ANNÉES
VACCINÉS. VARIOLÉS. DÉCÈ
Totaux des 18 dernières années. 4,087
Il suffit de jeter un coup d'œil sur ce tableau pour voir clairement que la vaccine, en se ré-
(1) A cette époque, je me fixai à Mortagne, où déjà, en 1820, mon père et moi vaccinions annuellement un grand nombre de sujets.
UULL1N. 16
pandant, diminue de plus en plus le nombre des varioleux et par suite les victimes de la variole. Comparez les époques que nous avons mises en regard : dans les dix-sept premières années, vous trouvez 1 15 décès, et dans les dix-huit dernières vous n'en comptez que 28. Et notez que la population a augmenté plutôt que diminué. Quelle plus grande preuve de la puissance et des bienfaits de la vaccine !.. Il n'y a que la mortalité qui, toute proportion gardée, reste à peu près toujours la même ; d'où l'on voit que la variole n'a rien perdu de sa rage et qu'elle mérite toujours la place qu'elle occupe parmi les fléaux dont il a plu à la Providence d'affliger les hommes.
Poursuivons : de 1835 à 1851 je me suis appliqué à suivre l'exemple de mon père; héritier de son nom, j'ai voulu l'être aussi de son zèle pour une pratique qu'il chérissait. Je puis le dire avec orgueil, dans l'espace de vingt-six ans je n'ai vu que deux fois la variole à Mortagne; c'était en 1849; et j'ai la confiance qu'elle n'y aurait plus paru si elle n'y avait été apportée par des étrangers.
Le 22 avril 1849 je fus appelé à donner des soins au nommé Lus...., tailleur de pierre, à Mortagne. Cet ouvrier, âgé de cinquante-trois ansj non vacciné, d'un fort tempérament, était
DES REVACCINATIONS. 243
tourmenté d'une fièvre avec céphalalgie intense, et gardait le lit depuis quatre jours avec chaleur vive à la peau; tout le corps, surtout le visage, était couvert de pustules varioliques; malaise général, soif vive, la fièvre avait peu baissé. Lui ayant demandé la cause de sa maladie, il répondit : «J'habite Mortagne depuis huit ans; je suis allé, il y a dix jours, visiter ma famille, qui demeure à Luinier (Maine-et-Loire). J'y restai huit jours, durant lesquels j'ai assisté à plusieurs réunions où j'ai bu et mangé plus que de coutume. À cette époque, Luinier était le théâtre d'une épidémie meurtrière de variole qui a fait périr beaucoup de monde, surtout des enfants non vaccinés et des vieillards. Je n'ai fréquenté aucun malade. Quoi qu'il en soit, j'y ai pris le germe de l'affection qui s'est développée à mon retour à Mortagne. Le début de ma maladie date de quatre jours. »
La variole de Lus... fut confluente et mit ses jours en danger. Cependant, à sa gravité près, elle n'offrit rien de remarquable. Ce malade garda le lit pendant trente-huit jours, et fut huit semaines sans travailler. Lus... était aimé dans son quartier et tous les voisins le visitaient fréquemment. La femme Bau...., mère d'un enfant de quatre mois, non vacciné, y fut comme tout le mondes elle assista souvent le malade en
compagnie de ce pauvre enfant qui gagna la maladie et qui, après six jours d'une variole confluente, mourut victime de l'imprudence de sa mère. Ces deux cas de variole sont, je le répète, les seuls que j'ai observés à Mortagne dans l'espace de quatorze ans. Ils n'y sont pas nés, ils y ont été apportés et l'incendie s'est bientôt éteint faute d'aliments.
Il est donc vrai que la variole déserte les lieux où la vaccine est régulièrement pratiquée, et si elle s'y montre encore quelquefois, il n'en faut accuser que l'insouciance des hommes qui négligent de se faire vacciner une première fois, ou qui, trop confiants dans leur première vaccination, se croient complètement préservés. Ils le sont en effet, pour la plupart, mais il y a des exceptions : il y a des individus en qui la première vaccine n'éteint pas complètement l'aptitude native qu'ils apportent à la variole.
En 1850, j'ai observé deux épidémies de variole; la première à la Tessoëlle (Maine-et-Loire), et la deuxième à Saint -Laurent, sur Sèvres (Vendée). Au moment où j'écris ce mémoire (4 mai 1 851). Mortagne compte aussi un assez grand nombre de cas de varioles graves, nous allons successivement parler des faits observés dans ces trois localités.
En mars 1850, je me rendis à la Tessoëlle
DES RE VACCINATIONS. 245
(Maine-et-Loire) pour y voir un variole. On profita de cette circonstance pour me conduire chez 17 autres sujets, pareillement attaqués. Pendant l'existence de l'épidémie, qui dura plus de trois mois, je visitai, à plusieurs époques, 36 de ces malades, chez lesquels il y eut 10 décès. Quatre d'entre eux reçurent mes conseils jusqu'à leur dernier moment; les autres furent soignés par des confrères des environs; or, manquant de détails circonstanciés sur la mort de ces derniers, je me suis adressé à la sagefemme de la localité, matrone intelligente qui me fournit, sur le fléau, les documents dont j'avais besoin : ainsi, sur 36 variolés :
4 sont morts de 30 à 60 ans (vaccine inconnue).
5 — de 2 à 12 ans (non vaccinés). \ — de 18 à ans (non vacciné).
Tous les enfants sont morts sans avoir rien présenté de bien remarquable, si ce n'est que dans le cours de l'affection , du huitième au dixième jour, il se développait subitement, et sans cause appréciable, des symptômes graves (délire, oppression, faiblesse), qui, dans l'espace de vingt-quatre à quarante-huit heures, emportaient ces petits êtres, tandis que chez les sujets
plus âgés, la variole durait de douze à seize jours, et les signes fâcheux ne se montraient que vingt ou trente heures avant la mort.
J'ai vacciné et revacciné à la Tessoëlle un grand nombre de sujets, et je déclare qu'aucun n'a éprouvé ni variole ni varioloïde. Cependant la seconde vaccine ne s'est pas reproduite également à tous les âges; ainsi, sur les sujets de trente à cinquante ans, les revaccinations réussirent dans la proportion d'un quart approximativement; chez ceux de quinze à trente ans, dans la proportion approximative d'un quart seulement, ce qui porterait à croire que les vieillards dont la vaccine remonte très-loin dans leur vie seraient les plus exposés à la variole, s'ils n'étaient protégés par leur âge même. Cette épidémie dura près de trois mois.
À peine l'épidémie de la Tessoëlle fut-elle éteinte, qu'une nouvelle épidémie de même nature et d'une gravité bien plus fâcheuse encore s'alluma dans la commune de Saint-Laurent-sur- Sèvres (Vendée).
Appelé le 15 mai sur ce nouveau théâtre, je m'y rendis, et de cette époque à la fin d'août, j'eus à donner des soins dans cette commune à 31 variolés dont 15 furent fortement attaqués.
DES RE VACCINATIONS.
Sur ce nombre sont morts. . . . 3 de 3 à 15 ans.
3 de 20 à 25 ans.
5 de 26 à 39 ans.
Total 11
Les autres varioles furent moins malades, et j'eus à constater sur eux neuf cas de varioloïdes.
La manière dont a eu lieu la mort chez cinq de ces sujets est digne de remarque. La maladie tenait à la fois de la nature des varioles graves et de la nature du typhus. Le premier qui succomba se nommait Jean S..., cultivateur, âgé de vingt et un ans; il était d'une forte constitution. Le deuxième fut la G..., âgée de trente-neuf ans, d'une force remarquable ; cette femme était enceinte de huit mois quand se développa la variole (1). Le troisième malade était une jeune
(1) Voici Thistoire de cette malade. La fièvre qui précéda l'éruption variolique de quatre jours détermina des coliques peu intenses d'abord, qui, plus tard, s'accrurent au point que le troisième jour elles déterminèrent la dilatation du col, et Ton croyait l'accouchement à la veille de se terminer; vain espoir! La ligure, l'abdomen, la poitrine, devinrent çà et là le siège de boutons varioliques peu nombreux qui, une fois sortis, firent cesser les coliques. Bientôt aux pustules s'adjoignirent des symptômes graves qui, dès le septième jour (à partir du début delà fièvre), conduisirent, sans être accouchée, la pauvre femme au tombeau.
L'opération césarienne ayant été pratiquée, on retira un enfant mort dont le corps était comme celui de la mère : il offrait des ré.
fille de Saint-Malo-du-Bois (Vendée), âgée de vingt ans, non vaccinée, et ordinairement bien portante. Le quatrième malade était un homme âgé de trente-trois ans, venu à Saint-Laurent depuis quinze jours, en convalescence d'une fièvre typhoïde qu'il avait contractée en Bretagne. La petite vérole le tua en six jours (1). Enfin le cinquième malade fut le nommé G..., vingt-sept ans, homme robuste qui avait toujours été bien portant.
Les quatre premiers jours de la variole, ces malheureux ressentaient une lassitude trèsgrande; léger délire la nuit, chaleur et soif vives.
Le quatrième jour, l'éruption variolique se manifestait, mais elle n'était pas très-abondante; les boutons étaient isolés et occupaient particulièrement le torse et la figure. Dès les cinquième et sixième jours, on remarquait autour des boutons varioliques de nombreuses pétéchiesdont la largeur égalait celle d'une forte lentille ; de roses
gions marquées de diverses couleurs ; je n'ai point observé sur cet enfant de pustules varioleuses, mais Tépiderme s'enlevait facilement et nous donnait à penser qu'il était mort depuis quelques jours. Le sang était noir et sans consistance; il en était ainsi de leurs muscles : ils étaient mous et flasques.
(1) Ce cas m'a été communiqué par mon confrère, M. le Sueur, médecin à Saint-Laurent. C'est également lui qui m'a communiqué l'observation de C.
DES REVACCÏNATIONS. 249
qu'elles étaient d'abord, elles passaient à la couleur bleu-violacée, ensuite devenaient brunes et bientôt noires. La peau circonvoisine offrait d'autres plaques plus ou moins larges d'un bleu foncé. Outre ces nombreuses taches, les extrémités inférieures étaient encore le siège d'une grande quantité de pourpre (purpura hemorrhagica).
Le septième ou huitième jour, les malades éprouvaient plus de fièvre, plus d'abattement, la tête était lourde ; mais il n'y avait pas de délire. A cette époque se déclaraient instantanément des hémorrhagies abondantes qui avaient lieu par la bouche et par l'anus ; le sang rendu était noir et peu consistant, les parotides se gonflaient et devenaient douloureuses. La faiblesse augmentant en rapport avec la perte du sang, les malades succombaient à ces pertes incessantes du huitième au dixième jour de la maladie.
Les autres sujets qui succombèrent à la variole n'eurent point, comme les précédents, ces hémorrhagies, etc., etc.,.. Ils succombèrent du quinzième au dix-huitième jour de leur affection en présentant une éruption très-nombreuse de pustules varioleuses auxquelles s'adjoignirent des symptômes typhoïdes (congestion cérébrale, délire, oppression). Ainsi périrent Louis- Marin C..., vingt-sept ans; M... Adelphine,
trois ans; M.. Joseph, huit ans; G... René, quinze ans; Marie F..., vingt-cinq ans ; Jean F..., vingt-six ans.
Si la variole a fait mourir ces derniers malades, il n'en est pas ainsi des cinq premiers dont nous avons parlé ; la variole n'a pris qu'une part secondaire à leur mort. En effet, l'éruption était rare, les boutons isolés, peu larges; mais les hémorrhagies se succédaient incessamment ; or, ces hémorrhagies n'appartiennent pas à la variole, je les considère comme une suite, ou plutôt comme l'effet et le signe d'une décomposition générale des solides et des liquides, comme on en voit dans les affections pestilentielles.
J'ai vacciné et revacciné dans Saint-Laurent 140 personnes. Ces revaccinations m'ont fourni les mêmes particularités que celles de laTessoalle, je veux dire que la deuxième vaccine a réussi chez un quart approximativement des sujets de trente à cinquante ans, tandis que chez les revaccinés de dix à vingt ans, un sixième des opérés a présenté des boutons légitimes, et de même la mortalité fut plus grande chez les personnes âgées que chez les adultes.
J'ai également vacciné dans Saint-Laurent un grand nombre d'enfants, ainsi que je l'ai dit plus haut. Ces opérations m'ont présenté deux cas intéressants qui méritent d'être signalés; le pre-
DES REVACCINATIONS. 251
mier est relatif à un enfant de cinq ans que j'avais vacciné durant le fort de l'épidémie. Il faut croire qu'il avait déjà le germe de la contagion, car il fut pris d'une variole confluente au cinquième jour de la vaccination. Cet enfant n'eut point de fièvre avant l'apparition de la variole; elle se déclara en même temps que l'éruption; à cette époque, le point d'insertion de la vaccine n'était pas encore apparent, il ne le devint que le huitième jour; ensuite les deux éruptions marchèrent ensemble sans s'influencer; on eût dit que la vaccine avait attendu que la variole eut atteint son troisième jour de développement pour marcher de compagnie avec elle. Je visitai notre petite malade le quinzième jour de la vaccination, et au lieu de trouver les boutons vaccins desséchés et croûtés, ils étaient volumineux et entourés d'une belle aréole; ces boutons semblaient n'avoir pas plus de sept à huit jours; au reste, les croûtes des deux éruptions tombèrent en même temps du vingt-cinquième au vingt-huitième jour, en laissant à leur suite des cicatrices profondes et gaufrées.
J'ai vacciné, en second lieu, un enfant de quatre ans au début d'une variole, et ici encore les deux éruptions marchèrent ensemble sans réagir l'une sur l'autre.
À cette observation se rattachent deux ques-
tions : est-ce la vaccine qui a empêché le développement de la fièvre qui devait précéder l'apparition des pustules varioliques? est-ce la variole qui a retardé l'apparition et la marche de la vaccine?. . . Je laisse à d'autres vaccinateurs le soin de répondre. Voici toutefois mon opinion relativement à cette observation.
Je crois que l'enfant était depuis longtemps prédisposé à avoir la petite vérole, maladie qui allait se faire jour à l'instant où je le vaccinai; dès lors la variole, aux prises avec son ennemi, éprouva des modifications qui en ont adouci la malignité; en sorte qu'au lieu de menacer les jours du malade, la petite vérole a marché tranquillement à côté de la vaccine.
A l'instant où j'écris cette observation, un jeune homme de notre localité, le nommé Pa..., âgé de vingt-cinq ans, non vacciné, vient d'éprouver une variole grave; vacciné le 28 juin 1851, époque à laquelle il ne ressentait pas encore les atteintes de la variole, la fièvre le saisit le 5 juillet suivant, et l'éruption se fit jour; bientôt après, délire, perte de connaissance, faiblesse extrême; dyspnée et mort le neuvième jour. Il faut noter que le vaccin inoculé cinq jours avant l'apparition de la variole avait donné naissance à de superbes boutons vaccins. Sur 6 piqûres, il n'y a que 2 pustules légitimes qui se déve-
DES REVACCINATIONS. 253
loppèrent régulièrement. Arrivées au huitième jour, elles étaient enflammées, volumineuses et bien remplies. Chose étrange! le onzième jour, elles présentaient le même état et ressemblaient parfaitement aux pustules varioliques leurs voisines, qui comme elle contenaient abondamment du pus(l) ; ce qui me fait penser que si Pa... avait résisté plus longtemps à sa maladie ou s'il avait guéri, les boutons vaccins, de compagnie avec les boutons varioleux, auraient poursuivi leur marche comme sur l'enfant de Saint- Laurent dont nous venons de parler. D'où je conclus que la variole arrête souvent la marche de la vaccine, et quand les deux affections sont arrivées à un certain degré, elles marchent et se terminent ensemble sans s'influencer.
L'observation de Pa... nous prouve en outre qu'au cinquième jour de la vaccine, la préservation n'est pas encore complète, sinon, Pa... ne fût pas mort de la variole.
Varioles sporadiques , à Mortagne, en 1851 (4 mai). — Mortagne, depuis deux mois, a vu
(1) Je regrette de n'avoir pu inoculer le virus de cette vaccine. Personne n'a voulu se soumettre à cette épreuve : j'étais comme tout le monde, je ne voulais rien conseiller à cet égard, car le virus de cette pustule, noyée au milieu de tant d'autres de mauvaise nature, n'eût-il pas été envenimé par ce contact impur?...
naître dans son sein de nombreux exemples de varioles plus ou moins graves. Ainsi j'en ai compté 21 dans dix maisons différentes; puis la contagion disparaissait pour renaître bientôt après dans de nouveaux quartiers. En sorte que plusieurs fois j'ai pu croire que la variole était éteinte sans retour; mais l'apparition de nouveaux cas ne tardait pas à me tirer de mon illusion.
Voici l'histoire des malades que j'ai vus :
Premier malade. — La femme Pav..., âgée de vingt-cinq ans, vaccinée en son bas âge, était accouchée depuis deux mois et nourrissait son enfant. Cette femme contracta une variole grave qui menaça ses jours et faillit la rendre aveugle; avant, pendant et après sa maladie, l'enfant n'a pas cessé de teter sa mère, attendu que sa position indigente ne lui permettait ni de lui donner une nourrice ni de le placer dans un autre lit. A l'apparition de la variole, on a vacciné l'enfant, qui sur 6 piqûres eut 4 grosses pustules, c'est un exemple frappant d'une nature impropre à contracter la variole. A la vérité, la vaccine, pratiquée dès le début de la maladie, dut conjurer également le fléau et protéger les jours de l'enfant.
Deuxième malade. — Le 15 février, la nommée
DES RKVACCIN.\TIONS. 255
Jeanne G..., douze ans, non vaccinée, contracta une variole confluente qui menaça ses jours. Son père et ses trois sœurs ont été vaccinés; cette famille est indigente; jour et nuit elle est réunie dans une chambre peu spacieuse; une des sœurs de la malade a couché longtemps avec Jeanne G. . . durant son affection. Cependant elle a échappé à la contagion aussi bien que tous les autres membres de la famille.
Troisième malade. — Pélagie G..., âgée de deux ans, a éprouvé la même maladie avec une égale intensité dans des circonstances analogues à la précédente malade. C'est une famille pauvre, composée de huit personnes, occupant un appartement très-étroit. Pélagie n'avait pas été vaccinée, et seule elle a contracté la variole sans la communiquer aux autres membres de la famille qui avaient été vaccinés.
Quatrième malade. — La G..., mère de la précédente, porte à la figure cinq boutons varioleux isolés, ressemblant à ceux de la vaccine arrivée à son septième jour de développement. Cette femme n'a pas ailleurs d'autres boutons; selon elle, ils lui ont été communiqués par son enfant variolé comme elle, qui, après avoir gratté ses pustules et avoir imprégné ses doigts de virus, avait brusquement appliqué ses ongles sur la figure, qu'ils déchirèrent. Ce virus lit naître aux
points excoriés les boutons varioleux en ques tion; cette femme, à l'instant de ma visite, était malade depuis six jours, elle avait de la fièvre avec quelque malaise et mal à la gorge. La G... est âgée de trente-huit ans. A quatre ans, elle eut une variole qui avait mis ses jours en danger. A cette malade se rattache ce fait, c'est que la variole revient plusieurs fois sur la même personne.
Cinquième malade. — C'est l'enfant de la femme dont nous venons de parler.
Sixième malade. — S..., domestique, non vacciné, quarante-deux ans, éprouva une variole confluente.
Septième malade. — D..., vingt et un ans, vacciné à deux ans, éprouva une variole confluente.
Huitième malade. — S..., seize ans, non vacciné, eut une variole confluente.
Neuiieme malade. — C'est M. ?M âgé de cinq ans, qui succomba quoique fortement constitué. Sa famille, composée de sept membres, fut toujours opposée à la vaccine, et c'est chez elle que se développa le 1er cas de variole, qui lui fut apporté par R..., venant des environs de la Tessoualle, contrée où régnait une épidémie de petite vérole; la maladie prit R. . . dès son arrivée chez M..., et elle atteignit successivement cinq autres membres de cette famille.
DES REVACCÏNATIONS. 257
Dixième malade. — Est R... dont nous venons de parler.
Les H-, 12e, 15e, 14e et 15e malades sont les M... sus-désignés.
Seizième et dix-septième malade. — Deux enfants M..., l'un de sept et l'autre de dix ans, ont éprouvé des varioles confluentes; ils n'étaient point vaccinés.
Dix-huitième malade. — La fille G..., vingt ans, non vaccinée, a éprouvé une variole des plus graves et a été à la veille de mourir.
Dix-neuvième malade. — La N... de Saint-Lazare, deux ans, non vaccinée, morte, le huitième jour, d'une variole confluente.
Vingtième malade. — La femme L..., vingt ans, non vaccinée, a contracté une variole des plus graves, à laquelle elle a failli succomber.
Vingt et unième malade. — P... fils, âgé de vingt-cinq ans, dont nous avons parlé page 252, non vacciné, mort le neuvième jour.
Tels sont les malades et faits observés à Mortagne pendant le règne de la variole. Remarquons encore une fois que la contagion n'est pas née dans cette ville, elle y a été apportée par l'enfant R..., que les parents avaient refusé de faire vacciner.
Nous faisons remarquer aussi, et c'est le point capital de nos recherches, qu'à la Tessoalle, à
Saint-Laurent, comme à Mortagne, la variole n'a fait de victimes que parmi les non vaccinés. On ne dit pas que tous les adultes y aient échappé; il ne nous en coûte pas d'avouer que plusieurs en ont été atteints à divers degrés; mais ce que nous affirmons, c'est que pas un vacciné n'est mort. Ainsi, si la vaccine n'a pas été assez puissante pour les soustraire aux atteintes de la variole, elle a du moins écarté le danger.
Nous avons vu la variole dans plusieurs familles pauvres (deuxième et troisième malade), composées d'un grand nombre de personnes entassées les unes sur les autres, dans des appartements étroits et couchant souvent ensemble- Et cependant la variole a épargné les vaccinés, tandis qu'elle immolait sans pitié ceux qui ne s'étaient pas mis sous sa protection; quatre ont payé de la vie leur obstination ou leur aveuglement.
Voilà donc trois nouvelles épidémies de variole qui témoignent encore de la puissance de la vaccine. La contester aujourd'hui est impossible, mais, si l'on disait qu'il est à désirer qu'on rerenouvelât la vaccine, je me rendrais facilement à ce vœu.
Depuis longtemps on n'a pas retrouvé le cowpox; c'est fâcheux, j'en conviens. Rappelons-nous la rencontre de 1836, faite aux portes de Paris.
DES REVACCINATIONS. 259
Quelle activité ! quelle énergie ! Le volume et l'éclat des pustules, leur durée et l'intensité de la fièvre, tout annonçait dans ce virus une séve, une verdeur qui n'existait plus dans son aîné.
L'énergie remarquable de cette nouvelle vaccine nous donne à penser qu'un tel virus, en produisant une grande réaction sur notre organisme, doit également produire des effets préservatifs puissants en rapport avec l'énergie de ce virus primitif. C'est donc ce virus qu'il convient d'employer et que nous devons désirer voir apparaître.
Résumons-nous et voyons ce qui s'est passé à Mortagne dans l'espace de cinquante-un ans.
En comparant les tableaux de mon père, (pages 240 et 241), durant les dix-sept premières années, on voit qu'il a traité 298 variolés, sur lesquels il en a vu périr 113, et pendant dix-huit autres années, il n'a traité que 98 variolés et n'a constaté que 28 victimes. Dans ce laps de temps (de 1835 à 1851), je n'ai observé, moi, que deux varioles, savoir: deux malades en 1849 et 20 autres en 1851, sur lesquels 4 sont morts : 1° un enfant Gho..., de Mortagne, âgé de quatre
mois, non vacciné; <2° un enfant Mar..., de cinq ans, non vacciné; 3° une petite Ner..., âgée de deux ans, non vaccinée; 4°Pap..., de Mortagne, vingt-cinq ans, non vacciné.
Tels sont donc les résultats de la pratique de mon père et de la mienne ; ils n'embrassent pas moins de cinquante-un ans. Maintenant, je le demande, après avoir si bien constaté les avantages de la vaccine, irai-je tout à coup la mettre en doute et lui retirer ma confiance? Non, je ne le pourrais sans mentir à ma conscience. Que d'autres cherchent à rabaisser la découverte de Jenner, je les plains; pour moi, je la tiens toujours dans la même estime et dans le même honneur.
La seule concession que je fasse à ses détracteurs est un hommage de plus à la vaccine.
Les trois épidémies que je viens d'observer m'ont prouvé qu'il ne suffit pas de vacciner, il faut encore répéter la vaccine. Et en effet, aucun de mes revaccinés n'a éprouvé ni variole, ni varioloïde. Je n'en puis pas dire autant des autres; quelques-uns furent repris de la variole, même assez intense, et il est digne de remarque que cette intensité était en rapport avec l'ancienneté de la vaccine.
A l'égard de l'âge, lessujets de trente à soixante ans ont présenté plus de victimes que les adul-
DES RE VACCINATIONS. 201
tes. Dans le rapport de l'Académie nationale de médecine, quatorzième année, 1851, je lis les faits suivants.
Le docteur Gigon fait observer que durant une épidémie variolique grave qu'il eut occasion de suivre, cette maladie sévit particulièrement sur les enfants et les adultes; ici, au contraire, ce fut sur les personnes âgées. Ce fait ne prouve qu'une chose ; c'est que les victimes peuvent être de tous les âges, et par cela même tous les âges doivent être soumis aux vaccinations secondaires. Si nous comparons ce qu'étaient, il y a quinze ans, et ce que sont aujourd'hui les revaccinations en France, nous trouvons que les vaccinateurs ont professé des idées opposées selon les temps; la preuve de ce que nous avançons se trouve dans les savants rapports de l'Académie. Je lis (1) « La première série des partisans «des revaccinations est composée de 28 médecins (2) qui se bornent à déclarer qu'ils croient « à l'affaiblissement graduel de la modification «préservatrice résultant d'une vaccine antécé- « dente.)) Plus loin, M. le rapporteur, partageant l'opinion des nombreux vaccinateurs opposés, s'exprime ainsi : « En résumé, selon le témoi-
(1) Rapport, 1839, p. 159.
(2) J'étais de ce nombre. (Voyez Rapport de V Académie de 1841, p. 159.
«gnage d'une société médicale, de 7 comités «de vaccine, de 11 comités d'arrondissement, «de 170 médecins, de rapports de préfectures, « tous se prononcent formellement contre l'op- « portunité de la revaccination et rejettent plus « explicitement encore la proposition d'une re- « vaccination générale. »
Onze ans plus tard (1), dans le résumé fait par M. Bousquet de ce qui s'est passé en France comme à l'étranger, concernant les observations relatives aux revaccinations, il s'exprime en ces termes : « En fait, la question est jugée, il est au- « jourd'hui de notoriété publique que, lorsque « la petite vérole se met par hasard parmi les « vaccinés, il n'est pas de meilleur moyen de « l'arrêter que de répéter le préservatif; ce que « la première vaccine a commencé, la seconde « l'achève et double la garantie. »
En sorte que presque la totalité des vaccinateurs en France, rendus aujourd'hui à l'évidence, préconisent la revaccination; et, comme tous les gouvernements du Nord ont rendu cette pratique obligatoire, je ne vois pas pourquoi la France n'imiterait pas cette sage conduite.
Qui le croirait? De toutes les ressources dont
(1) Rapport de V Académie sur la vaccine de 4850, p. 14.
DES REVACCINATIONS. 263
la médecine peut disposer, il n'en est pas de plus sûre et de plus efficace que la vaccine, et il n'en est pas qui aient été plus calomniées ; on ne lui conteste pas seulement la propriété de se substituer à la petite vérole, mais on dit qu'elle est nuisible à la santé des hommes et qu'elle engendre en eux des maladies redoutables; l'un l'accuse de faire naître la fièvre typhoïde, l'autre lui reproche de donner naissance au croup, aux scrofules, au rachitisme, à la phthisie, à la fièvre cérébrale; enfin, on a dit en dernier lieu qu'en nous ôtant la variole, la vaccine nous avait envoyé le choléra.
A d'aussi injustes reproches je ne répondrai pas; mais je vais signaler les faits pratiques dont j'ai constaté l'exactitude.
Ma première observation est celle-ci : outre les propriétés préservatrices de la vaccine, elle possède encore l'avantage de s'opposer au développement des tubercules, et par conséquent de rendre moins nombreux les cas de phthisie pulmonaire. Et cette proposition, je ne l'avance pas au hasard; j'ai pour moi trente-deux ans de pratique. Lorsque je me fixai à Mortagne en 1830, je ne fus pas peu surpris de voir que le septième environ des habitants mourait tuberculeux. Je sais que les phthysiques sont nombreux à Paris, et je croyais m'en rendre raison par l'insalubrité
de cette grande ville; mais Mortagne est placée dans des conditions bien différentes. Aussi, je l'avoue, dans mon inexpérience, je me figurais que la pureté et la vivacitédel'air devaient sinon préserver une ville de la phthisie pulmonaire, du moins la rendre fort rare et moins difficile à guérir. Hélas! je fus bientôt désabusé; dès le début de ma carrière, il ne se passait pas d'année où je n'eusse au moins dix ou douze poitrinaires à soigner, et à peine est-il besoin de dire que mes soins n'en sauvaient aucun. Gela dura dix ans, de 1830 à 1840.
A partir de 1841, l'état sanitaire s'est amélioré : la phthisie est devenue de plus en plus rare, au point qu'aujourd'hui je ne compte plus annuellement que de deux à quatre poitrinaires, et il me semble qu'en diminuant de nombre, la phthisie a perdu de son intensité.
Quelle est la cause de cet heureux changement? d'où vient que les habitants de Mortagne, jadis si disposés aux tubercules, le sont beaucoup moins aujourd'hui? Rien n'est changé dans les circonstances topographiques : c'est toujours le même climat, le même sol, la même nourriture, les mêmes habitudes, etc.; tout, dis-je, est égal, excepté que la vaccine a pris, depuis trente ans, une extension qu'elle n'avait pas auparavant.
Or, la vaccine, en se substituant à la variole,
DES REVACCINATIONS. 265
modifie, corrige, épure et fortifie la constitution. On comprend ce que des sujets faibles, maladifs, cacochymes, peuvent gagner à cette révolution. Mais l'effet est bien plus sûr et plus considérable quand on multiplie les piqûres; c'est un soin auquel je ne manque jamais, en pareil cas, et j'ajoute qu'après la chute des croûtes je suis dans l'habitude de pratiquer, sur ces malades, deux autres revaccinations pour saturer l'organisme de vaccin.
Voici une de ces observations pratiques des plus intéressantes.
En 1846 je fus consulté par monsieur Led..., de Ghollet, pour sa fille, âgée de deux mois; cette enfant, en naissant, était bien constituée et d'un embonpoint remarquable, seulement elle portait au cou plusieurs glandes indolores mais volumineuses. La malade, bien que conservant de l'appétit, est dans un état très-avancé de maigreur et de faiblesse (1); douze jours après sa naissance, elle présente sur le visage et sur le tronc quelques boutons varioloïdes, qui ne durèrent que quelques jours et disparurent sans laisser de traces. A cette première éruption en succéda une seconde, d'une nature anormale et
(1) Adelphine, c'est le nom de la malade, a toujours une fièvre lente.
qui ne dura que le même laps de temps; elle consistait en une masse de petits boutons prurigineux qui apparaissaient en groupe et formaient des plaques plus ou moins larges, plus ou moins arrondies, qui passaient et renaissaient plus tard sur d'autres parties du corps. Quinze jours avant d'être vaccinée, il survint, audessous du sein gauche, un abcès du volume d'un gros œuf de poule, qui fut ouvert par le docteur Maudet, de Chollet, et après avoir donné issue à une grande quantité de pus et de sang. Cet abcès se cicatrisa dans l'espace de quelques jours.
Plusieurs médecins, consultés sur la cause de ces nombreuses affections, ne purent non plus que moi la déterminer. Adelphine eut pour nourriture le lait de sa mère; mais cet aliment ayant paru contraire à sa santé, on lui substitua le lait de vache coupé d'eau d'orge. Lorsqu'on examine la malade, aucun de ses organes ne paraît lésé au point d'expliquer une situation si fâcheuse; tous, au contraire, semblent assez fortement constitués pour la laisser vivre. Ma pratique m'ayant déjà fourni l'occasion de constater, en pareil cas, les bons effets de la vaccine, je conseillai, pour tout traitement, de vacciner la jeune Led. . . , ce que je fis le 1 2 août 1 845. Cette médication eut les plus heureux résultats;
DES RE VACCINATIONS. 267
dès le quinzième jour, on s'aperçut que la fièvre était diminuée; et l'état général amélioré. Je dois dire, et c'est une remarque très-importante à noter, que les éruptions prurigineuses, qui duraient depuis longtemps, s'éteignirent avec la vaccine et passèrent pour ne plus reparaître; il en fut ainsi de la fièvre et de l'engorgement des glandes cervicales.
Le mieux se soutint, et, dans l'espace de deux mois, Àdelphine devint grasse, vermeille, et continua à se bien porter.
D'autres faits pratiques démontrent que la vaccine, outre la puissance de prévenir la petite vérole, jouit encore de la faculté de guérir plusieurs maladies sérieuses, comme je l'ai démontré. Qui ne sait, en effet, que, grâce à son concours, on a pu, maintes fois, faire disparaître des prurigo, des coqueluches, des fièvres intermittentes, des nœvi-materni, etc., etc. Appuyé sur ces faits et sur l'analogie, je le demande, pourquoi la vaccine n'aurait-elle pas aussi le privilège de combattre ou tout au moins de diminuer les chances de la phthsie pulmonaire? Ce n'est, sans doute, qu'une induction; mais elle se déduit si naturellement des faits que j'ai observés, que je la donne avec quelque confiance.
Marie B , âgée de 29 ans, d'un tempérament faible et entaché d'un vice scrofuleux des
plus prononcés, entra, il y a vingt-cinq ans, à notre service. Souvent indisposée et toujours toussant, M , en 1840, contracta un catarrhe qui
dura près de quatre mois, et qui, après l'avoir cruellement tourmentée, disparut pour reparaître l'hiver suivant; cette dernière fois, elle eut une hémoptysie qui dura vingt-quatre heures; les quintes étaient fréquentes et causaient l'expectoration de crachats épais, sanguinolents; toux continuelle, fièvre intense, etc. Cette maladie dura encore plusieurs mois.
Pendant les hivers de 1842, 43, 44, 45, la malade présenta les mêmes accidents que ceux dont nous venons de parler; le dernier surtout fut plus grave encore : la maigreur, la prostration furent plus intenses; les hémoptysies plus fréquentes et plus abondantes. Alors arriva la suppression des menstrues, la fièvre hectique s'établit; l'engorgement des glandes du cou rendait ces organes douloureux; les crachats étaient plus épais; une résonnance sous la clavicule gauche nous fit croire à la fin prochaine de cette
fille; nous nous trompions : M conserva cet
état de dépérissement pendant près de cinq mois, après quoi, la belle saison aidant les révulsifs sur la poitrine, l'usage des colimaçons avalés crus et en grand nombre, le carbonate de fer uni à de la poudre de digitale, un sirop
DES REVACCINATIONS. 269
calmant spécial (1), des fumigations aromatiques, sauvèrent cette pauvre malade.
Il reste un dernier moyen dont je tiens à faire ici mention expresse. Ce sont les revaccinations nombreuses auxquelles cette fille a élésoumise dès son bas âge. À l'âge d'un an, M... fut vaccinée avec succès; nonobstant, elle contracta une variole dont elle porte encore les traces à la figure. Cette fille m'entendant sans cesse conseiller les revaccinations, voulut aussi se faire revacciner. Pendant douze ans, je la revaccinai trois fois chaque année, de 1838 à 1850 sans avoir de boutons. Cependant la dernière opération en fit naître plusieurs qui, à leur cinquième jour de développement, étaient volumineux et semblaient devoir se développer. Erreur! le sixième jour, ces boutons pâlissaient et allaient encore s'éteindre. Il me vint dans l'idée de porter une nouvelle piqûre sur la surface du plus gros bouton ; l'effet de cette singulière manœuvre fut de provoquer une vive inflammation. Le bouton s'enflamma donc de nouveau ; il devint large, éclatant, et le sixième jour après cette dernière inoculation, le virus, transmis à un enfant non vacciné, produisit des pustules superbes. Cette observation nous donne à penser que, pour re-
(1) Voyez la composition, page 273.
vacciner avec succès une personne qui ne Ta pas été depuis longtemps, le moyen le plus sûr de réussir c'est de revacciner sur les mêmes boutons arrivés à leur quatrième ou cinquième jour de développement, lorsque ceux-ci, au lieu de prendre de l'accroissement, viennent à pâlir et à diminuer de volume ; une nouvelle vaccine sur ces boutons leur donne la force de se soutenir et de renaître en quelque sorte.
Il est donc bien avéré que M. . . naquit avec un tempérament lymphatique et scrofuleux trèsprononcé : il ne l'est pas moins qu'elle fut soumise à de nombreux essais de revaccinations, et ces essais, loin d'aggraver son état, n'ont fait que l'améliorer , et l'ont peut-être sauvée de la phthisie à laquelle elle semblait devoir succomber par les vices originaires de sa constitution.
Je me résume sur ce fait intéressant : 1°M... est née avec des dispositions très-grandes à contracter des tubercules ; 2° pendant douze années consécutives elle a subi jusqu'à 36 revaccinations faites avant, pendant et après sa maladie, revaccinations qui n'ont aggravé en rien ni les vices primitifs, ni les lésions survenues durant sa maladie; car, au point de faiblesse et d'épuisement où était cette tille, le plus petit écart de régime, la moindre cause interne ou externe
DES REVACCINATIONS. 271
contraire à son affection l'eût aussitôt fait périr; tandis que sa constitution, loin de se détériorer, a trouvé, au contraire, sous de telles influences les moyens de se modifier et de se guérir (1).
Ces idées sont bien différentes de celles de M. Carnot : non, je ne croirai jamais qu'en nous délivrant de la variole, la vaccine mette à sa place ni la phthisie pulmonaire, ni la fièvre typhoïde, ni d'autres maladies
Ainsi, quelque extraordinaire que puisse paraître le fait de la diminution de la phthysie pulmonaire à Mortagne7 il se conçoit et je l'explique, j'en fais honneur à la vaccine.
J'engage donc mes confrères à faire de nouvelles tentatives dans le but de savoir si certaines phthisies pulmonaires seraient avantageusement attaquées par de fréquentes revaccinations renouvelées durant le cours de ces affections : pour moi, bien convaincu qu'il en est ainsi, je revaccine très-souvent les pulmoniques que j'ai à traiter.
J'ai dit que depuis trois ans j'avais vu guérir trois de ces malades tandis que, dans les quinze premières années de ma clientèle, tous ceux que j'avais traités avaient succombé. Voici deux de ces faits :
(1) M... a été soignée par le docteur Saint-André, praticien distingué de Chollet (Maine-et-Loire), et par moi.
Première orservation. — Le 2 août 1848, je fus appelé près de la femme Trie..., affectée depuis trois ans d'une phthisie pulmonaire qui la conduisait lentement au tombeau.
Cette femme, âgée de vingt-six ans (1), d'une constitution délicate et frêle, éprouva des hémoptysies abondantes, accompagnées d'étouffements affreux. Voici son état à l'instant de ma première visite : amaigrissement considérable, faiblesse extrême, la voix est voilée, la lièvre existe avec deux redoublements par jour ; depuis plus de quinze mois, jour et nuit la toux est, pour ainsi dire, continuelle, l'expectoration épaisse, puriforme, abondante et souvent mêlée de sang; dans d'autres époques le sang rendu est vermeil et sort à flot de la bouche.
Depuis quatre mois, les menstrues sont supprimées, les pommettes sont injectées, surtout la droite. La figure est plus ou moins rouge, selon l'intensité de la fièvre.
Des aphthes très-douloureux existent dans la gorge et sur la langue, yeux larges et très-brillants ; le stéthoscope fait découvrir un engorgement très-grand dans le tiers supérieur du poumon droit, lieu où existe du râle crépitant avec inspiration amphorique et une pectoriloquie
(1) Cette femme a été vaccinée avec succès à l'âge de deux ans.
DES REVACCINATIONS.
parfaite dans le creux de l'aisselle de ce côté ; la malade est faible et ne peut quitter le lit. Elle éprouve souvent des extinctions de voix. Les glandes cervicales, à droite, sont douloureuses et fortement gonflées. Plusieurs médecins furent consultés, mais, nul d'entre eux n'ayant pu procurer que des soulagements passagers, on crut avoir affaire à une maladie incurable.
Deux saignées de 240 grammes furent d'abord pratiquées; puis, j'ordonnai un sirop calmant spécial (1), deux petits cautères dessus
(1) Dont voici la formule et la confection :
Prenez cent gros limaçons, lavez et arrachez-les de la coquille; faites-les bouillir pendant deux heures dans un kilog. d'eau qu'on fait réduire de moitié; retirez et passez au travers d'un linge en exprimant assez pour avoir 500 grammes de jus : à cet effet, ajoutez de l'eau si c'est utile.
D'autre part :
Coupez par morceaux et faites bouillir dans 180 gr. d'eau jusqu'à réduction d'un quart, puis ajoutez fleurs de coquelicots, 2 gr.; faites bouillir avec figues, etc., jusqu'à réduction d'un autre quart : alors, retirez, passez et mêlez cette décoction au jus de limaçons; puis ajoutez 500 gr. de sucre, pour faire réduire jusqu'à consistance de sirop. Ce sirop se conserve dans des demi-bouteilles bien bouchées et tenues au frais; puis il faut y ajouter, par chaque demi-bouteille : 15 centig. d'hydrochlorate de morphine dissous dans 15 grammes d'eau distillée, solution qu'on ajoute au médi-
Pr : Figues . . .
Raisin Cobas
20 gr.
et au-dessous la clavicule; j'ordonnai du carbonate de fer uni à la poudre de digitale, des fumigations aromatiques et iodées. Tels furent les médicaments que j'employai avec persistance pendant six mois. Grâces à ces moyens la caverne s'est desséchée, les crachats ont changé d'aspect : au lieu d'offrir une couleur jaune cendré, au lieu d'être épais, abondants, ils sont devenus plus muqueux, plus blancs, plus homogènes, moins nombreux ; la pectoriloquie existe toujours et se maintient telle depuis deux ans.
Deuxième observation. — Le 1er août 1849, je me trouvais à Treize-Vents (Vendée), pour y vacciner les enfants de cette commune. Mes vaccinations terminées, je visitai M. le comte de Cintré, maire de cette localité, pour le remercier des soins qu'il s'était donnés pour me seconder. 11 me dit : « Docteur, j'ai dans la cour de mon château un poitrinaire dont la maladie est regardée comme incurable par un grand nombre de vos confrères; tellement que ces messieurs jugent leurs visites inutiles. Vous me rendriez service si vous vouliez examiner ce malade; je
cament à l'instant de s'en servir. Ce sirop se prend par cuillerée à café toutes les trois heures, jour et nuit.
Pour que ce béchique soit aussi efficace que possible, il est essentiel de le préparer de la manière indiquée; alors, j'ai obteuu, par son administration, des résultats avantageux auxquels je n'ai pu arriver en usant des autres sirops.
DES REVACCINATIONS. 275
suis très-attaché à cet homme et si vous réussissiez à lui donner des soins efficaces, vous ressusciteriez le chef d'une famille où il va faire un vide immense. Bref, voyez-le avec attention et si vous jugez utile de lui prescrire quelques nouveaux médicaments, dites-le moi; je dois vous prévenir que sa maladie date de trèslongtemps. »
Le 10 août 1849, pour la première fois, je visitai cet homme qui est âgé de quarante-huit ans, et malade depuis huit mois. Doué d'une constitution robuste, aujourd'hui Fru... (1) est amaigri et d'une faiblesse extrême; ses traits sont tirés, sa figure exprime la souffrance; joue gauche continuellement rouge injectée; les extrémités supérieures, les inférieures et le tronc sont le siège d'une leucophlegmatie très-prononcée ; le poumon gauche, dans sa moitié supérieure, offre les signes d'un vaste engorgement; le stéthoscope fait entendre, dans le creux de l'aisselle et au-dessous de la clavicule de ce côté, les indices non équivoques d'une pectoriloquie parfaite. Toux fréquente qui ne laisse aucun repos au malade, crachats épais, puriformes, souvent mêlés de sang, fièvre continue, redoublement deux fois le jour; soif intarissable, sueurs nocturnes, insom-
(1) C'est le nom du fermier.
nies; coliques vives et souvent dévoiement colliquatif. Fru... garde le lit et se lève fort peu de temps. Telle était la position du malade qui, ne conservant plus d'espoir, ne voulait plus rien tenter pour sa guérison.
Si je n'avais pas traité avec succès la maladie de la femme Tri... (1), j'aurais partagé en tout point l'opinion des médecins de Fru.... Mais, l'affection de ces deux malades me paraissant identique, la guérison du premier me fit espérer la guérison du second. Je dis à M. de Cintré que je lui conseillais d'employer chez son fermier les mêmes médicaments que ceux dont j'avais fait usage sur la femme ci-dessus désignée. Je ne demandais pas à faire de fréquentes visites à Fru..., ni à lui donner de nombreux médicaments, je voulais suivre seulement la maladie pendant un mois pour connaître le résultat de mes soins.
Le traitement commença le onze août; au bout de deux mois tous les symptômes inquiétants avaient disparu ; plus de pectoriloquie, plus de signe de caverne: et au moment ou j'écris, Fru... a recouvert la santé la plus parfaite.
( I) Malade dont plus haut j'ai donné l'histoire.
DES REVACCINATIONS.