XV
Espagne, votre bonne fortune surmonta celle de vos ennemis. Si ceux qui commandoient vos armées en ces quartiers eussent eu autant d'intelligence de ce qui est de la guerre . comme leur intention étoit bonne , ils n'eussent pas perdu ce qu'ils avoient gagné; en faisant voir qu'ils avoient plus de cœur pour faire des conquêtes que de tête pour les conserver , ils firent paroître qu'ils étoient vrais François.
On mit dans cette place ou trop de gens pour la défendre , ou trop peu de vivres pour les faire subsister ; on y laissa autant de troupes qu'il en eût été besoin, si les dehors qu'on y avoit tracés eussent été défendables. Mais comme ils ne l'étoient pas , ce nombre de régiments ne servit qu'à consommer en deux mois les vivres, qui eussent duré plus de quatre, si l'on n'y en eût laissé qu'autant qu'il en falloit pour la défendre.
Ainsi les assiégés, qu'on ne put emporter de force, ne purent résister à la famine, et on tenta de les secourir avec tant de négligence, que la foiblesse de l'effort qui fut fait à cette fin, étoit plus propre à avancer leur perte, en leur ôtant toute espérance, qu'à les en garantir ou la différer.
On eût pu réparer cette faute, tenant toujours votre armée proche des ennemis pour couper leurs vivres , les incommoder en diverses façons et attaquer à temps leur circonvallation ; Votre Majesté ne manqua pas à en donner les ordres , et si vous n'en reçûtes les fruits que vous deviez attendre de votre prudence , la seule inexécution en fut la cause.
Ce mauvais accident fut récompensé par le gain du plus heureux et plus remarquable combat dont peutêtre l'histoire ait jamais fait mention. Votre Majesté
ayant commandé au comte d'Harcourt, lorsqu'il reçut vos ordres à Grenoble, d'aller prendre le poste de Quiers % pour empêcher que les ennemis s'en saisissent et pussent, par ce moyen, rompre la communication de Chivas' et de la citadelle de Turin, et ensuite l'attaquer avec avantage, après qu'il y eut demeuré autant de temps qu'il y put faire subsister son armée, étant chassé par la faim , il se résolut de repasser le Pô pour prendre ses quartiers d'hiver. Il sçavoit bien que le marquis de Leganez étant logé à Poerins , proche de son chemin , avec le double de ses forces, il étoit difficile qu'il ne le trouvât en tête; il sçavoit que le prince Thomas pouvoit sortir de la ville de Turin avec cinq ou six mille hommes pour s'opposer à son passage ; mais la nécessité l'obligeant à quitter un poste auquel il ne pouvoit plus vivre, il n'avoit autre chose à faire qu'à tâcher de partir si secrètement du lieu où il étoit, que les ennemis ne pussent avoir le temps de lui couper le chemin.
Après avoir apporté toutes les précautions qui peuvent être pratiquées pour celer son départ, il partit à la pointe du jour de Quiers, avec ce qu'il avoit de troupes qui n'arrivoient pas à cinq mille hommes de pied et trois mille chevaux, le reste étant du côté de Coni pour s'opposer aux troupes du cardinal de Savoie. Si les habitants de Quiers n'eussent été autant d'espions pour les ennemis, votre armée eût pu passer sans obstacle *, mais Le-
1. Ce combat, livré contre l'armée espagnole, le 20 novembre, est longuement raconté dans la Gazette Renaudot, année 1639, p. 789, et plus spécialement encore par le Mercure français, p. 72 du tome XXIII.
2. Yoy. une Relation de la trahison et intelligence avac le prince Thomas, découverte' dans Chivas, et le ravitaillement delà citadelle de Turin; défaite d'un convoi espagnol et de trois compagnies du cardinal de Savoie (Gazette extraordinaire, p. 821),
244 APPENDICE AUX MÉMOIKES
ganez et le prince Thomas ayant été soigneusement avertis du départ du comte d'Harcourt , les premiers corps de son avant-garde ne furent pas plutôt au bord du ruisseau de la route, prêts à y faire un pont pour leur passage, que trois mille hommes et cinq cents dragons détachés du corps de l'armée, composée de dix mille hommes de pied et de cinq mille chevaux , chargeant l'arrière-garde commandée par la Mothe-Houdancourt , lui donnèrent lieu de s'occuper à se défendre au lieu de penser à son passage.
Au même temps , le prince Thomas sortit en toute diligence de Turin avec mille chevaux et quatre mille hommes de pied , et attaqua l'avant-garde où étoit votre général, qui soutint son effort avec telle vigueur qu'il le défît en un instant, et mit toutes ses troupes en tel désordre , que si la nuit n'eût empêché de le recognoître,, il avoua lui-même qu'il lui eût été impossible de se sauver.
Ensuite de cet avantage , le comte d'Harcourt fît promptement un pont sur lequel il fît passer son avantgarde et tout le bagage de l'armée. Cependant , la Mothe combattoit toujours en se retirant insensiblement à la faveur des ténèbres pour gagner le pont. Toute la nuit se passa en continuelles escarmouches. Leganez attendoit le jour pour donner un combat général avec toutes ses forces et son canon, qui arriva la nuit. La Mothe, prévoyant son dessein, fît en sorte que, devant que le jour commençât à poindre, toute son infanterie fût jointe au comte d'Harcourt au delà du ruisseau , qui étant bordé d'un double rang de mousqueterie, qui tirant sans cesse sur les ennemis, donna lieu à ce qui restoit de cavalerie et aux dragons, qui demeurèrent les derniers, de faire
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leur passage à la faveur des mousquetaires , qui empêchoient les ennemis de leur fondre sur les bras.
Cette action fut d'autant plus glorieuse, que les ennemis avoient vingt mille hommes contre huit , que votre armée ne pouvoit passer sans défiler en leur présence, et qu'étant attaquée de deux côtés, elle fut victorieuse de toutes parts, en sorte que le prince Thomas fut mis en déroute , non sans grande effusion de sang , et que le marquis de Leganez perdit de son coté deux mille hommes , sans que les morts et les blessés de votre part excédassent le nombre de trois cents.
Ainsi, bien que le commencement de cette campagne vous ait été malheureux, on peut dire que la fin couronne l'œuvre, et la raison veut qu'on la mette au nombre des plus fortunées , puisque vous y prenez diverses places sur vos ennemis; qu'en arrêtant le cours de la perte de Madame, votre sœur, vous recueillez ce qu'elle a voulu souffrir qui se sauvât de son débris , et que vous profitez, par votre prudence, de la mort d'un prince qui devoit apparemment vous être préjudiciable.
Si, ensuite, on considère la signalée bataille navale qu'emportèrent les Hollandois sur les Espagnols,- aux dunes d'Angleterre ^ , il n'y a personne qui ne recognoisse le bonheur de cette année et qui ne vous donne la part que vous méritez en cette dernière action , eu égard non-seulement au secours d'argent que Messieurs les Etats reçoivent tous les ans de Votre Majesté, mais en outre, en considération de l'assistance particulière qu'ils reçurent en cette occasion du gouverneur de Calais , sans laquelle leur amiral recognut lors ingénument,
i . Les détails de ce combat naval sont imprimés dans le Mercure franfois, p. 179 du tome XXIII, année 1639.
que non-seulement n'eut-il sçu vaincre, mais qu'il n'étoit pas en état de combattre.
Dépenses pour la guerre. — Secours aux Hollandais. — Casai secourue. — Armée du comte d'Harcourt. — Prise de Turin. — Siéged'Arras.— Armée d'Allemagne commandée par le duc de Longueyille. — Bataille navale près de Cadix donnée par le marquis de Brézé. — Révolte de la Catalogne. —Affaires de Savoie.
1640. Les préparatifs de l'année 1640 étonneront sans doute la postérité, puisque, lorsque je me les remets devant les yeux, ils font le même effet en moi, bien que, sous votre autorité, j'en aie été le principal auteur.
Toutes les dépenses de la guerre des années précédentes, qui avoient été faites par extraordinaire, furent converties , cette année , en ordinairç.
Toutes les troupes qui avoient été auparavant levées sur la fin des campagnes , pour suppléer au dépérissement qui arrive toujours es armées après qu'elles ont été quelque temps sur pied, eurent quartier d'hiver, comme les autres, pour être en état de servir au printemps.
Ainsi vous eûtes, dès le commencement de l'année, cent et tant de régiments d'infanterie en campagne et plus de trois cents cornettes de cavalerie.
Vous doublâtes, cette année, le secours que vous aviez accoutumé de donner aux HoUandois , afin que le prince d'Orange , augmentant ses troupes de dix raille hommes de pied , eût moyen d'exécuter la proposition qu'il vous avoit faite d'attaquer Dam et Bruges tout enr semble.
Bien que cette augmentation accordée aux HoUandois soit fort considérable, un mois de temps que vos armées perdirent vers la Meuse, pour y attirer les ennemis et
donner d'autant plus de moyen au prince d'Orange (qui vous avoit prié d'en user ainsi) de faire réussir ce dessein, que moins avoit-il de force sur les bras, l'est bien davantage.
Les intérêts de la cause commune vous furent si chers en cette occasion, que vous les préférâtes aux vôtres; et croyant que si vos alliés faisoient un coup d'importance , vos ennemis se porteroient d'autant plus aisément à la paix, qu'ils auroient lieu d'en craindre de mauvaises suites, vos troupes surmontèrent, en cette occasion, un mois durant, les incommodités d'un terroir stérile, celles d'une saison non assez avancée et d'un printemps si pluvieux, que les plus vieux de cet âge avouent n'en avoir jamais vu de pareil.
Prévoyant que les ennemis, qui depuis le commencement de la guerre n'avoient jamais rien pu gagner contre vos armes que par surprise et par artifice, pourroient faire, au commencement de la campagne, de grands progrès en Italie , pour la difficulté qu'il y avoit d'y avoir, en ce temps, un corps de troupes suffisant pour leur résister, à cause de la difficulté des passages des montagnes et parce aussi que , jusques alors , Madame, votre sœur, n'avoit jamais voulu donner à vos troupes quartier d'hiver en ses États, vous fîtes de tels efforts pour surmonter les difficultés de la nature , des saisons et de la malice des mauvais esprits qui obsédoient cette princesse , qu'au seul temps auquel vos ennemis se pouvoient tenir assurés en Italie , pour l'absence de vos principales forces, il s'y en trouva assez pour donner lieu au comte d'Harcourt ' de secourir Casai pour la troisième fois, et
1. Cette campagne s'ouvrit par un beau fait d'armes, que la Gazette nous raconte sous le titre de la < Défaite de six compagnies de cavaleri«
d'y punir, par vos armes, l'injuste entreprise de vos ennemis. Vous aviez secouru la première fois cette place par votre seule ombre , ce glorieux effet étant dû à votre personne, qui ne passa pas Suse; la seconde, par la présence de vos armes , qui étonnoient vos ennemis sans les combattre. Et Dieu permit qu'elle fût délivrée , la troisième , par leur effet qui fut tel, qu'on peut dire, avec vérité, qu'il a peu d'exemples. A peine se trouvera-t-il un capitaine qui ait mérité , par une seule action , tant de gloire qu'il en est dû au comte d'Harcourt pour un si généreux dessein et un succès si favorable.
Votre armée n'étoit pas composée de plus de huit mille hommes de pied et de trois mille cinq cents chevaux ; les ennemis la surpassoient en nombre de plus de six mille hommes; ils étoient si bien retranchés, que le marquis de Leganez parloit hautement de la prise de Casai ' et en avoit assuré le Roi son maître, et se préparoit un triomphe devant la victoire. Cependant, la bénédiction de Dieu , la hardiesse , l'ambition et la bonne conduite du général de vos armées en Italie et des principaux officiers qui servoient sous sa charge, et le cœur de toute votre armée, firent valoir la justice de votre entreprise et justifièrent à tout le monde que la victoire dépend plus du courage et de la vertu des hommes que de leur nombre. Le comte d'Harcourt attaqua les ennemis avec tant de cœur et de fermeté , qu'encore qu'il fut
du cardinal de Savoie, par les troupes commandées par le comte d'Harcourt, » p. 161. Il fut suivi du Ravitaillement de Chivas, dont on trouve aussi la relation, p. 209.
1. La Gazette, p. 317, contient également la relation de la bataille de Casai, de son siège levé et autres exploits de cette mémorable journée. Le comte d'Harcourt n'y est pas moins loué que dans les Mémoires dits de Richelieu.
repoussé la première fois, il les emporta à la seconde, avec tant d'avantage , qu'outre qu'ils perdirent tout leur canon, leurs munitions et presque tout leur bagage, beaucoup de drapeaux et de cornettes , le nombre des morts et prisonniers fut de six mille. Le fruit de cette signalée victoire ne fut pas seulement la délivrance de Casai , mais la prise de Turin , aussi glorieuse que cette action qui en fut la cause. Le comte d'Harcourt, ayant pourvu Casai de toutes choses nécessaires , alla , sans perdre de temps, prendre ses quartiers devant Turin % après les avoir fortifiés. Il travailla diligemment à une entière circonvallation. Et bien qu'auparavant qu'elle pût être parachevée, les Espagnols, naturellement fermes en leurs desseins et non sujets à en être divertis par les mauvais accidents qui leur arrivent, se présentassent pour en empêcher l'accomplissement, il ne laissa pas de conduire son entreprise à une heureuse fin.
Ce siège fut d'autant plus remarquable, qu'il y avoit dans la place plus de cinq mille hommes de guerre, outre autant d'habitants portant les armes , ce qui donne lieu de dire avec vérité que les assiégeants avoient à se défendre de deux armées, en considération de quoi ils firent une circonvallation pour se garantir de ceux de dedans, ainsi que la circonvallation les préservoit de ceux du dehors.
En cette considération, il fut signalé de diverses sorties et de divers combats où vos armes eurent toujours l'avantage. Les ennemis y firent, entre autres, une atta-
• 1 . Les Espagnols tentèrent une attaque sur Querasque, d'où ils furent repoussés, et le comte d'Harcourt vint alors s'emparer du faubourg de Pô et des autres dehors de Turin fGazettc, p. 341), vers la fin de mai [Id., p. 372).
que générale, en laquelle, bien qu'ils eussent forcé le camp, ils y reçurent un si notable échec, qu'il en demeura plus de quatre mille sur la place.
Les vôtres ne se signalèrent pas seulement par leur valeur, mais en outre par la constance qu'ils eurent à souffrir, sans murmure, la faim, durant vingt-deux jours, que l'armée des ennemis ayant pris deux postes qui leur coupoient absolument les vivres , ils subsistèrent cet espace de temps en attendant le secours qui leur venoit de France*, sans que les soldats eussent autre chose pour leur nourriture qu'un jour une poignée de riz, autant de pois un autre , et le troisième huit onces de pain '. Les efforts que fit Votre Majesté pour donner moyen au comte d'Harcourt d'exécuter un si généreux dessein, comme est celui de la prise de cette place, ne sont pas croyables. Outre plus de vingt mille hommes de recrues que vous y fîtes passer, les communes et la noblesse du Dauphiné , vingt régiments d'infanterie et six de cavalerie , pris des armées que vous aviez au Languedoc , en la Provence et en la Bourgogne, rafraîchirent et fortifièrent, de temps en temps et si à propos, vos armées en Italie, qu'enfin le prince Thomas, désespéré de ce qu'il avoit fait une dernière tentative par une grande et puissante sortie, secondé du marquis de Leganez, avec aussi mauvais succès que tous leurs premiers efforts, après avoir défendu la ville pendant quatre mois et demi , la rendit avec beaucoup d'honneur pour la grande fermeté
i . Voy. dans la Gazette, p. 391, le récit des trois attaques repoussées devant Turin par le comte d'Harcourt , avec perte de grand nombre d'Espagnols. Le vicomte de Turenne fut blessé en conduisant ses troupes contre l'ennemi.
2. Au sujet de l'état des troupes françaises assiégées dan» leur camp, voy. le Mercure français , p. 589, 590.
qu'il témoigna pendant le siège qu'il soutint longtemps ', sans avoir d'autres poudres que celles que le marquis de Leganez faisoit, par une invention prodigieuse pour son effet et pour sa nouveauté , jeter dans la ville avec des bombes, mais avec tant de gloire pour les assiégeants que, pour pouvoir dire qu'aucune autre action ne peut égaler la leur, ils n'avoient qu'à se rendre maîtres de la personne du prince qui défendoit la place comme ils firent de la place même. Vos ordres portoient expressément que pourvu qu'on pût avoir le prince avec la place, en prolongeant le siège d'un mois, c'étoit le parti qu'il falloit prendre. La place étant tout à fait dépourvue de poudres et sans vivres que pour trois semaines, il étoit en eux de satisfaire à vos intentions ; et s'ils ne le firent pas, leur courage et leur zèle cognu de tout le monde fait qu'on ne peut attribuer ce défaut à autre cause qu'à ne cognoître pas de quelle importance étoit la prise de ce prince , qui ne pouvoit être privé de sa liberté , sans que les Espagnols l'eussent été des moyens de faire la guerre en Piémont avec succès, ou à l'impuissance naturelle que les François ont de se vaincre soi-même, en surmontant l'impatience naturelle qu'ils tirent du climat qui leur a donné l'être *.
Pendant que vos armes agissoient si glorieusement en Italie, elles n'étoient pas oisives en Artois , où Arras fut
1 . La a Relation de ce qui s'est passé au siège de Turin entre les armées françoises et espagnoles, jusques au 10 juin 1640, » se trouve p. 409 de la Gazette. Le Mercure français donne, à la page 621 , le texte de la capitulation qui fut faite le 23.
2. Le Mercure français consacre aussi de longues relations à l'affaire de Casai et au siège de Turin, t. XXIII, p. 569 et suiv. Le vicomte de Turenne et le comte du Plessis-Praslin se distinguèrent, particulièrement à ce dernier siège.
assiégé et pris en moins de deux mois, avec beaucoup de gloire. Cette entreprise fut d'autant plus glorieuse, que diverses considérations la signalent en son commencement, en ses progrès et fen sa fin. Elle fut commencée à la vue des ennemis , qui avoient eu temps d'assembler leurs forces , par celui que vos armes avoient perdu à Charlemont. En vingt jours, la circonvallation, quiavoit cinq lieues de tour, fut entièrement fermée, et en quinze autres tous les travaux furent parachevés, à tel point qu'on n'en a point vu de semblables. Vos forces eurent toujours devant elles , non-seulement une puissante armée, mais en outre la personne du Cardinal-Infant, celles du duc Charles de Lorraine , et Lamboi , général des troupes impériales, qui tous furent en perpétuelle action pour empêcher l'heureux succès de cette entreprise. Le combat qui fut fait à Sailly contre Lamboi , la défaite du comte de Buquoi près de Bapaume , et la défense de la circonvallation lorsqu'elle fut attaquée, sont des actions qui n'en relèvent pas peu l'éclat.
Si on considère que de douze convois qui ont été envoyés au camp, entre lesquels deux ont été de quatre mille chariots chacun , jamais les ennemis , quoique maîtres de la campagne , avec la plus puissante armée que les Pays-Bas aient vue depuis qu'ils sont sous l'obéissance d'Espagne , n'ont pu en rencontrer qu'un seul de deux cent cinquante chariots, que le pur hasard leur fit tomber entre les mains, on jugera, je m'assure, et que la prudence du Roi n'a pas été petite , et que la bénédiction de Dieu a été très-grande. Il est impossible de sçavoir qu'ainsi que le siège a commencé presque à la vue des ennemis^, la capitulation a été signée leur armée étant en bataille, à la portée du canon du camp, sans
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recognoître que Dieu l'a permis pour augmenter la gloire de Sa Majesté *.
Au lieu que les autres années les armes de Votre Majesté avoient seulement agi aux bords du Rhin , celle-ci les a vues jusque dans le cœur de l'Allemagne , sous la conduite du duc de Longueville % sans la jonction duquel vos alliés avoueront, je m'assure, qu'ils eussent eu grande peine, cette année, à résister aux efforts de l'Empire.
Les grands avantages que les armes de Votre Majesté ont eus sur la terre, ont été suivis de celui que le marquis de Brézé remporta sur la mer près de Cadix, où rencontrant la grande flotte qui part tous les ans pour aller aux Indes, laquelle il étoit allé attendre sur le temps de son départ, bien qu'il n'eût que vingt vaisseaux de combat et que les ennemis en eussent quarante, entre lesquels il y avoit douze grands galions royaux; bien que les vaisseaux surpassassent autant les vôtres en grandeur comme en nombre, il ne laissa pas de les attaquer et les combattre avec tant de succès , qu'au fort du combat deux galions périrent par le feu, et deux autres, dont l'amiral en étoit un , furent si maltraités , qu'ils coulèrent dans la baie de Cadix, nonobstant le secours qui leur fut donné pour les garantir à se perdre '.
i . Chacun des faits d'armes sommairement racontés dans les Mémoirei de Richelieu, se trouve rapporté avec tous les détails stratégiques dans le Mercure français , p. 515 et suiv. C'est avec cette dernière relation que les Mémoires dits de Richelieu étaient complétés par ses secrétaires.
2. La Gazette de cette année a imprimé, p. i49, une Relation trèsparticulière du passage delaTheiss par l'armée du Roi, commandée par le duc de Longueville. On doit encore remarquer que Richelieu, tout en racontant avec détails les hauts faits des maréchaux de France , est cependant très-laconique lorsqu'il s'agit d'une armée commandée par un prince du sang royal. Voy. ci-dessus ce qui concerne le prince de Condé.
3. Le comhat naval livré par le marquis de Brézé est aussi raconté en
Trois considérations rendent cette victoire signalée. La première est que , bien que cette flotte eût été diyerses fois attaquée des Anglois et des Hollandois , elle avoit toujours été victorieuse et jamais battue, à raison de quoi elle portoit le nom de Vierge. La seconde est le prix des quatre vaisseaux perdus, estimés, avec leurs charges , à près de deux millions d'or. La troisième, qu'interrompre et faire différer le parlement d'une telle flotte, c'est la mettre en grand hasard de se perdre en repartant à contre-temps.
Cette victoire eût été plus grande , si quelques-uns de ceux qui avoient commandement en cette armée, étonnés de la grandeur des vaisseaux qu'ils avoient à combattre, n'eussent plutôt agi selon la portée de ceux qu'ils commandoient, que selon la grandeur du courage qu'ils dévoient avoir en vous servant.
Je ne parle point de la révolte de Catalogne , parce qu'elle arriva sans que Votre Majesté y ait contribué aucune chose. Il est bien vrai que ces peuples recourants à votre protection, la guerre ouverte en laquelle vous étiez avec l'Espagne , vous obligea d'autant plus à leur promettre l'assistance qu'ils mendioient de vous, que c'étoit un moyen très-propre de réduire vos ennemis à une bonne paix : y ayant des affaires dont il est honorable de recevoir les avantages , bien qu'il ne le soit pas de les procurer, les plus judicieux esprits louent Votre Majesté d'avoir prêté l'oreille à des peuples irrités contre ses ennemis \
détail dans le Mercure français^ t. XXIII, p. 561 et suiv. Mais ce recueil contient de plus la Relation de l'expédition dirigée par rarchevéque de Bordeaux sur les mer» du Levant.
i . La révolte de la Catalogne est longuement racontée dans le Merture français, t. XXIII, p. 634.
C'est , à mon grand regret , que cette année doit faire voir à tout le monde ce qui, dès la précédente, étoit attendu des plus sages et des plus clairvoyants.
L'insolence d'un malheureux Piémontois*, aussi présomptueux que lâche, n'ayant pu être réduit aux termes de son devoir par divers avertissements de votre part , par les prières de ses propres parents et de tous ses amis , enfin par les clameurs de tout un pays irrité contre sa mauvaise conduite, vous fûtes contraint de l'éloigner de la personne de Madame , pour la priver de ses pernicieux conseils. Les avantages que les ennemis de cette princesse tiroient de ce mauvais esprit , étoient si préjudiciables, qu'il vous fut impossible de ne vous résoudre pas à faire, par la force, ce à quoi elle ne put jamais être disposée par raison. Quelques considérations vous combattirent; mais n'étant pas en la puissance des hommes de sauver les Etats du Duc, votre neveu, sans perdre ce misérable , principal auteur de tous les conseils qui les avoient mis en compromis, le salut public, attaché aux intérêts particuliers de votre sang, emportèrent la balance et vous fit résoudre à ce que la nécessité requéroit autant de votre sagesse comme de votre conscience.
Il y a de certaines occasions èsquelles on ne peut ne mépriser pas les larmes des femmes, sans se rendre auteur de leur perte; elles sont pour l'ordinaire si peu propres au gouvernement des Etats, que n'y suivre pas leurs sentiments, c'est souvent bonté et justice tout ensemble. Vous aviez à déplaisir d'agir en cette occasion contre les sentiments de Madame , votre sœur ; mais ce
1 . Ce confident de la duchesse de Savoie était le jésuite Monot.
VOUS étoit un grand contentement d'agir avec l'aveu de tout le monde et de faire une chose qui ne lui étoit pas seulement utile, mais du tout nécessaire, et vous devez à Dieu grande recognoissance de ce que non content qu'une telle action peut être justifiée par raison, il a voulu le faire par les bons événements dont elle a été suivie.
Traité avec le prince Thomas. — Prise de Montcalve. — Vaisseaux espagnols capturés. — Barcelone secourue. — Armée de Catalogne.— Tarragone. — Galères espagnoles détruites.— Prise d'Aire. — Révolte du comte de Soissons. — Défection du duc de Lorraine. — Le duc de Bouillon.— Donchery. — Armée de Champagne et de Picardie. — Lens et la Bassée. — Prise de Bapaume,— de Chivas,— de Coni. —Attaque de Querasque, — de Rossena.— -Reddition de Revel. — Armée de Roussillon, — d'Allemagne.' — Le roi de Portugal secouru. — ^Mort du Cardinal-Infant.
1 641 . Vous commençâtes l'année par un traité d'accommodement avec le prince Thomas, qui ne témoigna pas plutôt être repentant de sa mauvaise conduite, que Votre Majesté fut disposée non-seulement à l'oublier, mais à le traiter comme s'il eût toujours été attaché aux intérêts de sa maison et aux vôtres. Il reçut votre argent et n'exécuta le traité qu'il avoit fait avec le sieur Mazarin en aucun point qu'en cet article. Si la grâce dont Votre Majesté usa en cette occasion ne produisit pas le fruit qu'on en devoit attendre , la légèreté de ce prince en fut la seule cause. Il eut assez de lumière pour cognoître ce qui étoit de son bien , mais non assez de fermeté pour le suivre, et son inconstance et son infidélité sont d'autant plus remarquables, qu'il prit les armes contre Votre Majesté, le même jour qu'il avoit promis de les prendre pour son service, et ce sans aucun prétexte de n'observer pas le traité qu'il avoit fait.
Nonobstant cet inconvénient, vos armes ne laissèrent pas, au milieu de l'hiver, de prendre Montcalve, quoique l'entreprise n'en eût été faite que sur l'assurance que ledit prince avoit donné de la favoriser.
Au mois de février , une partie des forces navales que Votre Majesté avoit dans la mer Méditerranée, prit cinq vaisseaux des ennemis , chargés de blé pour le Roussillon , deux galères d'Espagne et quelques barques destinées à même fin.
Vous permîtes au duc de Lorraine de venir à Paris, après qu'il vous en eut fait diverses instances. Vous lui pardonnez et lui rendez ses États*, sans en retenir autre chose que ce que vous estimâtes être du tout nécessaire pour l'empêcher de retourner, à l'avenir, à ses premières fautes. Vous secourez Barcelone contre deux armées du roi d'Espagne et (les) battez avec peu de gens.
Le sieur de la Mothe , qui commandoit vos armées en Catalogne-, renferme douze mille hommes et deux mille chevaux dans Tarragone, avec huit mille combattants. Il les y fait périr ^ Un premier secours qu'on leur envoie, avec quarante galères, est combattu par votre armée
1. On lit sur la marge du manuscrit ; « Marquis de Las Vêlez, — le prince de Nocère. » Ces deux personnages ne figurent pas dans les Mémoires.
2. L'armée de Roussillon agissait de concert avec celle de Catalogne. Le prince de Condé commandait la première. Nous avons déjà eu occasion de remarquer que Pdchelieu passait très-rapidement sur les hauts faits du prince de Condé. On ne trouve pas dans ses Mémoires, comme dans la Gazette, la mention du progrès de l'armée du Roi commandée par M. le Prince (Gazette, p. 373), ni la prise de la ville d'Elne, par le même personnage (p. 397). Voy. encore sur ces deux faits d'armes un récit de la même Gazette, p. 911.
3. Le même journal contient (p. 417) le récit de quelques particularités de la défaite des Castillans devant Tarragone par l'armée du Roi , sous la charge du sieur de la Mothe-Houdancourt.
2b8 APPENDICE AUX MÉMOIRES
navale , avec cet avantage que douze galères ennemies furent prises, ou brûle'es, ou brisées à la côte ^
Si cette même armée , composée de dix-huit galères et de vingt vaisseaux de combat, et de plusieurs brûlots, ne fut pas si heureuse au second secours de cette place, que les ennemis entreprirent avec vingt-neuf galères et trente-cinq vaisseaux , la voix publique charge celui qui en avoit le commandement de ce mauvais succès, qui pourroit être attribué à l'inégalité du nombre des vaisseaux , si votre armée eût rendu le combat qu'on en devoit attendre, au lieu de chercher sa sûreté dans une trop prompte retraite , qui garantit bien vos vaisseaux , mais non la réputation de celui qui les commandoit.
Vous prîtes Aire , place d'autant mieux fortifiée , qu'il n'y a qu'une tête à garder'. Vous l'emportâtes en cinquante-quatre jours, nonobstant tous les efforts du Cardinal-Infant, qui n'abandonna jamais la circonvallation d'une lieue. Ce siège fut d'autant plus signalé, que vous le continuâtes, nonobstant la rébellion du comte de Soissons, la révolte des ducs de Guise et de Bouillon, et la perte d'une bataille^, que ces rebelles, joints aux
1. Voy. pour plus de détails dans la Gazette, p. 417. le « Récit de l'avantage remporté sur les galères d'Espagne par l'armée du Roi commandée par l'archevêque de Bordeaux, s
2. Le récit de la reddition de la ville d'Aire en l'obéissance du Roi est imprimée dans la Gazette (p. 473), avec la capitulation donnée aux gens de guerre, et quelques particularités du siège, Voy. aussi p. 523, le journal de ce siège.
3. Une relation du temps raconte, ainsi qu'il suit, cette bataille (Gazette, p. 415) : « Il est impossible de donner agréablement une mauvaise nouvelle ; mais puisque nous faisons état de raijporter historiqu'ement ce qui arrive, en disant le bien, il n'est pas permis de se taire du mal. Samedi dernier, 6 juillet, les troupes assemblées à Sedan et celles que commandoit Lamboi , pour les rois de Hongrie et de Castille, entreprirent de passer la Meuse. Pour cet effet, dressèrent jjroinptement '^"'^
armées de l'Empereur, gagnèrent si absolument, plus par la mauvaise conduite des vôtres que par leur valeur, qu'encore que le nombre de leurs morts excédât celui des vôtres , toute votre infanterie fut presque dissipée ou prise.
La défection du duc de Lorraine, qui étoit obligé de grossir votre armée de ses troupes, ne fut pas une des moindres causes de cet accident, auquel cependant Dieu fit bien paroître que c'est lui qui conduit vos armes et votre fortune, puisque dans la perte de cette bataille il vous rendit vainqueur, par la mort du comte de Soissons', qui n'étoit pas seulement chef de cette révolte, mais qui l'eût été apparemment de beaucoup d'autres, et qui étoit seul capable de se rendre auteur de tels désordres.
Votre Majesté, dont tous les intérêts de son Etat sont toujours présents à son esprit, n'eut pas plutôt cognoissance de cette disgrâce, qu'elle résolut de porter sa personne au lieu où elle étoit arrivée , pour y apporter remède. Elle n'y fut pas plutôt, que les armes de l'Empereur se retirèrent, sans qu'il leur restât autres gages de
ponts aux côtés de Sedan et firent tant de diligence, qu'ils furent passés en moins de trois heures. Aussitôt que le maréchal de Châtillon , dont le quartier n'étoit qu'à une lieue de là, en eut avis, il s'avança pour s'y opposer; mais une grande pluie l'ayant empêché de partir dès le matin de son quartier, il trouva les ennemis déjà tous passés. Il fit mettre promptement son armée en bataille. Le maréchal de Châtillon avait avec lui neuf mille hommes de pied et trois mille chevaux ; les ennemis n'en avaient que huit mille et deux mille cinq cents chevaux.... Cependant Dieu a permis que l'armée que commandoit le maréchal de Châtillon ait été mise en déroute. Le comte de Soissons, qui étoit général de l'armée ennemie, voulant remédier à la confusion où ils étoient et leur faire reprendre leur ordre, fut en cette mêlée tué d'un coup de pistolet dans la tête. » Voy. lesépitaphes de ce prince imprimées dans la Gazette, p. 494. 1 . Le cardinal de Retz, dans ses Mémoires, raconte aussi cet événenient inattendu, édition citée, p. 30 , et la conspiration du comte de Soissoii.;. p. 26 et suiv.
l'avantage qu'ils avoient eu en votre absence, que la ville de Donchery , qu'ils ne gardèrent que trois jours devant votre armée , bien qu'ils y eussent laissé quinze cents liommes en garnison. Cette place ne fut pas plutôt reprise, que le duc de Bouillon se mettant à la raison, Sedan, qui avoit été l'asile des mécontents, parut un lieu d'obéissance au grand contentement des habitants, qui, pendant la défection de leur seigneur, rendirent de perpétuels témoignages de leur zèle envers la France.
Le duc de Lorraine fut le seul qui ne revint pas à son devoir, quoiqu'il y fût étroitement obligé. La crainte que lui causoit son infidélité et les pressantes sollicitations des ennemis, lui faisant oublier sa parole, sa foi, sa réputation et ses intérêts , le portèrent en Flandre , pour s'unir à vos ennemis, qui en reçurent plus de préjudice que d'avantage -, les inégalités et le malheur de ce prince étant tels, que ne pouvant souffrir qu'on lui fasse du bien , il n'en peut procurer à personne.
L'occupation que Votre Majesté eut en Champagne, et les grandes instances que la Flandre fit au Cardinal- Infant de se prévaloir de cette ocsasion, le firent résoudre d'empêcher le ravitaillement d'Aire et s'opposer à la retraite de l'armée qui avoit fait cette conquête, espérant par ces deux effets, ou par l'un des deux, ravoir bientôt la ville qu'il avoit perdue ; mais votre absence et tous leurs efforts ne purent empêcher que le maréchal de la Meilleraie ne laissât pour quatre mois de vivres dans la place et se retirât glorieusement, après leur avoir présenté la bataille, qu'ils évitèrent, avec raison , parce que s'ils l'eussent perdue , la perte de leur pays , auquel vos armes étoient déjà victorieuses , étoit inévitable.
La nouvelle de leur dessein ne vous empêcha pas d'envoyer six mille hommes en Lorraine , pour reprendre par force ce que vous aviez rendu volontairement au Duc , et cette entreprise succéda si heureusement , qu'en six semaines vous reconquîtes tout ce que vous aviez restitué , à la réserve de la Motte , trop détachée du corps de la Lorraine pour importer au cours présent de vos affaires.
Celles de Champagne ne furent pas plutôt terminées , que Votre Majesté reprit la route de Picardie. Elle apprit en chemin que le maréchal de laMeilleraie n'ayant pu ruiner la plus grande part de la circonvallation d'Aire, parce qu'il n'eût pu employer le temps nécessaire à un si grand travail, sans consommer les vivres qu'il devoit laisser dans la place, les ennemis l'avoient assiégée de nouveau. Elle eût tâché de les forcer dans leurs retranchements, si la facilité qu'il y a d'ajouter à ce qui est déjà fait , et le soin qu'ils prirent d'augmenter diligemment les travaux qu'ils trouvèrent, n'eussent fait juger cette entreprise téméraire par ceux qui la pouvoient exécuter. Leur avis étant de penser à de puissantes diversions, Votre Majesté le résolut et ne leur en eut pas plulôt donné le commandement , qu'étant fortifié d'une partie des troupes que vous aviez ramenées de Champagne, ils prirent Lens, la Bassée et ruinèrent le meilleur de leur pays. Ils se fussent ensuite rendus maîtres de Lille, ville populeuse et opulente, si le temps qui leur fut nécessaire pour mettre ces deux places en état de n'être pas emportées d'emblée, n'en eût donné assez au Cardinal-Infant d'y jeter des troupes si considérables, que la raison leur fit juger qu'il leur seroit plus avantageux de porter vos armes en autres lieux.
Pour cet effet, retournant sur leurs pas, ils attaquèrent Bapaurae, place plus importante pour ôter Tentrée de la France que pour en donner aux Pays-Bas , place qui tenoit en jalousie presque toute la frontière, place, enfin, qui, jusques alors, avoit été tenue comme imprenable à cause du manquement d'eau. Elle fut si vivement pressée , que bien que la fortification en fût parfaite , qu'elle eût sept bastions , une bonne contr 'escarpe , six demi-lunes et une palissade dans son fossé, elle fut emportée en huit jours , quoique les assiégés ne voulussent jamais se rendre qu'après qu'une mine eut fait sauter un de leurs bastions.
Vos armes ne furent pas seulement heureuses en Flandre , puisque celles que commandoit le comte d'Harcourt en Italie prirent le fort de Chivas, opiniâtrement défendu par les Espagnols et par les Allemands, réduisirent toutes les Lanques, le mont Cenis et les vallées voisines à l'obéissance de M"* la duchesse de Savoie et du Duc son fils, prirent Coni, place très -importante pour sa situation et sa force , et la prirent avec d'autant plus de gloire que la résistance en fut très-grande. Les divers efforts que fît le prince Thomas, par différentes diversions, pour empêcher le bon succès de ce siège, le rendent d'autant plus signalé, qu'ils furent vains.
La perte de seize cents hommes tués à l'attaque qu'il fit à Querasque, entre lesquels il se trouva grand nombre d'officiers, n'augmente pas peu le fruit de cette entreprise. La tentative qu'il fit ensuite pour surprendre Chivas, dont il fut repoussé avec perte , est un nouveau relief.
Celle que les Espagnols firent à Rossignan, où ils furent aussi bien reçus que le prince Thomas à ces deux places, n'en relève pas peu l'éclat. S'ils prennent
Moncalve, le rasement qu'ils font ensuite de cette place fait bien voir que leur conquête n'est pas grande.
La reddition des places de Démon et de Revel, qui assurent toutes les vallées contiguës à la France , reddition qu'on peut dire, avec vérité, être une suite de la prise de Coni qui les couvroit, couronne la gloire de vos armes en Italie, et fait voir le grand gain que Madame, votre sœur, a fait en perdant les mauvais conseils dont elle s'étoit servie par le passé.
Ceux qui commandoient vos armes dans le Roussillon, y prenant diverses petites places pour empêcher le ravitaillement de Perpignan , n'oublièrent rien de ce qu'ils purent pour mettre cette place en état de tomber entre vos mains.
Si l'Allemagne , qui depuis vingt ans est le plus célèbre théâtre de la guerre , ne fournit pas à l'avantage de vos armes et de celles de vos confédérés, cette année, tant de matières aiui historiens que les précédentes , elle n'a pas laissé de leur donner lieu de laisser à la postérité le gain de deux combats notables, d'autant plus considérables, qu'ils arrivèrent aux temps que vos ennemis faisoient état d'envoyer une partie de leurs forces en France , et que votre armée et celle des Suédois , qui les gagnèrent , étoient destituées de leurs généraux , du duc de Longueville par la maladie qui l'obligea de rechercher sa santé dans son air natal , et de Banier ' qui seul avoit commandé les armes de la couronne de Suède depuis la bataille de Nortlinguen , par sa mort.
Ce qui devoit, en cette occasion, vous porter beaucoup de préjudice, ne vous fut pas peu avantageux, rien
i. Le général Banier mourut, dit la Gazette, p. 340, des fatigues causées par les grands travaux qu'il avait soufferts en sa dernière retraite du haut Palatinat.
n'ayant tant porté les ennemis à venir aux mains en ces occasions, que la créance qu'ils avoient de ne le pouvoir faire avec désavantage , à cause de celui qu'avoient les armées qu'ils avoient en tête pour être destituées de chefs.
Le roi de Portugal rétabli dans l'héritage de ses pères, par le zèle de ses sujets, ayant supplié Votre Majesté de le secourir d'une armée navale , quoique les principales de vos forces fussent occupées en la mer Méditerranée , vous ne laissâtes pas d'y en envoyer une autre, composée de trente voiles, laquelle eût fait un grand progrès, si ceux qui avoient donné parole au prince de suivre son exemple, lorsqu'il le verroit en état de les maintenir par la mer, eussent été aussi religieux à exécuter leurs paroles , que lassés des rigueurs du gouvernement d'Espagne. Si le changement de leur^esprit priva cette armée d'une partie de la gloire qu'elle pouvoit acquérir, il n'empêcha pas que le roi de Portugal n'en reçût un grand avantage , en ce qu'elle arriva précisément au teraps auquel il avoit besoin de forces pour autoriser le châtiment exemplaire que la conspiration faite contre lui , par des principaux de son royaume , l'obligeoit à faire de ces auteurs.
Bien que ce soit chose assez cognue que l'avantage de l'Espagne vient de ce que les conseils n'y changent pas comme les princes et les ministres qui en ont la direction, il n'y a personne, je m'assure, qui ne recognoisse que la mort du Cardinal-Infant, arrivée à la fin de cette année, ou par le déplaisir de voir le mauvais état des affaires du Roi, son frère, ou par les continuels travaux qu'il a soufferts pour tâcher à les rétablir en Flandre, n'ait été permise ou ordonnée de Dieu pour humilier et affoiblir TEspagne, en la privant d'un prince, dont la
présence n'étoit pas peu utile à maintenir en son obéissance les peuples qu'il avoit en gouvernement*.
VTII.
FONDATION d'unE ACADÉMIE POUR LES GENTILSHOMMES PAUTRES , PAR LE CARDINAL DE RICHELIEU^.
( Voy. Mémoires, t. III, p. 34.)
La divine providence qui conduit la volonté des Rois, ayant disposé celle de Sa Majesté à nous approcher de sa personne pour le servir de nos soins et conseils en la conduite de ses affaires , régime et gouvernement de ses peuples, et les choses qui ont été miraculeusement exécutées, tant dedans que dehors le royaume, ayant fait évidemment cognoître que nous y avons été singulièrement assistés de la force et grâce spéciale du Saint-Esprit, nous, pour lui en rendre hommage et en quelque façon lui en témoigner nos très-humbles ressentiments, avons, pour sa gloire, favorisé autant qu'il a été possible le rétablissement de l'ordre et de la discipline parmi les réguliers, et avons pris à cœur la décoration du sacré collège de Sorbonne, où ses divins oracles sont interprétés, et, de là, répandus en tous les endroits de la terre. Comblé aussi d'un nombre infini d'honneurs , dignités et bienfaits dont la munificence royale a daigné sans
1 . A la fîn des Mémoires ou trouve les notes suivantes : « Monaco ; si vous reperdez Aire ; galères d'Espagne perdues par la tempête ; distribution de bénéfices. >
2. Nous avons déjà indiqué (Introd., p. lxxi, et ci-dessus, p. 164)la fondation de l'Académie française faite par le cardinal de Richelieu, et on connaît assez toute la libéralité dont il fit preuve en faveur du collège de Sorbonne. On lit déplus dans la Gazette de 1641 , sous la date de Richelieu, le l^ juin (p. 360) : c En exécutant la déclaration du Roi dont vous avez ouï parler et la commission de Sa Majesté donnée ensuite , fut établie
mesure recognoître et relever nos travaux bien loin au delà de leur mérite, nous serions à jamais ingrat et vraiment indigne de ses faveurs, si, comme les grands fleuves renvoyent à l'Océan les eaux qu'ils en ont reçues , nous ne rendions à son service et à l'utilité publique , une partie de ses mêmes biens , en les employant en dépenses, comme nous les y destinons, avec ce qui nous reste de sang et de vie, digne de la mémoire de son règne glorieux , grandeur et réputation de cette monarchie puissante.
Et d'autant que, entre autres, celle-là nous a semblé des plus recommandables et des plus importantes à l'Etat qui sert à l'entretènement et bonne nourriture de la jeunesse, laquelle étant comme la pépinière dont le corps politique prend incessamment la subsistance, son entretien successif doit être tant plus soigneusement cultivé que les fruits qui en viennent peuvent être dommageables ou salutaires à la république; puisque de sa bonne institution naissent les bonnes habitudes et les bonnes mœurs , d'oîi se forme, en cet âge, pour le reste de la vie, la crainte de Dieu, l'obéissance aux princes, la soumission aux lois, le respect envers les magistrats, l'amour de la patrie et la pratique des actions vertueuses, sans
l'Académie royale de cette ville pour y enseigner notre langue et les sciences en françois, avec les exercices, en faveur de notre noblesse et des étrangers. L'intendant et les ptofesseurs furent en même temps installés dans le lieu ordonné par SonEminence, où ils firent leur ouverture avec tous les témoignages d'une grande réjouissance , non-seulement dç la ville, mais de toute la province qui se voit seule honorée d'une si belle institution. » — Ce ne fut pas la dernière fondation que la France dut à Richelieu. Nous avons trouvé dans les papiers de Mole (coll. Colbert, t. CXLIX), avec la date de 1642, cette nouvelle création d'un collège a Paris, rue Vieille-du-Teniple, en faveur des cadets nobles et pauvres.
DE MATHIEU MOLE. 2ti7
quoi les grands Etats ne peuvent ni se maintenir en repos, ni longtemps subsister.
Aussi les grands hommes, et les plus sages de l'antiquité, qui fondèrent des villes, donnèrent des lois et formèrent les sociétés civiles , guidés du seul intinct de la raison , eurent un soin particulier de l'éducation de la jeunesse, qui n'a pas été négligée des nations barbares, entre lesquelles il s'en trouve encore aujourd'hui qui ont chez eux force maisons magnifiquement rentées pour la seule institution des jeunes gens, selon la forme de leur police et gouvernement.
Pour ces mêmes raisons, nos devanciers éclairés d'une plus grande lumière, ont libéralement fondé comme à l'envi tant de belles universités, et dans ces universités nommément en celle de cette florissante ville de Paris , un si grand nombre de collèges , bourses et séminaires, qui sont autant de marques et de monuments de leur piété, et du zèle qu'ils ont eu autrefois à l'honneur de leur pays et au bien de la chose publique.
Nous donc qui , par naissance et autres respects , ne sommes pas moins jaloux qu'eux de la gloire de notre nation , ni moins obligé à la manutention et accroissement de ce grand État , vu le rang que par la grâce de Dieu et du Roi nous y tenons, et que par sa libéralité nous (nous) trouvons en pouvoir d'imiter leur exemple , ayant résolu de contribuer comme eux largement à l'institution de notre jeunesse françoise et d'y affecter certains revenus, avons fait réflexion sur une chose de grande considération :
Que les armes et les lettres étant germaines et comme inséparables, toutes deux également requises à l'établis sèment et conservation des grands empires, celle-ci pour
régir et civiliser au dedans, celle-là pour étendre et protéger au dehors ; néanmoins , les dotations des collèges et séminaires semblent seulement être destinées aux jeunes gens qui suivent les lettres , et les bourses affectées à ceux de basse étoffe et condition roturière, sans qu'on ait pensé d'en faire part à ceux qui portent les armes, ni que jusques à présent on ait eu aucun soin de laisser aucun fonds pour soulager l'entretènement de la pauvre noblesse qui en fasse particulière profession , soin toutefois d'autant plus nécessaire que la corruption des choses excellentes est la pire , et la débauche et dépravation des gentilshommes, faute de nourriture et bonne discipline, beaucoup plus dangereuse dans un État, que de ceux qui sont sortis d'une moindre origine.
C'est pourquoi, désirant donner quelque commencement pour remédier à ce notable manquement et exciter l'émulation de ceux qui viendront après nous , comme nous suivons les vestiges et mouvements de ceux-là qui nous ont précédés , nous avons porté nos pensées et les desseins de nos libéralités en faveur de la profession militaire , mais singulièrement de la jeunesse issue de maisons nobles , lesquelles incommodées ou par nombre d'enfants, ou par les dépenses excessives à quoi elles sont obligées par leur qualité, ou par autres accidents de fortune, se trouvent en impuissance de la faire élever dans les vertueux exercices convenables à leur extraction.
A cet effet, sous l'heureux auspice et bon plaisir de Sa Majesté, nous avons donné, cédé, quitté et délaissé, donnons, cédons, quittons et délaissons à perpétuité à l'Académie royale établie à notre instance par Sa dite Majesté en la Vieille rue du Temple de cette ville de Paris, et à ceux qui en ont à présent et auront ci-après
la direction , la somme de vingt et un mille livres tournois de rente annuellement et non rachetable, à prendre spécialement.... (sic), à la charge d'y nourrir, élever et instruire à perpétuité vingt gentilshommes, chacun d'eux pendant deux ans entiers, en tous les exercices militaires enseignés en ladite Académie, ne plus ne moins que les autres gentilshommes qui y seront pensionnaires , et sans distinction.
La nomination desquels nous réservons à notre successeur, qui sera l'héritier de notre nom et de nos armes, et à ses descendants en loyal mariage de mâle en mâle et de degré en degré, toujours l'aîné excluant le puîné, et tous les mâles les femelles quoique plus proches, et en défaut de mâle, retournera le pouvoir à la fille aînée et à ses descendants aussi de mâle eii mâle, et puis aux femelles de degré en degré, toujours les aînés préférables aux puînés, comme dit est, et les mâles aux femelles. Et si tous viennent à manquer, que Dieu ne veuille, nous donnons et affectons ladite nomination.... (sic), pour y pourvoir conjointement ou par moitié, comme il verra bon être. Ne seront nommés autres que gentilshommes en l'âge de quatorze à quinze ans, choisis, autant que faire se pourra, bien proportionnés, vigoureux, et propres à la profession à laquelle ils sont appelés.
Seront tous de la religion catholique, apostolique et romaine, vrais et originaires François.
Pendant les deux années qu'ils y demeureront, outre les exercices ordinaires de l'Académie, qui leur seront communs avec tous les autres, comme de monter à cheval, voltiger, faire des armes, les mathématiques, fortifications et aulres, ils seront encore particulièrement instruits, à quelques heures réglées, l's principes delà lo-
gique, physique, métaphysique, sommairement en langage François et pleinement à la morale ; et à une autre heure commode de l'après-dînée, informés aussi sommairement de la carte ou géographie et dénotations générales de Thistoire universelle, de l'établissement, déclinaison et changement des empires du monde, transmigration des peuples , fondement et ruines des grandes villes , noms , actions et siècles des grands personnages , comme aussi de l'état des principautés modernes, singulièrement de l'Europe, dont les intérêts nous touchent de plus près par leur voisinage, et surtout et au plus long, apprendront l'histoire romaine et la francoise.
Pour laquelle instruction, nous désirons être fait choix d'un personnage de suffisance et politesse requise et d'excellente conduite, auquel avons ordonné et ordonnons, tant qu'il vaquera, mille livres d'appointement, par chacun an, des vingt et un mille susdits de la présente fondation, la nomination duquel nous nous sommes aussi réservée, et après nous immédiatement la donnons aux susdits.
Après les deux ans expirés, seront tenus lesdits gentilshommes servir le Roi autres deux ans ensuivants dans le régiment de ses Gardes , en ses vaisseaux ou autrement, selon son bon plaisir et suivant ses commandements, pour lesquels recevoir ils seront incontinent, et au sortir de l'Académie, présentés tous en corps par celui à qui en appartiendra la nomination, ou en son absence par le gouverneur de ladite Académie, ou par les deux ensemble, à Sa Majesté. Laqu€lle nous supplions très-humblement, par les services que nous lui avons rendus et que nous souhaitons lui continuer jusques au dernier soupir de notre vie, mais
DE MATHIEU MOLE. 21i
plus par sa propre bonté que par toute autre considération, qu'il lui plaise, en agréant ce petit témoignage de notre gratitude, prendre désormais en sa protection et bienveillance spéciale cette jeune noblesse que nous dressons à sa gloire et destinons au bien de son Etat, pour s'en servir aux occasions, la gratifier de ses bienfaits et l'avancer aux charges et autres emplois dont elle aura été rendue capable '.
HARANGUE DE l' AVOCAT GÉNÉRAL BIGXON SCR l'ÉDIT DE CREATION d'offices, PRONONCÉE PENDANT LE LIT DE JUSTICE DU 20 DÉCEM- BRE 1635.
(Voy. Mémoires, t. II, p. 319.)
Sire, ce n'est pas maintenant, comme autrefois, que Votre Majesté vient en ce lieu pour y entendre les acclamations publiques de ses victoires , ce n'est donc pas une journée de triomphe pour y recueillir des lauriers, mais pour un triste sujet et duquel nous sçavons que Votre Majesté a les premiers et plus vifs ressentiments.
Ce n'est pas que Votre Majesté ne soit partout accompagnée de bonheur et de la gloire, dont ses actions sont toutes pleines ; mais nous sçavons que ses bonnes et pieuses inclinations, qui sont toujours portées au soulagement de son peuple, ne peuvent, sans un très-grand déplaisir, recevoir des remèdes fâcheux et moyens extraordinaires; c'est une plaie à vqtre bonté et à votre justice, plaie d'autant plus dangereuse, qu'outre le lieu
4. Des créations analogues eurent lieu dans le duché de Lorraine et dans d'autres provinces de France, au xviii' siècle. (Voy. Inventaire somma ire des Archives départementales de la Meurlhe, B. 120. Mijxistère de
l'intérieur.)
de sa situation , qui est une partie extrêmement délicate et sensible, cette dilatation d'esprit peut causer une si grande foîblesse dans le reste des membres, que tout le corps tomberoit en une espèce de paralysie.
Que plût à Dieu que Votre Majesté sçût combien cette multiplication d'officiers apporte de préjudice à vos armées ; qu'elle diminue le commerce et augmente l'oisiveté dans l'esprit de ceux qui se pourroient occuper à d'autres emplois plus utiles au bien et à la puissance de l'État ; qu'elle consomme les familles et en épuise toute la fortune , et qu'elle corrompt nos cœurs et les porte dans le luxe qui n'est déjà que trop grand parmi nous, qui sommes nourris dans les désordres. Que plût à Dieu encore que Votre Majesté cognût par détail le désordre que produit la vénalité des offices ; qu'elle éteint toute l'innocence, la vertu, le courage et l'espérance de ceux qui y devroient légitimement espérer, et que le plus grand bien qu'elle pourroit donner à son État (comme elle feroit sans doute, s'il étoit possible) seroit de rendre à la vertu les récompenses qui n'appartiennent qu'à elle, et que désormais on ne fût porté dans les charges que par le mouvement d'une bonne conscience et l'affection de servir son Roi et son pays , et par les épreuves et le mérite des bonnes actions dont Votre Majesté sçauroit faire un très-digne choix. Mais il y a longtemps que ce mal a commencé parmi nous et qu'il y a pris de profondes racines, et s'est fortifié jusques à un tel excès, que désormais on ne mesure la dignité des charges et le mérite pour y parvenir, que par la taxe des parties casuelles ; que ceux qui y entrent ne les considérant que par le poids du métal qui les récompense, en prennent de la dureté et se laissent emporter à l'ambition et à l'avarice.
croyant qu'il est permis de marchander tout, quand ils voient que les plus grands honneurs de la justice et cette puissance qui préside sur la vie des hommes , s'achètent à prix d'argent.
Il n'en faut pas d'autres témoignages, que de celui même qui l'a introduit pour en tirer un semblable secours, en une même nécessité; c'est le roi François I" qui l'a lui-même déclaré et voulu qu'il fût écrit dans. les registres de ce Parlement, où il témoigna publiquement le regret qu'il en avoit et qu'il imputoit cela à un malheur particuher qui lui étoit arrivé , comme véritablement de toutes les conquêtes de ce prince il ne nous en est rien resté, le secours en est passé et il n'en est demeuré qu'un monument perpétuel de l'impuissance de l'État.
Néanmoins, ce mal s'est toujours depuis augmenté par de nouvelles créations, en sorte qu'il semble à présent que c'est un monstre et un prodige ; et au lieu que, si les affaires l'eussent permis , nous devrions espérer voir éteindre cette corruption, ou de lavoir au moins notablement diminuée, nous voyons tous les jours que ce venin a glissé plus avant et ne peut avoir que de bien fâcheux effets , car il fait perdre courage aux anciens officiers qui voient qu'on leur partage l'honneur et la fonction de leurs charges, et remplit de hardiesse ceux qui y sont nouvellement élus, par l'accoutumance au mal, et se portent enfin dans l'injustice et l'infidélité.
Ce n'est pas. Sire, que nous ne voulions rendre obéissance entière à tous les commandements de Votre Majesté; ce n'est pas que nous ne sçachions très-bien ce que nous voudrions apprendre à tout le monde, que parmi toutes les vertus qui sont communes aux Rois et au reste
i74 APPENDICE AUX MÉMOIRES
des hq^iimes , la prudence et la vertu des sujets qui n'ont pas cette grande lumière, est l'obéissance et la soumission tout entière à la volonté de leur prince, sans raisonnement.
Nous sçavons bien que Votre Majesté ne s'y est point résolue qu'après en avoir recognu la nécessité, nous sçavons bien que ce n'est pas de vos jours que cette querelle est formée : il y a un siècle entier que les mêmes ennemis ont fait dessein sur cette monarchie, qui s'est presque seule courageusement opposée à cette cinquième monarchie dont il n'est pas parlé dans l'Ecriture comme des quatre autres ; nous voyons bien qu'ils continuent dans le même dessein, et comme c'est Votre Majesté qui en porte le faix , c'est à elle à en disposer , et à nous de la secourir de nos vœux et de notre obéissance. Mais nous croyons être obligés de vous témoigner ce que nous en cognoissons , et comme il y a des animaux qui n'ont pas des yeux et des oreilles pour se conduire, mais ils ont de certains mouvements naturels et des ressentiments môme de ce qui leur doit arriver, nous ne pouvons pas nous empêcher de vous dire le mal que nous craignons et ce qui nous touche principalement : la crainte que nous avons, c'est de voir que sous le plus grand Roi du monde , sous lequel nous devons espérer toutes sortes de bonheur et de félicité , il reste à jamais des marques perpétuelles de la puissance de nos ennemis et de la nécessité publique.
Mais quelque avantage qu'ils se promettent, quelque défiance qu'en puissent recevoir les timides et malveillants, si est-il bien certain qu'il n'y a rien à craindre; il n'en faut d'autres preuves que toutes les victoires et le bonheur qui accompagne partout Votre Majesté qui
triomphe toujours sur ses ennemis, et par le moyeu d'une très-heureuse victoire acquerra à ses sujets une bonne et durable paix; car, comme disoit un prophète dans l'Écriture : « Qui a-t-il à craindre ? n'y a-t-il pas un roi dans Israël ? n et tant qu'il plaira à Dieu de conserver la personne sacrée de Votre Majesté , que devonsnous craindre de nos ennemis ? On peut dire encore avec un autre prophète, car l'Ecriture Sainte nous fournit assez de très-belles instructions, « qu'il n'y a rien à craindre tant que celui qui retourne victorieux des armées , viendra seoir dans le trône du jugement. » Nous devons toujours bien espérer tant qu'il plaira à Votre Majesté (comme elle est puissante et heureuse dans ses armes) seoir dans le trône du jugement, pour faire la justice à son peuple. Nous sçavons bien qu'un saint personnage , très-savant dans la langue hébraïque, a autrement interprété ces mots : a séant au trône du jugement, » et dit qu'ils signifient la force en la main ; mais le plus sûr, car ce n'est pas tant par la force et l'autorité que les Rois régnent sur les peuples , que par la justice dans le trône sur lequel Votre Majesté est maintenant assise ; comme la grandeur de Dieu , créateur du monde , ne paroît jamais plus que quand elle se communique aux hommes , ainsi la grandeur de Votre Majesté n'a jamais plus d'éclat que quand elle se communique à ses sujets , par l'entremise de ses officiers , et qu'elle entend leurs très-humbles remontrances dans le trône de son jugement. C'est ce qui nous fait espérer que Votre Majesté, selon ses inclinations naturellement bonnes, apportera toute la modération qui lui sera possible dans ses édits, dont l'exécution est encore en sa main; comme elle le fera sans doute tant qu'elle le pourra.
Mais parce que, comme disent les théologiens, l'espérance n'est jamais bien fondée si l'obéissance n'est entière , c'est ce qui nous fait espérer qu'en faisant à Votre Majesté, comme nous faisons, un sacrifice de respect et d'obéissance, nous mériterons d'autant plus la grâce que nous attendons que Votre Majesté (qui à un autre titre glorieux a voulu encore ajouter celui de Juste et de Père du peuple) emploiera toute sa bonté à lui rendre, dans une bonne et durable paix, le repos et la félicité qu'il se promet.
MÉMOIRE SUR l'eNTREPRISE FAITE PAR M. LE NONCE d'OFFICIER PONTI' FICALEMENT , LE JOUR DE l'aSSOMPTION DE LA VIERGE , ET DE FAIRE LES ORDRES AUX. QUATRE-TEMPS DE SEPTEMBRE DERNIER 1640, ÉTANT LOGÉ EN l'abbaye DE CORBIE ; PAR MATHIEU MOLE '.
(Voy. les Mémoires Je 3Iolé, t. II, p. 468 et 495.)
Les Papes sont recognus pour souverains es choses spirituelles; mais, en France, la puissance absolue et infinie n'a point de lieu. Elle est retenue et bornée par les canons et règles des anciens conciles de l'Église, reçus en ce royaume.
Les nonces , qui sont envoyés de la part de Sa Sainteté , n'ont aucune juridiction et les légats a latere n'en peuvent exercer qu'après que la bulle de notre Saint Père, portant leur pouvoir, a été approuvée par le Roi et vérifiée en Parlement.
Ces maximes étant véritables, on ne peut trouver de titre suffisant pour M. le INonce, en vertu duquel ,il ait entrepris, de son autorité, d'officier pontificalement en l'abbaye de Corbie et y conférer les ordres.