‹ Mémoires de Mathieu Molé, procureur général, premier président au Parlement de Paris et garde des sceaux de France (volume 5)Chapitre 26 sur 85 · SIÉGB DB CORBIE * EN · texte numérisé non relu

SIÉGB DB CORBIE * EN

( Voy. les Mémoires, t. II, p. 362 à 368.)

Du camp derant Corbie, ce 8 octobre.

Vous aurez déjà sçu comme, le 2' jour de ce mois, le Roi alla à Amiens, où étoit le Cardinal-Duc, où se rendirent aussi Monsieur, M. le comte de Soissons , le duc d'Angoulême , les maréchaux de Châtillon et de la Force, et aussi les sieurs du Rallier et marquis de la Force , maréchaux de camp. En ce lieu fut

i . Dans la lettre suivante de Mole à Pierre Dupuy, il est aussi question dn retour du duc d'Orléans : « Monsieur, je vous rends mille grâces de la part que vous m'avez donnée de la meilleure disposition de ce petit neveu , et ai appris par 31. Girault que la pierre étoit si petite que cela a été cause de lui avoir fait souffrir un peu plus longtemps du mal , mais qu'il y a toute sorte d'espérance de sa santé ; comme aussi de l'état de nos affaires publiques, qui, dans la justice des desseins du prince, succéderont toujours à souhait.

« J'ai lu cette préface avec grand contentement, puisque j'y ai vu la vérité très-bien défendue ; l'auteur a eu très-grand avantage de louer les conseils après les heureux événements ; mais ce qui ne se peut assez estimer, c'est qu'après tant de sorte de personnes qui ont jusques ici entrepris les louanges de M. le Cardinal, il les a publiées avec des pensées toutes nouvelles et un style digne du sujet; si elle n'eût été achevée d'imprimer, le retour de Monsieur y eût été ajouté, non en vœu, mais en effets, qui fait cesser nos craintes et nous donne des assurances de repos; c'est une victoire de laquelle nous recueillerons le fruit de jour en jour.

<t Vous sçavez qu'il a été deux jours à Ecouen, bien près de nous, et que M. Bouthilier y étant arrivé hier sur les sept heures, il en partit à midi pour aller trouver le Roi, Le reste est plus tôt sçu à Paris qu'ici. Jo suis, etc. Ce lundi, sept heures. »

2. Sur les préparatifs de cette campagne et les premières opéiatious

prise la résolution d'investir Corbie de delà l'eau. Ce qui fut exécuté le même soir par le sieur de Fontenay- Mareuil, maréchal de camp, avec dix mille hommes de pied et deux mille chevaux, lesquels s'allèrent camper dans un bois hors de la portée du canon de la ville , où il est retranché, le lieu étant assez fort de son naturel. Monsieur et le comte de Soissons, avec tout le reste de l'armée, sont demeurés logés à Buigny et à Allonville , distants d'une bonne lieue et demie de Corbie, du côté de Doullens.

Les travaux du côté de deçà (dont le Roi prend particulier soin, étant de son côté et sous lui le marquis de la Force et le sieur de Lambert, maréchaux de camp), seront, dès le 8 du courant, en état de se bien défendre et seront en perfection dans peu de temps , sçavoir : le fort appelé Louis, qui est autour de l'église dans la terre ferme; les deux redoutes dans la prairie, entre le premier cours de la rivière et le second à droite et à gauche du second pont ; et le fort qu'a entrepris le sieur de Campis, capitaine au régiment de Navarre, lequel est à la tête de tout dans la corne qui fut surprise et dont vous avez ouï parler. Les travaux de delà consistent en sept forts et huit redoutes, sçavoir ; trois forts et quatre redoutes, et les lignes d'entre-deux, entre la rivière de Somme et celle d'Ancre, et trois autres forts delà la même rivière d'Ancre et quatre redoutes, dont le maréchal de Châtillon et M. du Hallier prennent soin. Le Cardinal-Duc y vint le 6 de ce

militaires, voy. les Mémoires de Richelieu , t. IX, p. 236 et suiv. Mais le récit y est tout à fait hostile au duc d'Orléans et au comte de Soissons. La relation du Roi est plus circonstanciée et paraît empreinte d'une grande impartialité. Cependant, la part faite au Cardinal-Duc, pour la direction des opérations, est, comme dans les autres affaires de guerre , peut-être un peu trop restreinte.

mois, auquel Monsieur fît tout voir, puis le Cardinal retourna coucher à Amiens.

Le Roi est logé à Derauin , village distant d'une lieue de Corbie, sur la rivière de Somme, Sa Majesté n'ayant pu loger plus près, tous les villages du long de la Somme étant tous brûlés, et les autres, qui sont sur le haut, n'ont point d'eau, et étant aussi infectés de peste et de quantité de corps morts et charognes que les ennemis y ont laissés. Ils ont rempli le peu de puits qui y étoient de chevaux morts et autres immondices , de façon qu'on a mieux aimé les abandonner que d'y loger; personne, même les paysans, n'y voulant retourner, de peur de mourir, mais ils se buttent dans les champs pour recueillir quelques blés et labourer leurs terres.

Sa Majesté alla, le A de ce mois, visiter les passages de Cerisy et Sailly, auxquels il traça les forts et redoutes pour empêcher les ennemis d'y passer une autre fois.

Le dimanche 5, le Roi se rendit à Amiens , où se trouvèrent le comte de Soissons et le maréchal de Châtillon. Là fut tenu conseil , pour résoudre le reste des travaux qui se feront delà la rivière d'Ancre, vers le quartier de Monsieur. Puis, Sa Majesté s'en retourna coucher en son quartier , les autres travaux que font entre cette rivière et celle de Somme les troupes que commande Fontenay- Mareuil étant déjà presque en défense par les soins de Monsieur, qui n'en bouge du matin au soir.

Le Roi y a été tout le 7, pour voir en quel état étoit le travail , qu'il a trouvé pouvoir être en défense dans quatre jours après et en perfection dans huit. Sa Majesté y trouva plus de cinq mille hommes, et, comme il y arrivoit, les ennemis firent une sortie de quelque cinquante chevaux et de deux cents hommes de pied , qu» ne

s'avancèrent qu'à demi-portée du canon de la ville, pour attirer aux canonnades notre cavalerie , laquelle , voyant leur dessein, n'y envoya que vingt chevaux et trente mousquetaires, qui les menèrent battant jusques tout contre la ville, en tuèrent deux et trouvèrent un sac d'avoine qu'un de ceux qui furent tués avoit en croupe. On ne sçait que juger de ce qu'il en vouloit faire. Il n'y a eu des nôtres qu'un cheval blessé à la fesse d'un coup de mousquet.

Le Cardinal-Infant est à Arras , à ce qu'on a sçu par neuf prisonniers qui furent pris mercredi 8 de ce mois, qui disent aussi que les ennemis ont mis tout leur canon dans la ville et s'étoient logés dans les villages d'alentour.

Le 9, le Roi fut douze heures à cheval, pour aller recognoître entre le camp et Bapaume, et aussi du côté d'Arras, les avenues par où les ennemis pouvoient venir pour jeter du secours dans Corbie, où Monsieur, le comte de Soissons, M. d'Angoulême, le maréchal de la Force, le duc de Beaufort, et les sieurs du Rallier et marquis de la Force, se trouvèrent. Le conseil fut tenu à cheval, où le champ de bataille fut résolu en cas que les ennemis vinssent, et le changement du camp de Monsieur, porté à Querrieux, au lieu de Buissy, où il étoit. Ensuite de quoi il vint avis, par un prisonnier que le colonel Gassion prit, que Jean de Wert étoit délogé et alloit prendre ses quartiers d'hiver en Liège. Ce qui nous fit tenir sur nos gardes toute la nuit suivante, de crainte que ce fût une feinte pour donner sur quelque quartier , bien que le Roi, avant que s'en retourner au sien, eût fait retirer ceux qu'il jugeoit être en quelque péril.

Le 10, les travaux ont continué, et sont en défense entre la Somme et la rivière d'Ancre ; le reste n'est pas si avancé. Ou a remarqué que le jour que les Espagnols

sont en garde, ils tirent bien plus de canonnades que les autres jours auxquels en sont les Italiens et Wallons, car le jour que le Roi y fut, qui éloit le 1 0 de ce mois , ils tirèrent plus de deux cents volées de canon, et ce jour étoit celui de la garde des Espagnols. On a appris, hier, que Jean de Wert est encore vers Bapaume, et, dit-on, qu'il a des pontons avec lui pour passer les rivières ou faire entreprise sur quelque place.

Les carabins de carquois, qui sont en garnison à Doullens , prirent avant-hier deux cents bêtes à cornes , vingt chevaux et quelques prisonniers proche la ville de Saint-Pol.

Le 1 1 , les régiments qui doivent garder la tête d'en haut , se sont huttes chacun à son poste , 'derrière le retranchement.

Le 12, le Roi est retourné faire le tour du camp, lequel il fait de deux jours l'un sans y manquer. Après, il a été voir le fort qu'il fait faire à la chaussée de Sailly, puis s'en est retourné à son quartier : Sa Majesté ayant été à cheval depuis sept heures du matin jusqu'à cinq heures du soir. Le même jour, un homme fut pris à Bray-sur-Somme , lequel venoit recognoître les passages de la rivière de Somme , pour faire faire quelque entreprise à Jean de Wert de ce côté-là. On l'a envoyé à Amiens. Il sortit de la ville de Corbie un tambour des nôtres, lequel ditqu'ils ne mangeoient dedans que du pain, qu'ils font avec du blé pilé dans des cloches et marmites de fer qu'ils ont assemblées à cette fin ; ce qui fut confirmé par un autre habitant qui en est aussi sorti. Ils ont voulu jeter dehors quelque cent trente bouches inutiles, mais on les fit rentrer à coups de mousquet, excepté deux qu'on amena au Roi. Ils faisoient un mouhn à vent,

no APPENDICE AUX MÉMOIRES

lequel de voit aller dans deux jours ; mais on a rais quatre canons pour l'abattre au premier tour qu'il feroit. Le même 1 2, le Cardinal-Duc alla visiter les travaux, accompagné des maréchaux de Châtillon et de la Force ; et, sur le même soir, sortit encore un tambour de la ville, qui dit qu'il y avoit trois jours que le lieutenant du gouverneur, nommé Campagne,, avoit été tué d'une bombe qu'il vouloit jeter à nos gens, laquelle creva en sortant du mortier et lui emporta tout le ventre, et qu'il avoit été fort regretté dans la ville ; il dit aussi que le gouverneur étoit fort malade , et un quart des soldats ; qu'ils n'avoient ni viande fraîche, ni salée , ni aucune autre nourriture que la moitié d'un pain de munition fort mal moulu ; ils ont de la bière où ils mettent du foin haché au lieu de houblon : encore ce n'est que pour les officiers, qui la boivent toute chaude.

Le 13, le Roi alla faire le tour du camp, et s'arrêta quelque temps avec Monsieur, son frgf e, à voir jeter par terre, après vingt coups de canon, le moulin à vent que les ennemis avoient fait sur le rempart, qui n'avoit encore tourné qu'une heure, et sur lequel étoit fondée toute leur espérance , les moulins à bras ne les pouvant fournir, comme vous aurez déjà sçu ; et, en même temps, un soldat ayant eu la jambe coupée d'un coup de pièce de la ville. Sa Majesté lui a donné trois pistoles et l'a envoyé à l'hôpital des blessés. Ils n'ont blessé que celui-là en toute la journée. ISos travaux continuent toujours puissamment.

Ce même jour, les sieurs du Hallier et le marquis de la Force allèrent à la guerre avec douze cents chevaux , moitié François , moitié étrangers , et après eux ont suivi quatorze cents chariots , pour aller au fourrage

DE MATHIEU MOLE. m

en des lieux que les ennemis avoient conservés pour eux, en cas qu'ils voulussent sd rapprocher d'ici. Un espion rapporta que, le jour précédent, se devoit tenir une assemblée au Mont Saint-Eloy, où se trouveroient le Cardinal-Infant, le prince Thomas et Piccolomini, pour aviser, sur le rapport de leurs espions, comme ils entreprendroient le secours de Corbie, ou s'ils l'abandonneroient. On dit ici qu'il leur doit venir un secours de trois mille hommes de pied, commandés par le colonel Goeutz, sergent de bataille de la Ligue. Cependant, les nôtres ont rapproché de la ville le pont de bateaux qui étoit à Vaire, pour ce qu'il étoit hors du retranchement. Ceux de la ville ont envoyé un tambour pour sçavoir si on vouloit acheter leurs chevaux, offrant de donner pour douze rixdalers ceux qui seroient estimés cent écus, et les moindres à proportion. Ils ont fort peu tiré cette journée ; ils élèvent un travail pour voir dans le nôtre du côté de la rivière, mais ils ne nous feront point de mal, car à mesure qu'ils haussent le leur, nous élevons le nôtre. Le 14, dès le matin, le Roi est retourné au camp et a fait faire trois ponts de bateaux près de celui qui est fait à Aubigny, pour pouvoir passer plus promptement pour secourir le quartier de Monsieur, en cas qu'il en fût besoin. Il a aussi ordonné de toutes les gardes qu'on doit faire dans les forts et lignes à mesure qu'ils s'avancent et donné les postes à un chacun en cas d'alarme. Le conseil fut encore tenu tout à cheval. Il est sorti , ce matin, un homme de la ville, qui dit qu'on y avoit été quatre jours sans pain, pour ce que les moulins à bras étoient en désordre, mais qu'ils étoient raccommodés depuis avant-hier, et qu'on leur avoit donné, le jour précédent, demi-ration, qui est l'ordinaire pour eux et pour

112 APPENDICE AUX MÉMOIRÎ'S

leurs femmes, la plupart des soldats étant mariés; que cependant leur viande ordinaire étoit du blé bouilli et pilé, comme je vous ai dit ci-devant, dans les cloches et pots de fer, puis fricassé avec huile de chènevis. Les sieurs du Hallier et marquis de la Force sont retournés sans rencontrer personne, et les charrettes ont amené du fourrage pour quatre jours. Il est venu nouvelles ce soir que le Cardinal-Infant étoit allé à Cambrai, et que le prince Thomas, Piccolomini et Jean de Wert étoient demeurés à Arras, et autour de là leurs troupes, desquelles ils avoient fait revue sans leur donner argent, de quoi ils se fâchent fort*.

liC 1 5 octobre, il n'est venu aucunes nouvelles des ennemis; mais, du 15 au 16, nouvelles vinrent au camp qu'il avoit paru huit escadrons des ennemis vers Ancre. Aussitôt le comte de Soissons monta à cheval avec la cavalerie légère et alla au champ de bataille. Monsieur demeura dans son quartier et fit tenir toute l'infanterie sous les armes, sans sortir, mais toute prête à marcher.

1 . Nous donnons en note la partie au récit du siège de Corbie , qu n'est pas autographe, mais qui a été dictée par le Roi et quelquefois corrigée de sa main. « Ce jourd'hui, depuis six heures jusques à minuit, on a été occupé dans le quartier du Roi à donner les ordres nécessaires pour arrêter le feu qui a pris par quatre fois audit quartier. La première au corps de garde des Suisses, où étoit la compagnie de Chaufstein, qui y a perdu toutes ses armes et lui tout son bagage ; la seconde, incontinent après, au quartier de Gultault , qui a brûlé son logis et huit autres eu suite ; la tioisième, au quartier de la colonelle , où il n'y a eu qu'une maison, et l'autre derrière la maison du Roi, qui, suivant ses soins ordinaires, a donné lui-même les ordres nécessaires pour sauver le quartier, lequel couroit sans cela grand risque d'être entièrement brûlé, sans, cette vigilance du Roi, qui ne se lasse point de produire tant de bons effets pour le bien et conservation de ses peuples. On ne sçait encore d'où vient ce feu; l'intervalle et suite du temps et la différence des lieux font croire qu'il y ait été mis exprès par personnes envoyées à cet effet. »

DE MATHIEU MOLlt. H3

Le canon fut attelé. Bref, tout étoit en bonne disposition pour combattre. Tout ce qu'il y avoit de noblesse dans Amiens accourut au bruit. Monsieur en donna avis au Roi, lequel montoit à cheval, comme on lui vint dire que ce n'étoit rien et qu'il pouvoit se recoucher. Il ne laissa pas de commander au duc d'Angouleme d'envoyer douze cents chevaux au marquis de la Force, au cas qu'il en eût besoin, lesquels furent à cheval jusques au jour. Le 16, le Roi fit le tour du camp et montra les lieux où il vouloit qu'on fît encore un fort et deux redoutes, à sçavoir : entre le fort de Châtillon et la chaussée. De ce côté. Il y aura double ligne. On y fait aussi une digue pour noyer tout le marais de la rivière d'Ancre. Ceux de Corbie tiroient depuis deux jours, de leurs canons, des balles de fonte, des battants de cloches et des poids de plomb : ce qui fit croire qu'ils manquoient de boulets; et eut-on avis que, lorsqu'ils firent sortir les habitants, ils avoient fait signer aux principaux un procès-verbal , on ne sçait pour quel sujet ils ont fait cela, qu'ils étoient sortis huit cents, et cependant ils n'étoient que soixante-douze. Un prisonnier, qui se sauva d'avec Jean de Wert, le même jour 16, rapporta que le Cardinal-Infant avoit donné quatorze mille écus à Piccolomini et six mille à Jean de Wert ; qu'il étoit logé à Aubigny , proche d'Arras , et qu'on leur avoit donné de l'avoine pour trois jours, avec commandement de ne la séparer point à leurs soldats sans nouvel ordre : ce qui fit croire qu'ils avoient quelque entreprise.

Le 17, le Cardinal-Duc vint au quartier du Roi, où se sont trouvés aussi le comte de Soissons, le duc d'Angouleme et le marquis de la Force, et ont tenu conseil , sur l'avis reçu que Jean de Wert étoit en campagne avec trois IV 8

mille chevaux et deux mille dragons. Tous les quartiers eurent l'ordre de se tenir alertes. Le même jour, il est sorti de Corbie cinq Wallons qui confirmèrent tout ce que vous avez sçu ci-devant, et ajoutèrent encore que ceux de dedans n'ont point de drogues pour les malades et blesses, et ils ont telle faute de cuirs , qu'ils sont presque tous nu-pieds; qu'ils manquent aussi de graisse, de chandelle et de sel. Ils ont découvert depuis deux jours un magasin dans une cave de l'abbaye, où il y avoit cent setiers de farine et dix tonneaux de vin, desquels ils vivoient à cette heure. Les uns disoient qu'il leur est entré quatre petits moulins à bras , il y avoit quatre jours ; d'autres, qu'ils en font courir le bruit dans la ville, mais qu'ils ne le croient pas vrai. Ils confirment l'extrême maladie du gouverneur, lequel n'étoit point sorti de son logis depuis quinze jours.

Le 1 8, les ennemis ont fait une sortie de six cents chevaux, et sont venus pousser les vedettes de la compagnie de chevau-légers du Cardinal-Duc , qui étoit en garde : laquelle sortit de son poste, et les repoussa vigoureusement jusques dans leurs contrescarpes. Ils tirèrent force canonnades , sans faire mal à ladite cavalerie , mais tuèrent du troisième bond un capitaine du régiment de Navailles, qui étoit devant la hutte de son mestre de camp. Sur le soir du même jour, le feu prit dans les huttes du régiment de la marine , où un capitaine du régiment de Picardie, nommé le Buat, voulant aller mettre ordre, quelques mousquets tirèrent dans lesdites huttes, dont il reçut un coup dans le ventre : duquel il mourut sur-le-champ.

Le 19, les travaux ont toujours continué, et la circonvaliation du côté du marquis de la Force a été réso-

lue. Aujourd'hui , on a reçu nouvelle que cinquante carabins de carquois, qui sont à Doullens, ont défait huit cents paysans qui étoient en embuscade dans un bois, et sont venus vendre leurs fusils à Doullens.

Le 20 , Monsieur a pris congé de Sa Majesté ; il est allé coucher à Amiens, pour demain aller à Paris, et de là à Blois. Il a laissé son beau logement de tentes au Roi : lequel s'en veut servir pour faire des corps de garde, en attendant que ceux auxquels on travaille soient achevés. On fait état de mettre dans les lignes et forts quarante pièces de canon , dont il y en a déjà vingt-huit de placées ; le reste y sera dans deux jours. Ceux de la ville ont tiré, cette journée, plus de deux cent soixante volées de canon sans toucher personne. La revue de l'infanlerie a été faite, laquvUe est en très-bon état. La nuit du 20 au 21 , ils ont jeté force feux d'artifice à la redoute de Campis, sans y offenser aucun.

Ce jourd'hui a été pris un prisonnier qui a été amené au Roi, qui dit que, la nuit du 1 5 au 16^ Jean de Wert vint avec quatre mille chevaux et deux mille dragons pour essayer à jeter quatre moulins dans Corbie, et qu'ils ne surent entrer. Ce fut justement la même nuit que nous eûmes l'alarme que vous avez déjà sçu. Il assure, de plus, que les moulins qu'on disoit être entrés, sont ceux-là, et qu'assurément il n'en étoit point entré. Le Roi a été tout ce jourd'hui au camp, pour marquer les campements de l'infanterie dans les lignes et donner les ordres pour le passage de la cavalerie , qui doit repasser demain la rivière de Somme, pour plus grande facilité , moitié au pont d'Aubigny, un quart à Pontavert et l'autre quart à Amiens.

Au camp devant Corbie, ce 24 octobre 1636.

Le 22 octobre, il est revenu en notre camp un soldat de Miche qui étoit prisonnier, et confirma tout ce que rapportoit le prisonnier que nos gens avoient pris le jour précédent. Il dit, de plus, que les ennemis font état de venir dans six jours , avec toute leur cavalerie et quatre mille dragons, pour essayer encore à jeter des moulins dans la ville et soixante hommes de métiers, dont ils ont grand besoin. Ces choses étoient bonnes à faire il y a huit jours, mais il n'étoit plus temps à cette heure, n'y ayant plus que deux cents toises d'ouvrages à achever du côté de M. de Châtillon, et qui sont à demi faites. Il assura, de plus, que les troupes de Piccolomini et de Jean de Wert n'avoient point voulu prendre d'argent, comme celles de Flandre, parce qu'on les vouloit par là obliger à vivre dans l'ordre, et elles n'y veulent pas vivre, aimant mieux voler que d'avoir de l'argent et vivre dans la discipline; elles traitent le pays où elles sont comme elles ont traité la Picardie. Aussi Jean de Wert voulant aller loger dans un village, les paysans se retirèrent dans l'église et tirèrent sur ses gens, desquels ils tuèrent jusques à quarante ; ce que voyant ledit Jean de Wert ^ y fit mettre le feu et brûla tout le bourg. On apprit aussi que le Cardinal-Infant étoit toujours à Arras, où il faisoit état de passer l'hiver, n'ayant point été à Cambrai , comme on l'avoit dit. Le Roi donna pour quartier à M. le Comte Marcelcave, qui est à un quart de lieue de sou quartier. Toute la cavalerie qui est passée aujourd'hui , suivant l'ordre que vous avez sçu , logea entre Demuin , Marcelcave, Amiens et Corbie, le logement plus éloigné n'étant qu'à trois lieues de Cor-

bie. Toute l'infanterie est demeurée dedans les retranchements, excepté les gardes et suisses qui étoient de de là, lesquels sont revenus joindre leurs corps au quartier du Roi. Le maréchal de Châtillon est aussi demeuré pour commander le quartier de delà , lequel a sous lui pour maréchaux de camp les sieurs du Hallier, Fontenay-Mareuil et Bellefons. Le maréchal de la Force , qui est l'ancien des maréchaux de France , est repassé de deçà pour servir près du Roi. Un homme, qui est sorti ce soir de Corbie, assure que le gouverneur étoit mort , et qu'il y a grand grabuge dans la ville pour le commandement. La nuit du 22 au 23, nous fûmes sous les armes depuis deux heures après minuit jusques à une heure de jour, sur un avis qui étoit venu de Doullens, qu'un grand corps de cavalerie avoit passé à Pas , en Artois , qui n'est qu'à quatre heures de nous. Le Roi a envoyé aussitôt quantité de batteurs d'estrade qui n'ont rien rencontré. Mais les batteurs d'estrade ont pris un espion qui a avoué qu'il alloit trouver le prince Thomas , et qu'il n'avoit autre charge que de lui donner une paire d'Heures qu'il avoit dans sa poche, et lui dire qu'il regardât les versets au-dessous desquels il y avoit des points. Ces Heures ont été apportées au Roi, qui a trouvé deux versets marqués de ces points; il y a à l'un : Fiat misericordia tua^ Domine^ super nos ^ quemadmodum speravimus in te^ et à l'autre : In le^ Domine^ speravi. Par là pouvez juger en quelle nécessité ils sont. Cette grande nécessité des ennemis fut aussi confirmée par cet espion, lequel demeura une heure sans pouvoir parler, pour être saisi de froid, parce qu'étant poursuivi, il avoit été contraint de se jeter dans la rivière , où il fut pris. Il confirma la mort du gouverneur arrivé la nuit du lundi

us APPENDICE AUX MÉMOIRES

précédent, et dit que le sergent-major commandoit. Il est arrivé au Roi quatre mille hommes de pied que Sa Majesté a envoyés en de bonnes garnisons, pour rafraîchir, dans quelque temps, ceux qui sont ici, et en attendoit-on encore deux mille dans quatre jours , sans les recrues des vieux régiments qui viendront dans peu.

Le 24, le Roi alla coucher à Amiens, et reviendra demain coucher à son quartier. M. le Comte est demeuré au camp pour avoir soin de tout, pendant l'absence de Sa Majesté , qui mena avec soi le duc d'Angoulême. L'armée des ennemis étoit toujours derrière la rivière de Scarpe qui vient d'Aubigny, passe à Arras et de là à Douai. M. de Rambures a fait ces jours passés brûler huit villages vers Arras.

Sa Majesté étant à Amiens , reçut nouvelles certaines que le général Banier avoit gagné la bataille contre le duc de Saxe , près Havelberg, et qu'il y avoit eu du côté des Saxons vingt-deux mille hommes morts ou blessés; qu'il avoit été pris quarante canons et neuf mille chariots ; que le duc de Saxe s'étoit retiré avec trois cents chevaux seulement, et que les feux de joie de cette victoire avoient été faits à la Haye et par toute la Hollande. Il vint aussi nouvelle au Roi que la forteresse d'Hermanstein avoit reçu un assez bon secours de vivres, souliers et habillements, et que le landgrave de Hesse , acconvpagné du marquis de Saint-Chamont , partoit de Wesel avec un grand convoi , afin de le ravitailler pour plus d'un an.

Le 25 , le Roi s'en retourna à son quartier, après avoir jugé le malin, au conseil de guerre, par contumace, le sieur de Soyecourt, qui a rendu Corbie aux Espagnols , dont vous verrez l'arrêt au premier jour. Ce

jour-là, le Cardidal-Duc, voyant que la circonvallation étoit fermée du coté par où le secours pouvoit venir, supplia le Roi de s'en vouloir aller à Chantilly pour quinze joure, afin de se rafraîchir un peu des peines qu'il a eues depuis deux mois , et aussi pour faire nettoyer son quartier, où il y a de la peste ; ce que Son Eminence eut grand'peine à faire agréer à Sa Majesté, qui ne vouloit point, même pour ce peu de temps, quitter l'armée. Mais enfin elle a acquiescé à sa prière et partira le 27 de ce mois pour Chantilly, laissant en son quartier tous ses meubles et partie de sa maison. Sa Majesté va aussi pour donner ordre aux logements et subsistances de dix mille hommes de pied^ qui doivent arriver vers Senlis le quatrième du mois prochain, pour rafraîchir cette armée en cas de besoin; le Cardinal-Duc et le Chancelier demeurant à Amiens. Le comte de Soissons commande l'armée en l'absence du Roi.

La nuit du 24 au 25 , on fit donner une alarme aux ennemis par quatre côtés, et la prirent si chaude qu'ils tirèrent toute la nuit, bien qu'il n'y eût personne; car ceux qui [la] leur avoient donnée s'étoient retirés aussitôt. Les nôtres, qui étoient en garde du côté de la rivière , les entendoient crier: « A moi, à moi, les voici! » croyant qu'on leur donnoit l'escalade de tous côtés '.

i. Le fragment suivant n'est pas autographe. Il paraît avoir été dicté par le Roi : « Ce jour-là encore, le Roi reçut nouvelles que les compagnies de cVievau-légers et carabins du gouverneur de Guise, commandées par le sieur de la Mothe , ayant eu avis qu'une compagnie de chevaulégers italiens, delà garnison de la Capelle, étoit logée dans un bourg du Canibrésis , où il y avoit force butin, fît partie avec quelques mousquetaires de la garnison de l'aller enlever. Étant partis pour ce faire , le vendredi 17 du présent mois, réussirent si heureusement, qu'ayant envoyé quelques coureurs afin d'attirer les ennemis à la campagne, comme ils firent, furent chargés si rudement et si à propos par les gen» du Roi,

Le 26, le Roi assembla M. le Comte et tous les officiers de l'armée pour leur commander ce qu'ils avoient à faire pendant son absence de quinze jours. Il ordonna quatre batteries : trois du côté où le maréchal de Châtillon commande, chacune de huit pièces, et la quatrième du coté de Fouilloy, de six pièces. On fait celle-ci diligemment, pour ce que les ennemis y en font une que l'on veut empêcher, et celui des deux partis qui aura plus tôt achevé fera grand tort à l'autre. Les lignes sont toutes fermées et seront en perfection la veille de la Toussaint.

La nuit du 26 au 27, il vint avis de DouUens que les ennemis étoient partis d'Arras avec six mille chevaux , autant de mousquetaires , huit petites pièces , cent cinquante charrettes chargées de farine, onguents, souliers, moulins, lard, chandelles et autres choses dont la nécessité est grande dans Corbie ; qu'ils portoient aussi quantité de petits bateaux pour essayer d'entrer par la rivière vers le pont de Vaire, pendant qu'ils essayeroient à forcer les retranchements de l'autre côté, ce qui est du tout impossible. Le Roi commanda aussitôt au comte de Soissons de s'en aller à Vaire, avec six cents chevaux et deux mille hommes de pied, pour garder cette avenue et donner les ordres au maréchal de Châtillon de prendre garde et de se tenir sous les armes. Cependant le reste de la cavalerie étoit à cheval à la tête du quartier du Roi , et les régiments des gardes françois et suisses sous les armes et

que cette compagnie italienne fut par eux mise en déroute , partie dea ennemis tués sur )a place, partie faits prisonniers. Le reste s'étant voulu sauver dans Vervins , y a été arrêté, de sorte que ladite compagnie a été entièrement défaite, et en même temps le bourg de leur logement forcé par les nôtres, l'épée à la main, d'où ils ont remporté quantité de vivres et de butin. »

prêts à sortir avec le Roi, lequel avec ces susdites troupes devoit venir entre Vaire et le fort Louis , pour secourir le quartier qui en eût eu besoin, au premier avis que lui donneroit M. le Comte de l'approche des ennemis, qui le pouvoit sçavoir deux heures devant par les batteurs d'estrade avancés à deux lieues au delà des lignes. Une heure après cet avis , il en vint un autre par un carabin de la garnison de Behencourt , qu'ils avoient vu cinq escadrons de l'ennemi. On y envoya aussitôt huit partis de vingt chevaux, lesquels n'entendirent et ne virent rien. Chacun étoit en bonne disposition de bien faire si les ennemis fussent venus.

Le Roi n'est point parti le 27 comme on croyoit , Sa Majesté voulant voir s'il n'arriveroit rien la nuit suivante. Ce jour- là les ennemis ont fait une sortie de soixante chevaux et quatre cents hommes de pied , qui ont poussé notre garde à cheval jusques à deux cents pas des huttes; mais aussitôt qu'ils ont vu avancer l'infanterie, ils se sont retirés avec perte de deux de leurs cavaliers, et un chevau-léger des nôtres eut son cheval tué d'un coup de pièce , et lui une jambe emportée. Le Roi alla le même jour voir toute la circonvallation et ordonna un nouveau travail vers l'église du Hamelet, duquel il donna le soin au sieur de Lambert, maréchal de camp.

Le 28 , le Roi est parti pour Chantilly et alla coucher à Nointel, ayant laissé les lignes et forts en tel état qu'ils ne se peuvent forcer. Sa Majesté emmène avec soi le marquis de la Force pour avoir soin des troupes qui doivent venir vers Pontoise.

j22 APPENDICE AUX MÉMOIRES

Du camp, ce 2 novembre 1636.

Le 28 du passé., qui fut le jour auquel le Roi partit , on trouva sur le soir sept moulins d'acier en des hottes cachées dans le bois de Heilly, distant d'un quart de lieue du fort de Chdtillon.

Le 29, le comte de Soissons alla visiter tous les travaux ; et sont revenus des soldats du régiment de Degenfeld , qui étoient prisonniers , et assurèrent que l'armée ennemie s'étoit séparée et mise dans les garnisons, et que la dernière alarme que l'on eut de Jean de Wert à notre camp éloit véritable. Non qu'il eût dessein d'amener du secours dans la ville, mais il s'étoit avancé avec un corps de cavalerie, afin de couvrir la séparation de leurs troupes, et qu'elles fussent un peu avancées dans leur pays avant qu'on le pût sçavoir en notre armée, de peur que notre cavalerie ne fît quelques courses dans leur pays, et, trouvant des soldats écartés, ne leur donnât sur les oreilles. La moitié de notre cavalerie est allée dans les garnisons se rafraîchir, suivant les ordres que le Roi en avoit fait avant son départ.

Le 30 octobre, passa par ici le sieur de Marins, qui alloit rendre compte au Roi du voyage du colonel Gassion, lequel étant parti par ordre du Roi, la nuit du 26 au 27, pour aller à la guerre avec douze cents chevaux, entra dans le Cambresis la même nuit, se présenta aux portes de Cambrai, d'oïl personne ne voulut sortir; puis alla à un village des ennemis nommé Artigny, où trouvant cent paysans qui tirèrent sur ses gens, trois desquels ils tuèrent et en blessèrent cinq, et puis ils se retirèrent dans une maison assez forte ; mais il les y fit attaquer si vigoureusement que les siens entrèrent l'épée à la main dans ladite maison et y tuèrent tout. Il a brûlé ensuite,

dans le même pays du Cambresis, quarante-deux villages remplis de grains et de bestiaux. Comme il se retiroit, ceux de la garnison du Catelet lui firent dans un bois une embuscade de cent quarante hommes de pied et cent chevaux ; mais en étant averti par les batteurs d'estrade, il les alla charger si rudement qu'il poussa toute cette cavalerie toujours tuant jusques dans les portes, d'oii et de leurs basLions on lui blessa quelques uns de ses gens ; ils prirent cinquante chevaux des ennemis. Il retourna à l'instant contre l'infanterie ennemie, que le reste des siens tenoit si bien investie dans ce bois, qu'elle fut toute tuée , à la réserve de deux seulement sauvés pour sçavoir nouvelles. On apprit d'eux qu'ils étoient un tiers Espagnols, le reste Wallons et Italiens. Il alla repasser ensuite devant ledit Catelet, afin de voir si les ennemis n'en sortiroient point pour les charger en queue, ce qu'ils n'osèrent faire, et s'ils l'eussent entrepris, ils eussent été bien tués; car il avoit laissé derrière soi, dans un fond, deux escadrons en embuscade pour les attendre. Voyant donc qu'ils ne vouloient sortir, il retira ses gens, et s'en alla, continuant ses brûlements, jusques au 29 octobre qu'il se retira près de Saint-Quentin , en un village nommé Grugis, où il étoit quand celui qui a apporté ces nouvelles en est parti. J'oubliois de vous dire qu'il n'a pas souffert que pas un de ses gens entrassent dans les églises, en ayant ordre très particulier du Roi, qu'il a fait sçavoir à plusieurs curés de ces villages par lui brûlés.

Le dernier dudit mois, les tranchées pour aller aux batteries ont été ouvertes. Les ennemis sont sortis, cavalerie et infanterie, pour les rccognoître ; toutefois, ils n'en ont osé approcher à plus de deux cents pas. Il est arrivé plusieurs recrues à l'infanterie.

Du camp devant Corbie, le S de novembre 1636.

La nuit d'entre le premier et le second de ce mois, M. le Comte eut avisdeDoullens que les ennemis s'étoient avancés jusques à deux lieues d'Ancre. Aussitôt il donna avis partout, afin qu'on se tînt prêt au premier commandement, sans que toutefois personne sortît de son quartier, et, cependant, envoya plusieurs batteurs d'estrade qui ne trouvèrent rien.

Le lendemain, un prisonnier retourné d'Arras rapporta que Piccolomini y étoit fort malade, et confirma que les ennemis avoient envoyé dans les garnisons toutes leurs troupes qui ont fatigué, et fait revenir d'autres qui avoient tenu garnison tout cet été. Les batteries du maréchal de Chatillon s'avançoient fort; celles du maréchal de la Force, du côté de Fouilloy, tiroient; depuis le parlement du Roi, les nuits ont été si pluvieuses , que l'on ne pouvoit travailler que malaisément , et toute fois la circonvallation est à cette heure en sa perfection.

La nuit du 3 au 4 , un lieutenant du régiment de Vaubecourt, avec dix mousquetaires, ayant eu commandement de donner une fausse alarme à la ville, alla si avant qu'il se trouva tout contre une demi-lune , et , l'ayant reconnue, y entra, y trouva huit des ennemis, les fit tous tuer, et se retira sans perdre personne. Les ennemis en eurent l'alarme toute la nuit , et tirèrent extrêmement.

Le 4, il nous arriva quantité de canons et munitions de guerre. Un Wallon sorti de la ville rapporta que les ennemis ne sont que huit à neuf cents hommes sous les armes, tout le reste étant morts ou malades, qui s'aug-

mentent fort dans la ville, et, au contraire , diminuent fort en notre armée.

Du camp devant Corble, le 9 novembre.

Le 6 de ce mois, les travaux s'avancoient fort vers la ville. Il y a quatre attaques différentes , sçavoir : trois delà l'eau , du côté du maréchal de Châtillon , et une deçà , du côté du maréchal de la Force. Les batteries étoient faites, mais on ne vouloit pas qu'elles tirassent que les tranchées ne fussent plus avancées. Depuis que lesdites tranchées ont été ouvertes, les ennemis ont paru étonnés, tirent fort peu, et n'ont blessé que deux soldats assez légèrement.

Le 7, le Cardinal-Duc se rendit à Aubigny au logis du sieur de Lambert, où se trouvèrent aussi le comte de Soissons et les maréchaux de la Force et de Châtillon. Là furent prises les résolutions de hâter les travaux le plus qu'on pourroit. Un petit garçon sortit de la ville, qui dit qu'ils étoient fort étonnés de ce qu'on les attaquoit de force, et dit qu'ils ne croyoient pas pouvoir longtemps résister, faute de gens, pour ce qu'ils n'étoient plus que huit cents hommes sains , et qu'encore en tomboit tous les jours grand nombre de malades de flux de sang et dysenterie , dont il mouroit du moins quinze ou vingt par jour, faute de médicaments, pour ce qu'ils n'en ont point ; qu'ils avoient mangé tous les chiens et chats , et la plus grande partie de leurs chevaux. Et ce qui fait croire ce rapport véritable est que, depuis leur dernière sortie qu'ils firent, on n'a vu paroître que sept ou huit chevaux au plus ; il ajoutoit qu'ils ont assez de pain, mais moulu comme sçavez déjà. Ce qui fait croire aussi leur foiblesse est que les nôtres ayant souvent envoyé la nuit

dans leurs dehors , l'on n'y a jamais trouve plus de sept à huit hommes dans chaque demi-lune, et ce petit garçon assure qu'ils n'y en mettent pas davantage.

II court ici un bruit que Piccolomini se porte bien à cette heure, et doit aller vers Liège avec ses troupes; que le Cardinal-Infant est malade à Arras, ce qui n'est pas assuré, où est toujours le prince Thomas, lequel n'a fait revenir des garnisons que quatre mille hommes de pied et deux mille chevaux, bien qu'on ait dit ci-devant qu'il en eût fait venir davantage; en la place desquels sont allés ceux qui ont tenu cet été la campagne.

On apprit aussi que Jean de Wert a son quartier dans le Hainaut et Cambresis, pour tenir tête à Gassion, qui est à Vervins et qui fait souvent des courses dans le pays ennemi.

CE QUI s'est passe A l'eXÉCUTION DE LA CAPITUIATION »E COBBIE, LE 14 NOVEMBRE.

De Corbie, ce 15 novembre 1636.

L'heure de dix heures étant venue, M. le Comte envoya un aide de camp à ceux de dedans leur dire que le jour et l'heure qu'ils avoient demandés étoient venus, et qu'il fallolt qu'il satisfissent à la capitulation. Ils répondirent être prêts d'exécuter. Au même temps, le Grand- Maître de l'artillerie fit avancer jusques à la porte de la ville les cent dix chariots qui leur avoient été promis, lesquels ils furent assez longtemps à charger, et les allées et venues durèrent jusques à deux heures après midi, qu'ils mandèrent être prêts à sortir. A l'instant, le comte de Soissons fit avancer le régiment des gardes, jusques à la porte de la ville, où étant arrivé, la porte fut ouverte, et la garnison commença à sortir en cet ordre : premiè-

DE RUTHIEU MOLE. 4 27

rement , trois compagnies de cavalerie faisant quatrevingt-dix mestres les trois ; puis les chariots chargés de cinq à six cents malades et de quatre cents femmes ; puis les deux canons et trois charrettes de munitions. Après, marchoient l'infanterie en cet ordre, à scavoir : les Wallons, les Allemands, puis les Italiens (qui n'avoient pointde capitaines à leurs têtes, pour ce, dit-on, qu'ils n'avoient point été d'avis de se rendre), les Espagnols, ensuite de quoi marchoit le major de la ville, qui avoit toujours commandé depuis la mort du gouverneur , et lequel venant saluer le comte de Soissons qui les voyoit sortir, lui dit qu'il lui rendoit la place beaucoup plus forte qu'elle ne l'étoit lorsqu'ils l'avoient prise. Toute cette garnison étoit composée de dix-huit cents hommes de pied, dont il en sortit douze cent vingt sous les armes ; le reste sur les chariots, comme je vous ai dit ci-dessus. Quand donc tous ceux de ladite garnison furent sortis , M. de la Meilleraye, maréchal de camp, qui étoit en jour, entra dans la ville, à cheval, à la tête du régiment des gardes, lequel se saisit de la porte d'Ancre, qui est celle par où les ennemis étoient sortis et la même par où ils étoient entrés ; puis mena à la place et aux autres deux portes ceux qui étoient destinés pour leur garde. Ensuite, M. le Comte et tous les autres officiers de l'armée y entrèrent ; ce pendant, toute notre armée, tant cavalerie qu'infanterie, se tenoit en bataille, chacun à son poste. La garnison ennemie alla coucher à Béhencourt, village distant à deux lieues de Corbie, où elle a été soigneusement gardée par notre cavalerie , afin qu'elle ne reçût aucun déplaisir.

Le baron de Nanteuil, mestre de camp d'un régiment, ayant toujours bien servi et en toutes les occasions s'étant

porté comme un homme de bien et d'honneur doit faire, a été , sans qu'il y songeât, pourvu par Sa Majesté du gouvernement de cette place reconquise. On emmènera aujourd'hui toute l'artillerie qui étoit aux batteries et forts, puis on travaillera demain à abattre les tranchées, batteries , lignes et forts de la circonvallation de notre camp.

De Chantilly, ce Ib novembre.

Le Roi a reçu, ce matin, à quatre heures, les nouvelles de l'exécution de la capitulation de Corbie. Sa Majesté alla en même temps à l'église en remercier Dieu; puis ordonna qu'on se tînt prêt sur les deux heures après midi pour chanter le Te Deum , où se doit trouver la Reine et tout ce qui est ici, et a ordonné que l'on dépêchât pareillement à toutes les églises de ce royaume, pour faire rendre grâces à Dieu , tant de cette victoire que de la retraite honteuse de Galas hors de la Bourgogne. Elle a aussi dépêché à Blois le sieur du Boulay- Genlis, vers Monsieur, pour lui porter cette nouvelle.

De Vervins, ce 19 décembre 1636.

Le colonel Gassion ayant eu avis qu'il étoit arrivé à Hirson six cents chevaux allemands , commandés par le colonel Lagrange, pour lui empêcher ses courses ordinaires dans le pays ennemi, envoya plusieurs petites parties à la guerre pour lui apporter des nouvelles si cette garnison ne feroit point quelque course ; il eut nouvelle, le 1 7, que trois cents chevaux desdites troupes dévoient venir à un village nommé Neuf-Maisons pour y prendre du fourrage; il commanda le sergent-major de son régiment nommé Yonc (lui n'y pouvant aller à cause d'une vieille blessure qui s'étoit rouverte), avec deux cent cin-

quante chevaux, pour les aller charger, ce qui réussit trèsheureusement : et approchant dudit lieu, ses coureurs lui rapportèrent qu'ils voyoient paroître deux escadrons à la tête dudit village, il s'avance droit à eux, il les charge si vigoureusement qu'il les défait entièrement , en tue quatre-vingts sur la place, contraignant le reste à se jeter dans la rivière d'Oise, qui est tout proche dudit village, où il s'en noya de compte fait quarante-trois (sans ceux qu'on n'a pu trouver), lesquels les paysans ont pêches pour les fouiller. Bref, de ces deux escadrons il ne s'en est sauvé que dix-neuf soldats, le capitaine et le cornette, parce qu'il faisoit grand brouillard. Comme cela fut fait, il eut avis que , dans le village, étoit le reste des trois cents chevaux qui fourrageoient j il fit donner dans le village un tiers de ses gens, lesquels, assistés des paysans, en tuèrent quelque quinze ou seize et prirent tout le reste prisonniers, lesquels se montent à quatre-vingt-dix, qu'ils ont amenés en ce lieu , avec quelque deux cents chevaux sur quoi étoit montée cette cavalerie, sans quantité que les paysans ont pris. De ces quatre-vingtdix prisonniers, quatre-vingt-quatre ont pris parti avec M. de Gassion, les six qui ne l'ont voulu avoient leurs femmes et enfants à Hirson, qu'ils n'ont pas voulu abandonner, lesquels il a mis à rançon.

De Moui.

Le Roi est parti, ce jourd'hui, de ce lieu pour aller passer la fête à Saint-Germain-en-Laye ; il reçut, hier au soir , la nouvelle de la défaite de trois cents chevaux par les troupes du colonel Gassion \

i. Le passage suivant a été dicté par le Roi. Il est daté de Nar- ^onne, le 12 mars 1642. « Le Roi étant arrivé, le 10 de ce mois, en cette ^v 9

SIÈGE DE COLIOURE '.

(Voy. les Mémoires, t. III, p. 19.)

De Narbonne, ce 18 mars.

Le maréchal de la Meilleraye partit , le 1 2 , de cette ville, et fit son rendez-vous à Sigean, à trois lieues d'ici. Le temps fut si rude , à cause de la neige qui tomboit extrêmement grosse, accompagnée d'un grand vent, qu'il fut contraint de laisser l'artillerie , l'infanterie et partie de la cavalerie à Sigean , Roquefort et la Palme, et le

ville, le 12, Sa Majesté fît partir le maréchal de la Meilleraye, grand maître de l'artillerie, avec une partie de l'armée, pour marcher vers Colioure, où il espère arriver dans trois jours. Le jour précédent, quatrevingts soldats castillans s'étoient venus rendre en cette ville, les uns de Perpignan, les autres de Colioure. Les premiers disent qu'il est demeuré dedans (la première de ces places) quatre régiments, sçavoir : celui du Comte-Duc, commandé par don Juan d'Arce, celui de don Pedro Gevare et de don Diego, cavalier ; que le gouverneur est doïi Florès d'Avila, et que don Juan d'Arce commande sous lui ; qu'il y a quatre cents chevaux dans la ville, qu'ils font état de saler au lieu de bœufs quand ils seront assiégés; que ces quatre cents chevaux vont et viennent cependant à Colioure ; que l'on ne donne dans Perpignan aux soldats que huit onces de pain par jour, ce qui est cause qu'ils se veulent tous débander, et que, pour l'empêcher, les officiers réformés sont obligés de faire la garde aux portes. Les seconds disent qu'il est demeuré deux mille hommes dans Colioure, composés des régiments de Pentoxa, Calatajout, don Pedro de Tolède, don Diego de la Sacca et du marquis de Los Vêlez ; que le marquis de Mortare commande le tout et que l'on n'y donne point de pain aux soldats, d'autant qu'il n'y a point de moulin , mais à chacun seize onces de blé avec du sel , dont ils composent une pâte qui leur sert de nourriture; que le marquis de Terracuze s'est embarqué avec S. Aulnez et les régiments wallons , irlandais et italiens qu'il a menés à Roses, à cause qu'ils se debandoient tous parla France.

« Le Cardinal-Duc n'est encore arrivé près de Sa Majesté; l'on ne l'attend que le 15. »

1. Les Mémoires de Louis XIII, relatifs aux guerres de l'année 1642, offrent plus d'intérêt que ceux des années précédentes, puisque les Mémoires dits de Richelieu s'arrêtent entièrement au commencement de l'année 1642. (Voy. la Notice sur les manuscrits de Mole, p. txx.)

vicomte de Turenne pour commander lesdites troupes ; lui s'avança jusques à Leucate, avec les trois compagnies du Roi, de gendarmes, de chevau - légers et de mousquetaires.

Le 13, ledit maréchal alla avec les mêmes troupes loger à Canet, fit avancer l'artillerie jusques à Leucate avec quelque cavalerie, et l'infanterie séjourna où elle étoit.

Le 1 4, l'artillerie, infanterie et cavalerie marchèrent jusques à Clairac , bourg distant de Perpignan d'une lieue et demie ; et ledit maréchal ayant avis qu'il devoit passer quelque convoi de Colioure à Perpignan , partit sur les huit heures du soir pour aller à Elne, où il arriva à une heure après minuit, avec les trois compagnies du Roi seulement, pour attendre ce convoi; de quoi les ennemis étant avertis n'osèrent le tenter. Le 1 5, toute l'armée arriva à Elne'.

1 . La relation du 16 a été dictée par le Roi, ainsi qu'il suit : « Le dimanche 1 6, à trois heures du matin , le maréchal de la Meilleraye alla investir Argilliers, où il y avolt trois cents Espagnols naturels. Il fit mettre le canon en batterie devant la place , en attendant que le corps de l'armée fût arrivé , et pour ne point perdre de temps pour le siège de Colioure, il laissa le sieur de Troisvilles, maréchal de camp, avec les régiments d'Enghien, Conti et Roquelaure et la moitié des gendarmes, chevau-légers et mousquetaires du Roi, pour les forcer, et s'en alla droit à Colioure. Les ennemis ayant occupé les montagnes les plus avancées des environs de la place, le vinrent recevoir avec deux mille hommes d'infanterie. D'abord il leur gagna les premières éminences qu'ils ne disputèrent qu'à coups de mousquet; l'escarmouche dura bien deux heures; mais ils n'en firent pas de même de celles qui sont les plus proches de la ville, en l'une desquelles il y avoit un fort gardé par cent hommes. Le maréchal de la Meilleraye, avant recognu un endroit de ce fort où 1'» n pouvoit monter par derrière, avec la cavalerie, quoiqu'avec peine, se résolut de le forcer l'épée à la main. Pour cet effet, il donna ordre au vicomte de Turenne d'attaquer à la droite, ce qu'il fit fort vivement, ayant avec lui le sieur d'Espenan, maréchal de camp.

« En même temps, ledit maréchal de la Meilleraye ayant avec lui les

d32 APPENDICE AUX MÉMOIRES

Le 17, rarmée se reposa, et travailla à se hutter. La nuit du 17 au 18, la tranchée fut ouverte du côté de la tour Sainte-Thérèse, et l'on en fit cinq cents pas.

De Narbonne, 21 mars 1642.

On a nouvelles, de Barcelone, que l'armée castillane, qui étoit à Tarragone, s'e«t retirée à Tortose, ayant laissé dans ladite ville de Tarragone deux mille hommes de garnison ; ce qui fait ajouter quelque créance au bruit qui a couru que l'Aragon étoit révolté, ou bien près de

sieurs de Brlssac, de Piennes , aide de camp, et quelques gentilshommes de sa maison , se mit à la tète de la moitié des gendarmes et clievaulégers du Roi qu'il avoit amenés avec lui , donna à la gauche le premier l'épée à la main et tua lui-même un capitaine espagnol, qui vouloit maintenir son poste. D'autre côté, le sieur d'Argencourt, maréchal de camp, et le sieur Magalotti, mestre de camp de cavalerie , poussèrent les ennemis, qui vouloient leur faire tête , jusques à la portée de pistolet de la place. Ces gens étant chassés, ainsi que ceux de l'aile droite, par M. de Turenne, ils furent tous poursuivis jusques aux murailles de la ville, et il en demeura plus de six vingts morts sur la place, et plus de quatre-vingts au moins prisonniers, entre lesquels il y a deux capitaines d'infanterie. En sorte que les nôtres , presque en même temps , se trouvèrent maîtres d'un côlé et d'autre de toutes les éminences et du fort que les ennemis y avoient fait. En cette occasion, le sieur de Drouet, capitaine au régiment des gardes de Sa Majesté , qui commandoit les enfants perdus , y a trèsbien fait; les sieurs de Brissac, de Piennes, de la Guette, de Paris, aides de camp, et tout le reste des officiers ont aussi fort vaillamment fait leur devoir, à l'exemple de leur général.

« Le fort Neuf, que les ennemis avoient fait auprès de Colioure, a été aussi pris d'assaut, par les Suisses, l'épée à la main.

a A la droite des gardcï , Champagne et Effiat chassèrent vigoureusement les ennemis, qui avoient des postes dans la montagne de ce côtélà, et les poussèrent jusques dans la ville. »

« Dans ce même temps, le maréchal de la Meilleraye eut avis que ceux d'Argilliers s'étoient rendus audit sieur de Troisvilles à discrétion, après avoir souffert cent soixante coups de canon. Cette place avoit été défendue ci-devant six jours entiers contre les Catalans, par le sieur de Gatignes, qui en sortit avec une honorable composition.

« L'on a appris , par les prisonniers , que la plupart de la caralerie, qui éloit en Roussillon, est enfermée dans Colioure. »

DE IMATHIEU MOLE. 13;S

l'être. Les autres croient qu'ils se sont retirés sur les avis qu'ils ont eus qu'il arrivoit au sieur de la Mothe quantité d'infanterie et cavalerie, que le Roi y a fait passer depuis qu'il est ici, et qu'étant les seules troupes qu'on dit être en toute l'Espagne, ils ne veulent rien hasarder sans ordre du Roi leur maître , vers lequel on dit qu'ils ont envoyé. Le marquis de Mortare, qui est dans Colioure, a envoyé offrir ses chevaux au maréchal de la Meilleraye, qui les a refusés civilement, et aussi offrir de vendre à tous ceux de l'armée qui les voudroient acheter les chevaux de la cavalerie qui est là dedans , que l'on dit être de trois cents; mais on a aussi refusé leur offre, disant qu'on les auroit bien sans payer. Le siège s'avance fort; on ne voit passer ici que Castillans et Italiens, qui se débandent de tous côtés.

De Narbonne.

La nuit du 18 au 19, le premier bataillon des Suisses releva les gardes. Cette nuit-là, on avança cent cinquante pas de tranchées, jusques sur les bords d'une ravine, qui n'est qu'à cent cinquante pas de la tour Sainte-Thérèse, autrement appelée la tour Royale,

La nuit du 19 au 20, le deuxième bataillon des Suisses entra en garde. On fit une batterie de six pièces sur la droite de là tranchée, au bord de la ravine, pour battre la susdite tour, et encore une autre de deux pièces sur une hauteur encore à la droite de celle dont je viens de parler, qui voit dans la place d'armes, qui est entre la tour et la ville. La même nuit, les ennemis firent une sortie de trois cents hommes , tout le long de la mer, laquelle fut vertement repoussée par le sieur d'Argencourt, qui étoit en jour de maréchal de camp, et lesdits Suisses qui éloient en garde, qui les suivirent l'épée à la main

Uk APPENDICE AUX MÉMOIRES

jusques dans le retranchement qui est au pied de la tour, où le capitaine castillan qui commandoit la sortie fut tué, huit ou dix soldats, et un alfère fait prisonnier et fort blessé , lequel mourut deux heures après , qui a dit qu'ils étoient trois cents à ladite sortie. Nous n'y perdîmes qu'un sergent, et deux soldats légèrement blessés.

La nuit du 20 au 21 , Champagne entra en garde. On avança quatre-vingts pas de tranchée jusques au fond de la ravine.

Le 21 , sur les dix heures du matin, les ennemis sortirent jusques au nombre de quatre cents hommes de pied et soixante chevaux, qui furent repoussés par un des bataillons de Champagne, qui alla droit à eux. Nous perdîmes un capitaine de Champagne, nommé Lavau, et un d'Effiat, nommé Montsolens, qui accourut à l'alarme avec vingt soldats de sa compagnie. Tout ledit jour, la batterie de six pièces tira, qui a entièrement ruiné le haut de la tour de Sainte-Thérèse , en sorte que les ennemis n'en tirent plus.

La nuit du 21 au 22, Enghien et Contl entrèrent en garde ; on ne fit rien qu'accommoder la tranchée de la nuit de devant, et travailler à une batterie nouvelle. Sur les neuf heures du matin, les ennemis firent une sortie de six cents hommes de pied et cent cinquante chevaux, vinrent à la tranchée , qui ne fut pas fort disputée , emportèrent la tranchée et s'en allèrent à la batterie des six pièces, dont ils furent les maîtres jusques à ce que Champagne et Effiat prirent les armes ; le sieur Magalotti , mestre de camp de cavalerie, monta à cheval avec cent maîtres de son régiment , et , tous ensemble, chassèrent les ennemis et en tuèrent soixante sur la place. Ceux d'Effiat firent prisonnier un capitaine de cavalerie nommé

Jean-Baptiste, Milanois. Ledit sieur Magalotti a trèsbien fait en cette occasion, où il a été blessé d'une mousquetade qui lui a emporté un doigt de la main.

De Narbonne, ce 23 mars.

La nuit du 22 au 23 , Effiat entra en garde ; on fit cent vingt pas de tranchée sur la droite. La nuit du 23 au 24, les gardes entrèrent, qui firent soixante pas de tranchée , jusques à cinquante pas de la tour Sainte- Thérèse, autrement la tour Royale. Les ennemis tentèrent deux fois de sortir, mais ils trouvèrent lesdites gardes en si bon état, qu'ils n'osèrent enfoncer.

Le 24 S pendant le jour, toutes les trois batteries tirèrent extrêmement et battirent la tour Sainte -Thérèse. Le même jour, à neuf heures du soir, on attaqua le fort Sainte-Thérèse et fut emporté à une demi- heure de nuit, avec autant de hardiesse que de lâcheté aux ennemis , car si l'on eût cru ce fort en l'état qu'il est, on eût songé deux fois avant que de l'entreprendre ; ce qui néanmoins fut exécuté, après avoir ruiné la palissade et les brèches faites aux murailles à droite et à gauche : la tour ayant été percée de plusieurs coups de canon sans la pouvoir faire tomber pour combler le fossé, ainsi que l'on espéroit , n'étant demeurés que les deux côtés de la muraille qu'il a été impossible d'abattre, et le terrain des environs dudit fort ayant été trouvé si mauvais , qu'il étoit presque impossible d'en approcher. Le maréchal de la Meilleraye ayant assemblé, le jour de devant, tous les principaux officiers des corps, il fut conclu qu'il falloit les emporter ; ce qui fut exécuté si heureusement , que

i . La relation du 24 a été dictée par le Roi, mais si souvent corrigée de sa main, qu'on ne p?ut douter qu'elle ne soit bien réellement son œuvre.

d'abord il n'y eut pas dix hommes de tués ou blessés. Le sieur de Chandenier, capitaine aux gardes, avec cent hommes, assisté des sieurs de Marsan et du Til, lieutenant et enseigne, les sieurs de Drouet et d'Anfreville, donnoient à la gauche de la redoute dans la brèche. La Motte-Vedel et Rollet, avec deux autres officiers de Champagne et cent hommes, donnoient à la brèche, à la droite de la redoute. Sombronne, capitaine suisse, et Gui, donnoient à la redoute , avec les jeteurs de grenades, des haches pour faciliter le passage de la redoute, et des échelles pour monter, en cas qu'ils trouvassent qu'elle ne fût assez éboulée. Les Suisses étoient soutenus de cent hommes de leur corps, commandés par le capitaine Jean-Baptiste Salis et l'enseigne de Chauvestin, qui y fut tué. Les gardes, soutenues par cent hommes d'Enghien et Conti, commandés par S. Micault; Champagne, par cent hommes d'Effiat, commandés par Bouille * et Perron , et deux cents hommes d'Espenan et Béarn , et des compagnies royales pour envoyer rafraîchir les lieux qui en auroient le plus de besoin. Les bataillons des gardes, qui sortoient de la tranchée, prirent la droite pour empêcher les. sorties, avec quarante mestres, commandés par Le Plessis , capitaine au régiment de la Meilleraye, soutenus par d'Ambures, avec soixante; le reste du premier bataillon suisse, qui étoit en garde, demeurant dans la tranchée pour fournir là où on en auroit besoin. Le signal étoit dix coups de canon , après lesquels chacun marcha gaiement par l'ordre du sieur

1. Jacques de Bouille du Chariol, seigneur de Saint-Géron', de Salles, etc., fils d'Antoine de Bouille et de Claude de Saint-Géron, se distingua dans les guerres de 163S, 1636 et 1639. Il avait épousé, en 1630, Charlotte de Bourdeille. Jacques de Bouille mourut peu avant le 1*' février 1661, et fut enterré en sa chapelle, en l'église de la Vaudieu.

DE MATHIEU MOLE. i:^7

d'Espenan, maréchal de camp. Après cette exécution, les ennemis, pendant trois heures, tirèrent force coups de canon et mousquetades , et nos mousquetaires commandés ayant fait longtemps feu, le sieur d'AnfrevilIe, capitaine aux gardes, fut commandé avec cent hommes et le sieur du Pontet, lieutenant; le premier a été blessé, dont il est mort, et le second moins dangereusement. Auténo, enseigne du sieur de Castelnau, capitaine aux gardes, y a été aussi blessé, et en tout on ne compte pas plus de quarante morts ou blessés.

De Barcelone, ce dernier mars 1642.

Le marquis de la Inojoza, qui commande l'armée castillane à Tarragone, voyant de quelle importance Colioure étoit au Roi son maître , s'est résolu d'essayer de la secourir à quelque prix que ce fût. Et, pour cet effet, après avoir donné jalousie de plusieurs côtés au sieur de la Mothe, pour couvrir son dessein, a fait partir de nuit le marquis de Powar avec toute la cavalerie qui étoit à Tarragone et à Tortose, qui consiste en deux mille chevaux et cinq cents dragons , ensemble mille officiers réformés d'infanterie, avec le mousquet, pour essayer à passer à travers la Catalogne et aller à Roses, oîi leur infanterie, qui est à Tarragone , se devoit rendre en même temps sur douze galères et plusieurs barques, qui sont à Carthagène. Le sieur de la Mothe ayant eu avis de la marche de cette cavalerie, assembla diligemment huit cents chevaux (n'ayant le loisir d'en attendre davantage, à cause de l'éloignement des quartiers), et se met à la queue desdits Castillans, les joint près Martorel, fait charger l'arrière-garde par les carabins du marquis Villa et Monti , qui ont fait merveille en cette occasion , les

438 APPENDICE AUX iMÉMOIRES

soutient avec le reste, les défait, en tue six ou sept cents sur la place, le reste se retire à un poste avantageux pour l'infanterie. M. de la Mothe n'en ayant point se résout de leur gagner le devant, pour les attendre en un lieu où il les pourroit combattre. Son dessein lui a si bien réussi, que, les trouvant entre la Roque et Saint- Féliou , il les a chargés , a défait leur avant-garde , fait prisonniers le général de la cavalerie nommé don Vincenzo de la Mara , Italien , le commissaire général , le pagador général, six mestres de camp et plusieurs capitaines, sans ceux qui ont été tués. Il est demeuré sur la place sept à huit cents morts , quantité d'officiers prisonniers et huit cents chevaux gagnés ; le reste s'est retiré dans une montagne inaccessible à la cavalerie. Ce que voyant, le sieur de la Mothe s'est logé à leur vue sur le chemin qu'ils peuvent prendre du coté du Roussillon, pour les combattre, s'ils sortent du lieu où ils sont, auquel ils ne peuvent demeurer, n'ayant porté des vivres que pour douze jours, dont il y a neuf de passés. Il a été renforcé depuis des régiments de cavalerie du Terrail et Magalotti d'infanterie, du régiment de Roussillon et de plusieurs recrues. Par la première occasion , vous sçaurez les particularités du tout. Les sieurs d'Hocquincourt et la Luzerne , maréchaux de camp, ont fait merveille dans ces deux occasions, comme aussi le marquis d'Uxelles, qui y étoit volontaire.

Don Joseph Margarit a assemblé jusques à vingt mille Catalans et garde le passage d'OsteIric , qui est un pont sur lequel il faut qu'ils passent de nécessité pour aller à Roses ; mais on croit que le sieur de la Mothe ne les laissera pas aller jusques là; s'ils retournent vers Tarragone,

le sieur du Terrail, maréchal de camp , les attend avec huit mille hommes de pied et mille chevaux.

De Narbonue, ce 2 avril 1642.

La nuit du 25 au 26 mars , l'on ne fit qu'assurer le logement de la tour.

La nuit du 26 au 27, on travailla à deux batteries pour battre la muraille de la ville.

Celle du 27 au 28, on perça les maisons du faubourg, et on se logea tout contre la porte de la ville.

La nuit du 28 au 29 , on fit une ligne parallèle à la muraille , où l'on vouloit faire la brèche , pour y loger des mousquetaires , afin de favoriser l'assaut quand il se donneroit.

Le 29, le jour, on voulut attacher les mineurs à une des tours de la porte; les ennemis sortirent, en blessèrent deux et les chassèrent.

La nuit du 29 au 30 , on fit une batterie de quatre pièces, entre la tour Sainte-Thérèse et le faubourg, pour voir le pied de la muraille , parce que les deux autres batteries ne la voyoient pas.

Le 30, le jour, et le 31 , les batteries tirèrent furieusement et en telle sorte qu'elles firent trois brèches, deux desquelles se trouvèrent raisonnables.

Le 1 ^"^ d'avril , le maréchal de la Meillerayc fit sortit vingt hommes armés , faisant mine de vouloir donner l'assaut, pour voir quelle contenance feroient les assiégés, et, en même temps, fit préparer toutes les batteries et mousquetaires de la tranchée à faire beau feu. Ces susdits vingt hommes étant donc sortis , les assiégés se présentèrent de fort bonne grâce aux brèches et aux flancs, en telle sorte que le maréchal de la Meilleraye

jugea qu'il ne pouvoit donner l'assaut sans grande perte de gens, lesdites brèches étant aussi flanquées du château du côté gauche et de la tour d'une église à la droite. Cependant, notre tranchée et batteries tirèrent extrêmement et tuèrent quantité des ennemis , et ledit maréchal de la Meilleraye se résolut, pour épargner les hommes, qu'il conserve tant qu'il peut, d'attachei* ses mineurs à la tour de ladite église, qui est sur la droite des brèches, qui les flanquoit par le côté, pour la faire sauter.

Les mineurs y furent attachés dès le 2 avril au matin ; la mine fut prête au soir ; elle joua à l'entrée de la nuit, mais elle ne fit pas l'effet qu'on prétendoit. Ce que voyant, le maréchal de la Meilleraye, après avoir pris l'avis des principaux officiers , a fait donner aux trois brèches en cet ordre : le régiment d'Effiat, qui étoit en garde, donna à la droite de la brèche gauche, les gardes tout à la gauche, les Suisses à celle du milieu, et Champagne à la brèche de main droite tout contre l'église. Tous réussirent à leur attaque, et les brèches furent plutôt gagnées que les ennemis n'eurent loisir d'y venir, parce que notre canon les incommodoit de telle façon, qu'ils étolent contraints de chercher du couvert au loin des brèches, où ils pouvoient. Bref, la ville est à nous, et tout s'est retiré dans le château. Nous n'y avons perdu que dix ou douze soldats et quelques officiers assez légèrement blessés.

De NarLonne, le 6 avril.

Le 3, sur les dix heures du soir, après que le maréchal de la Meilleraye et les principaux officiers de l'armée furent retirés, les ennemis firent une sortie sur Champagne, qui la soutint fort vigoureusement ; les Suisses leur cou-

pèrent chemin, les faisant retirer bien vite. Le marquis de Piennes, aide de camp, se trouvant là et voyant nos soldats animés de leur bon succès , fit pousser les ennemis l'épée à la main dans leur retraite, avec tant d'épouvante de leur côté et tant de cœur du nôtre, qu'ils furent chassés de tous leurs logements de tonneaux qu'ils avoient à l'esplanade de devant la porte du château, et furent contraints de se retirer dans la demi-lune qui est devant ladite porte, et les nôtres se logèrent sur le bord du fossé dudit château.

La nuit du 3 au 4, on commença à faire la descente du fossé, qui fut achevé le 4 sur le soir. En même temps, on se rendit maître du fossé, et, la nuit, on fit un logement. On espère que les mineurs seront attachés au château le 6, et on est après à faire enterrer les corps morts des ennemis que l'on a trouvés dans la ville qui en étoit toute pleine, que l'on croit monter à cinq ou six cents.

Un courrier du maréchal de Brézé vient d'arriver au Roi, qui porte la nouvelle de l'entière défaite du marquis de Powar et de toutes ses troupes, par le sieur de la Mothe-Houdancourt. Le combat s'est fait proche de Villafranca, le dernier mars, sur le midi, comme ils vouloient regagner Tarragone, n'ayant pu achever leur dessein d'aller à Roses. Ledit marquis de Powar est prisonnier et tous les principaux officiers de l'armée ; tout le reste mort ou pris, ne s'en étant sauvé un seul. Vous en sçaurez le particulier au premier jour, de la capitulation et de ce qui se sera passé à la sortie*.

1 . On trouve à la suite de cette relation le rôle des prisonniers et Ie« articles de la capitulation de cette ville. Ce sont de simples transcriptionï d'expéditionnaires.

De Narbonne, 10 avril 1642.

Nos soldats trouvent quantité de caches dans Colioure; entre autres les Suisses en ont trouvé une qui valoit vingt mille livres, qui a été séparée à tout le régiment; le régiment d'Effiat, autrement Cinq-Mars, en a trouvé une de douze qui a été partagée de même. De plus, il y a quantité de soldats qui en trouvent de petites de tous côtés. Il fait meilleur vivre dans l'armée que dans Paris; tout y est en abondance. Le siège s'avance toujours, non pas si vite qu'on espéroit , à cause du fossé qui se trouve taillé dans le roc.

De Narbonne, ce 12 avril.

Je vous avois mandé, par la dernière, comme l'on étoit maître du fossé. Le 6, on le passa ; le 7, on attacha les mineurs à une pièce détachée où étoit le seul puits du château ; le 8, les mineurs travaillèrent ; les ennemis firent une sortie de quatre-vingts hommes dans le fossé, sur le régiment d'Effiat, qui les repoussa, et en demeura douze des ennemis. Le 9, la mine joua, qui emporta une partie du ravelin et quatre-vingts hommes qui étoient autour du puits. Le 1 0, devant le jour, les Suisses se rendirent maîtres dudit puits. Le même matin, sur les neuf heures, le trompette du marquis de Mortara sortit et demanda à parler; ils envoyèrent, pour cet effet , le mestre de camp Calalayout pour traiter ; ledit traité dura jusques au 11, à dix heures du matin, qu'ils promirent de remettre la place et le fort Saint-Elme, dimanche-, à sept heures du matin, entre les mains du maréchal de la Meilleraye, et, pour sûreté du traité, ont donné en otage ledit mestre de camp Calatayout et l'adjudant général

Giraldin, Irlandois de nation. Vous sçaurez au premier jour la capitulation.

De Narbonne, ce 15 avril! 642.

Le dimanche 13, à huit heures du matin, le fort Saint- Elme fut remis entre les mains du sieur d'Hëricourt, capitaine au régiment de Champagne ; puis la garnison qui étoit dans ledit fort fut conduite à la porte de Colioure, où elle attendit celle du château, qui sortit sur les neuf heures, au nombre de douze cents hommes de pied et seize cavaliers (qui sont le reste de quatre cents chevaux qui étoient dedans), et les gardes y entrèrent pour en prendre possession; puis les Espagnols marchèrent avec les deux, pièces de canon qui leur ont été accordées par la capitulation , jusques auprès d'Elne , où ils couchèrent. Au partir dudit Elne , les deux pièces furent envoyées à Perpignan, avec les deux capitaines qui sont en otage, jusques à la nouvelle de leur arrivée à Pampelune. J'cubliois de vous dire que le marquis de Mortare et les principaux officiers dînèrent, le jour qu'ils sortirent, avec le maréchal de la Meilleraye, qui leur fit grand'chère et ensuite toutes les civilités dont il se put aviser. Ledit maréchal partit incontinent après pour aller recevoir les commandements du Roi, sur ce qu'il avoit à cette heure à faire, et voir Son Eminence qui se porte bien maintenant. Sa jMajesté a mis gouverneur audit Colioure , le sieur de Tilly , lieutenant-colonel du régiment de Champagne. Toute l'armée a été séparée en divers lieux du Roussillon, pour se rafraîchir jusques au retour du maréchal de la Meilleraye.

Pour la Gazette. Nouvelles viennent d'arriver de Barcelouue que des sept galères qui venoieui deTarragone et

Roses, chargées d'infanterie, il s'en est perdu cinq, et que les deux autres ont été contraintes de relâcher à Vineros, qui est un port au royaume de Valence.

De Narbonne, ce 21 avril 1642.

Depuis le 13 de ce mois jusques au 17, il a passé quatre handes de prisonniers, de ceux qu'a pris le maréchal de la Mothe-Houdancourt : la première, composée de cinq cents, qui a été envoyée dans les châteaux du bas Languedoc; la deuxième, de quatre cent soixantequatorze, à Carcassonne et Toulouse ; la troisième , de huit cents, a été envoyée dans des châteaux en Provence et sur le Rhône. Toutes les trois bandes ci-dessus étoient de simples soldats, dans lesquels il s'est bien trouvé cent cinquante Portugais, qui ont été mis en liberté et ont eu passe-port pour retourner en Portugal servir leur Roi.

La quatrième a été des officiers généraux, au nombre de neuf, qui sont venus dans les carrosses du Roi, ont été traités splendidement et visités par les plus grands de la cour. Ils sont partis aujourd'hui , 1 6 de ce mois , de ce lieu, conduits par le sieur de Boislouet, enseigne des gardes du corps de Sa Majesté , pour aller chacun au lieu qui leur est destiné pour leur séjour, à sçavoir : don Pedro d'Aragon, marquis de Powar, général de l'armée, et le marquis de Ribas, général de l'artillerie, à Montpellier; don Diego Sariche, commissaire général, au pont Saint-Esprit; don Vincenzo delà Mara, général de la cavalerie , et don Francisco Marini , son neveu et son lieutenant, à la citadelle de Valence; don Martin Mosica, mestre de camp (que l'on avoit appelé dans le rôle des prisonniers don Martin de Moussi), et le baron de Letos, commissaire général, à l'arsenal de Grenoble;

don Francisco Toralto, lieutenant général de Tannée, et don Francisco Pardo , mestre de camp , à Pierre-Scize , à Lyon. On a laissé avec tous les susdits à chacun un de leurs domestiques pour les servir. Tous les capitaines de cavalerie et d'infanterie et tous les officiers réformés sont encore à Barcelone, d'où ils viendront dans peu sur les galères.

Le 17, le marquis de Morlara, avec douze des principaux chefs de ses troupes , vint saluer le Roi , qui lui fit grandes caresses et lui fit voir la cérémonie du lavement des pieds des pauvres, que Sa Majesté fit le même jour. Ils furent ensuite dîner chez le maréchal de Schomberg, qui les traita magnifiquement , puis furent reconduits au quartier, où leurs troupes dévoient loger ce jour-là. Tous ces trois derniers jours se sont passés avec grande dévotion de toute la cour* les ténèbres se sont dites, aux Carmélites, par la musique de Sa Majesté. Le 19, arrivèrent ici cent huit prisonniers, tous officiers d'infanterie, que l'on envoie à Toulouse pour être distribués auî; villes et châteaux circonvoisins. Le jour de Pâques, Sa Majesté a fait sa fête aux Capucins , puis a touché douze cents malades, entre lesquels il y en avoit deux Castillans de la garnison de la citadelle de Perpignan, qui sont venus se faire toucher avec passe-port du gouverneur, lesquels ensuite on a renvoyés. Le Roi est aujourd'hui parti pour le siège de Perpignan, et Sa Majesté est allée coucher à Sigean.

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