Voy. les Mémoires de Richelieu, t. VII, vt
se firent de grands compliments : le Cardinal voulant mener ledit Duc en son logis , et le Duc le Cardinal au sien. Sur ces compliments, quelqu'un dit : « M. de Lorraine n'a pas ouï la messe. » Sur quoi le Cardinal-Duc lui dit : « Monsieur, vous feriez mieux d'entendre la messe, et puis nous traiterons. » Il s'en alla. Le Cardinal-Duc avoit mis des gens pour prendre garde quand la messe seroit dite, pour aller attendre M. de Lorraine en son logis ; mais ses gens n'ayant pas été assez prompts j)our l'avertir, comme il descendoit le degré de son logis, il trouva M. de Lorraine en tête, qui le surprit fort, et lui dit : « Monsieur, j'allois à votre logis. » Là-dessus se passèrent force compliments, après lesquels ils montèrent en haut, oîi ils furent enfermés trois heures ensemble, sans rien faire. L'après-dîner, ils traitèrent encore pour le moins quatre heures, au logis du Cardinal- Duc ; ils ne se purent accorder. Tout le monde croyant que tout étoit rompu, l'ordre fut donné aux troupes qui étoient venues avec le Cardinal-Duc, de se tenir prêtes pour s'en retourner le lendemain 20 , à neuf heures du matin. Mais comme le Cardinal-Duc vint pour dire adieu au Duc en son logis, ils parlèrent quelque temps ensemble, et demandèrent une écritoire, qui leur fut apportée, et le traité fut signé à l'heure que les parties s'y attendoient le moins.
A l'heure même, le Cardinal-Duc envoya le comte de Nogent au Jloi, pour lui donner avis que le traité étoit signé, et que le duc de Lorraine seroit le lendemain, après dîner, auprès de Sa Majesté. A même temps, le Duc fit partir le sieur de Contrisson, avec passe-port du Cardinal-Duc, pour aller à Nancy défendre, sous peine de la vie, que l'on ne tirât point : la journée finit ainsi. IV 7
Le 21, le Cardinal-Duc est allé voir M. de Lorraine en son logis, et de là sont partis pour venir trouver le Roi , le Cardinal-Duc dans sa litière et M. de Lorraine dans le carrosse du Cardinal-Duc, où étoient avec lui le cardinal de la Vallette, le nonce du Pape et le duc de la Vallette. Comme ils ont été proche le quartier du Roi , le Cardinal-Duc a monté dans son petit carrosse , et est allé trouver le Roi un moment devant que le Duc arrivât ; puis M. de Lorraine est arrivé, à qui le Roi a fait toutes les caresses du monde, et le mena dans son petit cabinet, oii étoient le Cardinal-Duc, le Garde des Sceaux, les sieurs de Bullion , Saint-Chamond , Brassac et Bouthilier. Ils ont discouru quelque temps. Après, le Cardinal-Duc est sorti avec tout le conseil, et M. de Lorraine est demeuré avec le Roi, qui l'a entretenu assez longtemps. Sa Majesté voyant venir l'heure du souper , lui dit : « Allez vous reposer à votre logis, » et l'a fait conduire par M. le Premier Écuyer et plusieurs autres seigneurs de la cour. Ainsi a fini la journée.
Le 22 au matin, le sieur Bouthilier, secrétaire d'Etat, et le père Joseph, capucin, sont allés voir M. de Lorraine, et ont demeuré deux heures avec lui pour quelques petites difficultés qui restoient et pour résoudre le temps que les troupes du Roi pourroient entrer dans Nancy. Le Duc demanda lors d'envoyer quérir le sieur Jeannin, secrétaire d'Etat de Lorraine, qui étoit dans la ville. On l'a envoyé quérir aussitôt, mais il n'est venu que trois heures après. Cependant le Duc est venu voir le Roi, où il a été une heure ; on lui vint dire que Jeannin étoit venu ; il sortit aussitôt pour aller à son logis, et demeura enfermé avec lui deux grosses heures.
On donna cependant avis à Sa Majesté, de plusieurs
côtés, que le Duc avoit quelque dessein de s'échapper, la nuit môme ; à ce que ion a sçu depuis on le croyoit dans la ville. A quoi Sa Majesté ne voulut pas ajouter foi ; mais, pour éviter tous mauvais événements, elle commanda qne l'on fit bonne garde dans le quartier, qui est l'ordinaire ; et quelques officiers du régiment des gardes eurent ordre de se promener autour du logis, de peur que si M. de Lorraine eût voulu sortir la nuit, les sentinelles ne lui fissent quelque mauvais tour : de quoi le Roi eût été au désespoir. La nuit se passa comme cela.
Le lendemain 23, le Duc dormit jusques à dix heures. Dès qu'il fut éveillé , le Cardinal-Duc l'alla voir, pour l'assurer que le Roi n'avoit rien cru des bruits qui avoient couru qu'il se vouloit sauver; véritablement, qu'il eût extrêmement fâché Sa Majesté s'il eût fait un trou à la lune, de quoi toute l'Europe se fût moquée. Ce qui avoit obligé le Roi à faire la même garde dans son quartier qu'il a accoutumé en temps de guerre, qui est trèsexacte ; et commander à quelques officiers de se tenir près de son logis, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident, comme j'ai dit ci-dessus.
Quand le Cardinal-Duc fut sorti, M. de Lorraine alla à la messe, puis retourna dîner ; la garde étant toujours fort exacte dans le quartier.
L'après-dîner , on croyoit entrer dans Nancy , les troupes mêmes furent commandées ; mais une bonne partie de la journée se passa en allées et venues du sieur Jeannin chez le Cardinal-Duc, et aussi que le Duc dit que ses troupes ne sortiroient point de Nancy , sans une certaine marque qu'il leur avoit donnée. Pour cet effet, il envoya dans la ville un de ses valets de cliambre, auquel
il se confîoit, pour faire venir parler à lui le sieur Drusnet, lieutenant de ses gardes, qui porta l'ordre d'ouvrir, le lendemain matin 24, les portes aux troupes du Roi; et entrèrent, dès le soir, les maréchaux des logis du Roi avec le sieur de Miremont, capitaine au régiment des gardes, lequel manda, le matin, au Roi, que la garnison de la ville sortiroit, à huit heures du matin, par la porte Saint-Jean, et que ceux du Roi entreroient, à neuf heures, par les portes Saint-Nicolas et Saint-Georges, ce qui a été exécuté en la forme qui s'ensuit :
Premièrement, le marquis de la Force, maréchal de camp, est allé, avec trois cents chevaux, au bout de l'étang pour conduire la garnison ; ils sont donc sortis, la cavalerie la première, au nombre de deux cent trente, et l'infanterie après, composée de deux mille trois cent dix, lesquels ont été conduits par ledit marquis proche de Rosières. Après est entré le Grand Prévôt et ses archers par la porte Saint-Nicolas. Le duc-de la Vallette, colonel de l'infanterie, avec huit compagnies des gardes, qui sont allés tout droit prendre possession de la vieille ville ; suivoit après le sieur de Châtelier-Barlot, maréchal de camp, à la tête de six compagnies des gardes, qui ont pris la porte Saint-Nicolas et la grande place de la nouvelle ville; en même temps, M. du Hallier, maréchal de camp , entroit par la porte Saint-Georges , avec six compagnies de Suisses, et a garni la porte et les bastions de main gauche jusques à la porte Saint-Nicolas. Après est entré, en suite de M. de Châtelier, le comte de la Suze à la tête de douze compagnies du régiment de Picardie, qui se sont saisis de la porte Saint-Jean et des bastions entre ladite porte et celle de Saint-Nicolas. Comme le Duc a sçu que tout ctoit exécuté, il est venu voir le Roi, qui
lui fit grandes caresses. Le Roi n'y a pas été coucher la première nuit et n'y est entré que le lendemain 25, où étant près de la chapelle de Bon-Secours, le cardinal de Lorraine est venu au-devant de lui, assisté du marquis de Mercy et de plusieurs autres gentilshommes lorrains. De là le Roi est allé à son logis, pour donner prompteraent ordre à l'exécution d'icelui.
RETOUR DU DUC d' ORLÉANS EN FRANCE, EN 1634.
(Voy. mémoires^ t. IT, p. 288.)
De Parai, ce 14 octobre lôS'i.
Monsieur, frère du Roi, ayant fait sçavoir à Sa Majesté qu'il désiroit revenir en son royaume et se remettre en ses bonnes grâces, Sa Majesté reçut cette nouvelle avec grande joie, et, pour cet effet, lui envoya les ordres pour tous les gouverneurs des places de Picardie, afin qu'ils eussent à le recevoir , ne sçachant pas lui-même à laquelle premièrement il se pourroit retirer, toutefois en gardant toujours leur sûreté : ce que mondit seigneur trouva très-juste. Donc, Monsieur, ayant reçu les ordres du Roi, prit résolution de partir à l'insçu des Espagnols, parce qu'ils avoient bien fait cognoître, par leurs actions, qu'ils ne désiroient pas qu'il s'accommodât avec le Roi : et même croyoit-on qu'ils le voulussent arrêter. Deux jours devant son partement, le président Rose (chef du conseil d'Espagne en l'absence du marquis d'Ayetone), vint trouver Monsieur et lui dit qu'il trouvoitbien étrange qu'il n'eût point fait de feux de joie du gain de la bataille de Nordlinguen, vu que la Reine sa mère en avoit fait, et que toute la ville étoit en joie; et qu'il le venoit avertir qu'il y avoit rumeur de cela dans la ville, et qu'il
le prioit que ses gens se tinssent clos et couverts durant trois ou quatre jours, de peur qu'il ne leur arrivât accident. Tout cela fit juger à Monsieur la mauvaise volonté qu'il y avoit contre lui et les siens, ce qui le conforta encore dans la bonne résolution qu'il avoit prise dès auparavant.
Voyant donc l'occasion propre pour l'exécuter, le marquis d'Ayetone étant allé à Tréveure, il prit son temps, le 8 de ce mois, fit semblant d'aller chasser le renard dans un bois distant de deux lieues de Bruxelles, où étant arrivé, il prit le chemin de la Capelle, la plus proche place frontière de Picardie, éloignée de Bruxelles de vingt-cinq lieues, à laquelle il fut tout d'une traite ; son cheval mourut sous lui à la dix-septième lieue, mais en ayant fait mener six en main, pour rafraîchir ceux qui ne pourroient plus aller, il en prit un qui le porta jusques à la Capelle , ou il arriva sur les dix heures du soir*, par un beau clair de lune, qui lui servit de beaucoup pour se faire recognoître. Car, approchant de la place, les sentinelles prirent l'alarme, et toute la garnison prit les armes, et allèrent chacun en leur poste. Le gouverneur, qui est le baron du Bec, fils de feu M. de Vardes, alla promptement sur le bastion du Roi pour voir ce que c'étoit. Il entendit une voix qui dit, comme les sentinelles demandoient : a Qui va là ? — C'est Monsieur, frère du Roi. » Le voilà bien surpris, ne sçachant rien de l'affaire ; il donne tous ses ordres pour se bien défendre, croyant que ce fût une entreprise sur la place. A l'heure même. Monsieur parla et lui dit : « Baron du Bec, empêchez que l'on ne tire sur nous. Je viens ici avec
^. Voy. les Mémoiret d* Bichelieu, t. VII, p. 82.
les bonnes grâces du Roi et sa permission. » Le baron, cognoissant sa parole, commanda aussitôt que l'on ne tirât point. Lors Monsieur lui dit : « J'ai des ordres du Roi pour vous. Faites sortir quelqu'un à qui je les puisse donner. » Il fit donc sortir le baron de Longchamp, son neveu, capitaine au régiment de Piémont, qui l'étoit venu voir le soir précédent, auquel mondit seigneur bailla les ordres du Roi , lesquels il porta dans la place au gouverneur, qui reçut à l'instant Monsieur, lui sixième, en gardant toujours sa sûreté, suivant les ordres du Roi; de quoi mondit seigneur lui sçut très-bon gré. Ceux qui étoient armés et qui entrèrent avec lui ëtoient les sieurs de Puylaurens, du Fargis, d'Elbène, Briançon, du Coudray et Senantes. Étant donc entrés, il dit au gouverneur : o Donnez-nous à souper; il y a dix-huit heures que nous n'avons ni bu ni mangé. » Le gouverneur lui fit apprêter diligemment à manger. Il fut bu à la santé du Roi et ensuite à celle du Cardinal-Duc. Puis le gouverneur le logea très-bien dans sa chambre, et dépécha aussitôt le baron de Longchamp vers le Roi, pour lui donner avis de l'arrivée de Monsieur, et lui dire comme tout s'étoit passé. Monsieur dépêcha aussi le sieur d'Elbène, pour témoigner à Sa Majesté la joie qu'il avoit d'être remis en ses bonnes grâces. Il a demeuré à la Capelle le 9, en est parti le 1 0, pour aller à Notre- Dame-de-Liesse remercier Dieu de l'avoir tiré d'où il étoit, et, de là, est allé à Soissons attendre les ordres du Roi.
De Noyon, ce 9 novembre.
Le sieur de Chaulnes, eu étant averti, est aussitôt parti, assisté des compagnies de cavalerie du cardinal de la Valette, qui ëtoieut logées à Noyon, et de celles de
Beauregard et de la Roque-Massebaut , pour lui offrir toute sorte d'assistance de la part de Sa Majesté et lui donner escorte pendant qu'il seroit vers la frontière; et, ayant appris à Saint-Quentin qu'il avoit couché à Marie, l'y est allé trouver pour lui faire ces mêmes offres.
M. de Chaulnes ayant trouvé Monsieur, frère du Roi, parti de Marie, apprit qu'il étoit allé dîner à Notre-Damede-Liesse et qu'il viendroit coucher à Laon , lui coupa chemin entre Liesse et ledit Laon, où il l'attendit jusques sur les trois heures après midi. Donc, Monsieur venant, le duc de Chaulnes le pria et conjura si instamment de vouloir venir coucher à la Fère , où son souper l'attendoit , que Monsieur, après quelques résistances, lui disant qu'il avoit mandé au Roi qu'il alloit attendre ses commandements à Soissons , se laissa enfin aller et se mit dans le carrosse du duc de Chaulnes, et alla coucher à la Fère, où il a été défrayé lui et les siens six jours durant, y ayant été tenu pour cet effet huit tables de trente couverts chacune. Il en est parti lundi dernier 1 6, et est venu coucher à Soissons, où ceux de la ville l'ont défrayé. Il y a séjourné mardi, auquel jour le duc de Chaulnes lui a encore donné à souper, et, mercredi 17, est venu coucher à Nanteuil, où iî attendit les nouvelles du Roi. Il y vint dans le carrosse que Sa Majesté lui avait envoyé.
Le sieur de Longchamp arriva à Sainte -Genevièvedes-Bois, le 1 0 de ce mois, à huit heures du soir, comme le Roi soupoit, et lui apporta cette bonne nouvelle et ce qui s'étoit passé à sa réception. De quoi le Roi témoigna une joie extraordinaire, et dit au baron de Longchamp le contentement qu'il avoit de son oncle, de la façon dont il s'y étoit gouverné. Sadite Majesté l'envoya aussitôt au Cardinal-Duc, pour lui faire part de cette agréable nou-
DE MATHIEU MOLE. lOS
velle, lequel l'a reçu à Chilli. Sa Majesté avoit envoyé à mondit seigneur à Soissons le sieur Bouthilier, secrétaire d'État, pour l'assurer de son affection, et lui témoigner l'extrême joie qu'il a de le revoir dans son royaume, où il recevra toute sorte de bons traitements*.