Du Tillet
3. Elle épousa, en effet, le prince Thomas de Savoie, oncle de Marguerite, femme de saint Louis.
Il fut convenu, en l'année 1316, que Jeanne, fille de Louis Hutin* et de sa première femme, ne seroit point mariée que du gré de celui qui gouvernera le rovaume (j'en ai le titre) ; il n'est point, en cet acte, parlé de Roi ni de Reine, mais du Régent; parce que la Reine, femme de Louis Hutin, étoit demeurée grosse après la mort du Roi et attendoit-on qu'elle eût accouché , pendant lequel temps le royaume étoit gouverné par Philippe, surnommé le Long, roi de France, la Reine ayant eu un enfant qui mourut incontinent.
Jeanne, fille dé Philippe de Bourgogne, étant rendue au roi Jean, par le traité fait entre le Roi et le comte de Savoie, il fut stipulé qu'elle seroit mariée où il plairoit au Roi, pourvu que ce ne fût au Dauphin son fils aîné (du Tillet).
Le roi Charles V, au mois d'octobre 1 374, après avoir ordonné , par lettres patenter, , que la Reine sa femme aura , pendant le bas âge de son fils aîné, l'éducation d'icelui et qu'elle appellera pour le gouvernement de l'État les princes y dénommés et ceux de son conseil, il fit faire serment aux grands du royaume, qui porte expressément qu'ils ne s'allieront, par mariage ou autrement, avec les ennemis, rebelles et désobéissants à l'État. (J'en ai le titre.)
En l'an 1380, Jean, comte d'Armagnac, fit serment au Roi de lui être fidèle et ses enfants, comme bon et loyal vassal, homme et sujet doit servir son Roi et son droiturier et lige seigneur, et ajoute ces mots : « Et avec ce, nos enfants dessusdits ou aucun d'eux, fils ou
1. Jeanne fut reine de Navarre, et épousa Philippe, comte d'Évreux.
fille, nous ne allierons par mariage ne autrement avec quelconque ennemi du Roi mondit seigneur, ni de notre gré ou volonté soi allieront en aucune manière ; ainçois, si nous le sçavions, l'empêcherions loyaument à tout notre pouvoir. Et si en aucune manière faisions le contraire, nous voulons et consentons être tenus et réputés, en toutes cours et devant tous Rois, princes et seigneurs , pour faux prince , traître , mauvais et foi mentie , et que nous en puissions être poursuivi devant le Roi mon seigneur, en sa cour de Parlement , comme crime de lèse-majesté commis contre notre Roi et notre seigneur. » (J'en aile titre.)
L'an 1401 , Archambaud de Grailli, comte de Foix^, recognoissant qu'il étoit vassal du Roi , lui promit qu'il ne marieroit point ses enfants que du consentement du Roi , et à ses sujets et amis , et en fit faire pareil serment à ses enfants , leur donnant pouvoir à cet effet.
Par transaction entre Charles VII et Jean VI , duc de Bretagne , ledit duc promit au Roi que le mariage de Pierre de Bretagne son fils , avec la fille de Louis d'Amboise , ne se feroit pas sans le sçu de Sa Majesté, ce que le père et le fils promirent par écrit en l'an 1431.
En l'année 1488, François, duc de Bretagne, promit par traité, au roi Charles VIII, qu'il ne marieroit ses filles sans son avis, à peine de deux cent mille livres d'or. Et, pour plus grande sûreté, il fit obliger les principales villes de son duché. (J'en ai le titre.)
i . Il figure aussi , dans l'histoire du w" siècle , sous le titre de Capta/ (lu Buch.
Entre les propositions qui furent faites par les Notables du royaume , assemblés à Saint-Germain en Lave, en 1582, celle-ci est très-expresse sur ce sujet (chap. IV, art. 21) : nul prince ou officier de la couronne, ou duc, marquis, comte on gouverneur de province, ne peut traiter mariage avec étranger sans le consentement exprès du Roi, et qu'il soit par écrit, sous peine de privation de ses états , et des titres de ses dignités et seigneuries , et de réunion de sa principale justice à la plus procbaine royale du lieu \
EXEMPLES COMME LES PRINCES ET LES GRANDS ONT DESIRE LE CONSEN- TEMENT DE NOS ROIS POUR LEURS MARIAGES OU CEUX DE LEURS ENFANTS.
Les princes françois n'ont pas cru leurs mariages assurés, si le consentement du Roi n'y intervenoit , ou plutôt la ratification. En voici quelques exemples :
L'an 1 193, le roi Philippe Auguste confirma les mariages de Pierre de Courtenay, comte de Nevers, avec Yolande de Hainaut, et de Mahault , fille dudit comte de Nevers, avec Philippe, comte de Namur.
Philippe le Rel , en 1 298 , confirma le mariage de Marguerite de Valois, fille de son frère Charles, comte de Valois , avec Gui de Châtillon, comte de Blois.
Le même Roi, en l'année 1308, confirma celui de Jean II, comte de Dreux, avec Péronelle de Sully, veuve de Geoffroy de Lusignan.
En l'année 1311, le même Roi ratifia le mariage de Robert, fils du comte de Boulogne, avec Catherine, fille de Jean, dauphin du Viennois.
i. Voyez, 'dVJppendice, les exemples étrangers relatifs aux mariages des princes et des grands , qui ne pouvaient être contractés sans la permission du souverain.
L'année suivante, il confirma aussi le mariage de Philippe, prince de Tarente, et de Catherine de Valois, impératrice de Constantinople.
En la même année 1312, le Roi confirma le mariage de Charles de Valois, comte d'Alençon, second fils de Charles son frère , avec Jeanne , fille du comte de Joigny.
Philippe le Long, par deux diverses lettres des années 1320 et 1321 , approuva le mariage de Marguerite de Clermont avec Jean , fils de Henri , sire de Sully.
L'an 1 322 , Charles le Bel confirma le mariage de Pierre I", duc de Bourbon , avec Isabeau de Valois , fille de Charles, comte de Valois.
Le même Roi, l'an 1325, ratifia le mariage d'Alix, fille d'Artus V% duc de Bretagne, avec Bouchard, comte de Vendôme , qui avait été fait en l'an 1320.
En conséquence de cet usage, les ambassadeurs du roi Jean, par acte du 6 janvier 1353, offrirent aux ambassadeurs de Pierre, roi de Castille, de leur fournir lettres dudit roi Jean confirmatives du traité de mariage dudit roi de Castille, avec Blanche de Bourbon, fait l'année précédente.
Louis XI, l'an 1465 , confirma l'accord du mariage de Pierre II, duc de Bourbon, avec Marie d'Orléans, fille de Charles, duc d'Orléans, qui avoit été conclu en septembre de l'année 1461 .
F.XKMPLFS DKS MARIAGES FAITS PAR LES ROIS, DES ENFANTS DES GRANDS DE LEUR ÉTAT, SANS LE SÇU DES PARENTS.
L'intérêt public a toujours tellement été considéré par nos Rois, qu'ils ont quelquefois promis, pour le
bien de la paix, de faire des mariages sans le consentement des parties.
Le roi Charles V, en l'année 1 368 , bailla sa promesse au sire d'Albret, de lui donner en mariage Marguerite de Bourbon , sœur de la reine Jeanne , sa femme.
Louis XT ayant relevé Jean II , comte d'Alençon , de l'arrêt de mort donné contre lui , à Vendôme , l'an 1458, tira du comte d'Alençon une contre-lettre, du 12 octobre 1461 , qui porte, entre autres choses, que le Roi s'est réservé la garde et administration de René et Catherine d'Alençon , ses enfants , pour être et demeurer avec lui , et de leurs mariages disposer et ordonner, et les allier avec telles personnes qu'il plaira à Sa Majesté ; et promit que s'il faisoit chose qui fût au préjudice du Roi, soit par alliance de ses enfants ou autrement, sans son sçu et exprès commandement, la grâce et restitution que le Roi lui avoit faite seroit nulle.
En l'année '1505, le roi Louis XII, par traité de paix fait à Blois, promit le mariage de sa nièce, Germaine de Foix, à Ferdinand , roi d'Espagne, ce qui fut exécuté le 19 octobre de la même année. (Volume VII de l'Inventaire du Trésor des Chartes, p. 330, au chapitre Jrragon,)
Cette autorité royale, ce pouvoir de nos Rois a été si assuré , et a-t-on si peu douté de cet ordre public , que les Enfants de France qui prétendent devoir jouir des mêmes prérogatives , encore qu'il y ait quelques honneurs qui ne se peuvent communiquer à d'autres sansblesser le titre souverain, ont entrepris eux-mêmes de publier des défenses de contracter mariage à ceux
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qui faisoient leur demeure es terres desquelles ils jouissent, comme : Louis de France, fils aine du roi Philippe Auguste, défendit, par ses lettres, à Érard de Brennc, sire de Ramerie, et à la fille du roi de Cypre, qu'ils n'eussent à contracter mariage ensemble.
EXEMPLES DE CEUX rONTRE LESQUELS LES ROIS ONT TÉMOIGNE LEUR INDIGNATION APRÈS LES MARIAGES PROJETÉS ET CONTRACTÉS.
Charles le Chauve ayant sçu que son fils Louis, dit le Bègue, avoit épousé une jeune damoiselle appelée Ansgarde, de laquelle il avoit deux enfants, sans sa volonté et son exprès consentement, il les sépara et lui fit prêter serment de ne la recognoître jamais pour sa femme et lui en fit épouser une autre , nommée Adelais, laquelle il laissa grosse. (Reginon, 1. II, p. 44; d'après Fauchet, L X, p. 388.)
Charles VII déclara la guerre au duc de Savoie pour avoir été si hardi que d'entendre au traité de mariage de Louis, Dauphin, qui s'étoit retiré de la cour et avoit formé parti en France. Et comme ce n'étoit qu'un pourparler sans aucun effet, duquel néanmoins le Roi fut justement indigné, et que les articles étoient seulement arrêtés entre eux, aussi fut-il bien aise d'apporter remède à ce mal. Le cardinal d'Estoutevilje' ayant trouvé le Roi près d'entrer en la Savoie, alla trouver le Duc, qui recognut sa faute ; et fut fait traité entre le Roi et lui, qui portoit consentement du prince de passer outre au mariage , qui ne fut néanmoins consommé que quatre ans après, à Namur.
i . Guillaume d'Estouteville, archovèque de Rouen et légat en France, était en route pour Rome lorsqu'il apprit que le Roi marchait sur la Savoie. Il revint sur ses pas et trouva le Roi à Feurs.
Il importe d'en écrire l'histoire au long-, puisqu'elle est autre qu'on ne la lient communément :
Louis, Dauphin, étant en mauvaise intelligence avec le Roi, son père, se retira en Dauphiné, qui lui appartenoit par sa naissance. Le Roi lui voulant retrancher tous les moyens de lui nuire et à son État , et pour l'obliger de revenir près de lui, révoqua les ordres qu'il avoit donnés pour son entreténement , même pour ce qui étoit en Dauphiné.
Ce jeune prince, impatient de cette nécessité, prit d'autorité ce qu'il put d'argent qui appartenoit au Roi , qui s'offensa si fort de cette entreprise , qu'il envoya une armée contre lui en Dauphiné , sous la conduite du comte de Dammartin'. Le Dauphin se retiroit à mesure que l'armée du Roi s'approchoit de lui, et néanmoins il rechercha les grands dont il pouvoit tirer de l'assistance. Le duc d'Alençon et le comte d'Ârmagnac se voulurent mêler de lui donner conseil, comme fit aussi Jacques Cœur^, homme fort pécunieux; mais les uns et les autres furent tellement cliâtiés par
1. Louis-Antoine de Chabannes , comte de Dammartin. Cette famille, originaire du Bourbonnais, s'est perpétuée de nos jours, et l'un de ses descendants est le lieutenant général comte de Chabannes.
2. Les biographes du célèbre financier du xv* siècle n'ont peut-être pas assez insisté sur cette ciiTonstance de la vie de Jacques Cœur, qui conti-ibua probablement aussi à déterminer le roi Charles VII à poursuivre son argentier lorsque déjà des accusations d'empoisonnement pesaient sur lui. (V^oy. le Mémoire de M. Bonamy sur les dernières années de Jacques Cœur, Mem. de V Académie des Inscriptions, t. XX, p. .j09, et la récente publication de M. Pierre Clément.) Louis XI fut très -favorable à la révision de ce procès, que poursuivirent, pendant son règne, les enfants de Jacques Cœur.
le Roi, que personne n'osa plus lui témoigner aucune bonne volonté.
Le Dauphin, réduit à ces extrémités', s'adressa à Louis, comte de Savoie , et lui proposa d'épouser Charlotte, sa fille, qui étoit lors en bas âge. Le Comte écouta ce parti , voyant le Roi sur la fin de ses jours et le grand avantage qui lui en pouvoit venir. Le contrat de ce mariage se passa à Genève , en janvier 1451 , et rien davantage, soit que la fille fût trop jeune , qui étoit un empêchement sans remède pour lors, soit aussi ( ce qui est vraisemblable par la suite de l'histoire) que le Comte vouloit avoir le consentement du Roi.
L'affaire donc étant demeurée en cet état ^, le Dauphin, qui voyoit que le Roi son père se préparoit pour se venger du comte de Savoie , se retira au comté de Bourgogne. Cependant le Roi s'avançoit avec son armée pour entrer en Savoie et fut jusques à Feurs en Forez, où il fut rencontré par le cardinal d'Estouleville, qui retournoit d'Italie.
4 . Guichenon prétend que le duc de Savoie refusa alors de donner aide et secours au Dauphin {Hist, de la Maison de Savoie , t. II, p. 92); mais cet écrivain se contredit un peu plus loin {id., p. 106 et 107).
2. Guichenon raconte, dans son Histoire de la Maison de Savoie^ que la princesse Charlotte fut promise après beaucoup de difficultés à Louis, dauphin de France , parce qu'il négociait ce mariage à l'insu du roi Charles VIL Le Dauphin envoya en Savoie Jean, bâtard d'Armagnac, seigneur de Gourdon, et Antoine Bolo- Hiier, ses ambassadeurs , pour épouser en son nom la princesse Charlotte; le pouvoir qu'il leur donna était daté d'Alexan, proche Romans, en Dauphiné, le 8 janvier 1451. Les articles du mariage furent alors accordés, et le contrat passé dans le couvent des frères mineurs le i février suivant. Le roi de France l'ayant su,
Ce cardinal supplia le Roi de lui permettre de voir le Comte, pour sçavoir quelle raison il lui vouloit faire. Cet expédient eut un bon succès : le Comte vint trouver le Roi à Feurs', et, le 27 octobre 1452, ils firent un traité d'amitié et de confédération , qui porte ces mots , c'est le Comte qui parle : « Vu l'alliance qui est à présent entre ledit seigneur Roi et nous par le moyen du mariage d'aucuns ses enfants avec les nôtres. »
Quelques historiens françois (de Serres) ont dit que le Roi prêta lors un demi-consentement à ce mariage, ce qu'ils eussent dit plus hardiment, s'ils eussent vu ce traité et ces paroles formelles de consentement, qui se doivent rapporter à ce mariage , non à celui de lolande, fille aînée du Roi, avec le prince de Savoie , fils aîné dudit Comte , fait longtemps auparavant ^
L'amitié continua, depuis, entre le Roi et le Comte; mais la haine que le Roi portoit à son fils augmentoit, ce qui obligea le Comte de venir à Paris , ayant avec
envoya son héraut d'arraes, avec des lettres fort pressantes au duc Louis de Savoie, afin de retarder l'exécution de ce mariage; mais il fut solennisé au château de Chanibéry avant que le héraut eût rendu les lettres. Toutefois, ce mariage ne fut pas consommé, et le Dauphin se retira à Namur, d'où il envoya quérir par le seigneur de Montagu, au mois de janvier 1457, la princesse Charlotte sa femme. — Guichenon ne parle pas du traité de 14o2, et ne dit pas que le Dauphin ne réclama sa femme qu'en 1437. [Histoire de la Maison de Savoie , p. 106, 107, édition de Jean- Michel Briolo.)
1. Cette entrevue de Feurs est racontée par Guichenon. (Edit. citée.)
2. Yolande de France, fdle de Charles VII, née à Tours le 23 septembre 4434 , fut fiancée en 1436 à Amé de Savoie.
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lui cette lolande , fille du Roi , pour tâcher de vaincre cette dureté , mais inutilement; si bien que le Comte s'en retourna en Savoie , non , comme il est à juger, sans le consentement exprès du Roi pour l'accomplissement de ce mariage, car, sitôt qu'il fut arrivé chez lui, il fit conduire sa fille à Genep en Flandres, où étoit le Dauphin , et les noces fijrent faites et le mariage consommé à Namur*, en l'année 1457.
Ce mariage fut si heureux , que la princesse Dauphine eut un fils à la fin de l'année; le comte de Savoie crut que c'étoit un moyen que sa bonne forlune lui présentoit pour réunir ces deux esprits si divisés , faisant voir au Roi un nouveau gage d'amitié ; mais cela ne fut suffisant de fléchir le Roi, qui mourut, l'an 146) , n'ayant jamais voulu voir son fils, qui avoit été onze ans en sa mauvaise grâce et hors de son royaume.
Voilà la vérité de cette histoire, dont on parle lorsqu'il est question des mariages des Enfants de France. Il est aisé à juger si de là l'on en peut tirer les conséquences qu'aucuns peu informés en font, pour dire que le consentement des Rois n'est pas autrement nécessaire aux mariages des princes de leur sang et autres grands de leur royaume.
Au contraire, il est aisé de juger qu'encore que le premier pourparler, qui est de l'an 1451 , eût été entrepris sans l'autorité royale , dont le Roi s'indigna justement, que depuis le duc de Savoie ne voulut jamais passer outre sans consentement exprès. Ce qui
1. Voy. aussi l'Histoire dr France du P. Daniel , p. 530 de l'édition de 1622,
se voit clairement par les termes du traité, qui est de l'an 1452 , et par les voyages faits depuis vers le Roi, tant par le duc de Savoie que de sa part.
Et le temps qui s'est écoulé depuis le contrat, qui est de 1451 jusques à la consommation du mariage qui se fit à Namur en 1457, déclare assez qu'encore que le courroux du Roi demeurât toujours contre la personne de son fils qu'il ne vouloit point voir, il ne laissoit pas de se vaincre soi-même, et préférant l'intérêt de l'Etat qui le portoit à souhaiter le mariage de son fils, en l'espérance des enfants qui en dévoient naître, ne laisse pas de consentir au mariage , qui fut consommé dans les pays étrangers , dont naquit le juste successeur de la couronne, Charles VIII ; qu'il y demeura jusques après le décès de son père , qui se ressentit jusques à sa mort des mouvements excités sous son nom , le tenant éloigné , afin que par sa présence il ne pût servir de prétexte aux mauvais esprits pour forger, de jour en jour, de nouveaux intrigues.
Thibault, comte de Champagne, sans en communiquer au roi Louis le Jeune , avoit fait un double mariage de son fils avec la fille du comte de Flandres, et de sa fille avec le comte de Soissons , qui déclara la guerre pour ce sujet au comte de Champagne et le dépouilla de ses Étals. Et saint Bernard , qui, pour sa sainteté de vie, étoit en très-grande recommandation, en écrivit au Roi et à ceux desquels il prenoit conseil ; et, par les lettres, il est aisé de voir jusqu'où se portoit le ressentiment du prince et les raisons d'État qui l'obligeoient d'en user ainsi, comme il a été dit.
Gui, comte de Flandres*, pair de France et vassal du Roi , à cause de son comté , rechercha les occasions de fâcher le roi Philippe le Bel; il avoit une fille nommée Philippe , qu'Edouard Y\ roi d'Angleterre , lui demanda en mariage pour son fils Edouard, qui lui succéda au royaume. Le Comte embrassant cette occasion proportionnée, ce lui sembloit, à son désir, promit sa fille et fit de grands préparatifs pour la conduire en Angleterre. Le roi Philippe le Bel, à qui cette alliance touchoit, fit dire au Comte qu'il tiendroit à injure s'il envoyoit sa fille en Angleterre sans prendre congé de lui, qui étoit son parrain. Le Comte, qui sçavoit l'obligation qu'il avoit de donner part au Roi de cette affaire, et de la puissance d'un si grand Roi qu'il auroit sur les bras s'il n'obéissoit, se résolut de passer en France avec sa fille, et trouvèrent le Roi à Corbeil. Le Comte présentant sa fille dit au Roi : « Sire, voici votre cousine qui a plu à Edouard d'Angleterre ; si ne veut pas partir de votre royaume sans prendre congé de vous. » Le Roi répondit : « En nom Dieu, sire Comte, aussi n'ira mie; vous avez fait alliance à mon ennemi, sans mon sçu ; par quoi vous et elle demourerez avec moi. » (Anciennes histoires de Flandres.) Aussitôt le père et la fille furent arrêtés prisonniers ; le Comte fut délivré quelque temps après , mais sa fille fut retenue et mourut en prison, et fut enterrée aux Cordeliers de Paris.
Cette affaire eut de très-mauvaises suites pour le comte de Flandres, qui voulut s'en ressentir contre le
1. Gui de Dampierre, comte de Flandre, conclut, en 1294, le mariage de sa fille avec le fils aîné du roi d'Angleterre.
Roi; mais il se trouva si mal assisté de ses amis, même de l'Empereur et du roi d'Angleterre intéressé , qui traita sans lui , qu'il se vil réduit , pour sauver son pays, à se rendre, lui et ses enfants et beaucoup de gentilshommes flamands, entre les mains du comte de Valois, qui les amena tous au Roi , qui les reçut non point comme amis, comme on leur avoit promis, mais comme vaincus et captifs , et les envoya en diverses prisons, où le Comte mourut en l'année 1304', après avoir été dix ans prisonnier. Un de nos historiens^, écrivant cette histoire, dit : « Le comte flamand fut fort joyeux d'un tel rencontre, ne voyant pas à quoi tendoit le roi d'Angleterre^ et s'estima heureux qu'un si grand prince daignât s'allier en sa maison : ainsi il accorda aux Anglois ce qu'ils désiroient, sans en communiquer au roi Philippe , son souverain , ce qui lui tourna en grande conséquence. Le Roi averti de ceci, en fut grandement irrité , tant pour avoir suspecte la puissance du comte de Flandres , que pour trouver mauvais que , sans son avis et congé , il entreprît de marier sa fille à un étranger, même à un ennemi de la couronne de France, comme ainsi soit que la loi ancienne du royaume porte qu'il n'est permis à homme vivant, tant grand soit il, de marier ses enfants hors du royaume, sans le congé exprès et le consentement du Roi. Et si quelqu'un est assez hardi que de ce faire, il est en la puissance du Roi de le bannir et lui ôter sa terre, et ainsi l'ai-je recueilli d'un vieux livre écrit
i. Cette date est exacte d'après l'ancienne manière de compter, l'année ne commençant qu'à Pâques : le comte était mort le 7 mars 1305 N. S.
2. Belleforest, année 1295, Fie de Philippe le Bel, p. 755, b.
âS4 MÉMOIRES
à la main et en fort ancien langage, qui m'a été communiqué par le seigneur de Sansay. n
Un des principaux chefs d'accusation de crime de lèse-majesté dont fut convaincu Jean II, comte d'Alençon', prince du sang et pair de France, et condamné à mort par cet arrêt si célèbre , donné à Vendôme, le 10 octobre 1458, fut d'avoir traité le mariage de sa fille avec le fils aine du duc d'Yorck, prince anglois, dont il n'avoit donné aucune part au Roi.
Du même règne de Charles VII , Jean IV, comte d'Armagnac ", traita le mariage de sa fille avec le roi d'Angleterre, et ce crime n'étoit pas seul : ce qui obligea le Roi de le faire arrêter et saisir tous ses biens. Les amis et parents du Comte, croyant qu'il étoit innocent, supplièrent le Roi de les ouïr pour le justifier; ce qu'il leur accorda , mais voulut que ce fût en présence de son conseil. Là, ils représentèrent les services du Comte et de ses prédécesseurs, et , comme il étoit injustement traité, conclurent demandant justice. L'avocat criminel du Roi , nommé Jean Barbin, présent au conseil, eut commandement de répondre; il demanda trois jours de délai pour se préparer : ce que le conseil trouva bon. Le délai expiré, l'avocat du Roi fut ouï par le Roi en son conseil. II répondit
■1. L'un des personnages qui défendirent vivement le duc d'Alençon pendant la durée de ce célèbre procès, fut Charles, duc d'Orléans. Ce prince prononça, dans cette circonstance, un discours que l'on peut considérer comme im exemple de l'éloquence judiciaire de celte époque. Les textes des Ecritures sont pour lui le code suprême, le guide des consciences, et les motifs des jugements. ( Voy. cette harangue dans le volume que nous avons publié sous le titre de Louis et Charles, ducs d'Orléans, p. 368.)