‹ Mémoires de Mathieu Molé, procureur général, premier président au Parlement de Paris et garde des sceaux de France (volume 5)Chapitre 24 sur 85 · CAMPAGNE DE LORRAINE · texte numérisé non relu

CAMPAGNE DE LORRAINE

Du camp de Manière.

Nous soniines campés à une heure des ennemis, qui se tiennent clos et couverts dans leur camp , auquel ils sont très-bien retranchés, avec quatre grands forts aux quatre principales avenues. Nos espions rapportent que la nécessité des vivres y est grande, le pot de vin y valant huit livres barrois et le pain six. sols la livre; ils n'ont point de fourrage pour leurs chevaux , qui se montent à douze mille chevaux de bagage. Deux régiments, l'un d'Italiens et l'autre d'Allemands, se battirent pour du fourrage et en demeura cinquante hommes sur la place. On ne croit pas qu'ils puissent subsister longtemps dans leur camp.

Le château de Moyen- Vie est assiégé depuis cinq jours. Nouvelles viennent de venir qu'il capitule. Nous y avons perdu le major de Normandie et un capitaine de

Vaubecourt. Il arriva, hier, dajas notre camp, un convoi (le vivres pour seize jours, conduit par le sieur de Fontenay-Mareuil, maréchal de camp.

Du camp de Sainl-Dizier '.

Le Roi arriva ici en très-bonne santé ; il fit en venant de Vitry la revue de la noblesse d'Anjou, du Maine, Cotentin, Auxerrois, Vexin, Montargis, Gien et Cliâteauneuf en Timerais, laquelle se monte à mille chevaux fort bons; nous attendons demain celle de Touraine, Orléans, Chartres et Bas-Poitou, laquelle toute ensemble se monte à neuf cents chevaux, qui se joindront dimanche au Roi. Il y a avec M. de Vaubecourt celle du Haut- Poitou, d'Auvergne et Bourgogne, qui se monte à dixhuit cents chevaux ; outre ce que dessus, nous avons trois mille chevaux de compagnies réglées, lesquels sont trèsbons , et quatorze mille hommes de pied ; outre encore ce que dessus, on attend, dans quatre jours, la noblesse de Limousin, Berry et la Marche. Il vient d'arriver nouvelles aue les douze mille Suisses seront à Langres, le 26 de ce mois, et qu'ils sont proche de Dijon.

Du camp devant Nancy.

Le Roi ne se contente pas d'avoir reconnu les postes avantageux à son armée autour de Nancy; il a voulu tracer lui-même tous les forts et les lignes de la circonvallation de son camp , et , pour cet effet , il y a deux jours qu'il sort dès les cinq heures du matin de son quartier et n'y rentre qu'à la nuit, fermante. Ceux de la ville commencent à tirer quelques mousquetades à ceux

1. Le Roi était parti de Château-Tliierry, avait passé par Châlons, et arriva à Saint-Dizier le 23 août. [Mémoires de Richelieu, t. VII, p. 4Jo.) Le Roi était arrivé le :28 août à Pont-à-iîoasson.

qui s'approchent de trop près de leurs murailles, et même ont blessé quelques soldats du Roi.

La nuit passée, 6 septembre , il y eut grande alarme dans la ville, d'où les assiégés tirèrent quantité de mousquetades. Ce qui obligea tous nos quartiers à se tenir en armes une bonne partie de la nuit.

Le cardinal de Lorraine (qui étoit parti d'ici, dimanche dernier, pour retourner trouver son frère) , est revenu ce matin 7. Cet après-dîner, il a été deux heures enfermé avec Sa Majesté et M. le Cardinal. Sur quoi Too ne peut encore rien assurer de la paix ou de la guerre, cela étant encore incertain.

Le Roi sépara ici les quartiers. Le quartier du Roi , où commande, sous Sa Majesté, le maréchal de la Force, qui fait les lignes et forts depuis la Malegrange jusques à l'hôpital; M. de Saint- Chaumont , depuis la Malegrange jusques à la rivière, vers Doubline ; M. de Vaubecourt, depuis l'hôpital jusques à un village appelé Lachon , où est son quartier ; M. d'Arpajon , depuis Lachon, sur le haut des montagnes, jusques au-dessus de Maxeville ; M. de Nesle, depuis au-dessus de Maxeville, son quartier, jusques proche Champigneule, où commence le quartier de M. de Châtelier-Railol:, qui va jusques au bord de la rivière, au-dessous de Nancy, où de l'autre côté commence le travail de M. le marquis d'Alluy, qui va sur la montagne au-dessus de Saint-Max, où est celui de M, du Halier, qui achève la montagne; puis, M. le marquis de la Force, depuis le pied de !a montagne jusques au bord de la rivière , proche Doubline, où se fait le pont de bateaux. Toute cette circonvallation peut avoir quatre lieues de tour, et espère-t-ou que, dans trois semaines, pour le plus tard, tout sera

achevé. Il y a tous les jours six mille soldats au travail, et, de plus, le Roi a envoyé quérir huit cents Ricelois * et quatre cents vignerons sur la rivière d'Aube, qui sont excellents pour remuer la terre. Il nous arrive tous les jours des troupes nouvelles, et croit-on que, dans quinze jours, l'armée sera composée de trente mille hommes et de quatre mille chevaux ^.

RELATION TRES-PARTICDLIERB

De ce qui s'est passé depuis que le Cardinal-Duc est arrivé à Charmes pour traiter avec M. de Lorraine , jusques à l'entrée du Roi dans la ville de Nancy. (Voy. Mém. de Mole, t. II, p. 187.)

Le Cardinal-Duc arriva à Charmes à cinq heures du soir , attendit le duc de Lorraine jusques à neuf heures du soir ^ ; voyant qu'il ne venoit point et qu'il n'en avoit nulles nouvelles, il se coucha et s'endormit.

Sur les onze heures , le duc arriva , accompagné de vingt gentilshommes, et vint mettre pied à terre au logis du Cardinal-Duc, lequel dormoit il y avoit deux heures ; ses gehs le voulant éveiller, ledit duc de Lorraine ne le voulut jamais permettre. Ce que sçachant , le lendemain 1 9 octobre, le Cardinal-Duc se fâcha de quoi on ne l'avoit éveillé, et incontinent alla voir ledit duc, sur les sept heures du matin; lequel il trouva endormi et ne voulut permettre qu'on l'éveillât, et il s'en alla entendre la messe. En sortant de l'église, il trouva ledit Duc, où ils

1. Probablement des ouvriers des Riccjs, trij)le bourgade de l'ancienne Champagne, comprise aujourd'hui dans le département de l'Aube, et située au milieu d'un vignoble important.

2. Le cardinal de Lorraine envoya ordre au marquis de Mouy d'ouvrir les portes de Nancy, et les troupes du Roi entrèrent dans cette ville le 24 septembre. Le lîoi y iit son entrée le lendemain. (Mémoirej de Ulchelieu, t. VII, p. 443.)

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