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ÉPIDÉMIE DE CROUP (VENDEE), DEPUIS LE 10 AVRIL NOVEMBRE

La ville de Mortagne, située, comme nous l'avons dit, sur la crête d'un coteau délicieux qui s'élève à près de deux cents mètres au-dessus du niveau de la Sèvre-Nantaise, réunit toutes les conditions de salubrité qu'on peut désirer, et elle en a la réputation.

Pour si loin que je reporte ma pensée, je ne me rappelle pas, depuis trente ans et plus que je pratique la médecine, y avoir vu le croup sous forme épidémique; à l'état sporadique, il s'y montre quelquefois comme partout, encore y est-il assez rare, c'est tout au plus si dans le cours de ma longue carrière j'en ai rencontré une dizaine de cas; je crois en avoir guéri la moitié.

Mais, revenons à l'épidémie.

La fin de Tannée 1857 et le premier mois de 1 858, furent remarquables par les froids secs et vifs qu'on éprouva; les plantes en souffraient sensiblement, et si en février la neige ne fût venue à plusieurs reprises désaltérer la terre, tout espoir de récolte était perdu. La sécheresse reparut au mois de mars; le venî. se mit au nord et souleva dans l'air des flots d'une poussière fine et abondante qui, excessivement incommode pour toutes les poitrines, l'était encore davantage pour les poitrines faibles et délicates : avec de pareilles causes on n'a pas de peine à s'expliquer les inflammations ordinaires des voies respiratoires; mais, qu'est-ce qui tourna les inflammations à la diphthérite? qu'est-ce qui leur fit produire les fausses membranes? la science du médecin n'a pas encore pénétré dans ces mystères. Au reste, on pourrait faire la même question à peu près dans toutes les épidémies, ce qui fait admettre dans les constitutions atmosphériques un caractère, un génie qui plane dans l'air, et porte les maladies qu'il engendre.

Le génie de notre épidémie fut donc de produire une angine avec fausses membranes, et quelquefois gangrène. Quoique le principe de toute épidémie soit probablement dans l'air, je n'ai pas le dessein d'y chercher celui de l'épidémie de Mortagne.

Je ferai remarquer seulement qu'avant son apparition, la sécheresse de l'atmosphère était insupportable, la chaleur extrême pour la saison, et les variations de la maladie répondaient si exactement aux variations atmosphériques, qu'il est bien difficile de ne pas y voir les rapports de cause à effet.

Le premier cas de croup apparut le 2 avril 1858 sur un jeunehomme de vingt-deux ans: la force de sa constitution le sauva; quelques jours après, le 4 et le 5, j'en vis deux autres à quatre kilomètres et à Test de Mortagne, tous deux très-graves, l'un sur un enfant de deux ans, l'autre sur un enfant de trois ans.

Plus tard, mais toujours dans le même mois, le 20 avril, je fus mandé à Saint-Christophe-du- Bois, dans Maine-et-Loire, je croyais qu'on m'appelait pour un seul malade, j'en trouvai dix dans deux fermes, sept dans la ferme de la Pugalerie, trois dans celle de Logerie. Inutile de dire qu'ils avaient tous l'épidémie, quoique à divers degrés.

Cette épidémie ne se développe pas régulièrement et d'un seul jet depuis le premier jour jusqu'au dernier, mais elle procède par secousses et en plusieurs invasions successives.

Dès le commencement d'avril, elle s'essayait en quelque sorte à Mortagne par cas isolés, et

après avoir flotté, pour ainsi dire, dans l'air, elle descendit des hautes régions et fondit tout à coup sur la ville. C'était le 10 avril; ce jour-là, je m'en souviens très-bien, je visitai dix malades, et, pendant la durée de cette première invasion, j'en soignai quarante-sept; ce sont ceux qui figurent dans le tableau de la première invasion, s'étendant du 1er avril au 2 juin.

Le thermomètre marquait au milieu du jour 20 et 24 degrés, tandis que la nuit il descendait à 10 et même à 6.

Le vent nord et nord-est souffle violemment et sans interruption en soulevant les tourbillons de poussière dont j'ai parlé.

Au commencement de juin, il tomba de petites pluies qui rafraîchirent l'atmosphère; enfin, on respira, l'épidémie elle-même s'en ressentit; le nombre des malades diminua, les médicaments semblaient avoir redoublé de puissance; le résultat en était plus heureux.

Malheureusement cet état ne dura pas : les mêmes conditions physiques s'étant reproduites, l'épidémie reparut de plus belle avec ses fausses membranes, et la gangrène qui ne s'en séparait guère.

Le même jour, 6 juin, je visitai six malades; le lendemain davantage, tous étaient en proie à l'angine couenneuse; chez les uns, la fausse

membrane ne dépassait pas le pharynx; chez les autres, elle descendait dans le larynx et dans la trachée. M. Bailly assure qu'elle s'arrête à la bifurcation des bronches; plus tard nous verrons que cette opinion supporte des exceptions.

La seconde invasion correspond à tout le temps compris entre le 6 juin et le 28 juillet; j'ai compté soixante-huit malades et huit victimes seulement. Tant que la température resta brûlante et sèche, la maladie n'éprouva point de changement, mais elle s'adoucit au retour de la fraîcheur et de l'humidité, absolument comme elle avait fait dans la première invasion.

Ma santé était altérée, elle avait besoin des eaux de Néris; je quittai Morlagne le 50 juillet; mais, à peine étais-je arrivé à Paris., qu'une lettre du maire me rappela, a L'épidémie, me disait-il, continue à régner, et plusieurs nouveaux cas viennent de se présenter; je vous prie, comme ami et comme maire, de venir de suite à notre aide; la panique est à son comble, surtout depuis que quelques familles ont cru, par prudence, devoir éloigner leurs enfants; je ne doute pas que vous, qui vous êtes si généreusement dévoué pour des étrangers quand il y avait danger de mort vous n'accouriez bien vite au secours de vos concitoyens qui vous ré-

clament. » J'avoue que je ne pus pas résister à une invitation qui me flattait et qui me touchait : je devais faire le voyage de Néris avec deux amis ; je leur dis adieu et revins sur mes pas ; je rentrai à Mortagne dans la nuit du 4 août.

A mon arrivée je trouvai quinze nouveaux malades.

C'est que les chaleurs avaient reparu plus fortes et plus vives que jamais. Il n'en fallut pas davantage pour rendre à l'épidémie toute sa fureur.

Dans le cours de cette troisième invasion jusqu'au 29 novembre, j'ai eu à traiter soixantetreize croups sur lesquels onze ont fini par la mort.

Pour donner um idée delà marche et de la gravité de la maladie, qu'il me soit permis de rapporter ici une seule observation choisie entre bien d'autres, celle de Clarisse M... Cette enfant, âgée de cinq ans et demi, prit le lit le 5 août. Dès la veille, elle se plaignait de sécheresse et de gêne dans la bouche : le soir, frisson. Le lendemain à ma visite, rougeur, chaleur, gonflemeni; douleur vive dans la gorge ; les amygdales et le voile du palais ne sont pas simplement enflammés, ils sont recouverts de membranes épaisses et blanches, signe pathognomonique du croup; le jour suivant, ces symptômes ne font qu/augmen-

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ter; fièvre à 96 pulsations; soif, bouche amère, toux sèche quoique peu fréquente (4 sangsues à la gorge, vomitif; gargarisme avec eau d orge et miel rosat, sinapismes aux extrémités).

Le 6 au matin, la fausse membrane loin d'avoir diminué n'a fait que s'étendre, néanmoins la fièvre est moindre, l'oppression est la même ; la toux provoque une expectoration muqueuse dans laquelle on distingue des débris de fausse membrane : la voix est altérée; céphalalgie, douleur et chaleur de plus en plus vives au fond de la gorge.

Le même jour la malade vomit trois fois : selles bilieuses (même médication) .

Le 7, les membranes détachées en partie laissent à découvert une surface noire dans quelques points, et grisâtre dans d'autres; l'oppression augmente; la toux est sèche et croupale ; la voix éteinte et à peine perceptible; point de fièvre; enfin après des quintes de toux laborieuses, Clarisse expectore des lambeaux de fausses membranes; d'autres fois les crachats contiennent comme une pulpe noire et d'odeur gangréneuse (vomitif, gargarisme détersif, même liniment).

Le 8, point de changement.

Le 9, la malade rend une membrane épaisse, blanchâtre, tubulée, c'est-à-dire moulée sur les parties qu'elle recouvrait, de cinq centimètres

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de long : les parties brunes du fond de la gorge passent au gris; la gangrène se borne, elle s'entoure d'un cercle rouge, signe infaillible de la séparation du mort d'avec le vif : l'oppression continue; la faiblesse augmente à mesure que le croup descend, les parties supérieures se dégagent et se nettoient (même médication ; de plus tonique à l'intérieur , vésicatoire à la nuque et aux bras : frictions mercurielles autour du cou).

Le 10 et le H, même état, même traitement.

Le 12, la malade paraît plus oppressée; l'agitation est extrême quoique sans fièvre; enfin, après de grands efforts, elle rejette une fausse membrane, blanche, épaisse, tubulée, bifurquée à l'une de ses extrémités, et longue de six centimètres : Clarisse se sent soulagée (vésicatoire sur la face antérieure du cou ; frictions mercurielles; vomitif, fumigations émollientes).

Le soulagement semblait de bon augure ; mais il ne dura pas. ,

Le 13, l'agitation n'a plus de bornes; la malade est aux abois : il est visible que le croup a dépassé le larynx, qu'il a envahi la trachée et les bronches; quoi qu'il en soit, la mort par asphyxie met fin à cette scène de désolation.

Clarisse a rendu une longue membrane tubulée et bifurquée : à ce signe on ne peut mécon-

naître ni la maladie, ni son siège : il est évident que nous avions affaire à un croup : il ne Test pas moins que la fausse membrane avait gagné le larynx, la trachée et les bronches.

Si la gangrène a accompagné la fausse membrane, c'est ce que je ne puis dire.

Il est fâcheux pour Clarisse que les progrès de la maladie l'aient rendue complètement insensible aux médicaments dans les derniers temps, rien ne faisait, ni les vomitifs, ni les mercuriaux, ni les vésicatoires. Je regarde cette insensibilité comme le présage le plus sûr d'une fin prochaine. Et cependant je n'ai pas observé, ce que disent MM. Bouchut et Faure, qu'à la veille de l'asphyxie, les malades ne sentent plus rien.

L'épidémie ne s'est pas toujours montrée avec les mêmes symptômes. Souvent au début de l'inflammation et pendant la formation des fausses membranes , il survenait une fièvre violente, intermittente , rémittente ou continue. Plus la fièvre était intense et plus la marche de la maladie se précipitait et, d'ordinaire, elle finissait par la mort; on eût dit alors les symptômes du croup mêlés à ceux de la fièvre typhoïde : délire, prostration, pétéchies, etc.

Chez quelques malades, l'inflammation s'étendait de l'intérieur à l'extérieur, c'est-à-dire aux parotides et aux glandes cervicales, chez trois

sujets, cette inflammation a dégénéré en abcès ou en gangrène; tel entre autres, Louis Fer... En même temps qu'il avait le croup, les glandes parotides et cervicales prirent un volume si extraordinaire, avec des symptômes d'une si vive inflammation, que le pus fusa sous la peau et se réunit en un abcès par congestion à la région supérieure du sternum, au-dessous de la clavicule droite. J'aurais voulu l'ouvrir à son apparition, les parents s'y opposèrent; il s'ouvrit de lui-même et laissa couler avec le pus, du sang et des lambeaux gangreneux d'une fétidité caractéristique. Un deuxième abcès se forma au-dessous de la clavicule gauche et le malade à bout de force succomba.

Chose singulière ! ses deux frères présentèrent précisément la même particularité, en ce qu'ils eurent l'un et l'autre une inflammation des parotides qui finit par un abcès; mais, plus heureux cette fois, j'ouvris cet abcès et les malades se rétablirent. Je ne sais si les parents eurent quelque regret à l'opposition qu'ils me firent; mais moi j'en ai de n'avoir pas insisté davantage : qui sait si, au lieu de deux succès, je n'en aurais pas trois à proclamer?...

J'ai dit, que la fièvre intermittente venait quelquefois compliquer le croup; si l'inflammation était modérée, quelques faibles doses de tannate

ou de sulfate de quinine venaient facilement à bout des accès : au contraire, l'inflammation du larynx était-elle plus intense, la fièvre résistait et la fin du malade se précipitait.

Telle était la marche la plus ordinaire du croup dans notre épidémie; il y avait cependant quelques variations : la principale tenait au siège même de l'affection croupale; je m'explique : si la fausse membrane commençait, comme c'est l'ordinaire, par les parties de la gorge accessibles aux sens, le danger était d'autant moins grand qu'il était plus facile à conjurer; mais, si elle s'établissaitd'emblée dans les parties profondes des voies aériennes, c'est-à-dire dans le larynx, la trachée, etc., la maladie s'aggravait avec une extrême rapidité. Le 28 novembre, je fus appelé près d'Eugène Roi..., âgé de 18 mois, pendant la troisième invasion de l'épidémie. A l'aspect du pharynx, à l'oppression, à la qualité delà toux, à la nature de l'expectoration, j'annonçai le croup et prescrivis en conséquence : sangsues au cou, révulsifs aux extrémités, etc. , soins inutiles! Le lendemain, tous les symptômes avaient pris un tel accroissement, que je ne pus dissimuler le danger aux parents, et en effet, Eugène Roi... mourut peu de temps après ma visite.

On se rappelle les circonstances atmosphériques sous lesquelles se produisit notre épidémie :

après trois mois de sécheresse, il vint des chaleurs inaccoutumées; et le croup éclata : ce ne sont pas là les causes que les classiques imposent à cette maladie; loin de là, ils en accusent presque tous le froid , et plus particulièrement le froid humide : mais les épidémies en général se jouent de toutes les règles, et se montrent presque également en tout temps, suivant le génie qui les pousse. — Le Dictionnaire de Médecine dit en propres termes : « Que le croup s'observe « plus fréquemment, dans les pays froids, tem- « pérés et humides, on ne le rencontre presque «jamais dans les pays chauds.» (Page 360, tome IX.)

Depuis que j'exerce la médecine, et il y a déjà trente-deux ans, je ne crois pas avoir rencontré de maladie d'un pronostic plus difficile que celle qui m'occupe; aussi, je l'avoue avec candeur, je me suis trompé plus d'une fois : quand il n'y avait que peu d'oppression, peu de fièvre, peu de douleur, peu d'agitation , je m'attendais à une issue favorable, et j'ai eu la douleur de voir périr plusieurs malades dans cet état; et, l'inverse: d'autres au contraire, se sont rétablis, que je croyais voués à une mort certaine. Ainsi dans une seule famille, dans la famille Sou..., il y avait cinq malades, tous couchés dans la même chambre; après un examen attentif, j'eus l'impru-

dence d'annoncer deux décès, il n'y en eut qu'un.

À partir du dernier jour d'août, il se fit dans notre épidémie un changement des plus heureux; aujourd'hui, 25 novembre, on n'observe plus que de loin en loin quelques malades isolés et sans danger; un moment vient, presque dans toutes les épidémies, où tous les moyens réussissent; la science croit pouvoir se faire honneur de ces succès tardifs, ils ne lui appartiennent pas : les derniers malades guérissent parce qu'ils sont moins affectés, parce que l'épidémie touche à sa fin. Sydenham disait qu'il plaignait les premiers malades qui lui tombaient sous la main, parce qu'il ne connaissait pas encore le traitement qui convenait à l'épidémie. Sydenham, tout grand qu'il est, ne se faisait-il pas illusion? S'il était plus heureux avec ses derniers malades qu'avec les premiers, c'est que la maladie, ayant perdu de sa force, était aussi plus facile à vaincre.

Je donne maintenant mes soins, 20 octobre, à un enfant de neuf ans qui m'a causé les plus vives inquiétudes : il n'a pas seulement de fausses membranes dans la gorge, mais encore quelques taches gangréneuses et de plus la rougeole. L'oppression et la raucité de la voix m'ont fait craindre un instant que la maladie n'eût

envahi la trachée, et je pensais déjà à la trachéotomie ; mais le danger s'est évanoui devant le traitement antiphlogistique le plus simple.

Je n'ai dit encore que peu de chose du traitement employé; c'est pourtant la partie essentielle dans tout mémoire de médecine pratique comme celui que j'ai l'honneur de soumettre en ce moment à mes lecteurs.

Mes six premiers malades ont succombé dans la première invasion de l'épidémie; cependant je suivais de près, il me semble, les leçons de mes maîtres : au début, je faisais poser des sangsues, mais, pour la place, j'étais obligé de composer avec les parents: au lieu de les mettre à la gorge, ils les mettaient aux pieds. Je cautérisais profondément et fréquemment les fausses membranes avec le nitrate d'argent; puis toutes les deux heures, je posais sur les surfaces cautérisées un Uniment, composé, de miel rosat pur ou animé de quelques gouttes d'acide hydrochlorique; à l'intérieur, des vomitifs répétés, de légers purgatifs, et finalement des frictions mercurielles sur le cou et des révulsifs aux extrémités.

Découragé par le sort de mes premiers malades, je renonçai à la cautérisation; il me parut qu'un moyen si énergique ne pouvait être insignifiant, et que s'il ne faisait pas de bien, il ne

pouvait faire que du mal. Je fis entendre raison aux parents, et je portai les sangsues à la gorge dès le début du mal, autant que possible. L'amélioration qui suivait ce premier essai m'encourageait à le répéter aussi souvent quebesoin était; je secondais l'effet des sangsues par un liniment de miel rosat, que je portais sur les parties malades avec un pinceau.

Les vomitifs et les purgatifs sont d'un usage trop général dans le traitement du croup pour être oubliés; j'en fis d'autant plus librement usage qu'à cette affection se joignaient souvent des symptômes d'une affection bilieuse.

Enfin je dirigeai des vapeurs émollientes au fond de la gorge avec un appareil de mon invention dont je donnerai plus tard la description.

Ajoutez à cela les révulsifs, et l'on aura une juste idée de l'ensemble du traitement que j'ai mis en usage avec plus de bonheur que je n'en espérais dans une maladie si grave. Il ne faut pas croire cependant que mes succès n'aient pas été mêlés de revers; mais, enfin, je ne puis me dissimuler que j'ai obtenu des antiphlogistiques des avantages que n'avait pu me donner la cautérisation ; et j'ajoute que les caustiques n'ont pas mieux fait en d'autres mains.

Au moment de m'éloîgner de Mortagne, le 30 juillet, je laissai à un confrère un malade

qui, après quelques jours d'orage, me paraissait en meilleure voie; son état s'étant aggravé, mon remplaçant essaya de cautériser; il s'ensuivit un mieux assez sensible, mais il ne fut pas de longue durée. On recommença ; point d'amélioration; au contraire, le danger, loin de s'éloigner, sembla se précipiter ; le malade mourut le 1er août, à onze heures.

Au reste, il n'y a rien à conclure de notre expérience contre la cautérisation ; chaque épidémie a pour ainsi dire sa nature, son génie qui lui dicte son traitement. Observation vulgaire et pourtant bonne à répéter; Sydenham, Stoll, Franck, Hildenbrand, le Pec de la Clôture, tous les grands observateurs ont fait les mêmes remarques, d'où il suit qu'on ne peut conclure avec certitude de l'une à l'autre. J'en puis citer un exemple pris dans ma pratique : il a régné deux épidémies de dysenterie à Mortagne où je pratique ; l'une en 1844, l'autre en 1849 : dans la première, les antiphlogistiques furent nuisibles; il fallut y recourir dans la seconde.

J'explique de la même manière le succès et l'insuccès de la cautérisation dans une maladie aussi parfaitement identique que le paraît l'angine couenneuse.

Ce n'est pas la seule différence qui distingue notre épidémie de toutes les autres ; j'ai déjà dit

qu'elle naquit dans les circonstances les plus propres à la prévenir, sous une température de 20 à 24 degrés, après plusieurs mois de sécheresse : j'ajoute à présent que, contre ses habitudes ordinaires, le croup s'attaqua de préférence aux enfants du sexe féminin. Ainsi, sur 188 malades que nous avons traités, il y avait 119 filles; il en est mort 21 , et sur 69 garçons, 9 seulement ont succombé.

Je dis que ces observations sont en contradiction avec ce qu'on sait et ce qu'on débite dans les chaires et dans les livres. J'ai cité le Dictionnaire de médecine, qu'il me soit permis de le citer encore : « La laryngite couenneuse est constamment bien plus fréquente chez les enfants et chez les adultes du sexe masculin que chez ceux dusexe féminin. L'ouvragedeM. Bretonneau contient 54 observations de croup ; 54 appartiennent au sexe masculin, et 20 seulement au sexe féminin.» Sur 31 croups que M. Trousseau a opérés, il y a 25 garçons et 8 filles...» [Voyez l'ouvrage précité, tome IX, page 364.)

Je n'ai encore rien dit de la trachéotomie ; je n'en ai pas eu besoin et je m'en félicite ; elle m'inspire plus de crainte que d'espérance : je l'ai vu pratiquer huit fois sur des enfants de deux à cinq ans ; elle a toujours échoué. Je sais qu'elle a réussi, quoique rarement, en d'autres mains;

aussi, je ne la condamne pas, je ne l'exclus pas systématiquement, mais je m'en méfie. Si quelque chose pouvait la réhabiliter dans mon esprit, ce serait assurément la savante discussion à laquelle elle vient de donner lieu dans le sein de l'Académie de médecine; mais ses plus zélés et ses plus éclairés partisans mettent au succès de cette opération des conditions qui seront diffîcilementacceptéesdesmédecinsprudents,j'ajoute et des parents qui ont bien aussi voix au chapitre dans une affaire qui les touche de si près.

D'une part, on dit que ce n'est qu'après avoir tout employé qu'on peut se décider à ouvrir la trachée, et on a parfaitement raison, car l'opération n'est pas sans danger, il s'en faut de beaucoup; et d'autre part, on dit que jamais l'opération ne réussit mieux que lorsque le malade est le moins épuisé par des médications antérieures, ce qui se conçoit facilement. Ainsi le médecin se trouve placé dans cette alternative, ou de faire une opération avec peu ou point d'espoir de succès si on attend trop, ou, si on se hâte, de pratiquer une opération qui n'était pas nécessaire ; et comme cette opération est par ellemême très-dangereuse, on s'expose dans les deux cas à tuer son malade par les moyens mêmes qu'on emploie pour le sauver.

Pour moi, sans me faire, je le répète, l'adver-

saire déclaré de la trachéotomie, j'hésiterai toujours à la pratiquer ou à la conseiller (1).

Dans l'espace de 8 mois j'ai traité 188 malades; il y en avait à tous les degrés; j'en ai perdu trente; c'étaient sans doute les plus gravement attaqués; mais, j'en ai guéri deux qui me semblaient désespérés; j'en ai déjà parlé au sujet des deux frères Sou..., dont j'avais annoncé la fin prochaine; j'ai, dans une semblable position, constaté le même succès chez la jeune Ber..., âgée de trois ans. Il survint des vomissements et une salivation que je n'attendais pas et le danger se dissipa., Admettons qu'on eût pratiqué, sur ces enfants, la trachéotomie, elle était indiquée, croit-on qu'elle aurait mieux fait que la simple nature aidée des ressources ordinaires de l'art?..

Je ne serai pas plus indulgent pour une autre opération proposée contre la même maladie, je veux parler de l'écouvillonnement, le Dictionnaire de médecine déjà cité en parle en ces termes : (t. IX, page 388) « Il faut écouvillonner «vigoureusement jusqu'à ce que les canaux

(1) La trachéotomie n'a pas encore atteint la perfection que je lui désire pour que je lui accorde une grande contiance; quoi qu'il en soit, la science et l'humanité doivent des éloges et de la reconnaissance à M. le docteur Trousseau pour ses savants travaux sur cette opération qui, entre ses mains, a obtenu plusieurs succès. (Voyez Bulletin de l'Académie de médecine, 1858, t. XXIV, pag. 99 et suiv.) Espérons que de nouveaux travaux la rendront plus facile et moins dangereuse.

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« soient bien nettoyés, et pour cette opération, « on propose un écouvillon fait avec une baleine « flexible surmontée d'une éponge; et en cer- « tain cas, on lui subtitue une brosse en crin. »

Je commence par dire que je n'ai jamais pratiqué cette opération : il y a des choses qu'on peut jugera priori-, elle ne me paraît pas seulement difficile, je la crois dangereuse : comment en effet faire passer impunément un écouvillon dans un jeune larynx naturellement étroit et rétréci encore par le développement d'une membrane artificielle? Comment ! vous craignez les suffocations, l'asphyxie, et vous introduisez hardiment dans la trachée un instrument qui la remplit si bien qu'il bouche presque entièrement le passage de l'air?...

Je reprends en substance les détails consignés dans cette notice, et je conclus :

1° Que, contre toutes les règles, le croup épidémique qui a régné à Mortagne en 1858, s'est produit sous l'influence d'une constitution atmosphérique aussi sèche que chaude;

2° Que, soit par son origine, soit par quelques-uns de ses caractères, elle s'éloignait des épidémies de même nature;

3° Que la cautérisation a été plus nuisible qu'utile, ce qui s'explique par sesanomalies et fait supposer que cette épidémie avait son génie propre;

4° Que le traitement antiphlogistique et notamment les sangsues secondées par les fumigations émollientes ont produit les effets les plus heureux;

5° Que plusieurs enfants qui me paraissaient voués à une mort certaine, ont été sauvés par les seules forces de la nature aidées des ressources les plus communes de la thérapeutique;

6° Que la trachéotomie, dangereuse par ellemême et d'un effet très-incertain, ne peut être raisonnablement tentée qu'en désespoir de cause; c'est-à-dire dans ces cas extrêmes où la médecine n'attend plus rien de ses ressources ni de la nature.

Comme conclusion complémentaire, je dois ajouter le résumé des tableaux relatifs à cette épidémie par catégorie des âges, des sexes et des morts (1). Ainsi, durant l'épidémie, nous avons soigné 188 sujets, sur lesquels nous avons eu 30 décès, 9 garçons et 21 filles.

Gomme on a pu s'en convaincre, ce travail renferme des opinions en opposition avec celles de M. le professeur Trousseau, il a néanmoins été cité par lui dans son rapport à l'Académie

(1) J'ai traité :

De 6 mois à 2 ans, 23 sujets sur lesquels sont morts 3 g. et 5 fil. De 2 ans à 5 ans, 48 — — — 3—12 — De 5 ans à 12 ans, 67— — — 5 — 4 — De 12 ans à 60 ans, 50 — — — 0— 0 —

sur les épidémies de croup qui ont régné pendant l'année 1858. Ce privilège, sur des centaines de Mémoires adressés à cette compagnie savante et restés ignorés, m'honore et m'encourage.

Cette notice en arrivant à l'Académie était accompagnée du certificat suivant :

Bfortagne, le 22 décembre 1588.

Le maire de la commune de Mortagne-sur-Sèvre (Vendée), sous. . signé, se plaît à déclarer :

Que M. le Dr Prosper Hullin est parti pour les eaux thermales, nécessitées par l'état de sa santé, le 30 juillet dernier trouvant que l'épidémie du croup, qui une grande partie de l'année a sévi sur notre ville, avait perdu alors une grande partie de son intensité; mais qu'ayant de quitter Mortagne il déclara spontanément au maire, que si le mal s'aggravait, ou seulement continuait, il rentrerait quand même, sur une simple invitation de sa part.

Qu'effectivement, l'épidémie continuant ses ravages, le soussigné, par une lettre du 2 août, pria M. le Dr Hullin, de revenir bien vite au secours de ses concitoyens malheureux.

Que n'écoutant que son dévouement et son zèle, négligeant ses propres intérêts, M. Hullin accourut immédiatement, arriva le 4 août dans la nuit et, depuis lors, ne cessa de donner à toutes les victimes les soins les plus intelligents et les plus suivis.

En conséquence, le soussigné s'empresse de témoigner ici, à M. le Dr Hullin , au nom de la ville tout entière, sa vive gratitude, surtout à cause des soins empressés et gratuits qu'il a prodigués aux nombreux indigents.

Le Maire de Mortagne, Signé: A. Mezière.

Pour légalisation de la signature de M. Mezière, Maire de Mortagne. Pour le Préfet en tournée,

Le secrétaire général autorisé.

Signé : Léon Aude.

Napoléon, le 8 août 1859.

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