‹ Mémoires de Mathieu Molé, procureur général, premier président au Parlement de Paris et garde des sceaux de France (volume 5)Chapitre 27 sur 85 · SIÈGE DE PERPIGNAN · texte numérisé non relu

SIÈGE DE PERPIGNAN

(Voy. Mémoires de Mole\ î. II, p. 26.)

De Narbonne, ce 27 avril 1642.

Le maréchal de la Meilleraye partit le même jour que le Roi et alla coucher à Elne , quartier général de l'armée, et le Roi à Sigean, comme vous avez déjà sçu. Le lendemain , le Roi partit de Sigean , fut voir Leucate en passant , et alla droit à Pia , où il fut rencontré par le vicomte de Turenne , qui alla une lieue au-devant avec trois cents chevaux. Sa Majesté étant arrivée à Pia , le maréchal de la Meilleraye la vint trouver avec tous les principaux officiers de l'armée , qui venoient de recognoître Perpignan, ayant laissé l'armée campée à la Tour de Roussillon. Le conseil fut tenu, où il fut résolu tout d'une voix que l'on assiégeroit cette place par blocus, vu que de tous côtés Ton sçavoit assurément qu'il n'y avoit des vivres que jusques à la mi-juin à toute extrémité , et que môme les deux gardes-magasins qui en sortirent , le mercredi de la semaine sainte , assurèrent n'avoir laissé dans les magasins que trois cents charges de blé et deux cents de farine, et qu'il s'en distribuoit tous les jours dix charges; que, si l'on doute de leur dire, qu'on les garde prisonniers jusques à la fin du siège pour voir s'ils ont menti, et en ce cas on les fasse châtier exemplairement.

Le 23, toute l'armée marcha pour prendre ses quartiers. Le Roi a pris le sien avec les gardes françoises et suisses, ses gens d'armes, chevau-légers et mousquetaires, et les chevau-légers de Son Eminence, à Saint-Estèphe. Le maréchal de la Meilleraye est campé dans un vallon du côté de la citadelle , proche l'aqueduc , avec les régiments de Champagne, Effîat, Béarn, Espenan, les com-

pa^^nies royales et six cents chevaux. Les régiments de cavalerie d'Enghien et de la Meilleraye sont à Pia; les régiments d'infanterie d'Enghien, Conti et Polignac sont logés à Bonpas , avec les régiments de cavalerie Boissac et Léran, qui gardent depuis leur quartier jusques à la Tour de Roussillon. Le régiment de la couronne est retranché autour de ladite Tour de Roussillon. Le régiment italien du cardinal Mazarin est logé dans une cassine , entre Bonpas et le quartier du Roi.

Le 24 et le 25 furent donnés aux troupes pour se camper. Le 26 le Roi, assisté des maréchaux de Schcmberg et de la Meilleraye et autres officiers de l'armée , fit le tour de Perpignan pour visiter les quartiers, régler les gardes et voir les lieux auxquels il étoit besoin de faire lignes de circonvallation, s'y étant trouvé quantité de grands fossés, qui en font plus de la moitié. En passant au quartier du maréchal de la Meilleraye, les ennemis sortirent au nombre de quelque trente chevaux et deux cents mousquetaires ; il s'y fit une légère escarmouche seulement , avec la garde du quartier, et ayant attiré les nôtres jusques tout contre la contrescarpe de la citadelle, tirèrent force coups de canon sans blesser personne; de leur côté, il en demeura deux des leurs sur la place. En même temps, ils en firent encore une de trente chevaux, sur la garde de cavalerie qui est à la Tour de Roussillon, pour les attirer aux coups de canon; ce que voyant, les nôtres les firent pousser par vingt mestres seulement, auxquels les coups de canon ne manquèrent pas au retour, toutefois sans faire mal à personne. Ce jourd'hui 27, dès cinq heures du matin , le Roi a mené aux lignes , du côté de son quartier, cinq cents travailleurs; le maréchal de la

148 APPENDICK AUX MÉMOIRES

Meilleraye a fait de m^me de son côté. Les vivres sont en très-grande abondance en ce camp; le vin n'y vaut que quatre sous le pot.

Du camp devant Perpignan, ce 9 mai 1642.

Ces jours passés , le grand archidiacre et les chanoines de l'église cathédrale de Perpignan, qui se sont retirés à EIne, présentèrent une supplique au Roi (on use de ce terme en ce pays), portant qu'ils avoient eu avis que le gouverneur de Perpignan vouloit prendre toute l'argenterie et les châsses de leur église, dont il y avoit grande quantité, estimée à deux millions, et en faire de la monnoie ; qu'ils supplioient Sa Majesté de lui en vouloir faire parler pour l'en empêcher. Sa Majesté commanda au maréchal de la Medleraye d'y envoyer un trompette pour en parler civilement au gouverneur. Ce fut en ce sens : que ceux de l'église cathédrale dudit Perpignan, retirés à EIne, avoient présenté une supplique au Roi, portant qu'ils avoient avis, etc. , de ce que dessus, Sa Majesté n'avoit pas cru qu'étant grands catholiques , comme ils étoient , ils voulussent toucher aux saintes reliques et à ce qui sert à l'Eglise ; mais que pour contenter ces ecclésiastiques, le Roi n'avoit pu refuser d'y envoyer.

Le 4, le gouverneur fit réponse au maréchal de la Meilleraye qu'il remercioit Sa Majesté de la bonne opinion qu'il avoit eue de lui, et qu'd n'avoit garde d'avoir jamais cette pensée d'y toucher. On fit voir la réponse à ceux du chapitre, qui s'en retournèrent très-contents , et remercièrent Sa Majesté. Le même jour, on fit une redoute au bout du camp du maréchal de la Meilleraye, du côté de l'aqueduc, pour empêcher les fréquentes sorties que les ennemis faisoient de ce côté.

Le 5 , les lignes ont été achevées et la garde posée partout, avec défenses, sous peine de la vie, de les passer sans permission; et à cause que les fourrages sont la plus grande part entre la ville et les susdites lignes, il y a des passages destinés pour les fourrageurs, lesquels n'y peuvent aller que depuis neuf heures du matin jusques à cinq heures du soir, avec défenses d'y porter aucuns vivres, aussi sous peine de la vie. Avant que passer la ligne, ils sont tous visités par ceux qui sont en garde auxdits passages, qui en répondent, et on leur baille quelques mousquetaires pour mettre entre la ville et eux, afin de les garder.

Le 6 au matin , du côté du quartier de M. le maréchal de la Meilleraye, les ennemis ont été en armes , cavalerie et infanterie, devant la porte de la ville pendant plus de trois heures, on ne scait à quel dessein, puis ils se retirèrent sans rien faire. L'après-dîner du même jour, sortirent deux députés de la ville vers le maréchal de la Meilleraye, pour sçavoir si le Roi persistoit dans la résolution de leur permettre d'envoyer vers le roi d'Espagne; il leur fut répondu qu'y ayant dix jours qu'on leur avoit fait cette offre (c:ir ce fut le 26 d'avril au lieu du 27, comme je vous avois mandé), et eux depuis n'ayant fait sçavoir de leurs nouvelles et ayant méprisé la grâce que Sa Majesté leur faisoit , et même Sa Majesté ayant encore depuis eu plusieurs avis du manque de vivres qu'ils avoient: Sadite Majesté ne vouloit plus qu'ils y envoyassent , sans premièrement avoir fait une capitulation pour remettre la place entre ses mains dans un certain temps , s'ils n'étoient secourus entre ci et le temps qui seroit arrêté par ladite capitulation , et baillé deux otages, pour la sûreté d'icelle , comme ils ont eux-

irib APPENDICE AUX MÉMOIRES

mêmes pratiqué à Salces envers le sieur d'Espenan. Les députés retournèrent dans la ville et n'a-t-on pas depuis ouï parler d'eux.

Le 7, le Roi a vu le régiment italien du cardinal Mazarin qu'il a trouvé très -beau.

Le 8 , le maréchal Horn est venu saluer Sa Majesté , lequel a été reçu à Fia (qui est le premier quartier sur le chemin de Leucate, où il y a des troupes), par le maréchal de Schomberg, qui lui a fait voir toutes les lignes du côté du quartier du Roi, où toutes les troupes étoient en bataille, chacune à la tête de leur camp, puis est venu saluer le Roi, qui lui a témoigné grand contentement de le voir, et lui a fait de grandes caresses. Il fut ensuite traité à dîner aux dépens de Sa Majesté, puis revint prendre congé de Sadite Majesté , et fut conduit par le maréchal de la Meilleraye jusques à son quartier, où on lui avoit préparé son logis. Il lui fît voir aussi en passant les troupes de son quartier, puis le conduisit en son logis, où il lui donna à souper très-somptueusement. Le même jour, le vicomte de Turenne est revenu de son voyage de Roses.

Le 9 au matin , le maréchal Horn a achevé de voir la place et les quartiers du côté de la citadelle, puis s'en est retourné à Narbonne , très-satisfait des honneurs qu'il a reçus du Roi et de toute l'armée.

Le Roi s'est un peu trouvé mal et a gardé quatre jours la chambre; mais il se porte maintenant très-bien et a commence aujourd'hui ses exercices ordinaires. On ne voit arriver de tous côtés que députés de toutes les villes de Catalogne, qui viennent saluer Sa Majesté, témoignant une affection extraordinaire. Tous les provinciaux des Ordres y sont aussi venus, lesquels s'en retour-

DE MATHIEU MOLE. ISl

nent tous très-contents du bon accueil qu'ils reçoivent de Sa Majesté. Les vivres sont en si grande abondance en cette armée , que les vivandiers sont contraints d'en remporter, étant à meilleur marché dans ce camp que dans les lieux d'où ils les apportent; l'ordre y est tel, qu'on va dans le camp et aux environs la bourse à la main , sans que l'on ait entendu qu'il se soit fait aucun vol.

' Le 27 avril au soir, le maréchal de la Meilleraye envoya par ordre du Roi un trompette de Sa Majesté au marquis de Florès d'Avila, avec une lettre qui portoit en substance : qu'il avoit eu ordre du Roi présent en son armée, sçachant le peu de vivres qu'il avoit dans Perpignan, de lui mander que s'il attendoit la dernière extrémité et qu'en remettant la place il ne fît voir pour un mois de vivres, il recevroit un mauvais traitement , et lui remontra plusieurs raisons par lesquelles il ne devoit pas espérer de secours , entre autres la défaite de toute leur cavalerie , par le maréchal de la Mothe-Houdancourt, et le peu d'infanterie qui leur restoit à Tarragone ; que s'il en doutoit, il lui offroit, de la part de Sa Majesté, qu'il fît sortir un officier de sa garnison, lequel on feroit conduire à Tarragone, avec toute sûreté, pour voir en quel état étoient leurs affaires, et si ce qu'il leur avoit mandé n'étoit pas véritable. Ledit marquis de Florès d'Avila fît une réponse très-civile , portant qu'il n'étoit pas en l'état qu'on prétendoit ; qu'il acceptoit la grâce qu'on lui vouloit faire d'envoyer quelqu'un à Tarragone, et qu'il eût bien désiré pouvoir envoyer jusques à Madrid, vers le Roi, son maître, pour lui donner avis de l'état où il étoit , et que , pour cet effet , il falloit trente jours pour aller et revenir. Sa Majesté lui a ac-

cordé cette grâce; on attend d'heure à autre celui qu'ils députeront.

Le 28, on envoya un trompette à la ville pour échanger quelques prisonniers que les ennemis y avoient des combats du maréchal de Brézé , entre autres un capitaine de cavalerie catalan, nommé le capitaine Bourelle *, et deux capitaines d'infanterie François, et quelques lieutenants, enseignes et sergents, jusques au nombre de neufj et vingt-cinq soldats.

Le 29 , ils les renvoyèrent. Le Roi a donné au capitaine catalan une belle épée et un cheval pour s'en retourner à sa compagnie , et a envoyé quérir des prisonniers de la même condition que ceux que les ennemis avoient rendus , pour les renvoyer le même jour. Les> prisonniers qui en sont venus disent que le jour de devant qu'ils sortirent , il mourut subitement cinq soldats entrant en garde, pour avoir mangé de mauvaises herbes. Le même jour, il sortit de la ville trente mestres, vers le Vernet, pour prendre quelques chevaux qui passoient ; ils furent poussés par vingt chevaux de la compagnie de chevau-légers du Roi jusques à un petit pont qui est tout contre la ville , d'où on leur tira force canonnades comme ils se retiroient, mais sans nul effet.

Le 30, les lignes, depuis le quartier du Roi jusques à celui du maréchal de la Meilleraye , furent achevées , qui est le plus dangereux côté pour y jeter des vivres.

La garde y a été mise des Suisses, du quartier du Roi jusques au bord de la rivière, et du bord de la rivière jusques au quartier du maréchal de la Meilleraye ; elle est gardée par ceux du quartier dudit maréchal.

1. Ce nom est resté en blanc dans le m.nuscrit autographe. On le trouve dans les relations du temps.

Ce même jour, le Roi alla visiter tous ses postes, et ordonna la garde, comme vous avez vu ci-dessus. OntravalUoit incessamment de l'autre côté, depuis Bonpaset le Veruet jusques au quartier du Roi, dont le maréchal de Schomberg prend un grand soin , y étant la plupart de la journée. Les ennemis tirèrent force canonnades sans grand effet. Ils firent le même jour une sortie de quarante chevaux et quelques mousquetaires vers le Vernet, oïl il y a quatre cents hommes du régiment des gardes et trente chevaux; ils poussèrent nos vedettes, mais le sieur de Buzanval, qui étoit en garde, sortit avec trente mousquetaires dans les haies et la cavalerie s'avança, qui les fit retirer à l'heure même.

Le 1" mai au matin , sur les sept heures , les ennemis firent une sortie de cavalerie sur la garde du quartier du maréchal de la Meilleraye, en quatre escadrons , trois de dix chevaux chacun et un de trente qui les soutenoit ; les trois premiers vinrent à toute bride pousser les vedettes et un petit corps de garde de dix chevaux qui les soutenoit , l'un desquels se retirant , son cheval tomba dans un fossé et il fut pris par les ennemis. Mais en même temps , notre grand corps de garde monta à cheval, qui les repoussa jusques au lieu où on met les vedettes; ensuite de quoi, ils escarmouchèrent bien une heure, jusques à ce que voyant venir quelques mousquetaires des nôtres le long de la colline , aussitôt ils se retirèrent. L'on croit avoir tué deux des leurs; de notre côté, nous avons eu deux cavaliers blessés et un fait prisonnier, comme je vous ai dit. Du côté de Bonpas, sur les onze heures du matin, sortirent environ trente chevaux des ennemis ; le maréchal de Schomberg , qui venoit de visiter les travaux , s'y étant trouvé , les fit

ibk APPFNDICE AUX MÉMOIRES

pousser par douze chevaux , et ils se retirèrent promptement '.

Du camp devant Perpignan, ce 15 mai.

« Le 9, après dîner, furent amenés six chevaux chargés de lard et fromage, qui avoient été pris la nuit allant à Salces, mais deux hommes à cheval qui les conduisoient se sauvèrent. Le même jour, sur les neuf heures du soir, fui tiré un coup de canon de Perpignan , auxquels ceux de Salces répondirent par deux autres coups.

i . Le passage suivant paraît avoir été dicté par le Roi ; il n'est pas autographe. « Le 2 mai, on a continué à travailler aux lignes ; sur les six heures du soir sortirent de la ville quarante chevaux , qui poussèrent les vedettes de la compagnie de chevau-lëgers du Roi , dont il y en avoit trente en garde du côté du Vernet, qui montèrent en même temps à cheval, repoussèrent les ennemis, et, en se retirant, il y en eut un tué d'un coup de canon.

« Le 3, le vicomte de Turenne , assisté du sieur Fabert, sergent de bataille, est parti avec trois cents chevaux pour alkr recognoître Roses et voir ce que c'est.

a L'homme que les ennemis dévoient envoyer vers le roi d'Espagne n'étoit pas encore venu ; on l'attendoit d'heure à autre.

« Par lettres du camp de Reus, près de Tarragone, en date du 6 de ce mois, on mande que le maréchal de la Mothe , étant entré dans le royaume de Valence avec l'armée du Roi qu'il commande, il y a fait le dégât , en sorte qu'il sera impossible désormais d'y faire subsister une armée. Qu'ayant eu avis que le marquis de Leganez envoyoit une fort belle pièce de canon de Valence au port de Vinères , où le roi d'Espague a coutume de tenir une partie de ses galères , ce maréchal avoit détaché si à propos cinq cents chevaux de ses troupes , qu'ils avoient rencontré deux cents mousquetaires et cent cinquante chevaux qui conduisoient cette pièce que les nôtres ont prise, passé les deux cents hommes de pied au fil de l'épée, tué et fait prisonniers partie des cavaliers, le reste s'étant sauvé à la fuite.

On a nouvelles d'Aragon qu'il est venu ordre d'Espagne qui porte que l'on prendra de huit hommes l'un pour aller à la guerre, ce qui a, mis ces peuples au désespoir, et quelque instance que le roi d'Espagne leur ait fait faire, il n'a pu obtenir qu'une promesse de lui fournir quatre mille hommes de pied , encore est-ce à condition qu'ils ne sortiront point de leur frontière et qu'on leur payera quatre monstres par avance. Voilà l'état de la frontière d'Aragon et de Valence.

La nuit du 9 au 10, les ennemis vinrent recognoître la redoute neuve que le maréchal de la Meilleraye a fait faire au bout de l'aqueduc, mais étant découverts, ils se retirèrent bien vite.

Le 10, sur les quatre heures du soir, ils firent une sortie de quatre-vingt-dix chevaux en trois escadrons et de deux cents mousquetaires, qui poussèrent nos vedettes; notre corps de garde détacha trente chevaux commandés par le sieur du Parc, lieutenant de Ruvigny, et le chevalier du Bourdet, cornette du maréchal de la Meilleraye, qui les chargèrent , les percèrent et menèrent battant jusques à ces deux cents mousquetaires qu'ils avoient laissés derrière un rideau, qui leur firent une salve en se retirant ; ce chevalier y fut blessé d'une mousquetade à la tête, dont il est mort le lendemain; ils tirèrent force canonnades sans blesser personne. Il y a eu quatre de nos cavaliers blessés en cette occasion, et quelques chevaux, mais tous de coups d'épée, de pistolet et de mousquet. On croit avoir vu remporter trois des ennemis.

Le 11, ils ont tiré plusieurs canonnades sans faire aucun mal.

Le 12, il sortit deux Castillans de la ville , qui furent renvoyés ; ils rapportèrent qu'il y avoit douze jours qu'ils étoient réduits à dix onces de pain, ce que leurs visages faisoient bien paroi tre.

Le 13, à la pointe du jour, il sortit de la même ville quatre cents hommes de pied et toute leur cavalerie , qui firent mine de vouloir attaquer la redoute de l'aqueduc , ce qui donna l'alarme au quartier du maréchal de la Meilleraye, qui prit les armes. Ce que voyant les ennemis, ils n'avancèrent pas et se retirèrent, et en-

suite tirèrent force coups de canon sans nul effet , comme ils continuèrent le reste de la journée.

Le 1 4, il ne se passa autre chose , sinon que des soldats voulant sortir de la place y furent renvoyés. Ils publient tous la grande misère où ils sont , que depuis six jours on ne leur donne plus le sel et l'huile qu'on leur fournissoit, qu'ils n'ont plus que dix onces de pain fort noir et avec le son , encore n'est-il qu'à demi cuit , et qu'on tient dans la ville qu'il n'y a de vivres que pour un mois à tirer jusques au bout.

La nuit du 14 au 15, on envoya un sergent et quelques soldats se promener autour de la ville, pour voir quelle garde faisoient les ennemis dehors, où ils ne trouvèrent personne et firent le tour d'une partie de la ville sans qu'on leur demandât qui va là; ils dirent même ne croire pas qu'il y eût des gardes sur la muraille , ou bien qu'il falloit qu'ils fussent endormis.

Ledit jour 15, il ne se passa rien et les ennemis ne tirèrent que quatre ou cinq volées de canon. De sorte qu'on espère que cette place sera bientôt entre les mains du Roi, la nécessité y étant très-grande. Sa Majesté est du tout remise de son indisposition et fait tous les jours ses exercices ordinaires, de visiter les gardes et ensuite , aux heures inutiles, d'aller à la chasse et de jouer au mail.

Nouvelles sont venues de Villafranca que le maréchal de la Mothe s'en va entrer dans l'Aragon pour faire vivre ses gens sur l'ennemi. Le marquis de Leganez a retiré trois mille hommes de pied de Tarragone, pour, «vec deux mille hommes de milice, faire un gros en Aragon. Le maréchal de la Mothe a laissé autour de ladite ville de Tarragone le maréchal de camp don Joseph

DE MATHIEU MOLE. ' i^'ï

Margarit avec toutes les troupes catalanes pour empêcher les courses de ceux de la place. Quinze vaisseaux de l'escadre de Provence sont arrivés à Barcelone, où l'on attend bientôt le marquis de Brézé avec l'escadre du Ponant.

Du camp devant Perpignan, ce 24 mai.

Le 16, il ne s'est rien passé, sinon que depuis les cinq heures du soir jusques à la nuit, ceux de la ville tirèrent cent cinquante volées de canon sans toucher personne.

Le 1 7, sur les huit heures du malin , il sortit trente chevaux du côté du Vernet, qui donnèrent sur quelques valets qui s'étoient avancés pour fourrager au delà des gardes, et prirent sept ou huit chevaux qui furent plus tôt emmenés dans la ville qu'on ne s'en fût aperçu , le pays étant extraordlnairement couvert, aussi que ces valets s'étoient glissés derrière les haies , de peur que la garde ne les vit avancer vers la ville et qu'elle ne les fît revenir, comme elle a accoutumé.

Le 18, la nuit, il vint deux hommes de la ville pour essayer à passer les lignes, qui furent repoussés en quatre côtés différents , même les sentinelles tirèrent dessus.

Le 18, le jour, on prit deux cavaliers qui dirent que le canon avoit gâté le peu de vin qui leur restoit et qu'il étoit tourné au vinaigre; qu'il y a force malades parmi eux qui ne sont point secourus, faute de médicaments; qu'il n'y a plus que deux chiens dans la ville et pas un chat, ayant été tous mangés : et après qu'on les a eu bien interrogés, on les renvoya dans la ville.

Le 19, il ne s'est rien passé digne d'être (crit ; mais nouvelles vinrent au Roi tjue les ireizo galères qui

étoient parties de Marseille, étoient arrivées à Cap de Quiers, le soir du 1 6, en très-bon état.

Le 20 , au matin , la cavalerie de la ville fit tout le tour de la circonvallation, à huit ou neuf cents pas près, puis alla finir sa ronde entre la ville et le fort des Allemands (qui est un vieux fort démantelé, tout contre la ville , du côté de la ïour de Roussillon), dans lequel elle jeta quelques mousquetaires, qui vinrent tirer de loin quelques coups aux vedettes de la garde, qui est vers ladite Tour de Roussillon, et firent paroître leurs chevaux à la faveur de ce fort. Le soir, ils tirèrent force coups de canon, dont ils blessèrent deux soldats devant le logis du maréchal de la Meilleraye. Il arriva nouvelles de Lérida que, samedi dernier i 7, le maréchal de la Mothe en étoit parti et qu'il étoit entré dans l'Aragon avec cinq mille chevaux et douze mille hommes de pied, pour aller vers Saragosse chercher le marquis de Leganez , qui y assemble des troupes.

Le 21 , le prince de Mourgues ^ arriva ici ; le marquis de Mortemart, premier gentilhomme de la chambre du Roi, le fut recevoir avec les carrosses de Sa Majesté, à Clairac , bourg distant de deux lieues du quartier du Roi, et en passant à Bonpas (qui est un quartier de cavalerie), il le trouva à cheval à la tête du bourg, puis il le mena saluer Sa Majesté, qui lui fît de grandes caresses; ensuite de quoi il le mena dîner, où il fut traité par les officiers de Sa Majesté. Après dîner, il revint voir le Roi , puis fut mené par le maréchal de la Meilleraye à son quartier, où on lui avoit préparé son logement; en passant proche des lignes , il leur fut tiré quelques

1. Sur le prince Mourgues, voy. les }Jéinoires, t. III, p. 24.

canonnades ; ledit maréchal lui donna un très-beau souper. Les ennemis ont tiré ce même jour force canonnades et n'ont tué qu'un cheval d'un capitaine suisse.

Le 22 au matin, ledit prince de Mourgues vint trouver le Roi, qui le fit chevalier de Saint-Michel, dans son cabinet, selon la coutume, devant que prendre l'ordre du Saint-Esprit ; le Roi alla ensuite à la messe. Voici comment la chose se passa : le Roi sortit de son logis, les cent-suisses marchant devant lui tambour battant , puis le prince de Mourgues, comme novice de l'ordre ; ensuite les chevaliers au nombre de six, avec le grand collier, marchant deux à deux devant Sa Majesté, les huissiers avec les masses, puis Sa Majesté, et ensuite ses gardes du corps et toute la noblesse ; et marchèrent en cet ordre jusques à la chapelle, distante de trois cents pas du logis du Roi, où l'archevêque de Narbonne dit la messe, après laquelle on mit la chaise du Roi au côté de l'autel et du côté de l'Évangile. Sa Majesté étant assise, l'archevêque de Narbonne vint avec le livre des Evangiles , le prince de Mourgues se mit à genoux devant Sa Majesté, fit le serment qu'ont accoutumé de faire les chevaliers , puis jura sur les saints Evangiles. Ensuite de quoi Sa Majesté lui mit l'ordre au col, avec la cérémonie accoutumée, puis ce prince baisa la main de Sa Majesté, lui fit un grand remercîment , alla embrasser tous les chevaliers, selon qu'il est accoutumé, prit son rang à la gauche du dernier chevalier, et l'on retourna au logis du Roi au même ordre qu'on en étoit venu ; puis il alla dîner aux dépens du Roi. Sur le soir, il prit congé de Sa Majesté et retourna au quartier du maréchal de la Meilleraye.

Sur les quatre heures du même jour, les ennemis

sortirent, au nombre de cent chevaux, en deux escadrons , dont le premier portoit des zagaies de douze pieds de long , qui est une façon de demi-pique (non pas si longue), dont les Mores se servent à cheval , vinrent à la garde de cavalerie, qui est à la Tour de Roussillon , qui étoit commandée par le sieur de Chastelus , capitaine au régiment d'Enghien ; ce que voyant, le sieur du Plessis, capitaine au régiment de la Meilleraye , qui étoit €n garde près l'aqueduc, partit avec quarante chevaux, en laissant vingt à son corps de garde , alla joindre le sieur de Chastelus et ensemble chargèrent les ennemis et se mêlèrent; le capitaine et le lieutenant du côté des ennemis et un autre officier avec quelques soldats furent tués. De notre côté, il y eut aussi quatre cavaliers tués, vingt de blessés et sept ou huit chevaux. Les ennemis emmenèrent prisonniers un lieutenant et les cavaliers qui étoient sur lesdits chevaux avec trois autres. I.e sieur de Chastelus y a très -bien fait et a été blessé d'un coup de zagaie au bras gauche et d'un coup d'épée dans la cuisse droite. Le sieur du Plessis s'y est aussi très-bien comporté. Deux heures après ce combat, qui fut fort rude, ceux de la ville renvoyèrent les prisonniers au maréchal de la Meilleraye, et celui qui les ramena, qui est un adjudant, avoua que le capitaine qui commandoit la sortie, nommé le capitaine Tauro*, et deux autres officiers, y avoient été tués. Ils avoient quelque infanterie avec eux, mais elle n'avança point et demeura proche de la ville dans une ravine , pour favoriser leur retraite en cas qu'ils fussent poussés , ce que lès nôtres ne voulurent faire à cause du canon qui les eût incommodés à leur retraite.

l. Le roi rectifia ce nom. Voy. ci-après page 24, ligne 162.

DE MAITÎIEU MOLE. 161

Le 23, le prince de Monaco est retourné coucher à Leucate, pour se rendre le lendemain à Narbonne. Sur le soir, ceux de la ville ont extraordinairement tiré sans faire aucun mal.

Du camp, ce 24 mai 1642.

Pour la Gazette : Le 23, tout le conseil souverain de Catalogne arriva hier auprès du Roi pour y rendre la justice souveraine , ne la pouvant rendre ailleurs quand Sa Majesté est dans la province, et ne se donnant aucun arrêt qu'il ne faille que Sa Majesté le signe ellemême. Le Roi les a fait loger à Thouy, qui est à une lieue de son quartier. On ne voit autre chose que députés de toutes les villes , même des plus éloignées, qui viennent assurer le Roi de leur affection à son service.

Le 24, nouvelles certaines vinrent à Sa Majesté que le marquis de Brézé étoit arrivé devant Barcelone avec la flotte de Ponant , composée de trente vaisseaux en très-bon équipage. Il n'est rien arrivé autre digne d'être mandé. Tout le monde est gaillard et en bonne santé dans notre camp, y ayant fort peu de maladies bien que les chaleurs y aient été excessives. Il arrive tous les jours des troupes tant de cavalerie que d'infanterie.

Le 25, comme le maréchal de la Meilleraye s'en retournoit d'auprès du Roi à son quartier, il lui fut tiré trois coups de canon, dont l'un emporta un cheval tout contre lui, sous un page du marquis de Noirmoutier.

Le 26, le maréchal de la Meilleraye partit de son quartier à une heure après minuit pour aller à Narbonne voir le Cardinal-Duc. Ceux de la ville, sur les dix heures du matin, sortirent, avec toute leur cavalerie et deux cents mousquetaires, du côté de la Tour deRoussil- IV a

Ion, mais ils ne firent que jeter les deux cents mousquetaires dans le fort des Allemands et fourrager à leur faveur, puis ayant chargé leurs chevaux, se retirèrent. Ils tuèrent, le même jour, trois chevaux d'un coup de canon à la garde de cavalerie qui est proche la redoute de l'aqueduc. Il fut pris, sur le soir, un Italien qui avoit sauté la ligne et se vouloit jeter dans la ville.

Le même jour, le Roi reçut nouvelles du maréchal de la Mothe-Houdancourt du 20 mai.

Ce jour-là le Roi reçut aussi la certification du marquis de Mortare, comme sa capitulation avoit été ponctuellement exécutée et qu'il consentoit que les otages qu'on avoit rais dans Perpignan fussent rendus. Aussitôt le Roi envoya un trompette avec la copie de ladite certification au marquis d'Avila, pour lui dire qu'en rendant les otages, on rendroit l'original du marquis de Mortare. Il retint le trompette jusques au lendemain dix heures du matin, qu'il les a renvoyés par l'adjudant qui a accoutumé d'aller et venir, auquel le sieur d'Espenan a remis l'original en ses propres mains, et on l'a renvoyé dans la ville. Les otages disent que la disette y est très-grande et que la plupart des soldats n'ont pas la force d'entrer en garde ; que le capitaine de cavalerie qui fut tué l'autre jour, appelé don Alonzo Campoy (et non Tauro , comme je vous avois mandé ) , y avoit une vache qui a été vendue cent cinquante-cinq piastres, encore un principal officier l'a prise d'autorité à^ce prix-là; la chair de cheval y vaut trente sols la livre, et qu'il y a encore six bœufs, cinq moutons et deux chèvres qui' sont à quatre des principaux. Pour du vin , il ne s'en parle plus. Bref, la nécessité y est au dernier point.

Il fait ici, depuis hier, une si extraordinaire pluie

que l'on y est partout à l'eau jusqu'au genou. Cette nuit, toutes les tentes ont été renversées par la tempête et les soldats contraints d'abandonner leurs huttes*.

1. Le Journal autographe du roi Louis XIII se termine avec le récit du 26 mai. Les nouvelles du mois de juin furent seulement dictées par le Roi. Nous les donnons en note pour faire connaître les opérations du siège de Perpignan jusqu'au départ de Louis XIII :

Du camp devant Perpignan, ce iijuin 16-42. — «Le 6, sur les quatre heures du soir, entre la garde de la Tour de Roussillon et celle de l'aqueduc, soixante-dix des chevaux des ennemis sortirent en deux escadrons avec cent mousquetaires. Du premier escadron, ils détachèrent quinze cavaUers qui furent prendre huit chevaux sur le chemin d'Ehie, ce que voyant la garde qui est proche la redoute de l'aqueduc, y envoya vingt maîtres, qui reprirent les huit chevaux et ramenèrent les ennemis hattant jusques auprès du gros escadron, qui n'avoit point branlé ju&ques à cette heure-là qu'ils voulurent pousser les vingt mestres ; ce que le capitaine en garde ayant aperçu, il s'avança avec le reste de la garde et quelques mousquetaires , et les arrêta tout court. Leurs mousquetaires, qui ne s'éloignèrent point plus loin de cent pas de leur contrescarpe , firent une décharge sur les nôtres lorsqu'ils se retirèrent et ne blessèrent qu'un cheval. Ceux de la citadelle tirèrent aussi force coups de canon sans faire mal à personne. Le même jour, ils eurent grande joie dans la ville pendant deux heures , même ils montèrent tous sur les murailles et les tours (à ce que rapportèrent deux soldats qui en sortirent), sur la créance qu'ils eurent, qu'ayant ouï tirer force coups de canon à la mer, c'étoit le secours imaginaire que les officiers font croire aux soldats ^eur devoir venir ; mais voyant que cela ne contmuoit point , ils jugèrent bien que ce n'étoit rien. Ce bruit de coups de canon étoit de nos galères, qui, sortant du Port Vendres, pour aller joindre notre armée à Barcelone , saluoient le fort Saint-Elme, comme c'est la coutume.

« Le 7, Sa Majesté ordonna une garde de cavalerie de quatie-vingts chevaux, qui ne se faisoit auparavant que la nuit , entre la Tour de Roussillon et l'aqueduc ; laquelle garde Sa Majesté a fait continuer, le jour, par deux régiments de cavalerie qui sont arrivés depuis deux jours , pour empêcher les courses des ennemis , qui ne s'étoient pas encore hasardés d'aller si loin qu'à la dernière sortie. Le même jour, sur les quatre heures du soir, parurent quatre cents mousquetaires soutenus par soixante chevaux. Ces mousquetaires firent mine de vouloir attaquer la redoute des Italiens, en approchèrent à deux cents pas et tirèrent quelques mousquetades ; mais, trouvant les Italiens en bon état, ils ne les attaquèrent point, joint qu'ils virent que ceux du quartier de Bonpas prenoient les armes. II y avoit encore quelque infanterie dans un bois proche de là, mais on

LETTRE DU BOI A 310LÉ AU SUJET DES LETTRES PATENTES DE LA FONDATION DE l' ACADEMIE FRANÇAISE,

(Voy. les Mémoires Je Mole, t. II, p. 317 et 318.)

« Notre amé et féal, nous avons ci- devant, par lettres patentes en forme d'édit du mois de janvier dernier, voulu et ordonné être fait établissement d'une Académie françoise en notre bonne ville de Paris, laquelle n'étant

n'en sçait pas le nombre. Leur cavalerie diminuera maintenant à vue d'œil, car ils mangent toutes les semaines trente-cinq chevaux, ayant déjà mangé le surplus, qui étoient au nombre de six vingts au commencement du siège.

La nuit du 8 au 9, quelques-uns des ennemis vinrent vers le quartier des Italiens pour surprendre les sentinelles , lesquelles ayant tiré et les corps de garde pris les armes, ils se retirèrent.

Le 9, ils voulurent faire le même du côté du quartier du maréchal de la Meilleraye, aux gardes avancées de la tête du camp du régiment de Champagne, lesquels se voyant découverts, se retirèrent encore bien vite. Le 10, le Roi s'étant trouvé un peu mal et ses médecins lui ayant conseillé d'aller prendre les eaux de Maine (fontaine d'eau minérale dans le Languedoc. Dictionnaire de la France). Sa Majesté est partie ce même jour après avoir laissé les lignes, forts et redoutes en leur perfection, n'y ayant plus rien à faire, sinon attendre que ceux de dedans capitulent, ce que l'on ne croit pas devoir être avant la Saint-Jean ; Sa Majesté a pris son temps d'aller prendre ces eaux, pour après revenir à la Saint-Jean, en cas que sa santé le lui permette.

Le 11, il ne s'est rien passé qui mérite d'êcre écrit. Le 12, les ennemis firent une sortie du côté de l'aqueduc au nombre de cinquante chevaux , lesquels ne purent rien entreprendre, ayant été repoussés d'abord vertement par nos gardes qui les obligèrent de se retirer bien vite.

Le 13, ceux de l'audience royale de Catalogne, qui sont derpeurés à Pezillas pour y attendre Sa Majesté en cas qu'elle y retourne, furent visiter le maréchal de la Meilleraye, qui leur fît grande chère. »

A la suite de ce Journal, se trouvent divers ordres du Roi autographes ou corrigés de sa main, relatifs aux corps de garde (f. 133) et aux rondes ordinriires (f 136).

composée que de personnes de grand mérite et sçavoir,ne peut être que beaucoup avantageuse au public et à la réputation et accroissement du nom françois. A ces causes , nous voulons et vous mandons que vous ayez à faire procéder à l'enregistrement des susdites lettres , selon leur forme et teneur, et faire jouir cette compagnie des privilèges desquels nous l'avons voulu avantager, sans y apporter aucune longueur, restriction, ni difficulté. Si n'y faites faute, car tel est notre plaisir \ Donné à Saint-Germain en Lave, le 30 décembre 1635. »

i, La fondation de l'Académie coûta trois ans et quelques mois de travail et de discussions administratives, à partir du moment où Rich'lieu commença à s'occuper de son organisation (février 1634) jusqu'à la publication des lettres patentes (juillet 1637). Le Parlement se montra fort préoccupé de cette création, dont chacun des membres de l'association « promettoit de raviver la veitu et la mémoire de SIS' leur protecteur. » Henuequin de Bernay, conseiller en la Graud'Chambre, fut chargé de faire le rapport au Parlement sur ces patentes. Le Premier Président Le Jav surtout s'opposa à leur enregistrement, malgré les conclusions favorables du Procureur Général Mole et les instances du Cardinal-Duc. Mais le Cardinal, fatigué d'attendre, menaça de se passer de la Cour et de faire vérifier l'édit du Roi par le Grand CoDieil. Néanmoins, le 3 juillet 1637, le Parlement remit encore au premier jour sa délibération relatives une académie de l'éloquence française; enfin la Cour enregistra les lettres, à condition que la réunion ne connaîtrait ff que de l'ornement, de l'embellissement et augmentation de la langue. J> Nous n'avons pas pu retrouver, dans les archi' es du Parlement, les conclusions de Mole ni le rapport d'Hennequin. Les documents relatifs à l'Académie française, qui se trouvent parmi les papiers de Mole, sont : la copie des 1< itres patentes (Colbert, t. IV, p. 336), les statuts et règlements de ce corps savant, qui offrent quelques variantes avec les imprimés (p. 340}, enfin l'indication des jours où chaque membre devait prononcer son discours de réception et le sujet qu'il devait traiter (p. 346). La Gazette annonça (p. 320) l'établissement de l'Académie des quarante beaux esprits pour travailltr à rembellisstment de la langue, comme étant une création aussitôt adoptée que décidée,

Quelquce années plus tard, les ministres successeurs du cardinal de Richelieu accordèrent à chaque membre du docte corps un blason , pour lequel on les soumit à un impôt de cinquante francs. C'est ce que

discours scr les affaires generales de la chrétienté au mois d'avril 1633 ; communiqué au cardinal de Richelieu par mathieu mole.

(Voy. les Mémoires de Mole, t. II, p. 189 et 190.)

La Valteline. — Les Suisses. — Pïgnerol. — La Savoie. — La république de Gènes. — Le pape et les Vénitiens. — L'Espagne. — Ligue en Italie. — Mantoue. — La Toscane. — Parme. — Modène. — Les Hollandais. — Les goméristes et les arminiens. — L'Allemagne. — Les Suédois. — Le Mecklembourg. — Les électeure catholiques et protestants. — La Bavière. — L'Empereur. — L'Angleterre. — La Lorraine.

Les affaires générales de la chrétienté sont de si grande étendue, que, pour en faire une relation exacte, en laquelle fussent compris et expliqués la grandeur et la puissance des Etats de chaque prince , ses forces , ses moyens, ses alliances, ses intérêts et sa conduite, il seroit besoin de remplir des volumes entiers, qui ne seroient pas moins longs et pénibles à lire qu'à rédiger par écrit. C'est pourquoi il a semblé plus utile et plus convenable au sujet qui se présente, qui requiert une information prompte des affaires de dehors le royaume , de toucher par un mémoire succinct les choses plus importantes qui sont arrivées depuis sept ou huit ans, et qui peuvent avoir quelque suite, même celles qui sont

constate V Armoriai général de France pour la généralité de Paris (en trois volumes; voy. l'original à la Bibliothèque impériale). L'Académie royale des sciences et l'Académie royale de peinture et de sculpture eurent le même sort. Le premier de ces corps savants portait : d'azur à un soleil d'or accompagné de trois fleurs de lis de même, deux en chef et une en pointe; 1 autre : d'azur à une fleur de lis d'or en cœur et trois écussons d'argeut posés deux en chef et un en pointe.

aujourd'hui sur le tapis, afin que sur le fondement du passé et du présent, Ton puisse juger de l'avenir, selon qu'il convient au bien de l'Etat.

L'on a estimé à propos de commencer par l'affaire de la Valteline, comme la première qui s'est offerte depuis le terme que l'on s'est proposé, et qui, outre la conséquence de ce passage, auquel la France et tous les princes d'Italie ont très-grand intérêt, est considérable en ce qu'elle a donné lieu à une nouvelle conduite aux affaires de France ; celle qui s'étoit tenue jusques au mois de mars de l'année 1 624, ayant eu pour but d'entretenir la paix au dehors, même avec l'Espagne, à quelque prix que ce fût, et celle qui depuis a été observée, plus hardie et plus généreuse que la première , ayant eu pour objet de relever le nom et la réputation du nom francois parmi les étrangers, et plutôt prendre les armes pour s'opposer aux entreprises des Espagnols et de la maison d'Autriche , que de souffrir l'oppression des alliés de cette couronne, desquels la ruine étoit sans doute capable de porter coup à la grandeur de cette monarchie.

La Valteline et les comtés de Bormio et de Chiavennes, qui en dépendent, étoient autrefois membres du duché de Milan, qui ont été donnés et cédés par les ducs de Milan, même par François I", roi de France, après la bataille de Marignan , en ladite qualité de duc, aux Grisons, lesquels, au moyen de ce, en sont légitimes seigneurs et souverains, et les Valtelins leurs sujets.

Cette vallée est située au pied des plus hautes montagnes du pays des Grisons, au delà des Alpes, très-fertile en blés, vins et pâturages ; au milieu de laquelle passe la rivière d'Adda , qui prend sa source au plus haut de

la vallée, vers Bormio, et qui se rend et se vide dans le lac de Corne. Sa longueur est de vingt-deux heures de chemin à cheval , et sa largeur d'une petite lieue françoise. Elle confine du côté d'orient avec le comté de Tirol, du midi aux montagnes de Bergarae et Bresse, pays delà république de Venise; à l'occident, elle a pour borne les terres de l'État de Milan , aboutissant au lac de Come; et au septentrion, lesdites montagnes des Alpes, habitées par les Grisons : de manière que toutes les vallées et passages des Alpes pour descendre en Italie , se viennent rendre dans ladite Valteline , disposée en telle sorte , que son étendue , d'orient en occident , sert comme d'un grand et large fossé pour séparer les Alpes qui appartiennent aux Grisons , d'avec les montagnes qui restent du côté d'Italie , depuis le comté de Tirol jusques au lac de Come.

Cette description fait juger de l'importance desdits passages, auxquels sont intéressés tous les princes d'Italie, à cause des forces qu'ils peuvent tirer, par ce détroit, d'Allemagne, de Suisse et de France, soit pour attaquer et entreprendre, comme ont coutume de faire les Espagnols , soit pour en tirer des secours , comme on peuvent avoir besoin le Pape, les Vénitiens et autres princes leurs voisins, qui ne peuvent être secourus de France, contre l'Espagne, que par ce passage, ou par la voie de la mer, qui est toujours incertaine et d'extrême dépense.

L'assiette de la Valteline et des comtés de Bormio et de Chiavennes, et l'importante de ce passage est cognue de chacun; l'on scait aussi l'ancienne alliance que les Grisons , qui sont seigneurs souverains de ladite vallée et comtés , ont avec cette couronne , par le moyen de laquelle les passages desdits pays étoient acquis à la

France et à ses amis, droit que nul autre prince n'avoit sur lesdits passages.

La mémoire est aussi assez récente du succès que les armes de Sa Majesté eurent , sous la conduite de M. le maréchal d'Estrées, es années 1625 et 1626, pour le recouvrement desdits lieux, qui lors étoient tenus, sous le nom du Pape, par les Espagnols. Cette petite guerre avec les dépendances qui s'en ensuivirent en Italie , en l'attaque de l'État de Gênes , et puis en la défense de la Yérue ; les négociations de M. le cardinal François Barberin, légat en France; les diversions dont l'on se servit en même temps en Allemagne , par le roi de Danemark et le comte de Mansfcld , et les particularités de la négociation de M. du Fargis *, peuvent donner ample matière pour une histoire particulière. Il suffit de dire , pour le présent , que cette guerre fut terminée par un traité fait, entre le Roi et le roi d'Espagne, à Mouçon , le 5 de mars 1626.

La substance et les conditions de ce traité se peuvent voir par la copie d'icelui; mais il est nécessaire de sçavoir qu'il ne fut pas accepté par les Grisons , quelque instance que M. de Châteauneuf, que le Roi envoya lors ambassadeur extraordinaire sur les lieux, joint avec ledit sieur maréchal d'Estrées , leur en pût faire de la pai t de Sa Majesté, disant y avoir plusieurs choses dans ledit traité avantageuses aux Valtelins, leurs sujets, et directement contraires aux droits de souveraineté qui leur appartenoient dans la vallée. L'on ne laissa pas, néanmoins, d'exécuter le traité aux deux points les plus ur-

1. Voy., dans les Mémoires de Richelieu, le récit des négociations de M. Du Fargis , et le traité qu'il conclut avec le roi d'Espagne. Mais Louis XIll refusa de le ratifier.

ilO APPENDICE AUX MÉMOIRES

gents , l'un en la démolition actuelle des forts qui avoient été construits dans la Valteline, l'autre en la retraite des armes en toutes les autres parties. Il n'y a eu jusques à présent aucune exécution , même l'intelligence et interprétation en a été diverse : car, de la part du Roi et des Grisons, l'on a entendu, selon la vraie teneur du traité, que suivant le premier article d'icelui (qui remet les affaires des Grisons, Valtelins, comtés de Bormio et de Chiavennes , en l'état où elles étoient en l'an 1617, sans innover ni altérer chose du monde de l'état où elles se trouvoient pour lors, à la réserve des restrictions portées par ledit traité), lesdits Grisons étoient rétablis en tous droits de souveraineté sur la Yalteline et comtés, sans aucuns excepter, sinon ceux qui avoient été nommément et expressément réservés par les articles du traité : à sçavoir, la justice, la police et le gouvernement laissés aux Valtelins , moyennant un cens annuel de vingt-cinq mille écus qu'ils dévoient payer aux Grisons, pour les dédommager de l'utilité publique et particulière qu'ils recevoient, en ladite année 1627, de l'administration de la justice et magistrature; et à la charge aussi que les Valtelins seroient obligés, après l'élection de leurs magistrats, de leur en demander la confirmation.

Au contraire, les Espagnols et Valtelins ont prétendu captieusement que tout le droit des Grisons dans la Valteline avoit été réduit en ces deux seuls articles du payement du cens annuel de vingt-cinq mille écus et de la confirmation des magistrats; que hors cela, ils n'avoient que voir en la vallée, et que les Valtelins pouvoient disposer de toutes les autres choses.

Sur cette difficulté, le Roi fit une déclaration, au mois

DE MATHIEU MOLE. il\

de juin 1 628, par laquelle il interprétoit la teneur dudit traité, selon qu'en bonne foi et dans le vrai sens il devoit être entendu. Laquelle déclaration ayant été envoyée par Sa Majesté au sieur de Mesmin, lors ambassadeur sur les lieux, pour, sous les conditions d'icelle, faire accepter aux Grisons le traité de Mouçon, il ne put les y disposer, pour plusieurs difficultés qu'ils y firent ; mais principalement pour la crainte qu'ils eurent que, s'étant accordés aux termes de ladite déclaration , et par conséquent ayant renoncé à plusieurs de leurs droits, ils ne pussent pas jouir paisiblement du bénéfice d'icelle ; de sorte que ladite déclaration est demeurée jusques à présent sans aucun effet, aussi bien que le traité, les Valtelins jouissant pleinement de la Valteline et desdits comtés de Bormio et Chiavennes, sans recognoître les Grisons en aucune façon, ni leur payer ledit cens annuel de vingt-cinq mille écus, ni leur demander même la confirmation de leurs magistrats. Pour le regard des passages des Grisons, ils sont demeurés à la discrétion des premiers qui s'en sont saisis : es années 1 629 et 1 630, que la guerre a été en Italie, les Espagnols, qui en éloient les auteurs et les agresseurs, en dessein d'usurper les Etats du duc de Mantoue, ne manquèrent pas de se saisir desdits passages, d'y construire des forts et de les garder jusques à l'exécution du traité de Ratisbonne, pour être assurés du passage des Allemands en Italie et de leur retour en leur pays par le plus court chemin. Et depuis l'exécution dudit traité et la retraite des Allemands du pays des Grisons, le Roi ayant fait un échange secret de Pignerol avec le duc de Savoie, ainsi que chacun sçait, Sa Majesté, pour empêcher que les Espagnols, lorsqu'ils auroient cognoissance dudit échange, vinssent

à faire repasser des troupes d'Allemagne en Italie, pour se ressentir de l'avantage que Sa Majesté a emporté sur eux en ce sujet, soit contre le duc de Savoie qui a traité de ladite place, soit, par diversion, sur les Etats du duc de Mantoue, soit sur le pays des Grisons même, Sa Majesté, pour cette cause, avoit jugé nécessaire de s'assuj-cr des passages desdits Grisons, par le moyen des gens de guerre qu'elle y a fait lever et des forts qu'elle y a fait construire. Ce qu'elle a pu faire avec droit et sans que personne s'en puisse justement plaindre, parce que les Grisons sont ses alliés , que les troupes qui sont dans leur pays y sont de leur consentement, et qu'elles sont composées de leurs hommes et destinées, en effet, à la garde et conservation de leur Etat.

Par ce que dessus, il se voit que le Roi est à présent maître des passages des Grisons et que les Valtelins, ou pour mieux dire les Espagnols, sous leur nom, le sont de la Valtellne : ce qui pourroit faire penser à plusieurs que la dépense que Sa Majesté continue dans les Grisons , en entretènement de gens de guerre commandé par le sieur du Lande, ambassadeur de Sa Majesté audit pays et maréchal de camp , est comme inutiie pour le présent, puisque Sa Majesté n'a pas jugé à propos de se saisir tout d'un coup de la Valteline, suivant le premier dessein. La raison est que les forts qu'elle tient aux Grisons ne lui peuvent pas donner le passage en Italie , ni l'ôter aux Espagnols; d'autant que le Roi ne sçauroit faire passer un soldat des Grisons en Italie, que sur les terres de la Valteline qui sont tenues par les Espagnols, lesquels peuvent prendre d'autres passages pour faire passer leurs troupes d'Italie en Allemagne , à sçavoir celui de Bormio dans le Tirol , ou celui des Suisses ; ou

DE AIATHIEU MOLE. -173

même forcer facilement les forts bâtis aux Grisons , qui oe sont pas en bonne défense.

Il est vrai que le chemin de Bormio au Tirol est long et pénible, et peut être défendu par les Grisons, s'ils étoient assez puissants et résolus, et celui des Suisses leur peut être par eux refusé. C'est pourquoi il sera plus à propos, avant que juger définitivement si les forts qui ont été construits aux Grisons ont été utiles ou non, de voir si les troupes qui se lèvent en Italie , pour passer avec le Cardinal-Infant en Flandre et en Allemagne, seront empêchées ou incommodées en leur passage par lesdits forts construits aux Grisons. Cependant, sans regarder ni attendre les événements qui dépendent bien souvent de la fortune, l'on pourra dire que de s'assurer des Grisons sans faire le même de la Valteline, c'est chose qui ne peut pas donner grand empêchement aux Espagnols, apporter beaucoup d'avantage à Sa Majesté, ni soulagement aux Grisons; lesquels ayant été engagés en cette entreprise de bâtir des forts en leur pays , sous espérance du recouvrement de la Valteline, s'ennuieront et se lasseront les premiers des forts et de la garnison qui est en iceux, lorsqu'ils seront privés de cette espérance, et lors aussi que le gain qu'ils ont trouvé d'abord en l'entretènement de leurs compagnies sera cessé ou diminué par le défaut ou délai des payements. Pour preuve de quoi, les Vénitiens, qui n'ont jamais eu plus grande passion que de voir lesdits passages assurés par les armes de France, n'ont point voulu s'engager à ce qui se fait à présent aux Grisons. Mais aussi faut-il avoir égard que cette entreprise du recouvrement de la Valteline , proche comme elle est de l'Etat de Milan , ne se peut faire sans guerre avec les Espagnols , si ce n'est

qu'ils fussent tellement occupés en Allemagne et en Flandre qu'ils fussent contraints de laisser perdre la Valteline sans s'y opposer. C'est pourquoi, si l'on juge être mieux d'y procéder par voie de négociation , il semble que l'expédient le plus court et facile, et duquel l'on pourroit convenir le plus aisément, seroit de faire exécuter le traité de Mouçon , selon l'interprétation que le Roi y a donnée par sa déclaration cotée ci-dessus , du mois de juin 1628; mais, en quelque façon que ce soit, cette affaire de la Valteline ne peut demeurer aux termes où elle est à présent , sans que le Roi reçoive ce préjudice de voir les Grisons, ses alliés, privés d'un pays qui, de droit, leur appartient en conséquence du traité fait par lui, et même du bénéfice dudit traité, et Sa Majesté d'un passage important qu'elle avoit en Italie, qui étoit acquis à elle seule , au moyen de son alliance avec les Grisons , duquel les Rois ses prédécesseurs ont toujours fait grand état.

Pour le regard des Suisses, leur conduite a été si foible, depuis quelques années, qu'ils sont fort déchus de leur réputation ancienne et sont comme tombés dans le mépris d'un chacun. De fait, le roi d'Espagne, qui avoit alliance avec les cinq petits cantons catholiques , par le moyen de laquelle les passages d'Ursèren et de Bellinzone lui étoient toujours ouverts pour passer d'Allemagne en l'Etat de Milan, ne s'est pas soucié , l'alliance étant expirée il y a six ou sept ans, de la renouveler. La France, de son coté, a négligé, depuis trois ou quatre ans que M. Miron en a été retiré, d'envoyer un ambassadeur ordinaire sur les lieux j d'ailleurs, quoique la guerre ait été allumée presque en tous les Etats de l'Europe depuis plusieurs années, l'on n'a point recherché les Suisses de

lever des gens en leur pays, et hors ceux que Sa Majesté employa en Savoie, en l'année 1630, il n'a point été tiré de gens de leur pays, ainsi que l'on avoit de coutume de faire auparavant, ce qui est procédé de deux causes : l'une , que Ton ne sçauroit rien traiter avec les Suisses qu'avec de grandes sommes de deniers, desquelles, les princes se trouvant assez épuisés, ils ont essayé de se passer d'un secours si cher et si onéreux; l'autre est qu'en effet la vertu qui faisoit estimer, par le passé, cette nation belliqueuse, s'est comme ensevelie dans l'oisiveté; mais ce qui mérite encore plus grande considération, est que les cantons ayant négligé de se joindre aux Grisons, leurs alliés et qui font partie du corps de leur république , pour la conservation de leur pays et de leurs passages, ainsi qu'ils en ont été tant de fois pressés et conseillés par la France , il est arrivé que l'Espagne , ayant en son pouvoir les passages de la Valteline , a cru qu'elle se pouvoit bien passer de ceux d'Ursèren et Bellinzone, qui appartiennent aux cinq petits cantons, et ainsi ne s'est pas souciée de renouveler avec eux son alliance, et la France , voyant que les Suisses ne profîtoient pas de ses bons conseils , et qu'en leurs intérêts propres il étoit impossible de les émouvoir qu'à force d'argent, s'est abstenue de traiter avec eux et d'envoyer un ambassadeur sur les lieux pour se soulager des sommes notables dont il eût été nécessaire de l'accompagner, qui ont été plus utilement employées ailleurs.

Mais il se présente une occasion qui pourroit de beaucoup relever les Suisses et les rendre considérables aux deux couronnes et au public : c'est, comme il est dit ci-dessus j que les Espagnols se proposent de faire passer des troupes dltalie en Allemagne et en Flandre ,

sur l'occasion du passage de Tlnfant-Cardinal, pour cela il est comme nécessaire qu'ils prennent leur route par les Grisons ou par la Suisse, de manière que si les cantons, pour se ressentir du mépris qu'ils ont fait d'eux par le passé, leur refusoient le passage d'Ursèren et de Bellinzone , et qu'ils assistassent les Grisons pour défendre les leurs et empêcher de vive force le passage des Espagnols , ils se feroient à l'avenir rechercher par eux et beaucoup plus estimer de la France et des autres potentats , qui verroient que lesdits Suisses se rendent plus soigneux de se prévaloir de leurs passages que par le passé. Mais il est difficile de se ^ promettre une si généreuse et ferme résolution de gens qui sont sujets à se laisser corrompre par argent, et qui ne sont pas en union assez parfaite parmi eux.

Néanmoins , il importe que le Roi ne les abandonne pas, et semble que Sa Majesté ne devroit pas différer davantage d'envoyer un ambassadeur ordinaire sur les lieux, avec quelque voiture d'argent pour payer leur pension et faire quelque distribution sur les contrats de service, les cens ou rentes de l'argent par eux prêté, qui leur sont dus et dont le payement ne peut être plus longtemps différé sans altérer l'affection des Suisses envers la France.

Ensuite du Discours ci-dessus sur les passages des Grisons et de la Valteline, il sera bien à propos de parler de celui de Pignerol qui donne, à la vérité, une entrée aux armées de France en Italie, mais il n'e^t pas commode pour donner secours au Pape, aux Vénitiens et autres princes d'Italie éloignés , parce que l'Etat de Milan est entre deux, par les places et les forces duquel

une armée peut être arrêtée, si elle n'est assez puissante pour attaquer ledit État.

Il faut néanmoins recognoître que cette acquisition de Pignerol et de ses dépendances est une des plus utiles, glorieuses et importantes qui pouvoit être faite pour cette couronne. L'avantage en doit être considéré en deux façons : l'une, en ce que le Roi a maintenant un pied ferme en Italie , tenant en ses mains une grande ville de guerre , où peut être fait un grand arsenal et magasin de vivres et munitions, et qui en soi est capable de loger commodément et nourrir avec son territoire une puissante armée^ quand les rois de France se résoudront d'en faire passer en Italie, soit pour y conquérir et recouvrer les patrimoines de leurs aïeux, ou pour y donner secours aux princes leurs alliés ; l'autre est que, par cette acquisition, le Roi unit et attache du tout à ses intérêts et volontés, non-seulement par raison, mais encore par force , le duc de Savoie , lequel Sa Majesté ayant d'un coté à sa disposition , la république de Venise et le duc de Mantoue de l'autre , qui sont engagés par leurs intérêts propres à concourir toujours avec Sa Majesté , il se peut dire que cette union , Si»ns compter les autres princes d'Italie qui n'ont point de maxime plus assurée que de se joindre au parti des plus forts, est de soi assez puissante, non-seulement pour faire contrepoids, mais pour donner même la loi à la faction d'Espagne en Italie , qui , depuis le traité de Casteau-en- Cambrésis, de l'an 1 559, y avoit , jusques à ces années dernières, prétendu une autorité comme absolue à l'exclusion entière de la France.

Il faut laisser aux historiens à décrire en leur histoire la gloire et la réputation que Sa Majesté s'est acquise , IV 12

ces années dernières , en la défense des États dudit duc de Mantoue, et les faits d'armes qui se sont passés durant le cours de cette guerre dans le Mantouan, Montferrat et Piémont, entre lesquels la conduite du secours de l'armée de France, qui, à la vue des forces de l'Empereur , d'Espagne et de Savoie , a délivré Casai de son second siège, sera sans doute comptée pour une des plus hardies et signalées actions du siècle. Mais l'on ne doit *pas omettre de remarquer, en ce Mémoire, que cette acquisition de Pignerol , qui a été comme la récompense des travaux et dépenses immenses que Sa Majesté a faits en cette guerre d'Italie , a donné lieu à l'établissement qui est à présent dans la citadelle de Casai, oii les François ont la principale force et autorité , ce qui est fort important , soit que l'on considère l'intérêt seul de la France , ou pour mieux dire la sûreté en laquelle l'on a mis cette place de Casai et tout l'Etat de Montferrat pour ledit duc de Mantoue, par l'établissement de ladite garnison françoise.

Le traité fait à Ratisbonne , au mois d'octobre 1 630, est celui en vertu duquel le Roi a fait restituer au duc de Mantoue la ville et le duché de Mantoue , que ledit Duc et les Vénitiens avoient laissé prendre aux Allemands, et a été le fondement de la paix qui s'est depuis ensuivie en Italie.

Celui de Cherasco , du 6 avril 1 631 , a réglé la forme de l'exécution dudit traité de Ratisbonne , ensemble les terres qui dévoient être laissées au duc de Savoie dans le Montferrat, pour le récompenser de toutes prétentions anciennes et nouvelles qu'il avoit sur ledit Etat, lesdites terres devant monter à quinze mille écus de rente en revenus anciens, à laquelle somme , par ledit traité de

Cherasco, ont été réduits les dix-huit mille écus accordés par le traité de Ratisbonne , pour le regard du revenu des biens établis et autres revenus nouveaux qui se levoient sur lesdites terres par-dessus lesdits quinze mille écus de rente. Ledit duc de Savoie a été obligé de les payer en argent audit duc de Mantoue , à raison de trois pour cent, revenant à la somme de quatre cent quatre-vingt-quatorze mille et tant d'écus.

Le traité fait avec le duc de Savoie à Millefleurs , le 19" jour d'octobre 1631 , est celui sur lequel l'on a publié le dépôt de Pignerol entre les mains du Pioi.

Et le traité du 5 juillet 1 032 , fait à Turin avec ledit duc de Savoie, porte cession et transport dudit Duc à Sa Majesté et successeurs de la ville et château de Pignerol , de la ville et fort de la Perouse et de leurs fînages et territoires, qui consistent en plusieurs villages dénommés audit traité. En récompense de quoi, Sa Majesté promet audit duc de Savoie de l'acquitter envers le duc de Mantoue de ladite somme de quatre cent quatrevingt-quatorze mille et tant d'écus, et de lui payer le surplus de ce que montera le revenu desdites terres délaissées par ledit duc de Savoie à Sa Majesté, en deniers comptants, à raison de deux pour cent, suivant la liquidation qui en sera faite.

D'ailleurs , ledit Duc s'oblige par ledit traité de ne bâtir aucun fort entre la ville de Pragelas et la ville de Pignerol, afin que le passage demeure perpétuellement libre à Sa Majesté audit Pignerol ; de ne donner assistance ni passage à qui que ce soit qui voulût entreprendre sur ledit Pignerol et autres terres par lui délaissées , ains de joindre ses armes à celles de Sa Majesté pour la défense d'icelles; et de plus, ledit Duc promet

par ledit traité de donner libre passage par ses Etats aux armées du Roi , fournir vivres et étapes en payant , et ce toutes les fois que Sa Majesté aura besoin desdits passages pour la dtTense et conservation des princes ses alliés.

Comme aussi Sa Majesté s'oblige de défendre la personne et les Etats dudit duc de Savoie et le maintenir en la possession et jouissance des terres et places à lui adjugées dans le Montferrat , et pour cet effet de fournir vingt mille hommes de pied et deux mille chevaux avec artillerie à proportion, moyennant que le Duc fournisse de son côté douze mille hommes de pied et deux mille chevaux, dont la moitié sera encore payée par Sa dite Majesté , qui promet en outre de donner libre passage par son royaume à tous les gens de guerre lorrains , liégeois et wallons et d'autres nations que ledit Duc pourra faire lever, et de permettre dans le royaume la levée des hommes qui seront jugés nécessaires pour l'effet dudit traité. Outre tout ce que dessus, il y a beaucoup de choses très-importantes et secrètes , qui regardent la conduite qui a été tenue en l'acquisition de Pignerol , qui a été si fort sensible aux Espagnols , qu'encore qu'ils affectent d'en cacher et dissimuler la douleur tant qu'ils peuvent, il est néanmoins échappé plusieurs fois au comte d'Olivarès de dire qu'il valoit mieux que son maître perdît cent Espagnes *, que de souffrir un si avantageux établissement pour la France, duquel, au contraire, tous les princes d'Italie se sont réjouis, ou pour le moins l'ont dû faire, comme d'un secours et protec-

1 . Les prétendus Mémoires de Richelieu rapportent ces mêmes parole» du comte Olivarès comme ayant été dites à Bautru, ambassadeur du roi de France, ( Mémoires, t, VII, p. i90.)

tion assurée contre cette puissance d'Espagne , qui leur a toujours été si suspecte.

A la vérité, l'on pourroit bien douter si le duc de Savoie , après l'affaire faite , ne s'est point repenti d'avoir une citadelle à sept ou huit lieues de Turin , sa capitale ville , entre les mains des François ; mais la pilule avalée , ai ledit Duc n'a du tout passé ce déplaisir, il le couvre et cache en sorte qu'il ne paroU point du tout , et en effet il se conduit avec la France avec le respect auquel il est obligé.

Tous les traités ci-dessus et autres faits avec le duc de Savoie ont été exécutés, pour les choses qui pouvoient être accomplies jusques à présent ; ce qui en reste seulement et à quoi l'on travaille , est de liquider les revenus du territoire de Pignerol , du val de la Perouse et des autres terres délaissées (comme dit est) à Sa Majesté, pour, sur ladite liquidation, payement être fait audit Duc, en deniers comptant, de ce que pourront monter les revenus à raison du denier cinquante , outre et pardessus les quatre cent quatre-vingt-quatorze mille écus que le Roi s'est chargé de payer à son acquit au duc de Mautoue.

Par le bénéfice des susdits traités et l'exacte exécution d'iceux, l'Italie, qui , durant les années 1628, 29, 30 et 31, a été continuellement affligée des malheurs de la guerre , a recouvré son repos et sa tranquillité et en jouit à présent; et néanmoins, il reste encore quelques étincelles qui pourroient rallumer le feu et troubler la paix de cette province, si, par la prudence des princes intéressés, il n'y ctoit pourvu.

L on a coté et remarqué, ci-dessus , comme il est bien difficile que l'affaire de la Valteline puisse demeurer et

subsister longuement en Tétat oii elle est. Il est aussi aisé de juger les accidents que peuvent produire, en Italie, le sentiment et le dépit qu'ont les Espagnols de l'acquisition de Pignerol, ce que sans doute ils auroient déjà fait éclater sans les grandes diversions qu'ils ont eues et ont encore dans F Allemagne et les Pays-Bas, le cours desquelles il importe d'observer diligemment; et ne seroit pas hors d'apparence si la trêve , qui se poursuit avec tant de chaleur aux Pays-Bas , venoit à se conclure bientôt, et si l'Empereur et les catholiques d'Allemagne venoient au-dessus de leurs affaires, soit par force, soit par accord avec les protestants, que les Espagnolsj en ce cas, n'employassent les troupes qu'ils assemblent en Italie, sous prétexte de les faire passer en Flandre avec l'Infant-Cardinal , pour attaquer le duc de Mantoue en ses États et en sa ville capitale, dont la prise ne leur seroit pas, ce semble, fort difficile, vu le peu de conduite dudit duc de Mantoue et le foible secours qu'il pourroit tirer des Vénitiens : de quoi l'on ne sçauroit se défier assez, principalement s'il arrive que les affaires de la trêve et celles d'Allemagne prennent quelque avancement au gré des Espagnols , d'autant qu'ils peuvent s'imaginer que, d'attaquer le duc de Mantoue seroit le chemin le plus court pour mettre les affaires dans un accommodement général, qui obligeroit les François de quitter Casai et Pignerol moyennant que les Espagnols rendissent Mantoue, ou du moins qu'ils profiteroient de leur côté dudit Etat de Mantoue comme la France a fait desdites places.

Outre ce , il reste encore deux différends particuliers en Italie, qui méritent considération : l'un est celui qu'ont de longue main le duc de Savoie et la république

tle Gênes pour le fief de Zuccarel , lequel a déjà servi de prétexte à la guerre qui se fît en l'Etat de Gênes en l'année 1 625 ; l'autre est celui qui est à présent sur le tapis entre le Pape et les Vénitiens.

Quant au premier, il est nécessaire de sçavoir que le marquisat de Zuccarel est un fief de l'Empire prétendu par le duc de Savoie par deux titres : l'un par la foi et l'hommage rendu au duc Louis de Savoie, jusques en l'année 1.4 48 , par Georges et Charles Carretti , frères , seigneurs dudit marquisat ; l'autre, par l'acquisition faite dudit marquisat par Charles -Emmanuel duc de Savoie, de Scipion Carrctto, qui en étoit seigneur, en l'an 1588.

Au contraire, la république de Gênes prétend ledit marquisat avoir été confisqué et réuni à l'Empire par sentence de l'Empereur, du 22 décembre 1 622 , donnée contre ledit Scipion Carretto , tant à cause de l'aliénation par lui faite dudit marquisat, que pour autres choses par lui commises contre l'autorité et le respect de Sa Majesté Impériale, et qu'en conséquence de ladite sentence ladite république ayant bien religieusement acquis de l'Empereur ledit marquisat, il lui appartient; comme de fait elle en est demeurée en possession jusques ici.

Or, par ledit traité de Mouçon , du mois de mars 1626, ledit différend n'a pas été terminé et a été dit seulement que les parties seroient conyiées par les deux Rois de convenir d'arbitres pour accorder entre eux toutes sortes de différends, c'est-à-dire pour raison dudit fief de Zuccarel et pour les restitutions des choses prises pendant la dernière guerre et retenues de part et d'autre.

184 APPENDICE AUX MFJIOIRES

Depuis , il a été fait divers projets d'accommodement entre ledit duc de Savoie et la république de Gênes ; mais aucun jusques ici n'a été agréé par les parties. Le dernier traité qui s'est proposé a été fait à Madrid , le 27 novembre 1631, sans aucune intervention de l'ambassadeur de France, ainsi que la chose le requéroit (puisque c'étoit une dépendance du traité de Mouçon passé entre les deux couronnes) , ains par le seul arbitrage du roi d'Espagne.

Par ledit traité de Madrid , la restitution des choses prises de part et d'autre est ordonnée , et est porté de plus qu'il seroit donné audit duc de Savoie cent soixante mille écus d'or, moyennant lesquels il renonceroit à toutes prétentions sur ledit fief de Zuccarel , et pour le pardon général qui a de coutume d'être accordé aux sujets qui ont servi le parti contraire, il a été réduit et restreint à l'égard des Génois, au nombre de peu de personnes, auxquelles la vente des biens qu'elles avoient dans l'État de Gênes a été (à la vérité) permise, mais avec défense expresse d'entrer sur le domaine de la république , sous peine d'encourir les mêmes peines qui leur étoient auparavant imposées.

Ce traité a été notifié en cette sorte par ladite république , il a été refusé par le duc de Savoie pour plusieurs raisons , dont la principale est qu'il veut que la république accorde un pardon et rétablissement général et sans aucune réserve à tous les Génois bannis qui ont suivi ledit Duc. Et en ce point consiste la plus grande difficulté de l'accommodement , ledit Duc s'àttachant à vouloir ledit pardon pur et simple, par réputation, afin que ceux qu'il a engagés à son service ne soient pas ruinés, mais au contraire soient rétablis en

leurs biens; et par intérêt encore, espérant qu'il pourra recevoir des services utiles desdits particuliers pour l'effet des desseins qu'il a continuellement sur ladite république, laquelle, pour la sûreté de son Etat, n'y veut souffrir le rétablissement de ceux qui ont conspiré à sa ruine.

Voilà l'état de cette affaire , de laquelle il y a grande apparence que l'ambassadeur extraordinaire que la république de Gênes a envoyé au Roi parlera à Sa Majesté , laquelle a intérêt (ce semble) d'embrasser toutes les ouvertures qui se présenteront pour faire l'accord entre ledit Duc et la république , d'autant , en premier lieu, que ce seroit un effet de son autorité d'avoir achevé ce que l'Espagne a voulu commencer et entreprendre sans en être venue à bout, et d'ailleurs que ledit différend peut rallumer la guerre entre lesdits intéressés , en laquelle Sa Majesté sera comme obligée de prendre part avec ledit Duc, ce qui ne se peut sans d'extrêmes dépenses ; et en troisième lieu , parce que dans les jalousies et appréhensions que la république a de la guerre, elle est tant plus soumise à l'Espagne qu'elle croit avoir besoin de son secours pour sa défense.

Pour le regard du différend entre le Pape et la république de Venise , il consiste principalement en deux points : l'un au droit que chacune des parties prétend sur certains territoires qu'ils appellent terreni novi , proche du port de Gore , d'où la mer a commencé de se retirer depuis plusieurs années et se retire encore tous les jours; ces terres nouvelles, plus proches du Ferrarois que d'aucune autre terre , sont prétendues par le Pape lui appartenir par droit de proximité; au con-

traire, la république soutient qu'elles sont de son domaine comme la mer qui les couvroit, qui s'appelle en cet endroit le golfe de Venise, et prétend son droit si indubitable qu'elle ne veut pas seulement le mettre en question.

L'autre point est que le cardinal Palotta, légat à Ferrare au temps de l'éclat arrivé à Rome entre le préfet et l'ambassadeur de Venise, fit faire trois palières ou levées sur le P6, en des endroits que la république tient contentieux, proches de ses terres nouvelles. La république s'en formalisa comme d'une innovation , et , parce que les esprits étoient déjà aigris de part et d'autre, elle envoya rompre lesdites palières à main armée, de sorte que, des trois , deux furent entièrement détruites ; à la troisième , les Vénitiens ayant trouvé quelque défense et opposition par des soldats du Pape , ils se contentèrent de se retrancher et de faire un fort auprès pour la ruiner avec le temps. Les Ecclésiastiques, d'autre part, en firent un autre pour la conserver et défendre. Pendant le travail de ces deux forts , les Ecclésiastiques et les Vénitiens vinrent aux mains, ceux-ci y eurent de l'avantage, tellement que des Ecclésiastiques il en demeura quelques-uns sur la place et quarante prisonniers, lesquels, par les offices employés au nom du Roi par M, d'Avaux, furent renvoyés à Ferrare, et le différend réduit à ce point, outre l'accommodement qui fut fait de l'affaire du préfet , que les parties demeurèrent d'accord de députer des commissaires de part et d'autre pour en convenir à l'amiable. Ce qu'ayant été fait et les commissaires assemblés , ils rompirent sur le premier mot, les Ecclésiastiques n'ayant fait autre proposition que touchant les terres nouvelles , et les Vénitiens ayant

soutenu qu'il n'étoit pas question de cela, ains seulement des limites d'Arian et de Lorco, tellement qu'ils se séparèrent sans rien faire , les Vénitiens disant que les commissaires qui furent assemblés de part et d'autre sur ce même sujet , en 1613, consentirent de ne point parler de ces terres nouvelles , et les Ecclésiastiques , au contraire , que ledit consentement ne fut pas pur et simple et fut donné , non pour céder leur droit en ce point 5 mais pour le laisser pour lors ainsi que l'on le peut entendre par ces mots : per tralasciar ora , afin de convenir plus aisément des autres, ce qui n'arriva pas néanmoins , car il n'y eut aucun accord ; ils ajoutèrent de plus qu'il étoit absurde de ne point traiter desdites terres nouvelles, puisque les deux forts, au sujet desquels on avoit des commissaires , sont construits sur icelles.

C'est en gros le sujet du différend pour l'accommodement duquel Sa Majesté a donné des ordres très-exprès à M. le maréchal de Créqui , qui semble ne pouvoir proposer autre expédient que de rétablir les choses de part et d'autre en leur premier état, c'est-à-dire de démolir la levée ou palier, et les deux forts nouvellement construits, sans entrer plus avant au fond du différend, duquel l'on auroit sujet d'appréhender quelque trouble, si les parties n'avoient grand intérêt de fuir et éviter un tel accident, lequel, s'il arrivoit, il faudroit croire apparemment que le mépris que le Pape et les Vénitiens font des forces les uns des autres les y auroit sensiblement engagés; et d'ailleurs que les Espagnols, qui seuls profiteroient de ce trouble, les y auroient pressés et excités : car, en effet, il est certain que le roi d'Espagne se prévaudra toujours des querelles particulières qui pour-

ront survenir entre les princes d'Italie , soit qu'il prenne parti avec eux ou non; parce que, s'il donne secours, ce sera à conditions avantageuses pour lui , s'il n'en donne point et qu'il laisse vider le différend entre les intéressés , comme il est indubitable que la guerre consommera leurs forces et leurs moyens , cet affoiblissement les rendra toujours plus redoutés et puissants par-dessus eux, et lesdits princes plus soumis à ses volontés.

Les intérêts de la France , opposés en toutes choses à ceux d'Espagne , le sont encore à ce sujet , car elle doit toujours désirer la paix entre les princes d'Italie , afin qu'étant bien unis ensemble, ils puissent faire contre-poids à la puissance d'Espagne pour la sûreté et conservation de leurs Etats et de leur liberté et souveraineté. Joint qu'il est bien difficile que la guerre soit en Italie sans que le Roi y prenne part, pour empêcher l'avantage que les Espagnols y prendroient , dont il arrivera toujours de grandes dépenses à Sa Majesté , sans peu ou point de profit ; l'expérience des choses passées ayant fait assez cognoître combien les guerres d'Italie ont coûté d'hommes et d'argent à la France : tellement, que Sa Majesté, à l'exemple du feu Roi, par l'autorité duquel se fit l'accommodement du pape Paul V avec la république de Venise du temps de l'interdit, doit employer son nom et crédit puissamment pour arrêter le cours du différend qui se présente entre ces princes, tous deux de considération; le premier, pour le respect de sa dignité , et l'autre pour l'union étroite qui est entre cette couronne et la république; outre qu'il y va de l'intérêt de l'Eglise que les princes chrétiens se conservent en paix avec le père com-

mun, et de l'ofEce du Roi Très-Chrétien de les y maintenir.

Par les mêmes raisons que dessus , il seroit à désirer que les froideurs qui continuent entre la république de Venise et le duc de Savoie fussent cessées ; elles peuvent être fondées sur deux sujets : l'un est que le feu Duc , durant qu'il s'étoit lié avec les Espagnols pour envahir les Etats de M. de Mantoue, fit retirer, avec moins de respect qu'il n'étoit dû à la république, le procurador Lorenzo, son ambassadeur, qui étoit à Turin au temps que Pignerol fut pris par les armes du Roi , conduites par M»' le Cardinal , ce qui a été cause qu'elle n'a plus voulu tenir un ministre en cette qualité près le duc de Savoie, jusques à ce qu'elle eût reçu quelque satisfaction sur la retraite dudit Lorenzo.

L'autre sujet de mésintelligence est que le duc de Savoie est entré, depuis quelque temps, en prétention de se faire traiter d'un titre plus haut et relevé que celui qu'il avoit possédé jusques ici, sur ce fondement que le royaume de Cypre lui appartient. Et, de fait, il a fait composer une nouvelle couronne qui n'est pas du tout fermée comme celle des rois, mais qui Test à demi, de même et un peu plus que celle des électeurs de l'Empire, son intention étant, en effet, de se faire traiter ainsi que l'a fait la répubUque de Venise, et de marcher en tout de pair avec elle.

Le Pape semble avoir flatté ledit Duc en ce dessein , l'ayant dispensé de traiter les cardinaux d'Éminence, ainsi qu'il a fait pour les têtes couronnées, et particulièrement Venise; pour la république, en une lettre qu'elle a écrite audit Duc, portant réponse sur la naissance du prince de Piémont, au lieu de le traiter de se-

rënissime, comme il prétendoit , ne l'a traité que d'illustrissime à l'accoutumée, ce qui a piqué le Duc, qui n'a pas voulu recevoir la lettre.

Ladite république en a usé de cette sorte pour deux raisons : l'une pour ne point faire ledit Duc son égal ; mais la principale est qu'elle prétend que ledit royaume de Cypre lui appartient. Et de fait, elle est en possession des titres, sur quoi il y a difficulté entre les deux ; pour laquelle éclaircir, il faut sçavoir que Janus de Lusignan , roi de Cypre, eut deux enfants, sçavoir Jean et Anne , que Jean fut roi après ledit Janus , et Anne fut mariée avec Louis , duc de Savoie , fils d'Ame I".

Jean eut deux enfants : sçavoir , Charlotte , d'une femme légitime ; et Jacques le bâtard, d'une concubine.

Cette Charlotte fut mariée à Louis de Savoie, fils dudit Louis, mari d'Anne, tante de ladite Charlotte.

Or, le duc de Savoie allègue , pour son droit sur ledit royaume, la transaction faite au mois de juin 1 462, entre ladite Charlotte de Lusignan (qui est la dernière de cette maison), reine de Cypre, d'une part, et ledit Louis , lors duc de Savoie, et Anne sa femme, tante de ladite Charlotte, d'autre, qui porte que ladite Charlotte et Louis son mari, fils dudit Louis de Savoie et de ladite Anne , mourant sans enfants , ledit royaume demeurera entièrement à ladite Anne et aux siens ; et outre ce, la donation faite par la même Charlotte, en février 1485, dudit royaume de Cypre à Charles, lors duc de Savoie, son neveu. A cela, ledit Duc ajoute, pour faire considérer son droit, que le pape Innocent VIII, lors du décès de ladite Charlotte , qui arriva à Rome, traita ledit Charles du titre royal par sa lettre sur ledit décès.

DE MATBIEU MOLE. 191

La république de Venise dit, pour ses raisons , que, après le décès de Jean , père de ladite Charlotte et de Jacques bâtard, le Soudan d'Egypte, qui étoit le seigneur dominant du fief de Cypre , lequel relevoit de la Mecque à huit mille ducats de rente annuelle, jugea que ce fief ne pouvoit être possédé par des femmes et en instruisit ledit Jacques , qui jouit depuis paisiblement du royaume , se maria avec Catherme Cornare , fille adoptée de la république, à laquelle, par contrat de mariage et par testament , il laissa ledit royaume , et ladite Cornare, de son vivant, céda son droit à la république, ensuite de quoi ledit Soudan lui en donna Tinvestiture moyennant la continuation de ladite rente que ladite république a payée pendant quatre-vingts ans, et jusques à ce que Bajazet, en l'an 1 567, prît ledit royaume ; pendant lequel temps ladite république a été recognue de tous les princes , au vu et au sçu de Savoie , pour reine de Cypre.

Voilà en somme les raisons de part et d'autre et les causes de la froideur qui est entre lesdits princes , laquelle étant de grande conséquence comme elle est , il importe, sans doute, que par l'autorité du Roi elle soit levée , s'il se peut , afin que lesdits princes , unis ensemble et tous deux liés avec Sa Majesté, fassent un parti puissant en Italie pour y contrecarrer celui d'Espagne , et même pour empêcher que les Espagnols n'entreprennent aucune chose avec les troupes qu'ils font assembler, au préjudice de la paix et de la sûreté des princes d'Italie.

C'est sans doute pour ce sujet que le Roi , par une sage prévoyance et digne de la sincère affection qu'il a pour le bien public, a fait proposer et poursuivre par

ses ambassadeurs, depuis tantôt deux ans, une ligue pour la sûreté et conservation de la paix de l'Italie , et en particulier pour la défense des Etats de ceux qui y entreront.

En cette ligue, l'on a proposé de comprendre tous les princes qui ont des Etats en Italie , sans en exclure les Espagnols, et d'en rendre le Pape promoteur, comme d'une union qui n'a autre fin que l'affermissement de la paix.

Cette ligue se poursuit encore par les ambassadeurs et ministres de Sa Majesté, mais l'on n'a point appris jusques à présent qu'il en ait réussi aucune résolution , s'entend même pour Venise , Savoie et Mantoue : ce qui , peut-être , procède à l'égard desdits princes de cette mésintelligence qui passe entre ladite république et Savoie, joint que ladite république, depuis l'exécution de la dernière paix d'Italie, a montré de vouloir prendre temps pour respirer et pour réparer les brèches que les dépenses excessives de ladite guerre et de la contagion avoient faites dans le corps de son État.

Pour ces mêmes raisons , elle a fait difficulté de prendre part en l'affaire des Grisons et en toute autre union , par laquelle elle eût pu être engagée à la guerre par les intérêts d'autrui, et d'ailleurs elle a pris beaucoup de soin pour s'entretenir avec la maison d'Autriche.

Néanmoins, l'on peut tenir pour constant que lesdits trois princes , sçavoir, Venise , Savoie et Mantoue , ne manqueront au besoin de concourir et s'accordçr aux intentions de Sa Majesté au fait de ladite Hgue, qui ne tend qu'à leur propre bien et conservation. Il est bien vrai que les autres princes d'Italie y ont pareil

intérêt; mais il n'y a pas lieu de se promettre qu'ils y entrent , quoiqu'ils en soient recherchés au nom du Roi.

Le Pape prendra son excuse par le titre qu'il porte de père commun, qui l'oblige de n'entrer en aucun parti, bien que celui-ci ait un but si utile, c'est-à-dire celui de l'affermissement de la paix , que lui-même en pourroit être à bon droit l'auteur et le chef comme père spirituel des princes chrétiens , qui doit par tous moyens en procurer l'union.

Quant au roi d'Espagne, il ne voudroit pas entrer en aucun traité avec la France pour les affaires d'Italie, prétendant que lui seul en doit être le juge et l'arbitre , et que le Roi n'y tenant point d'Etats ne s'en doit point mêler.

Pour le regard du Grand-Duc et des autres princes d'Italie, ils seront détournés d'entrer en cette ligue, tant par l'exemple du Pape que par le respect qu'ils portent au roi d'Espagne , contre lequel ils penseroient faire une espèce de déclaration ouverte, si , en quelque manière que ce soit, ils entroient en union avec la France.

Il est vrai que le Grand-Duc, la république de Gênes et le duc de Parme , qui , depuis plusieurs années , se sont tenus dans une grande soumission et dépendance vers l'Espagne, se montrent plus considérés depuis l'établissement que la France a pris en Italie, car le Grand- Duc (gouverné comme il est par le comte Orso , tenu pensionnaire d'Espagne et auquel feue sa mère avoit donné des inclinations vers la maison dont elle étoit sortie), n' avoit point fait ci-devant difficulté d'entretenir à ses dépens un régirtient de trois mille hommes au roi IV 13

(l'Espagne pendant ces guerres dernières , sans aucune cause légitime , puisque le cas n'étoit pas échu auquel ledit Roi pouvoit prétendre ledit secours lui être dû à cause de la ville et seigneurie de Sienne, sçavoir est pour la défense de l'État de Milan lorsqu'il seroit attaqué , a depuis peu refusé la proposition qui lui a été faite, de la part dudit roi d'Espagne, par le sénateur Villani , d'entretenir aux dépens du Grand-Duc six mille hommes de guerre en Flandre, sous le commandement d'un de ses frères, moyennant quoi ledit Roi donneroit à l'un de ses frères la pension de trente-six mille écus , dont jouissoit le feu archiduc Léopold sur rarchevêché de Montréal, en Sicile, n'ayant non plus ledit Duc voulu entendre à la ^leraande qui lui a été faite , de la part dudit R-oi, de lui faire un prêt d'argent, en lui engageant et en mettant es mains les places de Piombino, Porto- Hercole et autres à sa bienséance.

Le duc de Parme , de son côté , a refusé pareillement d'accepter la généralité de la mer en Flandre, le gouvernement de deux ou trois ports de mer audit pays , et la lieutenance générale sous le Cardinal-Infant, que ledit Roi lui avoit fait offrir, moyennant qu'il entretînt à ses dépens six mille hommes de guerre audit pays, pour cinq ans, et s'est même ledit Duc fait entendre au Roi de la bonne intention qu'il a de ne pas laisser mettre le pied aux Espagnols dans la place de Sabionnette, qui est en dépôt en ses mains , ainsi qu'ils en ont dessein , pourvu qu'il plût à Sa Majesté l'assister en cas de besoin pour la conservation de la place, ce qui sans doute lui aura été promis. En quoi il faut remarquer la bonne volonté dudit prince plutôt que tout autre chose, et considérer que lui et les autres de cette qualité, en Italie, ne se soumettent

DE MATHIEU MOLE. 19r.

au roi d'Espagne que par crainte et non par aucune inclination qu'ils aient pour lui , et que l'acquisition de Pignerol produit de grands effets en leurs esprits et les rend plus fermes contre les tyrannies des Espagnols.

Quant à la république de Gênes , il est vrai qu'elle nontre de vouloir rendre plus de respect à la France lue ci-devant, et qu'elle a résolu l'ambassade extraoriinaire qu'elle envoie en France, contre toutes les appositions et empêchements que l'Espagne y a pu ap- 3orter.

Le seul duc de Modène s'est montré moins avisé et noins ferme sur les occasions présentes , s'étant laissé aersuader par ledit Villani d'entretenir un régiment de Jeux mille hommes en Flandre , composé de Bourguignons, sous le nom de son frère, moyennant quoi le [loi a fait son frère grand d'Espagne et a donné audit Duc ladite pension annuelle de trente-six mille livres, lont jouissoit ledit feu archiduc Léopold sur l'archevêihé de Montréal en Sicile.

Toutes ces recherches que le roi d'Espagne fait vers es princes d'Italie , font voir clairement la nécessité irgente de ces affaires, et la difficulté, voire impossibiité où il se trouve de soutenir par ses propres moyens es affaires de Flandre. Cela , avec les affaires de l'Em- )ire et les signalés avantages que la France a remportés lepuis trois ans en Italie, Lorraine et Allemagne, ayant în toutes ces parties étendu ses frontières, a obligé ledit •oi d'Espagne de rechercher, à quelque prix que ce soit, a trêve ou la paix avec les HoUandois, s'étant démis de ;ette gravité et ostentation que les Espagnols ont de tout ;emps affectée, jusques à tel point qu'ils n'ont pas fait lifficulté d'envoyer des députés , sous le nom des Etats

deBrabant, requérir ceux de Hollande, jusques chez eux , de ladite paix ou trêve , et de comparoître à la Haye, plutôt comme suppliants que comme députés, pour traiter de pair avec les Hollandois.

Or, il est bien difficile de parler pertinemment de ladite trêve et de juger du succès de la négociation ouverte qui s'en fait à la Haye, car cette affaire chemine de jour en jour, et aujourd'hui se trouve en un état auquel elle ne sera pas demain et qui changera à tout moment, jusques à ce que l'affaire soit conclue de part et d'autre.

Néanmoins, pour donner quelque lumière de cette importante affaire , l'on peut dire que le roi d'Espagne a engagé la négociation de la trêve avec les Hollandois ou pour la faire en effet, ou pour, sous prétexte de celte négociation , arrêter le cours des armes et des progrès du prince d'Orange, qui ont été , ces années dernières , favorisés tant par les guerres d'Allemagne et d'Italie , que par le défaut d'expérience des chefs des armées que le roi d'Espagne a tenues es Pays-Bas , et par le dégoût auquel sont entrés les principaux et le général des peuples du mauvais gouvernement des Espagnols, qui a éclaté par la révolte ouverte du comte Henri de Bergues, du comte d'Egmont, du doyen de Cambrai , du gouverneur de Bouchain, son frère, et d'autres.

Pour les sieurs les Etats , il faut sçavoir qu'en ce qui touche ce point de paix ou de trêve avec les Espagnols , ils sont partagés en opinions , les uns y étant directement opposés et ceux-là sont les Gomaristes * , lesquels ont aujourd'hui le plus de part au gouvernement, gens

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