‹ Mémoires de Mathieu Molé, procureur général, premier président au Parlement de Paris et garde des sceaux de France (volume 5)Chapitre 48 sur 85 · LETTRES DE COLBEET A LE TELLIER · texte numérisé non relu

LETTRES DE COLBEET A LE TELLIER

Liboume, ce 8 août 16o0.

Pour répondre au premier mémoire, Son Eminence m'avoit chargé de vous faire sçavoir, avant la réception du second, que sur toutes ces sortes de rencontres vous pouviez avoir confiance entière en M . le Garde des Sceaux ; que c'étoit un homme d'honneur qui aimoit la royauté et qu'il avoit de la fidélité ; qu'il vous prioit de consulter ensemble, dans le même temps que ces affaires arrivent, quels remèdes on y pourroit apporter, et d'en écrire vos avis ; que dans ce dernier rencontre vous vissiez s'il ne seroit pas bien à propos que la Reine écrivît fortement à Son Altesse Royale et lui aussi ; qu'il croyoit être nécessaire que vous parlassiez aussi avec rigueur à M. de Beaufort et à M"" de Montbazon, qui se déclarent si ouvertement ; leur faire honte de leur mauvaise conduite après avoir reçu tant de grâces de la Reine, et leur faire entendre qu'enfin ils lasseront sa bonté, après en avoir si souvent abusé. Sur cette même conduite de M. de Beaufort, que vous découvrissiez les sentiments de M. le président de Bellièvre, qui a été sa caution qu'il en tiendroit une autre toute contraire à celle qu'il a lui-même mise par écrit; qu'il falloit tous ses efforts pour obliger Son Altesse Royale à leur parler à l'un et à l'autre au même sens, et qu'il falloit toujours travailler à lui faire coguoître

les mauvaises intentions, tant de ces deux personnes que des autres chefs de la Fronde ; que tous les avis qu'il a d'eux, fortifiés par leurs actions, témoignent qu'ils en veulent à la monarchie, et comme il est à présent le premier obstacle qu'ils ont à abattre, ils travaillent à cela par toutes sortes de moyens, et qu'on peut facilement juger quelle suite auroit leur dessein, s'ils pouvoient venirà bout de ce point; qu'ils emploient toute leur industrie à s'emparer de l'esprit de Son Altesse Royale (ayant besoin de son autorité pour exécuter leur premier dessein, ce qui seroit un grand pas pour la suite, puisqu'il mettroit la division dans la famille royale), à quoi ils ont beaucoup de facilité par sa foiblesse naturelle, et encore plus par une des branches de cette foiblesse, qui est la crainte qu'il a d'eux; qu'il faut travailler par tous les expédients imaginables à la fortifier et à lui ôter cette crainte, autant qu'il se pourra, soit en lui faisant cognoître les mauvaises intentions de ces gens-là, soit en lui donnant une plus forte crainte de l'état auquel il se trouveroit, s'il étoit désuni d'avec la Reine. Voilà, Monseigneur, ce que Son Éminence m'a commandé de vous écrire sur ce premier mémoire. Sur la lettre qu'elle reçut de vous et sur votre second mémoire, elle a désiré que je vous fisse sçavoir : Que c'est un grand mal que votre avis n'ait été suivi, touchant l'arrêt de M"^ de Longueville; que c'est encore une marque de la foiblesse de Son Altesse Royale; qu'il vous prie de pousser cette affaire avec le plus de vigueur qu'il se pourra; qu'il y a lieu de croire que les témoignages d'amitié que Son Altesse Royale lui fait donner par M'"" de Chevreuse, ne dureront qu'autant de temps que les mauvaises intentions de ses ennemis n'exciteront point quelque nouvelle affaire, puisque autant

de temps que la dernière a duré, il n'a pas eu la même chaleur. C'est aussi le sentiment que la Reine a fait cognoître à la lecture de cet endroit. Pour ce qui est du changement des gouverneurs en cette province, je ne les crois pas guère disposés ni l'un ni l'autre à leur accorder ce point.

Lors de la lecture du premier mémoire, la Reine témoigna beaucoup d'aigreur contre M'"^ de Chevreuse, qu'elle accusa de jouer les deux trop manifestement; et sur Son Altesse Royale, elle dit qu'elle lui écriroit de sorte qu'elle lui feroit bien changer de sentiment. «

A Lihourne, ce 9 août 1650, à. . . . heures du matin.

Monseigneur, j'ajoute ces lignes à ma lettre du jour d'hier, qui va partir par l'ordinaire, pour vous dire que je viens de recevoir présentement votre dépêche du 6 de ce mois, apportée par le courrier Dorot. On travaille à déchiffrer le mémoire qu'elle contenoit , que je porterai aussitôt à Son Emiuence.

J'ai trouvé Son Éminence, lui portant votre mémoire déchiffré, dans sa chambre, seul, rêvant profondément. D'abord qu'il m'a vu, il s'est levé et m'a dit que vous aviez laissé faire un étrange pas à Son Altesse Royale; qu'on ne feroit pas cette injure au moindre gentilhomme du royaume qui auroit été député pour l'accommodement de Bordeaux, d'accorder une chose de cette conséquence, non-seulement sans lui en demander avis, mais même contre celui qu'il en auroit écrit; encore bien moins à Son Altesse Royale, s'il étoit reçu en cette pro* vince comme on lui avoit offert ; que si le Roi lui avoit fait l'injure qu'il venoit de lui faire, il auroit le plus légitime sujet que l'on puisse avoir de prendre les arrass et se

3«)« APPENDICE ALX RIÉMOIRES

déclarer ouvertement ; qu'il étoit inutile de faire faire un si long voyage au Roi et à la Reine pour faire une si haute infamie; qu'en l'accordant à Bordeaux, on pouvoit faire cet accommodement dès Paris, et qu'au moins Son Altesse Royale auroit eu part à la honte, et on auroit été en état de remédier plus puissamment au désordre de la frontière. Mais que de souffrir de ce côté -là les progrès des ennemis et venir de deçà faire une paix infâme, lorsque le Roi peut tirer raison de ses peuples révoltés, et cela par le moyen de la crainte que Son Altesse Royale a de M, de Beaufort, qui fait qu'il donne de Paris la loi au Roi, tandis qu'il est à quatre lieues de Bordeaux, certes il ne le pouvoit ni comprendre, ni concevoir que vous ne lui en écriviez que sèchement, sans lui dire si vous y aviez fait résistance ou non ; qu'il ne sçavoit pas même si M. le Garde des Sceaux avoit été consulté, et qu'il ne pouvoit pas croire qu'il y eût donné les mains. — Je l'interrompis sur cela et lui lus votre mémoire, qui lui fit cognoître que Son Altesse Royale l'avoit fait contre le consentement de M. le Garde des Sceaux. Après cette lecture, il continua que c'étoit en des occasions comme celle-là qu'il falloit périr et dire hautement à Son Altesse Royale qu'on se retireroit, et en venir même à l'effet; que cela avoit été pratiqué pendant le voyage de Bourgogne, lorsqu'on vouloit établir les seize ou dix-huit, qui étoit un beaucoup moindre sujet que celui-ci; qu'il ne sçavoit pas de quelle sorte aborder la Reine pour lui dire cette nouvelle, qui assurément lui donneroit la fièvre ; que c'étoit une princesse qui avoit beaucoup de cœur, et qu'après avoir reçu une injure si sensible, vous lui conseilliez encore de l'agréer, et puis que cela lui sembleroit si dur, qu'il étoit fâché^

pour l'amour de vous, que cela fût arrivé, vous présent, et que néanmoins vous traitiez cela de bagatelle dans votre lettre; qu'il n'entendoit pas quel avantage recevroit le Roi de la proposition que vous lui faisiez de ne rien faire contre Bordeaux , pendant vingt jours que pourroit durer le retour de ce courrier et le voyage de Guyonnet, parce que ceux de Bordeaux, ou seront secourus d'Espagne, et en ce cas ils ne tiendront rien de ce qui aura été promis à Paris par leurs députés, ou ils sont à l'extrémité par les armes du Roi, et ils accepteront les conditions que Son Altesse Royale leur aura accordées; que cette nouvelle lui avoit été plus sensible que si on lui eût dit que son père avoit été pendu, ou qu'on l'eût condamné lui-même; que destituer M. d'Épernon (lui qui avoit seul soutenu l'autorité du Roi contre un parlement) sans forme de procès, cela n'avoit jamais été pratiqué; que récompenser tous ceux qui auroient servi les parlements, et punir ceux qui leur avoient résisté, c'étoit mettre l'autorité royale entre leurs mains, et contribuer à la ruine de la monarchie, comme les plus méchants et les plus puissants d'entre eux avoient dessein; que de dire que M. de Beaufort et M. le Coadjuteur avoient poussé Son Altesse Royale à faire ce pas pour mettre la division entre lui et la Reine , par la mauvaise satisfaction qu'elle en auroit et qu'elle lui témoigneroit, et aussi l'obliger à en faire quelque autre pour les désunir entièrement, et profiter de leur division pour l'avancement de leurs desseins, et par conséquent qu'il faut que la Reine l'approuve, ce n'est pas remédier au mal qui en peut arriver, puisqu'ils se serviront de la même action pour insinuer dans l'esprit de Son Altesse Royale qu'il peut tout; que la Reine ayant approuvé par

foiblesse une chose qui touche si sensiblement son autorité, il n'a qu'à entreprendre, ou bien même qu'ayant offensé la Reine en ce point , si elle dissimule ce n'est qne pour trouver son temps favorable pour se venger, à quoi elle ne manquera pas, et qu'elle sera toujours excitée à cela par Son Eminence, et qu'on pouvoit leur retrancher l'avantage qu'ils ont de se servir de ces raisons, en lui résistant fortement et empêchant qu'il ne prît cette résolution comme il l'avoit écrit, par la lettre qui vous fut rendue par Saint-Fray, qui de sa vie il n'en avoit fait une si forte que celle-là ; à quoi ayant encore ajouté quelques autres discours de cette même force, et parlé de la difficulté qu'il avoit à aborder la Reine pour lui donner une si fâcheuse nouvelle, a rêvé quelque temps : il souhaita que Dieu lui envoyât une si forte fièvre qu'elle l'envoyât en l'autre monde dès ce soir. A tous ces discours dont vous voyez tout l'emportement , n'y en ayant point paru sur le visage, je repartis seulement, dans le temps que vous jugerez facilement, que le mémoire en chiffres faisoit cognoître à Son Eminence que le tout avoit été concerté avec M. le Garde des Sceaux, et que la relation qui viendroit après-demain en instruiroit plus particulièrement Son Eminence. Sur le mot de périr et de quitter^ que lorsqu'on avoit fait cette menace pendant le voyage de Bourgogne, elle étoit concertée avec tous les ministres du Roi, qui en étoient demeurés d'accord, et dans ce rencontre vous n'auriez eu que votre voix et étiez obligé de déférer aux avis de M. le Garde des Sceaux; que par les derniers mémoires, Son Eminence avoit bien vu quelle conspiration il y avoit pour faire condescendre Son Altesse Royale à donner cette parole,' et que je me souvenois que par celui de vendredi dernier

VOUS mandiez que rien n'avoit pu empêcher qu'on ne poussât Son Altesse Royale, sur cela que la raison par vous alléguée que c'étoit la seule chose que la Reine pouvoit accorder pour l'accommodement, et que si Son Altesse Royale n'en donnoit parole, le Parlement ne s'en tiendroit assuré et feroit quelque autre demande pour la liberté des princes : à quoi il avoit été répondu seulement qu'on y penseroit. Que depuis, ces mêmes personnes avoient résolu de faire l'accommodement moyennant cette condition, et que par ce moyen ils avoient poussé et obtenu cette parole; je lui répétai aussi la raison de votre dernier mémoire, que Paris ne souffrira jamais que Bordeaux soit opprimé quand il se réduira à cette condition ; et qu'enfin vous vous étiez trouvé entre deux grands maux, les remontrances et la destitution ; que vous aviez évité le pire qui devoit assurément arriver, puisque vous aviez choisi l'autre ; il me chargea ensuite de ne vous rien mander de tout ce qu'il m'avoitdit, mais seulement qu'il vous feroit réponse sur la lettre qu'il avoit reçue de vous parDorot.

A Libourne, ce 13 août 1650.

Monseigneur le cardinal a vu ce matin votre mémoire en chiffres, du 7 de ce mois, que l'ordinaire m'apporta hier. Avant que de vous rendre compte de tout ce qu'il m'a chargé de vous écrire, je crois qu'il est à propos que vous sçachiez qu'avant-hier au soir, peu auparavant que la fièvre me prît, Son Éminence m'envoya quérir, et après m'avûir fait quelques complaintes sur la conduite de ceux qui ont poussé Son Altesse Royale à donner parole de la destitution de M. d'Épernon, il ajouta qu'ils faisoient tous leurs efforts pour le rendre méprisable, et ïv 26

que c'étoit l'attaquer dans son fort, et me fit sur cela une grande déduction de tout ce qu'il avoit fait cette année : que par son adresse il avoit fait rendre Danvilliers et qu'il avoit inspiré à M. de la Ferté-Seneterre les moyens de se rendre maître de Clermont. Que n'avoit-il point fait en Normandie par son seul crédit et négociations, sans employer les fonds du Roi ni ses finances ? Il avoit pris Pont-de-l' Arche, Dieppe et Caen, changé les mauvaises intentions de M. de Richelieu pour le Havre, et enfin pacifié cette province ; qu'il avoit fait la même chose en Bourgogne et qu'il avoit pris Bellegarde qui étoit défendue par les principaux amis et serviteurs de MM. les Princes, beaucoup plus par traité que par force; que tout le monde sçavoit ce qui s'étoit passé à Guise, qui étoit pourtant l'action à laquelle il avoit moins de part, puisqu'elle s'éloit faite avec toutes les troupes de l'armée du Roi ; qu'on voyoit pourtant ce qui se faisoit à Langon pour avoir prévu que de cent lieux où J'armée d'Espagne pouvoit s'attacher , elle attaqueroit cette place indubitablement, et l'avoir munie du nombre d'hommes nécessaire pour une vigoureuse défense, de toute sorte de munitions et même d'argent de son propre; que sa prévoyance avoit passé jusques à faire choisir les meilleurs forçats de toutes les chiourmes et leur promettre la liberté au cas qu'ils pussent faire passer, dans le port de Longon , une galère qui portoit cinq cents hommes, eux compris ; qu'il venoit de recevoir nouvelle que cela avoit réussi, que les révoltés de la Catalogne avoifent été défaits, et qu'enfin hors du royaume tout étoit en bon état ; qu'il falloit que vous vous servissiez de toutes ces choses pour repousser le mépris dans lequel ' tous ces gens-là le vouloient jeter, et qu'il falloit que je

VOUS en écrivisse, parce qu'il ne le pouvoit pas faire. Il reprit sur cela le discours de l'affaire qui étoit restée dans son esprit, touchant la parole donnée par Son Altesse Royale, el me dit que la Reine en auroit pleuré et qu'elle s'étoit étonnée aussi bien que lui que vous eussiez si peu résisté à la volonté de Son Altesse Royale, comme vous le témoignez par vos lettres et mémoires; et qu'il avoit été forcé de lui dire que c'étoit par l'affection que vous aviez pour lui qui vous avoit fait appréhender la suite de ces remontrances. Je pris celle-là comme venant de lui et non pas de la Reine, et lui repartis que, pour le détail de ce qui s'étoit passé en cette affaire, Son Eminence ne le pouvoit sçavoir que par la relation qui en viendroit par le prochain ordinaire ; qu'au reste, elle ne pouvoit pas douter de votre affection et de votre zèle, encore moins de votre esprit et de votre conduite ; qu'elle se feroit tort à elle-même si elle en doutoit, et que je la pouvois assurer que ce seroit un fort méchant motif pour vous faire agir, que la crainte qu'il n'y auroit que le devoir envers la Reine et la gratitude envers elle qui vous obligeât de le faire, sans jamais manquer de zèle, d'affection ni de fidélité. Sur cela le sourcil se fronça et la couleur lui monta au visage, sans pourtant rien dire : il sortit seulement de sa garde-robe où il étoit et m'y laissa seul.

Aujourd'hui, après la lecture de votre grand mémoire, il a témoigné beaucoup de satisfaction de tout ce que vous avez fait, et a dit que, dans le conseil, tous ces Messieurs, Servien, de Yilleroi et autres, lui demandoient si vous ne lui écriviez rien sur toutes ces rencontres, et que quoiqu'il ne s'y peut rien ajouter, néanmoins que cela n'étoit point connu; à cela je lui ai reparti que pourvu que cela le fût de Son Eminence , vous étiez satisfait.

Ensuite, il m'a commandé de vous écrire qu'il étoit de la dernière conséquence de sçavoir jusques où pouvoit s'étendre le pouvoir qu'avoit M. le Coadjuteur sur l'esprit de Son Altesse Royale, et s'il pouvoit aller jusques à lui faire consentir à ne pas s'opposer vigoureusement aux propositions qui pourroient être faites contre lui; qu'il falloit rechercher avec M. le Garde des Sceaux et pratiquer tous les expédients imaginables pour le décréditer dans l'esprit de Son Altesse Royale. Et si cela ne pouvoit réussir, qu'il falloit nécessairement que la Reine fît un coup d'autorité , et pour cela que vous consultassiez à fond avec le même M. le Garde des Sceaux, sur tout ce qui se pourroit faire; qu'il falloit que l'un et l'autre vous fissiez bien cognoître à Son Altesse Royale que la Reine ne l'abandonnera jamais, et que quand elle seroit réduite à une province, elle le maintiendroit toujours; qu'il n'y a point de différence entre ce qui se fera contre lui et ce qui se feroit contre Sa Majesté, non-seulement par le poste qu'il occupe, mais même par la fermeté de la Reine ; et lui dépeindre ensuite les désordres qui s'ensuivroient pour le royaume et pour lui en particulier, s'il venoit à se désunir d'avec la Reine; que de sa part elle a fait, en cette dernière occasion, tout ce que Son Altesse Royale pourroit souhaiter et au delà, et que c'étoit une des plus essentielles marques qu'elle lui pouvoit donner de la ferme résolution qu'elle avoit faite de tenir toujours avec lui, et lui persuader ensuite, s'il se peut, à écrire à la Reine un remercîment, avec protestation de ne jamais rien faire qui lui pût être désagréable. A quoi il vous prie de vous appliquer et de vous servir aussi de M. le Garde des Sceaux pour le même effet.

Que vous consultiez M. Talon et vos amis particuliers

du Parlement pour sçavoir, au plus juste qu'il se pourra, quels sentiments prévalent à présent dans la compagnie, et les moyens que l'on pourroit tenir pour en gagner quelques-uns, et faire cognoître à quelques autres l'état des affaires et les mauvais sentiments des malintentionnés.

Qu'il jugeroit même à propos que vous vissiez sur d'autres sujets M. le Premier Président, M. de Champlâtreux, et qu'adroitement vous les fissiez parler sur tout ce qui se passe, et même de la réunion du parti dont ils sont les chefs avec celui du Roi ou des bien intentionnés, sans pourtant vous découvrir, puisque vous en sçavez la conséquence.

Qu'en voyant M'"* de Chevreuse, vous lui fassiez cognoître en la meilleure manière que vous jugerez, que la Reine croit que M. le Coadjuteur agit par un principe de méfiance, et que pour le lui ôter et lui donner entière assurance, il n'y a rien qu'elle ne fasse, et qu'elle donne la carte blanche pour faire tout ce qu'elle et MM. de Bellièvre et Laigues aviseront pour le mieux.

Que vous tâchiez de découvrir l'intelligence de M"*' de Montbazon et de M. de Beaufort avec les princes, et que vous la fassiez cognoître ensuite à Son Altesse Royale, et aux autres personnes que vous jugerez nécessaire.

Que vous consultiez avec M. le Garde des Sceaux s'il ne seroit pas à propos que la Reine écrivît à Son Altesse Royale sur tout ce qui se passe et en quels termes ; qu'en ce cas vous nous envoyiez une lettre minutée si vous jugez à propos de l'envoyer par M. d' Anville, ou par Comminges, et que votre avis sur cela mérite bien un courrier exprès.

Qu'il est encore de la dernière conséquence de bien faire cognoître à Son Altesse Royale l'état du royaume,

qui n'est pas tel qu'on lui veut persuader; que toutes les places et les troupes sont au Roi; que les peuples témoignent partout un amour extrême pour son prince ; que cette aversion dont on lui parle tant que les peuples ont contre Son Eminence, ne paroît point dans toutes les provinces, au contraire beaucoup d'affection et désir de le voir ; que cette aversion prétendue n'est que dans les esprits de quelques gens attitrés dans Paris et payés pour cela. L'entretenir ensuite sur les services ci-devant décrits et sur le désintéressement de Son Eminence, et lui faire cognoître que tant qu'il demeurera uni avec la Reine on viendra facilement à bout de tout; et que la force des ennemis de l'Etat et de la royauté ne consiste qu'en l'espérance qu'ils ont de leur désunion; que vous voyiez si M. le maréchal de l'Hospital peut être induit à contiibuer à détromper Son Altesse Royale de toutes ses craintes.

Que vous vous souveniez toujours de bien traiter, autant qu'il se pourra, les officiers d'armée et les troupes, et que vous voyiez quelquefois M'"^ de Montbazon, qui se plaint du peu de visites qu'elle reçoit de vous.

Sur ce que j'ai dit à la Reine de l'avis donné à M. d'Ar vaux, elle m'a répondu qu'elle n'avoit aucune cognoissance de ces réponses, mais qu'il étoit bien fâcheux à M. Servien de voir tant de calomnies contre lui, où même elle étoit mêlée, dans des libelles que M. d'Avaux avoit fait faire. Je lui ai reparti que toute la question étoit de sçavoir s'ils venoient effectivement de lui. Sur quoi elle m'a répondu qu'il n'étoit que trop vrai qu'ils venoient de Saint-Romain et de Marsilly, et que M. d'Avaux faisoit beaucoup de mal dans Paris, secrètement, qu'il étoit tout à M. le Prince.

Mes précédentes vous auront tiré de l'inquiétude où

vous étiez touchant les mémoires, vous assurant qu'il n'y a que la Reine et Son Éminence qui les voient.

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