‹ Mémoires de médecine et de chirurgie pratiquesChapitre 23 sur 50 · II. — Areoiiville · texte numérisé non relu

II. — Areoiiville

J'ai également porté les secours de mon art dans cette malheureuse commune d'Arconville, où il y a eu tant de misères, tant de cœurs déchirés! Enfin, il faut bien le dire tout d'abord, les ressources de la médecine y échouèrent souvent devant la gravité de l'épidémie à laquelle venaient encore se joindre les effets pernicieux d'une insalubrité locale des plus déplorables.

Du 20 juillet au 4 août dernier, j'y ai soigné qua tre-vingt-douze malades pris de choléra, de cholérine et de suette; sur ce nombre, j'ai constaté douze décès seulement pendant le temps de mon service dans ce village ; car, à la fin de l'épidémie, le chiffre des victimes y fut de soixante-deux, sur une population à peine de quatre cents âmes.

Voici les causes auxquelles on doit rattacher les insuccès constatés dans cette résidence.

C'est unepopulation pauvre qui, durant l'hiver

de 1854, s'est imposée toute sorte de privations pour ne pas mourir de faim ; de sorte qu'à l'approche de l'épidémie la force des habitants se trouvant usée et leur santé appauvrie, le choléra a pu saisir sa proie et la terrasser tout à son aise; certes! les victimeseussent été moins nombreuses si, au lieu d'attaquer de pauvres débiles, le fléau fût tombé sur des suj ets robustes et pleins de santé.

Les habitants d'Arconville manquent de propreté même dans leurs vêtements; ils sont apathiques et dépourvus de ces sentiments bienveillants qui portent les gens de cœur à se secourir les uns les autres.

La crainte du fléau dominait tous les cœurs; on abordait en tremblant les pauvres malades qui, témoins de la répugnance qu'ils inspiraient, n'osaient pas même demander leur nécessaire, et les médications restaient inexécutées; ainsi se perdaient les forces vitales des cholériques, qui se congelaient de plus en plus et rendaient le dernier soupir au milieu de leurs proches, dont l'indifférence déplorable faisait mal à voir.

Lesindigents, mal vêtus, étaient exposés au refroidissement qui s'opposait au développement de la chaleur naturelle.

Les gens d'Arconville sont intempérants, trop sobres les jours de travail, et trop portés aux excès les jours de repos.

m CHOLÉRA ASIATIQUE EN 1852 ET 1854.

Champignol n'offrait ni autant de misère, ni autant de conditions pernicieuses; pour faire juger la position des cholériques des deux localités, je proposai à deux personnes bien compétentes (1) de m'accompagner à Arconville. Nous vîmes plusieurs malades dont la position n'était pas plus grave que celle des malades de Champignol, et cependant ceux-ci succombaient, ceux-là se rétablissaient.

Un des points essentiels pour sauver les cholériques, c'est de les tenir dans des demeures favorables et de leur donner des soins soutenus et promptement appliqués; si l'on pouvait fournir à chaque malade une personne pour les assister convenablement, le nombre des décès diminuerait sensiblement; c'est un fait que j'ai acquis et que je répète pour le bien faire comprendre.

Le médecin a besoin d'aides nombreux pour faire exécuter, au plus vite, ses prescriptions. Or, voici ce que je propose à cet égard. Il faudrait, par avance, déposer des médicaments dans les localités voisines des foyers d'infection, et faire connaître à la population le médecin attaché à cette résidence ; il faudrait en outre désigner les auxiliaires auxquels on aurait recours,

(1) Madame Joseph, sœur *** et madame Perrin, sage-femme

quand arriverait le redoutable ennemi. Si une épidémie éclatait dans une de ces localités où tout manque, le cas serait plus critique encore ; car le chiffre élevé des malades multipliant les soins à donner, s'il y avait disette de moyens médicaux, on verrait que les décès s'accroîtraient outre mesure, et que souvent même de pauvres cholériques succomberaient avant d'avoir seulement entrevu le médecin ; au contraire, de prompts secours favoriseraient les succès.

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