‹ Mémoires de Mathieu Molé, procureur général, premier président au Parlement de Paris et garde des sceaux de France (volume 5)Chapitre 36 sur 85 · LETTRE UE M. DE NOYER A MATHIEU MOLE · texte numérisé non relu

LETTRE UE M. DE NOYER A MATHIEU MOLE

(Voy. Mémoires, t. III, p. 49.)

« Monsieur, permettez que l'on vous rende les devoirs, aussi bien dans le désert que dans la foule et le tumulte des villes. Je n'ai pas pu différer davantage sans vous prier de me faire part de ce qui s'est passé entre vous et M. le Grand Maître, au dernier voyage qu'il a fait à Paris, si le Dieu de paix a régné à l'entrevue que je suppose s'être faite, parce qu'elle m'avoit été promise, et si cette ancienne chaleur s'est rallumée. Je le souhaite comme la vie; que si cela n'est point, où est l'Evangile, qui veut que nous nous paràoùuionsseptuaginta et sept/es ? Je sais bienquevous êtes tous deuxmeilleurs théologiens que moi ; mais je suis dans la solitude où le fascinum negotiorum me permet de voir quelquefois plus clair dans la discussion des passions, qu'il ne fait à ceux qu'il possède. Je conserverai toujours ma liberté avec vous, parce que j'ai l'honneur de coguoître votre cœur, et je crois que vous

2nri APPENDICE AUX MÉMOIRES

cognoissez celui, Monsieur, de votre, etc. '. De Dangu, ce 10" août 1643. »

LETTRE DU ROI AU PARLEMENT. DÉFENSE d'iNSULTER LES JÉSUITES.

( Voy. Mémoires , t. III, p. SO. )

« Nos amés et féaux, ayant été averti que quelques personnes poussées d'animosité contre les Jésuites, les vont poursuivant par les rues de fait et de paroles , leur reprochant d'être cause de la cherté du blé et du pain , pour avoir fait transporter, en pays étrangers, quantité de blés% ce que nous sçavons être une pure calomnie, étant bien informé que cette compagnie ne s'est point mêlée de semblable trafic , nous v(îulons et vous mandons que vous ayez à vous en informer, et de châtier ceux qui s'en trouveront coupables; et même, afin de prévenir semblables désordres et d'empêcher qu'il n'arrive aucun accident de la continuation de telles insolences, qui empêchent que lesdits Jésuites ne puissent aller librement par les rues, nous désirons que vous donniez arrêt portant défenses d'user d'injures et de mauvaises paroles contre qui que ce soit de ladite compagnie des Jésuites, avee commination de peines; lequel vous ferez publier par tous les endroits de la ville ^ que besoin sera :

i. Depuis le 10 avril dernier, M. de Noyers avait eu permission, dit la Gazette (p. 312), de se retirer en sa maison de Dangu. ( Cette lettre fait partie de la coll. Colbert; t. II, p. 379.)

2. Cette même accusation avait déjà été annoncée par la Gazette du H avril 1643 (p. 300), afin de désabuser le public.

3. Il y eut un arrêt conforme à la demande du R^i. Voy. aussi à la Bibliothèque impérial^, sect. des manuscrits, s. f. 923, un registre of-> fîciel des ï publications faites à son de trompe et cri public par la ville de Paris pendant le règne de Louis XIII. >

ce que nous promettant de votre prudence et de votre zèle et affection accoutumée à l'exécution des choses qui sont de justice et conformes à notre volonté , nous ne vous ferons la présente plus longue, ni plus expresse; si n'y faites faute, car tel est notre plaisir. Donné à Saint - Germain en Laye le 23^ avril 1643.

ENREGISTREMENT AU PARLEMENT DE PARIS d'un PRIVILEGE ACCORDÉ A UN GRAVEUR EN TAILLE-DOUCE POUR UN PROCÉDÉ NOUVEAU DE SON INVENTION.

(Voy. Mémoires, t. III, p. 51.) '

Du 12 mai 1643. Vu par la Cour les lettres patentes du Roi , données à Saint-Germain en Laye le 3 novembre 1 642 , signées Louis et par le Roi : Sublet , par lesquelles et pour les causes y contenues, ledit seigneur auroit permis à Abraham Bosse , graveur en taille-douce, instruit par le sieur Girard de Sargues , de la ville de Lyon y des manières universelles et nouvelles de son invention, pour pratiquer divers arts, avec instruments et sans instruments extraordinaires, de graver, imprimer, et faire imprimer par tel graveur et imprimeur en tailledouce que bon lui semblera, tous les dessins et portraictures de son invention qu'il désignera et qu'il aura recouvrés, ou de l'invention de quelques autres, qui n'auroient encore été gravés, imprimés et publiés, et touchant les exemples de pratique de perspective, quadrans, trait de coupe de pierre et autres, et leur explication par écrit, et autres choses dont ledit Bosse pourroit encore à l'avenir tracer les figures et dresser les discours de son invention, ou avoir recouvré d'autres personnes, et qui n'au-

roient encore été mis en lumière; ledit seigneur lui auroit permis d'en graver les figures , les imprimer ainsi que les discours, par qui et autant de fois que bon lui semblera, durant l'espace de vingt années accomplies; faisant défenses à toutes personnes de quelque qualité et condition qu'elles soient, de graver, imprimer, vendre, à peine , contre les contrevenants , de trois mille livres d'amende, payable sans déport, par chacun d'eux, et applicable un tiers audit seigneur, un tiers à l'Hôtel-Dieu de Paris, et l'autre tiers audit Bosse, et après avoir été les syndics des libraires de cette ville de Paris, ouïs au parquet sur le contenu desdites lettres, conclusions du Procureur Général du Roi, et tout considéré : ladite Cour a ordonné et ordonne que lesdites lettres seront registrées au greffe d'icelle, etc.

EXTRAITS DES JOURNAUX ET MEMOIRES RELATIFS A I,A MALADIE ET A LA MORT DU CARDINAL DE RICHELIEU ET DU ROI LOUIS XIII.

(Voy. Mémoires , l. III, p. 37, S6, et la Notice sur les manuscrits de

Mole , p. LXXXI.)

Biblioth. hist. du P. Lelong, édit. Fontette. Paris, 1769, t. III, p. 487, n" 22099 à 22122, n"'' 22126 à 22171, et p. 492. — Gazette, année 1642, p. 172, 401, 414, 438, 976, 1115, 1168, 1196. Mém. de 31"' de Montpensier, p. 414. — Catalogue des livres imprimés de la Biblioth. imper., publié en 1855, t. I, 618, !}> n« 3315 à 3335; 620, V" n°* 3347 à 3403. — Mémoires de Poiitis, coll. Petitot, p. 357. — Mémoires de l'ahhé Arnauld, même coll., p. 213. — Mémoires de Brienne^ collect. Michaud et Poujoulat, p. 75 et 77. — Henri Martin, Hist. de France, t. XIII, p. 432,435, 438, 439, 451. Bibliographie biographique, par OEttanger, gr. in-8. 1850, p. 38 et 561.

NARRÉ DE LA CONTENTION? RELATIVE A LA PRÉSÉANCE DES CONSEILLERS DE lA GRANd'cHAMBRE ET DES ENQUÊTES.

(Voy. les Mémoires, t. III, p. 70.)

Le 4 juin, MM. les présidents des Enquêtes Champront et Barillon sont venus , de la part de tous MM. les Présidents des Enquêtes, me dire que les obsèques du feu Roi se devant faire bientôt , où la compagnie assisteroit en corps, qu'ils avoient arrêté de s'y trouver pour rendre l'honneur qu'ils dévoient à Ta mémoire du feu Roi. Je leur témoignai que je recevois cet avis comme j'y étois oblige ; mais que si, par cette déclaration de leur intention, ils avoient quelque autre prétention, qu'il seroit nécessaire de s'expliquer , afin d'y donner les ordres nécessaires.

Ils me dirent lors qu'il y avoit souvent contention entre Messieurs de la Grand'Chambre qu'ils avoient vus aux Enquêtes, et eux qui prétendoient les précéder, suivant redit du roi François I", de 1 543, qui avoit terminé l'affaire et ordonné la préséance. Je leur promis d'en avertir Messieurs de la Grand'Chambre, afin de chercher les remèdes convenables pour empêcher la division en la compagnie : ce que je fis le lendemain. Et, néanmoins , les ayant encore deux ou trois fois avertis , afin qu'ils conférassent entre eux pour sçavoir les raisons de la justice qu'ils croy oient avoir, afin de rendre réponse , sans attendre le moment qui seroit si pressant qu'il n'y auroit plus moyen d'y donner ordre, et que, s'il se pouvoit, il y falloit trouver le remède en la compagnie, sans faire poursuite au dehors, étant plus raison-

nable que tels différends fussent tranchés par le Parlement même. Le temps s'étant écoulé jusques au jour de la semonce , qui fut samedi, et lors Tayant dit en public, on trouva à propos d'envoyer avertir MM. les présidents des Enquêtes, afin que, leurs raisons étant entendues par Messieurs qui étoient en la Grand'Chambre, on y pût pourvoir.

Cette matinée se passa en plusieurs propositions faites par les Présidents des Enquêtes, qui toutes leur donnoient avantage et gain de leur cause sans être jugée ; enfin , eux retirés , Messieurs de la Grand'Chambre donnèrent pouvoir à six des anciens d'entre eux pour y pourvoir. Et l'après-dînée , étant en conseil, MM. les présidents Nesmond , de Bellièvre , de Longueil et les autres de la Grand'Chambre, qui travailloient en conseil au deuxième bureau et à l'Édit, furent avertis de venir, et les présidents des Enquêtes aussi; et enfin, après plusieurs autres propositions, on arrêta d'un commun consentement, que au plus tôt le différend sejugeroit, et en attendant, sans préjudice des droits, que M. le président Gayant, qui avoit vu M. Savare, doyen du Parlement, aux Enquêtes, n'y viendroit point, ni M. Savare aussi, lequel s'en étoit également excusé pour son incommodité, et qu'après MM. Chevalier, Crépin, Thelis, Hénequin, plus anciens que M. Champront, et qui n'en avoient vu pas un d'eux aux Enquêtes , marcheroient , et après quatre présidents des Enquêtes , et tous les autres de la Grand'Chambre priés de ne s'y trouver point pour cette fois, afin d'éviter toute contention : ce qui a été exécuté.

Les raisons de MM. les Présidents des Enquêtes sont : qu'ayant ci - devant prétendu marcher après

MM. les Présidents du Parlement , Messieurs de la Grand' Chambre, au contraire, soutenoient que ceux qui présidoient aux Enquêtes n'avoient qu'une commission qui ne donnoit aucun rang, et qu'étant conseillers de la Cour et obligés de garder cet office , ils ne pouvoient avoir rang que de leur réception. Ce différend étant porté devant le roi François I", en 1543, il envoya la déclaration de sa volonté, par laquelle on voit qu'ils doivent marcher en rang de leur réception , et aussi qu'ils doivent précéder ceux qu'ils ont vus aux Enquêtes, quoiqu'ils soient entrés en la Grand'Chambre ; qu'ayant perdu leur cause en un chef, on doit le leur maintenir en l'autre ; que si, par respect, ils ont cédé en quelques occasions publiques, que cela ne leur peut faire préjudice, et, qu'en particulier, es enterrements et offrandes et autres cérémonies, ils se sont conservés , et plusieurs leur ayant cédé , il n'y avoit point d'apparence de leur contester en public, et que l'ordre prescrit par le Roi a été autrefois trouvé si raisonnable et avantageux pour Messieurs de la Grand'Chambre, que, sans les appeler à la diligence des gens du Roi , il a été apporté en la compagnie, et en la Grand' Chambre délibéré et ordonné qu'il seroit registre; qu'il reste donc de l'exécuter, et qu'ils se promettent de l'obtenir, puisque c'est une loi publique, prononcée et exposée dans les registres de la Cour, pour être observée non en un moment, mais toujours.

Pour Messieurs de la Grand'Chambre , on peut dire qu'il faut voir le sujet de cette ordonnance , laquelle est si ancienne que l'on n'en a pas mémoire; que, si elle eût été à leur avantage, ils n'auroient pas réclamé de temps en temps, non pas eux en particulier, mais toute la

30i APPENDICE AUX MÉMOIRES

compagnie , n'y ayant point intérêt pour ce qui les regarde chacun , n'étant pas juste de les rendre comme partie pour les obliger de se défendre des prétentions des Présidents des Enquêtes ; que c'est un intérêt public qui réside en la bouche du Procureur Général ; que c'est à lui à voir les règlements, de temps en temps, les apporter et pour y être après délibéré , comme il a toujours été fait ; et que, tant s'en faut que cet ordre soit prescrit tel qu'ils disent, pour être observé, qu'au moment même et toujours depuis on en a usé autrement en la compagnie, et que, recognoissant le peu de droits , ils se sont abstenus des ordres publics oii la compagnie s'est trouvée en corps, soit à la messe de la Saint-Martin, aux enterrements, aux services publics et en tous autres. De sorte que le droit étant confirmé par une possession continue, contestée souvent par eux et toujours ayant été gardé, qu'il n'y a point d'apparence de leur nouvelle prétention , que pour avoir déclaré qu'ils entendoient venir aux obsèques qui se doivent faire ; que cet avis ne peut servir de loi ; qu'il ne seroit pas juste qu'ils se la donnassent à eux-mêmes, et qu'au contraire, Messieurs de la Grand'Chambre déclarant aussi qu'ils iroient, ce seroit s'exposer à une voie de fait de part et d'autre, qui seroit très-honteuse et très-indigne. Que ce procédé étoit si désavantageux qu'il ne devoit être souffert ; qu'il attendroit nettement ce qu'il plairoit à la compagnie d'en ordonner.

Que de prétendre la préséance sur le doyen du Parlement, qu'il n'y a point d'apparence, non plus que sur les autres qui ont été vus aux Enquêtes ; que, tant qu'ils ont été aux Enquêtes , ils ont cédé à ceux qui les présidoient , mais qu'étant sortis , montés en la Grand'-

Chambre, présidés par MM. les. Présidents du Parlement , ils ne pouvoient conserver cette préséance sur eux ; que ce seroit établir un droit de suite, sans apparence quelconque ; que c'est assez de les honorer quand on est présidé par eux , quoiqu'ils soient plus anciens de réception ; que cet ordre ne se peut entendre qu'en ce cas : qu'ayant ordonné que chacun iroit selon son o^dre de réception, que les plus anciens qu'eux Présidents les dévoient précéder , mais aj^ant jugé qu'encore qu'ils fussent plus anciens en réception, qu'étant, néanmoins, présidés par les Présidents des Enquêtes, qu'il étoit juste que l'on ne considérât pas, en ce rencontre, le temps de la réception, et, qu'étant par chacun jour présidés, ils dévoient céder à ceux qui les présidoient; mais, qu'étant sortis des Enquêtes, entrés en la Grand'Chambre et présidés par MM. les Présidents du Parlement, et allant avec tous les autres selon leur rang, qu'il étoit bien plus juste de conserver ce rang de réception avec tous, que non pas de prendre garde si on avoit été présidé lorsque l'on étoit aux Enquêtes , et conserver cette préséance imaginaire.

Les Maîtres des Requêtes, après dix ans de réception, les précèdent partout , quoiqu'ils aient été présidés es Enquêtes ; ils sont du corps comme les autres, et, néanmoins , on vou droit prétendre non après dix ans de réception , mais après vingt et trente ans, encore une supériorité imaginaire qui ne peut qu'apporter de la confusion dans la compagnie. Prétendent-ils pas précéder ceux mêmes qu'ils n'ont point vus aux Enquêtes, sous ombre que l'un de ceux qu'ils ont vus précédait les autres , comme l'un des conseillers d'Eglise peut monter plus tôt qu'un conseiller clerc, et aussi qu'il demeure

plus longtemps aux Enquêtes et l'autre monte plus tôt en la Grand' Chambre, néanmoins, sous ombre que le laïque précède le clerc quand 11 est en la Grand'Chambre, sous prétexte qu'ils ont vu le laïque aux Enquêtes , ils prétendent la préséance sur le clerc qui n'a jamais été présidé par eux aux Enquêtes.

Il y a tant d'autres inconvénients qui apportent la confusion , que cette loi dont ils se vantent ne pourroit être exécutée. Ce qu'ayant été recognu, il a été jugé par la compagnie qne l'ancien ordre seroit gardé à l'égard de Messieurs de la Grand'Chambre, avec lesquels les Présidents des Enquêtes n'iroient que selon leur réception , ne tenant lieu dans le corps que de conseillers , n'étant écrit dans le tableau qu'en ce rang, ne leur demandant leur voix qu'en cet ordre, et chacune assemblée de Chambres confirmant ce règlement, M. le Premier Président demandant leur voix à tous Messieurs de la Grand'Chambre, et après aux Présidents des Enquêtes, et après à Messieurs des Enquêtes, qui est à dire qu'ils doivent céder à tous Messieurs de la Grand'- Chambre, sans se souvenir s'ils les ont vus aux Enquêtes, et se contenter de précéder tous ceux des Enquêtes, quoique même plus anciens de réception : c'est le véritable sens de cette ordonnance , et non pas se conserver un empire après qu'on est sorti des Enquêtes, et par ce droit de suite apporter le désordre partout.

Que s'ils sont si jaloux de l'honneur du Sénat', il faut qu'ils abandonnent leurs prétentions, l'ordre ne se pouvant garder assurément que par l'ordre du tableau, c'est-à-dire par le temps de la réception , tout autre moment dépendroit en effet de l'opinion de l'un ou de l'autre, n'y ayant rien de certain, chacun pouvant assu-

DE MATHIEU MOLE. aOfi

rer et l'autre nier le temps de présidence lorsque l'on étoit aux Enquêtes.

Vaut-il pas mieux que chacun prenne son rang de réception, ou bien, s'ils sont si jaloux d'être recognus présidents, qu'ils se mettent après Messieurs de la Grand' Chambre, qu'ils marchent devant tous ceux qu'ils président chaque jour , et que , les voyant les premiers, quoique ceux qui les suivent es Enquêtes puissent être plus anciens de réception , ils les honorent toujours comme leurs présidents, et conservent, soit en public, soit en particulier, l'autorité qui leur est acquise par la commission qu'ils exercent en leur présidence , et qu'ils ne croient pas que ce soit un titre d'office, puisqu'il ne se peut faire, en France, qu'une même personne possède et exerce deux offices, sans ordre du Roi particulier, qui puisse être recognu de tous. (Collect. Colbert, t. CCXIII, F^ partie.)

RELATION DES KVÉNKMENTS ET DES BARRICADES DE PARIS EN 1,'aN- NÉK 1648. EXTRAIT DES MANUSCRITS DE LANCELOT.

(Voy. Mémoires, t. III, p. 230.)

Comme la guerre épuise les finances , il est difficile qu'elle ne donne lieu à de nouveaux et extraordinaires moyens d'argent , pour la continuer et maintenir les troupes ; et encore que l'on s'en soit servi de toutes sortes, depuis le règne de Louis XIII, durant le gouvernement du cardinal de Richelieu, qui, par ses conseils, porta Sa Majesté à la déclaration de la guerre, et que l'on ait été obligé de la continuer du depuis, durant cette régence sous Louis XIV, l'on pensa néanmoins aux moyens qui pouvoient le plus promptemeut apporter un secours IV 20

aux affaires de Sa Majesté. Et bien que les peuples, depuis un si long temps lassés de fournir et épuiser leurs bourses à tant de taxes, de subsistances, et retranchements en ce qu'ils pouvoient posséder de biens , néanmoins, dans une nécessité et pour le bien et affermissement de l'Etat , les sentiments populaires sont d'ordinaire renversés. Quoique chacun se doit saigner jusques à la dernière goutte, je ne veux pas pourtant me persuader que cette maxime soit toujours bien imprimée dans le cœur des sujets , et que , quelque nécessité qu'ils puissent cognoître , ou quelque bien qu'ils prévoient par un secours qu'ils donneroient à l'Etat , voyant qu'ils le tirent de leurs bourses, cela ne laisse pas de leur donner beaucoup de crainte , et ils ne se servent de toutes voies pour éviter les desseins que l'on pourroit en avoir aujourd'hui. Il s'en rencontre un exemple, puisque le seul bruit que l'on vouloit faire des édifs, obligea beaucoup de personnes à crier et créer bruit avant le coup; témoin le corps des Maîtres des Requêtes , qui firent assemblée et délibération entre eux, pour aviser aux moyens d'empêcher qu'il ne leur fût donné une augmentation de confrères, auxquels l'on n'avoit pas pensé, ce qui en fit naître la pensée aux Ministres de l'Etat et à tous les autres qui avoient la charge du gouvernement, n'étant de plus prompts et de plus solides secours à avoir d'argent qu'en la création d'officiers de cette nature, dont la vénalité est grande, de prix haut et peu à charge aux finances du Roi et nullement au peuple.

Le 1 1 janvier, les femmes furent en assez grand nombre à Notre-Dame pour se plaindre à la Reine , qui y alloit à la messe ; mais le lieutenant civil , qui en avoit donné l'avis à Sa Majesté, reçut ordre d'y aller et le chevalier

du guet avec lui, qui y fit trouver quelques soldats de sa compagnie, au nombre de quarante ou cinquante, en différentes bandes et sans armes qui parussent, pour empêcher que lesdites femmes ne parlassent à Sa Majesté, quelques instances qu'elles leur firent. La Reine sortant de la messe , elles crièrent très-haut , mais on les empêcha d'avancer, ce qui fut cause qu'elles pensèrent assommer ledit lieutenant civil, et furent chez lui, où elles lui dirent mille injures.

Cette aurès-dînée môme, sur le décret donné au Parlement contre les bourgeois susnommés (voy. Mémoires, t. III, p. 194, note), fut tenu conseil extraordinaire d'en haut, auquel fut mandé le Procureur Général du Parlement, pour être ouï sur ce qui s'étoit passé et aux moyens que l'on devoit suivre, qui fut que l'ordre seroit donné à deux huissiers du Parlement, qui seroient escortés du chevalier du guet avec sa compagnie, du sieur Leerain, lieutenant criminel de robe courte avec sa compagnie, et de celle du prévôt de l'Ile, qui le lendemain iroient en la maison des bourgeois, contre lesquels il y avoit décret, les prendre et mener es prisons de la Conciergerie. Et comme, du depuis deux jours, l'on avoit sçuque les bourgeois de Paris de ce quartier, de la rue Saint-Denis et de la rue Saint-Martin, avoient acheté pour cinquante mille livres d'armes à teu et de poudre, et que les nuits précédentes ils avoient continuellement tiré, l'on crut qu'ils pourroient possible apporter quelque soulèvement , particulièrement lors de l'exécution du décret dudit Parlement. Gela fit que la Reine commanda au maréchal de Schomberg de faire battre l'estrade et faire patrouille par les chevau-légers et gens d'armes , et qu'il y eut six compagnies du régiment des gardes françois sous les

armes sur le Pont-Neuf, qui y arrivent à quatre heures du matin, le dimanche 13, et six compagnies de Suisses, vers la porte Saint-Denis et du Ponceau, où ils seroient en leurs quartiers, sous les armes, auxquelles troupes il commanderoit comme général, pour les faire servir en cas de besoin.

Le lendemain 12, les huissiers duJit Parlement, escortés comme il est dit ci-devant, furent au logis de Croiset pour le prendre, qu'ils ne trouvèrent pas, et de là à celui de Cadeau, marchand , qui pareillement ne s'y trouva pas. Cadeau fit rompre ses portes , durant lequel temps il sortit par la porte de derrière au travers de cent archers qui ne le recognurent pas; de sorte que tout se passa en procès-verbal seulement , et le bourgeois ne branla pas , ou ne fit aucune raine d'apporter empêchement à l'exécution de l'arrêt du Parlement, en sorte que, sur les dix heures, le maréchal de Schomberg , d'après les ordres de la Reine , renvoya tous les gardes, tant de la porte Saint-Denis que ceux qui étoient au Pont-Neuf, dans leurs quartiers.

Et ce jour-là même, la Reine, après avoir communié au Palais-Cardinal, en la chapelle d'icelui, mena le Roi en l'église Notre-Dame rendre actions de grâces à Dieu et à la Vierge (à qui elle avoit voué le Roi dans sa maladie), de son heureuse convalescence. Elle y étoit accompagnée de toute la cour et avec un très-grand cortège des gardes. Le maréchal de Schomberg étoit à cheval à la tête de la compagnie de chevau-légers. Leurs Majestés furent reçues et complimentées à la porte de l'église par le Coadjuteur, en habit de chanoine, étole et croix, accompagné de tout le clergé de l'église, et Leurs dites Majestés ouïrent la messe devant l'autel de la

Vierge , durant laquelle furent chantés force motets par la musique de la chapelle du Roi » à l'issue de laquelle les prières pour le Roi furent dites et Leurs dites Majestés s'en retournèrent au Palais-Cardinal , avec la même cérémonie et au même ordre qu'elles étoient venues : et la Reine eut à dîner Mademoiselle, fille du duc d'Orléans et la princesse de Condé douairière.

Durant ce temps, Son Eminence donna superbement à dîner aux duc d'Orléans, prince de Condé, chancelier Séguier, au sieur d'Émery, surintendant, aux sieurs de Bailleul et Chavigny, ministres d'Etat, lesquels tous avoient travaillé, depuis les huit heures du matin, pour entendre les moyens qui leur étoient proposés par le sieur d'Emery, surintendant des finances, pour avoir et faire de l'argent, le plus promptement et le plus au soulagement du peuple.

Le lendemain 1 3 janvier, fut envoyé l'un d'iceux édits au Procureur Général du Roi du Parlement pour être par lui porté à la compagnie *, afin qu'elle délibérât à la vérification d'icelui et des autres en après. Tout ce qui put se faire, en ce jour, ce fut la présentation , et la Cour en remit au lendemain mardi 14 la lecture et pour en délibérer; mais on ne fit que la lecture, et avant qu'on délibérât, l'heure se passa et la Cour se leva. L'on recognut divers sentiments par les discours particuliers des uns et des autres de la compagnie , bien que l'on ne fût encore venu jusques à la délibération ; et comme

Page 1