‹ Mémoires de médecine et de chirurgie pratiquesChapitre 22 sur 50 · I. — Champignol · texte numérisé non relu

I. — Champignol

A mon arrivée à Champignol le 21 courant, je me mis en rapport avec le maire, le curé, l'instituteur communal , les religieuses et la sage-

(1) En me rendant aux eaux thermales de Néris pour cause de santé.

(2) Bourg important de 1,500 habitants (Aube).

femme de la résidence, qui m'offrirent, avec le plus louable empressement, leur concours et leur assistance afin de donner de prompts secours aux cholériques. Ces visites terminées, la sœur Joseph voulut bien m' accompagner, et nous vîmes à domicile soixante-six malades en proie à une panique qui doublait la gravité de leur affection. Trois cholériques de la localité venaient d'y succomber et ce nombre suffit pour jeter l'alarme dans la population. Mon premier soin fut de relever le moral des malades et des familles, en leur assurant que l'épidémie ne serait ni aussi longue, ni aussi cruelle qu'ils se l'imaginaient. « La preuve, leur dis-je, qu'elle n'offre pas tous les dangers que vous lui supposez, c'est que je viens demeurer parmi vous, sans crainte ni préoccupations. » Je promis même de les guérir tous, s'ils voulaient se soumettre à une médication efficace. Cette promesse énergiquement jetée à la face des plus souffrants et quelques simples remèdes firent un tel effet, que deux cholériques, jugés sans espoir, furent immédialement soulagés, et bientôt en voie de guérison; dès lors j'arrivai au but désiré : la confiance se fit jour dans l'esprit des autres malades, et ils se soumirent sans peine à mes prescriptions.

Voici le résultat de ma pratique : du 22 juillet

nuLUN. 23

au 12 septembre, première invasion des épidémies à Champignol, j'ai traité :

1° Choléras graves 17

2° Cholérines 55

3° Suettes 109

Total. 181 malades.

Sur lesquels j'ai perdu 4 sujets

ainsi que le prouvent les tableaux dressés à cet effet.

Le traitement que j'ai employé n'est pas nouveau ; en 1852, j'ai publié sur ses avantages mon opinion personnelle; cette année, je l'ai heureusement modifié, et plus loin j'exposerai la méthode que j'ai appliquée dans l'Aube. Je reviens aux malades de Champignol.

Chaque jour je visitai deux, trois et même quatre fois les malades sérieusement attaqués, condition essentielle dans cette maladie, où les accidents varient et exigent une médication modifiée d'un moment à l'autre ; c'est en attaquant ainsi, dès le début, sans perdre les malades de vue, et en me conformant à l'aphorisme Principiis obsta... que j'ai obtenu un grand succès; et qu'il y a eu une mortalité presque insignifiante à Champignol, relativement au nombre des malades. Telle est la cause première de la rareté des cas graves et des décès dans ce village ;

nous devons dire aussi que l'aisance, la sobriété des habitants, leurs maisons bien tenues et bien aérées, que les fonds de la commune, qui ont mis à même de secourir les indigents par des aliments confortables, et en prévenant l'excès de travail, sont des circonstances heureuses qui ont pareillement contribué aux succès obtenus.

Champignol est situé au fond d'une vallée vaste etprofonde, dominée de tous côtés par de hautes montagnes. En 1850, on y remarqua une épidémie de fièvre typhoïde qui ne fit pas moins de quarante-cinq victimes. Malgré un chiffre aussi élevé, les habitants conservèrent leur calme habituel. En 1854 on vit le contraire : le choléra inspira des craintes exagérées; tant il est vrai de dire qu'en toute chose il est bien difficile de garder un juste milieu!...

En effet, trois décès, avons-nous dit, s'y déclarèrent, et ils suffirent pour intimider les esprits, au point de troubler la raison de quelques cerveaux fragiles.

Quoique placé dans un bas-fond, ce village passe pour être une résidence saine; mais elle le serait bien plus encore si on voulait y faire quelques travaux d'assainissement, qui seraient peu coûteux. Les eaux qui traversent cette localité sont parfaites et abondantes; elles naissent des flancs

de la montagne située au nord et coulent de ce point vers le sud, en alimentant des fontaines jaillissantes, des lavoirs, qui ne laissent rien à désirer, et se rendent dans un vaste réservoir.

Là est le mal, voici comment : ce réservoir, dont les eaux servent de moteur à une usine, se vide complètement en été, et laisse à découvert une vase infecte ; si le fond de cette mare, au lieu d'être boueux, était convenablement dallé, l'eau, en s'y précipitant avec rapidité, entraînerait les immondices, et le soleil n'agirait plus comme il le fait quand il plonge ses rayons sur cette boue, d'où se dégagent des émanations capables d'engendrer toutes sortes de maladies, ou bien encore il suffirait de laisser à sa surface une suffisante quantité d'eau pour prévenir toutes exhalaisons malfaisantes.

Au-dessous de ce cloaque et au sein du village coule un autre ruisseau de l'est à l'ouest, qui, durant les chaleurs de l'été et de l'automne, se tarit en partie, et offre les mêmes inconvénients que ceux dont nous venons de parler : des pentes favorables données à ces terrains préviendraient le croupissement des eaux et tout dégagement de miasmes insalubres. En outre, il serait utile de rendre les rues deChampignol commodes et propres, en faisant enlever, une fois au moins par

semaine, les immondices qui s'y ramassent en abondance.

Il est encore une innovation urgente à faire dans cette résidence, c'est d'y établir un nouveau cimetière; celui qui existe aujourd'hui manque d'étendue relativement au nombre des habitants (près de 1500), et il touche aux maisons situéesau nord de la localité, de sorte que la sécheresse faisant crevasser la terre, il s'exhale des odeurs malfaisantes qui frappent les passants et les habitants voisins du lieu des inhumations. M. le maire fait mettre de la chaux vive dans les fosses; c'est une précaution sage qui doit lui mériter l'approbation de tout le monde.

Pour prévenir toute difficulté au sujet de cette translation, il est, selon moi, un moyen facile à mettre à exécution : c'est de choisir un nouveau cimetière pour les inhumations et d'interdire l'ancien. Le temps, qui use tout, calmerait à la longue les alarmes que les familles pourraient en ressentir actuellement, à la pensée que les cendres de leurs ancêtres seraient mises à découvert; dans quelques années, au contraire, quand elles verraient le nouveau cimetière plus fréquenté que l'ancien, elles seraient bien plus disposées à s'y faire inhumer, près des restes de leurs proches.

Si Champignol réalisait toutes les améliora-

tions susindiquées, il ne laisserait rien à désirer, sous le rapport de la salubrité ; et, à ce sujet, qu'il me soit permis de dire toute ma pensée : c'est que les conditions insalubres dont nous venons de parler ne sont pas étrangères aux causes qui ont fait naître les deux épidémies meurtrières survenues à trois années de distance.

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