Aussitôt qu'elle fut à Grenoble, près de Votre Majesté, vous tâchâtes par toutes sortes de moyens de la remettre en un chemin aussi avantageux pour elle que celui qu'elle

i. La Gazette Renaudot et le Mercure fran^oUy <{iii se rédi(^ fous rinspiration du cardinal de Richelieu, ne laisaent rien entrevoir de ces récriminations de Son Éminence contre la duchesse de Savoie, tour du Roi. Ces journaux du temps soutinrent an contraire les droîta de U diirheftse contre les princes de la maison de Savoie. Voj., p. 617 » Si^ de la gutrre de Piémont,

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avmt émi jusques alors lui a^oit ëtë préjudidabie; nais die fit cognoitre, à son dommage, que les plus feibles esprits sont les plus forts pour résister à la

Vous n*oubli4tes rien de ce qui pouToit arrêter le dânëglement de son esprit , et les désordres de ceux qui oontribuoient le plus à sa perte; mais comme elle fut trop obstinée en son aveuglement , les autres furent ou trop ignorants pour recognoitre leur bien, ou trop malicieux pour s'y vouloir porter , ou trop timides pour Tentreprendre.

Diverses considérations vous empêcbèrent de les

Et bien qu'ils n'ignorassent pas le sujet et le pouvoir que vous en aviez, la cognoissance qu'ils avoient de votre prudence et de votre bonté les empêcba de craindre ce qu'ils méritoient, et leur donna lieu de continuer insolemment leur première conduite.

Si l'esprit d'une femme eût été ciipiAIe de conseils , les vôtres l'eussent retirée du mépris de ses sujets, auquel elle s'étoit précipitée, au même temps que vos armes agissoient pour la garantir de l'injuste invasion des Espagnols , et de la mauvaise volonté de ses frères.

Il lui restoit encore un moyen de se sauver, par le dépôt de la Savoie, qui eût obligé ses frères à déposer leur rage, par la crainte et la prévoyance qu'ils eussent eu, que si le petit Duc fut venu à mourir, elle n'eût agi que contre eui^juilmes. Les liens du sang, votre réputation et toutes les précautions imaginables que vous offrites, lui dévoient ôter toute crainte; mais elle fut industrieuse à feindre d'en avoir, pour avoir prétexte de s^afTermir dans des résolutions qui ne pouvoient avoir

d'autre effet que sa ruine. On lui représenta qiai Votre Majesté et ses prédécesseurs, ayant plusieurs fois irastitiié le Piémont lorsqu'ils le pouvoient retenir avec justice, il falloit avoir perdu le sens et la raison , pour craindre que vous eussiez dessein de vous en rendre maître^ lor»» que vous n'eussiez su le retenir sans perfidie.

Bien que les derniers conseils qu'elle reçut de ton mari, fut de se confier en Votre Majesté et en tes créatures , les premières résolutions qu'elle prit lonqii*0 eut les yeux fermés furent de s'en méfier entièrement.

Monot, jésuite, dont elle avoit si mauvaise opinion, qu'elle avoit craint, du temps du feu Duc son mari, que les chaînes de son caractère ne fussent pas capables d'assurer sa fidélité, fut lors celui qui lui parut fidèle , parce qu'elle croyoit qu'il le fût à ceux qui avoient plus de pouvoir sur son esprit.

Ce misérable moine lui donna du poison en guise de remède, et lui en fit tant prendre d'abord, qu'il n'y eut plus d'antidotes assez puissants pour la garantir de son venin.

Ainsi votre voyage fut sans autre effet que de sanver du débris général du Piémont, Suse, Veillane et Caono, ce qui n'étoit pas capable d'arrêter le coure de tt perte, pendant qu'elle demeuroit dans sa mauvaise con* duite.

Les extravagances de cette princesse^ furent teUea, qu'ajoutant une nouvelle honte à sa conduite , elle vécut avec Votre Majesté comme elle eût dû &ire avec

1. On doit remarquer la séyérité avec laquelle Richelieu parie, les Mémoires qui portent son nom et dans ceux que nom ÎBpriaMMM uA^ soit des princes du sang lorsqu'ils n'étaient pas dans les bonnae gr&oea 6m Roi, soit de la propre sœur de Louis XIII qui résistait alors A la politîque du Cardinal-Duc.

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nemîft : vous ne TÎtes point son fils. En cette extrémité, TOUS agitâtes plusieurs fois si vous deviez abandonner une personne si abandonnée d'elle-même.

Il vous étoit avantageux d'en user ainsi, pour se justifier des mauvais événements dont il sembloit impossible de te garantir ; mais cette résolution étoit si préjudiciable k cette misérable femme y qui ne pouvoit être délaissée de volve main, sans Tétre de tout le monde, que Votre Majesté aima mieux laisser la réputation de sa puissance ea compromis, que, voulant la sauver, avancer d'un moment la perte d'une personne que la nature avoit rendue sa sœur, bien qu'elle fît indigne de son sang.

£n effet, au lieu de l'abandonner, vous fortifiâtes votre armée eu Italie, et envoyâtes le comte d'Harcourt la commander, avec des ordres qui lui donnèrent lieu de clore glorieusement cette campagne.

Les déplaisirs cuisants que vous causèrent les malheurs de Madame, votre sœur, furent grandement augmentés par la mort du duc de Weimar , prince dpnt le mérite et la réputation rendoient quasi sa perte irréparable ^

Votre Majesté sentit cet accident , comme sa raison et sa vertu le requéroient* Bien qu'après un tel malheur, les officiers de l'armée que commandoit le Duc défunt , prissent par leur propre mouvement la résolution de servir Votre Majesté, aux dépens de laquelle leurs troupes avoient toujours été entretenues, il se trouva néanmoins tant de difficultés dans la conclusion d'un nouveau traité, qne Votre Majesté ne mérite pas peu de louange pour avoir pu les surmonter par sa dextérité , par sa prudence et par sa force.

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