‹ Mémoires de médecine et de chirurgie pratiquesChapitre 19 sur 50 · BULL · texte numérisé non relu

BULL

Le 5 et le 4, même état; coliques moins vivesî selles moins fréquentes; quoiqu'il n'y en ait pas eu moins de 50 dans la nuit ; rêvasseries , aussitôt que le malade veut dormir, agitation et plaintes continuelles, urines rares et brûlantes au passage, faiblesse (bains de fauteuil , lavements anodins, potion calmante alternée avec une potion tonique; le matin, 15 grammes de manne en solution).

Les 5, 6 et 7 l'état est le même.

Le 8 et le 9, le malade a du hoquet, il a perdu ses forces et a maigri sensiblement; il est plus sourd que de coutume; du reste même état.

Le il et le 12 point de changement, il a rendu deux lombrics par la bouche.

Le 13, 14 et 15, le malade est plus assoupi, cependant il se réveille pour demander à aller à la garde-robe.

Du 16 au 20, ses forces sont encore plus épuisées, les extrémités sont froides; les selles ont changé d'aspect et de nature, elles sont plus fétides, de la consistance et de la couleur de la lie de vin rouge; la nuit a été agitée par des rêves pénibles, délire, expulsion de plusieurs lombrics dans les gardes-robes, léger frémissement des tendons, fléchissures des doigts; langue fuligineuse, la gorge offre des aphthes (tisane vineuse, 2 vésicatoires aux jambes, potions toniques et

potions astringentes, 6 centigrammes de camphre en trois doses).

Du 20 au 50, point de changement.

Le trente-cinquième jour, le malade se plaint de la gorge qui est couverte d'ulcérations aphtheuses, il avale difficilement, le hoquet continue; le froid des extrémités augmente; les joues sont froides, la langue à peine chaude tandis que le front conserve une assez forte chaleur; le pouls reste fréquent et faible (128 pulsations).

Le quarante-deuxième. G... paraît d'une maigreur extrême, sa figure est décomposée, les traits sont crispés, les yeux profondément enfoncés; le maladees t généralement froid, le pouls filiformesestà peine perceptible, mais régulier; somnolence continuelle dont on ne le tire que très difficilement; douleurs et crampes d'estomac; hoquet, coliques et dévoiement bilieux sanguinolent. Cet état dure plusieurs jours et à la couleur près, G... ressemble à un cholérique, on le croit mort à chaque instant. (Même prescription; vin deMalaga, tisane vineuse, potion tonique et astringente), cet état dure plusieurs jours.

Le quarante-huitième jour, la chaleur se relève il en est ainsi du pouls qui a perdu de sa fréquence depuis l'apparition de la gangrène aux jambes et d'un escarre au sacrum (même prescription).

Le cinquantième jour et les suivants, le malade est moins faible; douleurs et coliques d'estomac, la ligure est moins cadavéreuse , il ouvre les yeux plus facilement, le pouls est à 110 pulsations et très-faible; les selles demeurent toujours fréquentes, elles ont changé d'aspect et présentent la couleur et la consistance d'une purée claire. (Les vésicatoires et l'escarre se pansent avec la poudre de quinquina; du reste même prescription.)

Le cinquante-huitième jour, le malade a repris des forces, il change seul de position dans son lit; son teint est moins pâle. (Même médication.)

Le soixante-deuxième jour, convalescence; la fièvre a cessé et le soixante-dixième le malade commence à se lever.

Chez ce malade comme chez tous les autres de la troisième série, la convalescence fut longue à se déclarer et difficile à se maintenir; le moindre écart de régime suffisait pour produire une rechute plus ou moins sérieuse.

La durée de la maladie chez tous ces malades a varié de 16 jours au moins à 70 au plus.

Quelquefois l'épidémie s'écartait de sa marche ordinaire et présentait les symptômes les plus insidieux et les plus propres à tromper le médecin; ainsi la fièvre la plus intense, le délire, les selles les plus fréquentes n'étaient pas toujours

le présage d'une longue maladie. J'ai vu des malades dans cet état, et au bout de 7 à 15 jours il n'y paraissait plus.

D'autres fois c'était l'inverse : l'épidémie débutait par des symptômes, en apparence, les plus bénins; coliques peu vives, léger ballonnement du ventre, point de fièvre ni chaleur à la peau, bref, les malades n'éprouvaient d'autres dérangements que d'aller souvent à la garde-robe. Cela durait 5 à 6 jours, quand tout à coup et sans cause appréciable, la fièvre s'allumait, les coliques redoublaient, les déjections se multipliaient avec des ténesmes intolérables et tout faisait craindre une terminaison funeste.

Parmi ces malades, les uns ne donnaient aucune attention à leur état; les autres plus craintifs s'en préoccupaient très-sérieusement et réclamaient de bonne heure les ressources de la médecine; mais il arrivait souvent que rien ne pouvait entraver le cours de la maladie.

L'épidémie était fréquemment compliquée d'une affection vermineuse; et, cette affection n'existait pas seulement sur les enfants mais encore chez les adultes; elle se montrait vers le milieu ou sur la fin de la maladie. C'est au même moment qu'on voyait paraître les aphthes et le hoquet; à l'apparition de ces accidents, l'estomac devenait douloureux, douleur que je

crois pouvoir attribuer à la répétition des aphthes sur la membrane muqueuse de ce viscère; et les aphthes de l'estomac à leur tour provoquaient un hoquet plus ou moins tenace.

Ainsi, bien que les aphthes et le hoquet qui apparaissent aux époques signalées soient redoutables, ils ne le sont pas pourtant autant que le prétendent, certains auteurs qui disent : «Lorsqu'au déclin de la maladie, l'intérieur de la bouche et de la gorge sont couverts d'aphthes, la mort est presque certaine... Le hoquet au commencement de la maladie n'est pas dangereux; mais à une période plus avancée, il annonce une mort prochaine (1 ). »

A ces paroles j'oppose mes observations; en effet, tous les malades de la troisième série ont présenté ces symptômesetcependant presque tous sont guéris, à l'exception de trois; mais, comme ils présentaient d'autres signes de gravité, il est évident que le médecin ne pouvait pas puiser l'idée du danger dans le hoquet seulement : ainsi les déjections alvines étaient liquides et sanguinolentes; elles avaient une couleur lie de vin et répandaient une odeur non équivoque de gangrène.

Quoi qu'il en soit de l'importance du hoquet,

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(1) (Voir Dictionnaire des sciences médicales , mot Dysenterie.

page 369.)

c'est un symptôme qu'il faut éloigner autant que possible, et le moyen qui m'a le mieux réussi est l'acétate de morphine; il était rare que ce médicament ne le diminuât pas, s'il ne le faisait pas cesser entièrement.

Une remarque que je ne dois pas omettre, quoique je ne puisse ici expliquer le fait, est la suivante : j'ai observé chez plusieurs enfants que les selles qui, au sortir de l'intestin étaient jaunes, devenaient vertes après avoir été en contact avec l'air pendant quelques heures.

J'ai observé encore deux cas de dysenterie appelée blanche par les auteurs et qui serait mieux nommée dysenterie sèche, car, au lieu de selles c'est une constipation des plus opiniâtres. A cela près, tout est comme dans la vraie dysenterie. De ces deux malades , le nommé M... a souffert pendant 5 semaines de coliques horribles avec des épreintes non moins douloureuses. Ce malheureux ne rendait que quelques mucosités épaisses, blanchâtres comme du blanc d'œuf et parsemées de stries de sang. L'autre malade est l'auteur même de ce mémoire; il a été retenu pendant près d'un mois avec des douleurs auxquelles il ne peut penser encore de sang-froid. 0

J'ai cru remarquer qu'une des causes qui entretenait la dysenterie en ajoutant à sa gravité

était le refroidissement qu'éprouvaient les malades en allant à la garde-robe, refroidissement d'autant plus fâcheux que les besoins sont plus fréquents, et depuis que j'ai fait cette remarque, j'ai conseillé aux dysentériques gravement atteints de se satisfaire dans leur lit sauf à renouveler les draps qu'on passe sous eux au fur et à mesure du besoin.

Contagion. — La dysenterie est- elle contagieuse?... Je commence par déclarer qu'à mes yeux il n'y a pas de différence entre l'infection et la contagion. Ce sont des mots qui emportent la même idée. Que m'importe en effet qu'une maladie se transmette par l'attouchement du malade ou qu'elle soit apportée par l'air qui l'environne? Dans ces deux cas, l'effet est le même.

Maintenant voici les faits tels que je les ai vus : tout d'abord, la dysenterie a éclaté subitement dans 17 maisons différentes, toutes habitées par des familles nombreuses et pauvres : jamais je n'ai vu deux malades pris le même jour dans la même maison; mais ils étaient frappés successivement et à des intervalles de 6 à 12 jours.

Or, je le demande, peut-on supposer que les causes premières de l'épidémie quelles qu'elles soient, continuaient d'agir dans le cours et sur

la fin de la maladie comme aux premiers jours?. . .

A parler franchement, nous ne le pensons pas, d'autant que la température chaude et sèche qui précéda l'invasion de l'épidémie, ne dura que 6 semaines (du 20 juillet au 15 septembre); à cette dernière date les conditions atmosphériques changèrent tout à coup et l'atmosphère se rafraîchit subitement; les nuits étaient même froides.

Après des variations si brusques, il était naturel d'espérer un changement correspondant dans l'intensité de l'épidémie; mais ce qui est vraisemblable n'arrive pas toujours. Et en effet, la maladie resta la même, sans diminution ni dans la gravité des symptômes, ni dans le nombre des malades, et cela dura depuis le 20 septembre jusqu'au 1er novembre ; la seule différence que je remarquai, c'est qu'au lieu d'être attaqués simultanément comme dans le principe, les nouveaux maladesl'étaient successivement, et ce qui est digne de remarque c'est que presque tous occupaient des maisons ou l'épidémie était déjà entrée; de sorte que je me crois en droit d'attribuer la persistance du fléau à la viciation de l'air, ou à l'infection plutôt qu'aux autres causes. Quelque chose de plus positif en faveur de la contagion telle qu'on l'entend, c'est que cinq personnes venues de loin à Mortagne pour donner

m DE LÀ DYSENTERIE ÉPIDÉMIQUE DE M0RTAGNE.

leurs soins à des parents, en rapportèrent l'épidémie dans leurs localités; elles n'en furent pas saisies en quittantMortagne, mais, ellesy avaient puisé le germe qui bientôt fit explosion.

Deux de ces malades étaient deux femmes qui périrent victimes de leur dévouement; les autres se rétablirent.

J'ai suivi ces faits d'assez près pour rester convaincu que la dysenterie dont je parle se transmettait d'un sujet à un autre soit par contact, soit par l'air, deux modes différents de contagion. Et qu'on ne dise pas que tous ceux qui ont soigné ou approché les dysentériques n'en ont pas gagné la maladie ; ou cette objection ne signifie rien, ou il n'y a pas de maladie contagieuse; car il n'en est pas qui se communique toujours et à tous ; qui ne sait que les dispositions varient d'un sujet à l'autre?. . Et cette vérité répond à tout.

Traitement. — Je n'ai pas cru, je ne crois pas qu'il y ait un traitement unique applicable à tous les cas d'une même maladie ; pas plus de la dysenterie que d'un autre ; je suis de l'école éclectique et je m'en fais gloire. J'ai donc pris un peu partout, suivant les indications qui s'offraient à moi. Et il faut bien croire que la méthode que j'ai suivie n'est pas mauvaise, puisque sur 104 malades que j'ai traités je n'en

ai perdu, que 5 (1). Àjouterai-je que les malades que j'ai perdus je ne pouvais les sauver dans les conditions hygiéniques où ils se trouvaient. Le premier est une dame de 79 ans; le deuxième un enfant de 4 ans chétif et malingre ; le troisième un enfant de 35 mois; le quatrième un enfant de 15 mois, et le cinquième une femme de 74 ans. Tous les adultes ont résisté bien que les malades de la 3rae série fussent tous très-gravement attaqués.

J'ai employé avec avantage les saignées générales, mais j'y ai eu recours rarement; j'ai été moins réservé à l'égard des saignées locales.

Après la saignée, j'avais recours aux évacuants des premières voies, puis aux calmants, et finalement aux toniques et aux astringents.

J'atteste ici que nulle médication n'aurait

(1) N'ayant pas, dans ce travail, réuni l'histoire de tous mes malades, j'ai cru devoir, dans des tableaux, signaler le nom, la profession, l'âge des sujets; le début, la durée de l'affection et les autres faits intéressants; de ces tableaux il résulte que j'ai traité 104 personnes dans 66 maisons.

41 maisons comptèrent plusieurs dysentériques et 25 n'eurent qu'un seul malade.

J'ai soigné 56 hommes de 16 à 78 ans;

28 femmes de 16 à 79 ans; 24 enfants mâles d'une année à 15 ans; 16 filles également d'un an à 15 ans.

Sur 104 malades je n'en ai perdu que 5. Savoir : 4 sujets du sexe masculin.

Et 2 du sexe féminin.

suffi à toutes les indications d'une maladie compliquée et si tenace; mais toutes celles que j'ai nommées trouvaient leur place et avaient leur utilité.

A l'égard des saignées, notre épidémie a présenté ceci de remarquable qu'elles y étaient bien supportées. Jamais elles n'ont produit cette prostration des forces dont parlent les auteurs. Elles ne faisaient que réprimer le mouvement du sang et les phénomènes de réaction, et préparaient ainsi la voie à l'administration des vomitifs et des purgatifs.

Après avoir signalé d'une manière générale les médications dont nous avons fait usage, il faut en préciser les indications.

Au début de la maladie, s'il y avait des signes un peu vifs de réaction, je prescrivais une saignée, soit générale, soit locale; des bains, des lavements émolients et anodins, etc., et dès le lendemain, je passais aux vomitifs. J'avais adopté l'ipécacuanha qui, à la propriété de faire vomir, joint celle de réprimer les évacuations alvines; je le donnais à la dose de 90 à 150 centigrammes et j'obtenais ordinairement deux ou trois vomissements. Après les vomissements je revenais à la potion calmante de la veille : c'est en général une très-bonne pratique de prescrire les calmants après les évacuations des premières voies.

Le troisième jour et pendant que le tube digestif était encore ému de la secousse de la veille, j'administrais de légers purgatifs; soit 50 à 60 grammes de manne en solution dans l'eau. Le même moyen était renouvelé 4 ou 5 fois dans le cours de la maladie.

J'ai dit plus haut que la dysenterie avait éclaté sous l'influence des chaleurs les plus vives et les plus sèches. Le propre de cette température est comme on sait, de développerle génie bilieux : tel était en effet le caractère de la constitution médicale; et il y paraissait bien aux flots de bile que rendaient les malades. Ainsi les évacuants, loin d'irriter le tube digestif, ne faisaient que le calmer en le débarrassant des produitsirritants qu'il contenait, et ainsi s'amoindrissaient les coliques et les ténesmes. Ces heureux effets je les ai constatés sur mes clients et sur moi-même.

Au reste, en faisant cette remarque, je sais qu'elle n'a rien de nouveau ; elle ne fait que confirmer l'observation des anciens et cela même me donne plus de confiance dans la mienne. Je crois avec eux qu'il est des maladies où la bile acquiert des propriétés acres, corrosives qui ne peuvent qu'irriter les organes avec lesquels elle se met en contact; et, je crois encore qu'il n'y a pas de meilleur moyen démettre fin à ces irritations, que d'expulser la cause qui les produit.

Dans la deuxième période, c'était un autre ordre de moyens. C'est ici que je place les bains, les lavements et les calmants : entre tous les calmants, les plus puissants, les plus sûrs sont, sans contredit, les préparations d'opium; mais, cespréparations sont nombreuses, et comme elles n'ont pas toutes les mêmes vertus, il y avait nécessairement un choix à faire ; j'ai employé particulièrement le laudanum de Sydenham et l'acétate de morphine. Or, sur ces deux préparations, j'ai fait une remarque qu'il est bon de consigner ici. Il m'a semblé que l'acétate de morphine calme plus promptement les douleurs, mais il ne diminue pas le cours de ventre; au contraire, le laudanum arrête les évacuations et agit faiblement sur les douleurs. Après ces paroles, il est inutile d'ajouter que je réservais le sel de morphine pour les cas où les coliques étaient très-vives. Tandis que j'employais le laudanum quand j'avais plus particulièrement en vue de réprimer les évacuations.

Dansla nuitdu 22 septembredernier, on vint me chercher pour voir un enfant; il s'appelait À..., et pouvait avoir 55 mois; cet enfant, ordinairement bien portant, dont la maladie remontait à trois semaines, souffrait horriblementdepuis cinq heures de coliques atroces : A..., d'une agitation extrême, se jetait à droite et à gauche ; et, sans

des précautions convenables, il se fût fortement meurtri. Quelquefois ses mains se cramponnaient au bois du lit et dans cet instant la tête était portée en haut et en arrière par suite des contractions permanentes des muscles du cou; enfin l'enfant aux abois, n'en pouvait plus et serait infailliblement mort durant ces convulsions si nous n'avions pu le soulager.

Les bains et le laudanum à forte dose avaient été insuffisants : je prescrivis de nouveau un bain entier où le malade resta une demi-heure; puis je donnai en même temps une pilule de 6 milligrammes d'acétate de morphine, avec le dessein d'en donner une deuxième si la première n'avait pas produit l'effet désiré. La première suffit pour faire taire toutes les douleurs; 5 minutes après cette médication, l'enfant s'endormit dans le bain et fut calme le reste de la nuit. Cette observation est intéressante sous plus d'un rapport. Il y avait quelque chose d'insidieux dans la maladie d'A...; en effet, dans le principe, il ne ressentait que quelques légères coliques, accompagnées de selles sanguinolentes peu fréquentes et d'un peu de ténesme; il était sans fièvre et même, dans l'intervalle des coliques, le ventre était souple et sans douleur. Cet enfant était à la campagne lorsqu'il tomba malade; je ne le vis que le quatrième jour de son retour et de

sa maladie : il offrait les symptômes signalés et bien qu'ils fussent peu graves, en apparence, je crus reconnaître dans leur ensemble et surtout à l'expression des traits du visage une maladie sérieuse et déguisée qui ne tarderait pas à se déclarer. Je fis part de mes craintes aux parents qui ne les partagèrent pas; mais qui n'en donnèrent pas moins des soins empressés à leur enfant.

Trois jours après ma première visite, mes prévisions se réalisèrent; en effet, malgré ma médication opportune et régulièrement faite, la fièvre prit une intensité considérable et présentait des apparences de la fièvre typhoïde. Après des alternatives de bien et de mal, A..., au vingt-unième jour de sa maladie éprouva les coliques affreuses dont nous avons parié. Les coliques furent calmées et le calme se soutint pendant plusieurs jours, au point que nous crûmes à la guérison, lorsque tout à coup et sans cause connue, la fièvre redoubla; il survint du délire et un coma profond; perte de connaissance, strabisme : je crus le malade perdu, erreur! sous l'influence de larges vésicatoires aux jambes, la fièvre et les autres accidents diminuèrent.

L'emploi des fébrifuges laissa encore pendant dix jours le malade dans un état assez satisfaisant. A cette époque, deux confrères le

virent et crurent comme moi à sa guérison. Cependant nous nous trompions encore ; on prescrivit, à l'intérieur et par le rectum, le nitrate d'argent; plus tard on donna également le sulfate acide d'alumine. Ces médicaments furent loin de produire d'heureux effets; l'enfant devint de plus en plus souffrant , et après sept semaines de maladie, il finit par succomber avec une anasarque. Ayant moi-même contracté le fléau, je fus retenu au lit près d'un mois, et l'enfant mourut dans cet intervalle.

Durant la troisième période les malades tombaient dans Fadynamie : les selles étaient fréquentes et minaient de plus en plus les forces. Il y avait donc lieu de recourir aux toniques et aux astringents unis aux opiacés. Cette combinaison eut les plus heureux résultats; et je demeure convaincu que c'est à elle que je dois le salut de mes malades.

Les toniques que j'ai employés sont le sulfate de quinine et l'extrait de ratanhia. Cet extrait, je le faisais dissoudre dans une potion laudanisée; je donnais le sel de quinine de la même manière. L'extrait de ratanhia m'a rendu de grands services: il a tari des dévoiements colliquatifs que j'attribuais à la destruction plus ou moins complète de la muqueuse des gros intestins.

Je ne veux pas oublier une préparation qui

HUî.LIN. 21

m'était familière ; c'est une décoction de riz à la dose de 50 grammes sur 600 grammes d'eau : je faisais bouillir d'autre part 120 grammes de pulpe de coing, dans la même quantité d'eau, jusqu'à réduction d'un tiers; je mêlais les deux décoctions et j'ajoutais 250 grammes de vieux vin de Bordeaux avec 150 grammes de sucre.

Les malades prenaient trois fois par jour un demi-verre de cette préparation.

Je me suis assuré que les préparations albumineuses tant prônées dans ces derniers temps contre la dysenterie n'obtiennent pas toujours les effets qu'on leur attribue. J'affirme du moins qu'elles ont complètement échoué dans l'épidémie que je décris; mais, pour être juste, je dois dire aussi que je les ai employées avec succès dans d'autres cas et sur des malades gravement affectés.

Si je l'osais, je dirais, sur la foi de mes succès, que, dans l'épidémie de 1849, nul traitement exclusif n'eût réussi: les saignées sans les évacuants eussent été plus nuisibles qu'utiles, et de même les évacuants sans les calmants, et les calmants sans les toniques. D'où l'on voit que les diverses médications se prêtaient un appui mutuel et rien, à mon sens, n'eut été plus chimérique que l'espoir de trouver un remède unique à une maladie si compliquée.

Conclusions. — 1° En 1849 Mortagne a été le théâtre d'une épidémie de dysenterie grave qui présentait les plus grandes ressemblances symptomatiquesavec le choléra, et pour comble, cette épidémie a éclaté dans des circonstances analoguesà celles de l'épidémie dysentérique de 1852;

2° Il semble qu'à ces deux époques la dysenterie a préservé la ville du choléra, comme si ces deux maladies pouvaient se substituer l'une à l'autre, ou ne pouvaient vivre ensemble;

3° Que la dysenterie de 1849 se transmettait par voie de contagion ;

4° Que l'acétate de morphine et le laudanum, ayant des propriétés différentes, ne peuvent être employés indistinctement dans les mê mes cas;

5° Que chaque épidémie de dysenterie a son génie particulier, d'où il suit que les médicaments qui réussissent dans l'une ne réussissent pas dans l'autre :

6° Bien que les aphthes et le hoquet soient redoutables, quand ils surviennent dans le milieu ou sur la fin de la maladie, il y a certainement de l'exagération à dire qu'ils sont le présage certain dune mort prochaine; et, en effet, la plupart de mes malades sont guéris ;

7° Que les aphthes se rencontraient d'autant

plus nombreux que les sujets n'avaient pas été suffisamment évacués au début.

J'ai eu l'honneur de communiquer ce mémoire à l'Académie impériale de médecine; un rapport a été fait, il se termine ainsi (1) : « Tel est, messieurs, l'exposé sommaire du travail qui vous a été transmis; mais cet exposé resterait incomplet si je ne vous mettais à même d'apprécier la conduite de notre collègue, par la lettre qui accompagnait l'envoi de ce Mémoire, lettre adressée par M. le Préfet de la Vendée à M. le Ministre de l'agriculture et du commerce où se trouve le passage suivant :

«Je dois ajouter à ces pièces, M. le ministre, c< une délibération du conseil municipal cle Morte tagne en date du 25 novembre dernier, qui « constate les services rendus dans cette triste a circonstance par M. Hullin, et les témoignages « degratitude que les ouvriers de cette ville et le c< conseil municipal ont cru devoir lui donner « publiquement pour les soins désintéressés « qu'il leur a donnés (2).

(1) Voyez Bulletin de V Académie, t. XV, page 928.

(2) Extrait du registre des délibérations de la séance du 2 5novembre 1849, ainsi conçu :

« Le conseil municipal étant sur le point de clore son procès-

« M. Hullin a l'habitude du dévouement, et « ce dévouement est toujours généreux. Il a puisée samment contribué à la propagation de la vacc< cine, et dans toutes les circonstances il a m once tré un zèle digne des plus grands éloges. »

« Je crois devoir ajouter à ces paroles de M. le préfet de la Vendée, que notre collègue a été frappé par l'épidémie qu'il combattait avec tant d'abnégation et de succès, et que pendant plusieurs mois sa santé a été profondément altérée.

« De l'ensemble de ces faits, j'ai l'honneur de

proposer à l'Académie :

« 1° D'adresser une lettre de remerciement à

M. Hullin ;

verbal après ses délibérations, le sieur Gaborit, président de la société philanthropique des ouvriers de Bourneau et de Saint-Lazare, de cette ville, accompagné des sieurs Guillebeaud François, Séguin, Picournier et Garreau, s'est présenté et a demandé lapermission de lui lire une lettre de la part de tous les ouvriers des quartiers de Bourneau et de Saint-Lazare, exprimant au docteur Hullin leur vive reconnaissance pour tous les soins désintéressés qu'il n'a cessé de leur prodiguer depuis plus de vingt ans et notamment dans ces derniers temps de dysenterie, ou constamment il a été auprès de leurs malades, leur prodiguant les secours de son art. Quoique certain de n'être pas salarié, il n'en mettait que plus d'exactitude dans ses visites, et rien n'était négligé de sa part; plusieurs d'entre eux ont été arrachés à une mort certaine à Lsquelie ils auraient succombé dans cette dysenterie sans les soins et secours empressés qu'il n'a cessé de leur prodiguer avec le plus touchant intérêi; de semblables services, disent- ils, ne peuvent

520 M U DYSENTERIE ÉPIDÉMtQUE DE MORTAGNE.

« 2° De renvoyer son Mémoire à la commission des Épidémies;

« 5° Enfin de signaler à M. le ministre de l'agriculture et du commerce les nombreux et honorables services que M. Hullin a rendus à la science et à l'humanité. »

Voici maintenant en quels termes la commission des Epidémies de 1849 s'exprime à l'égard de cette communication (!) :

rester stériles et la reconnaissance est un devoir sacré pour quiconque a recules bienfaits du docteur Hullin.

« Tls saisissent l'occasion d'une réunion du conseil municipal, pour envoyer avec leur président quatre de leurs délégués pour témoigner à ce digne médecin toute la vive reconnaissance dont ils sont pénétrés.

« Les conseillers municipaux profondément émus des témoignages éclatants de vive reconnaissance donnés à M. le docteur Hullin, le félicitent de sa conduite envers les malheureux si dignes d'intérêt, et pour lui prouver que cette conduite honorable les a vivement impressionnés, ils ont décidé à l'unanimité qu'il serait fait mention sur le procès-verbal de cette séance, de la démarche des ouvriers de Bourneau et de Saint-Lazare.

« Toutes les matières à soumettre à la délibération du conseil étant épuisées, le procès-verbal a été clos; et, après lecture faite, les membres ont signé.

« Fait en mairie, à Mortagne, les jour, mois et an que d'autre part,

« Le registre est signé Bauquien, Bidouet, Dupuis, Merlet, Gélot, Griffon et Hullin.

« Pour expédition conforme :

« Pour le maire empêché, « Signé : l'adjoint Griffon. »

1 (Mémoires de F Académie impériale de médecine, t. XYI, page 58).

ANALOGIE DE CETTE ÉPIDÉMIE AYEC LE CHOLÉRA. o27

« La Commission ne finira pas ce paragraphe de son rapport, relatif aux épidémies de dysenteries de 1849, sans signaler à l'approbation de l'Académie le zèle infatigable dont a fait preuve, au péril de sa vie, M. ïîullin (de Mortagne), pendant la durée de l'épidémie qui a sévi dans cette ville, et le fort bon travail que cet honorable correspondant nous a adressé à ce sujet. »

YII

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