III. — Bergère
Selon la recommandation de M. le sous-préfet, je me suis souvent transporté dans la commune de Bergère, et j'y ai traité 12 malades pris de suette. Deux femmes ont éprouvé avec cette affection des accès cholériformes intermittents quotidiens; ainsi, à l'instant des accès, elles devenaient froides, vomissaient fréquemment, selles fréquentes, crampes des extrémités inférieures et de l'estomac. Chaque accès ne durait pas moins de dix heures et se terminait par des sueurs abondantes , auxquelles succédait une grande faiblesse; ces accidents, qui menaçaient d'être pernicieux, simulaient une attaque de choléra.
Le tannate de quinine, donné à dose suffisante (2 gram. en deux jours) , et à la fin du deuxième accès, prévint tous les autres.
Avant de parler du traitement que j'ai employé, qu'il me soit permis de signaler les différences que j'ai remarquées entre le choléra de 1854 et celui de 1832 : j'ai constaté que certains accidents graves de l'épidémie de 1854 n'étaient ni aussi intenses, ni aussi tenaces que ceux de 1832. Par exemple, les crampes affreuses, les cardialgies atroces qui arrachaient des plaintes et des larmes aux malades de 1832, ont bien existé chez nos cholériques de cette année , mais elles étaient moins cruelles. Sur soixante-cinq cas graves de choléra asiatique, les crampes d'estomac n'ont existé que sur six d'entre eux. Il en a été de même de la coloration de la peau ; nos cholériques bleus de 1854 n'offrirent pas une couleur aussi foncée que celle de 1832 ; mais ceux qui étaient en danger de mourir présentèrent tous cette couleur rouge violacée des lèvres et de la langue, alors plus épaissie, accidents qui dans tous les temps furent les signes d'une asphyxie imminente. Les observations relatives à la coloration de la peau, aux crampes et aux coliques dont je viens de parler, ont été faites à Arconville comme à Champignol.
Le hoquet, sur nos malades de 1854, exista moins fréquemment qu'en 1852; il fut également moins tenace et céda toujours à nos moyens de traitement.
La contagion du choléra par contact immédiat, mais de peu de durée, ne me semble pas devoir être admise; en effet, on touche fréquemment et assez longtemps les cholériques, et généralement la contagion n'a pas lieu.
Voici une observation qui est plus explicite et qui parle en faveur d'une contagion d'un autre genre : J'ai traité à Ghampignol la famille G..., composée de quatre membres habitant ensemble la même maison; un membre est atteint du fléau et meurt : deux jours après, un second est frappé pareillement et succombe; le jour suivant, un troisième est atteint et périt comme les précédents; le quatrième est attaqué d'une cholérine intense le jour du dernier décès.
Autre fait : Un individu quitte son village, où le choléra n'existe pas ; il se rend dans une localité où se trouvent des cholériques avec lesquels il a des rapports; puis il revient dans ses foyers, où l'affection se déclare sur lui et se transmet dans la maison et dans le village. Où trouver des exemples plus frappants en faveur de la contagion?... Voici pourtant une troisième obser-
vation qui semble démentir les précédentes : C'est une pauvre famille chargée d'enfants et de misère, dont le père est pris d'un choléra grave qui exigeait que la mère veillât jour et nuit le malade. Après plusieurs nuits passées sans avoir pris de repos, cette malheureuse, n'en pouvant plus, vint se coucher près du cholérique, qui était en sueur, et depuis lors elle commit la même imprudence pendant toute la durée de l'affection de son mari, néanmoins, cette femme n'eut pas le choléra. C'est chez un pâtre de Champignol que le fait s'est passé. J'ai observé pareille imprudence à Arconville, qui n'a pas eu de résultats plus fâcheux. Ces diverses observations, recueillies sur le théâtre du fléau nous donnent à penser que dans certaines conditions inexplicables la maladie est contagieuse, et que dans d'autres elle ne l'est pas; d'où j'infère qu'on peut donner, mais avec prudence, les soins nécessaires aux malades, sans trop se préoccuper des suites.
Le choléra peut-il attaquer deux fois le même sujet?... Voici une observation qui répond affirmativement. Le nommé Rom..., en 1832, eut un choléra intense qui menaça ses jours ; il revint néanmoins de cet état critique et fut bien portant jusqu'au 26 août 1854, voici son état: Rom..., âgé de cinquante-huit ans, est bien constitué et con-
serve encore de la force; mais, à l'instant de la visite, figure amaigrie, traits de la face retirés, yeux creux et entourés d'un cercle noir foncé, langue et extrémités froides, cyanose marquée, dévoiement abondant, caractéristique, ventre contracté, douloureux, hoquet, crampes, prostration, céphalalgie et inquiétude de sa situation, agitation, urines rares. 11 y a six heures que l'affection a débuté et l'on croit qu'il va succomber; erreur !.,. après un traitement de dix jours, Rom... entre en convalescence, et le seizième, il se lève et fait quelques pas.
Choléra et suette. — J'ai remarqué, conjointement avec M. Petit, élève en médecine, attaché avec moi au service d'Arconville, le fait suivant: Dans trois familles composées de plusieurs membres, la suette et le choléra se sont déclarés sur quelques-uns d'entre eux. Or, dans ce cas nous avons constaté que le choléra n'était tombé que sur les membres que la suette avait épargnés, fait qui nous donnait à penser que la suette pouvait être le préservatif du fléau; mais, aujourd'hui, que nous avons acquis la preuve que le choléra n'empêche pas de contracter une seconde fois cette même maladie, nous avons peine à croire que le fait d'Arconville soit d'une portée bien sérieuse; nous le notons cependant, peutêtre servira-t-il à d'autres praticiens qui au-
ront fait la même observation sur un plus vaste théâtre.
Presque tous les sujets pris de la suette ont présenté sur diverses parties du corps des éruptions de différente nature, et la peau des malades était flasque et dépourvue de contrao tilité.
Toutes les personnes atteintes de suette ont guéri lentement et très-difficilement, tandis que les cholériques, même ceux qui ont été à la veille de mourir, sont entrés en convalescence très-facilement et ont repris leurs forces avec une promptitude incroyable. Cette remarque sur la suette nous indique qu'il ne faut pas abattre les forces par des saignées trop copieuses; aucun de nos malades n'a perdu de sang par la lancette ; quelques sangsues aux malléoles ont suffi pour prévenir les congestions cérébrales; du reste, j'ai acquis la preuve que les habitants de ce pays supportent bien moins les émissions sanguines que nos Vendéens, tandis que pour purger convenablement ces premiers, j'étais obligé de leur donner des médecines d'un tiers plus fortes que celles que je prescrivais aux malades de ma clientèle habituelle. Une circonstance digne d'attention, c'est que presque toutes les femmes, qu'elles fussent ou non aux époques des menstrues, ont vu ce flux apparaître à l'instant ou
peu de temps après le début de la suette : effort critique, selon nous, de la nature pour se débarrasser de l'ennemi qui vient la troubler. N'oublions pas de dire que presque tous nos malades accusaient une douleur profonde à la partie supérieure du sternum et vers la gorge; douleur qui gênait la respiration et qui les tourmentait vivement. Souvent aussi j'ai été à même de remarquer chez quelques autres sujets atteints de suette et de symptômes se rattachant à ceux du choléra (coliques vives, douleurs aux extrémités, vomissements, diarrhée, etc.). J'ai remarqué, dis-je, que des sueurs abondantes avaient emporté ces accidents pour leur substituer les symptômes ordinaires d'une suette pure et simple; en outre, j'ai observé sur trois sujets de ma résidence, et sur un quatrième d'Arconville, des cas de suette dans lesquels survenaient, chaque jour, des accès débutant par un froid notable et qui finissaient par des sueurs abondantes.
La crainte de contracter l'épidémie fut telle chez certains habitants qu'elle troubla parfois leurs facultés intellectuelles et leur causa des hallucinations assez singulières. Ainsi , l'un d'entre eux vint quinze jours de suite me redire chaque matin la même chose sur son prétendu état de souffrance, et, bien que ma réponse fût
toujours la même, il n'en persista pas moins à réclamer les secours de l'art avec la persévérance d'un monomane.
Un autre sujet du même tempérament, mais qui se disait courageux, s'avisa d'aller soigner son beau-père, atteint du fléau à Arconville. Dès la première nuit il s'éveille en criant : « Je vois le choléra qui s'empare de moi ! » et sans rien écouter, la tête égarée, prend son pantalon et gagne la campagne, sans veste, ni chapeau, ni souliers, et, pour arriver plus vite, franchit mares et fossés en ligne droite. De retour chez lui, cet homme était dans un état affreux de peur et mouillé de la tête aux pieds. On le moralise, on le console, il se calme un peu, mais pas pour longtemps; les premiers symptômes du fléau se déclarèrent peu d'instants après, et le malheureux succomba au bout de trente heures.
Voici un troisième fait plus bizarre encore : Un homme jeune et robuste vint nuitamment me trouver pour me dire qu'il avait le choléra, et qu'il allait mourir : « Pourtant je n'ai pas peur, » ajoutait-il avec une certaine assurance.
Et soudain il se battait avec le fantôme et lui lançait coups de pied, coups de poing delà façon la plus burlesque. « Vous n'avez pas le choléra, lui dis-je avec hilarité; s'il vous tenait, vous ne vous débatteriez pas de la sorte : vous avez peur et
rien de plus, croyez-moi; allez vous coucher et revenez demain. — Eh bien, dit-il, j'y vais.... »
Le lendemain, il était à la moisson et je n'entendis plus parler de lui.
Une remarque intéressante que j'ai faite à Champignol, c'est que l'on n'y voit que très-rarement des phthisiques, et c'est beaucoup si par année il en paraît un cas.
Il en est tout autrement des maladies du cœur. Les hypertrophies, les palpitations de cet organe sont très-communes dans ce pays et surtout dans le village de Bergère; n'est-ce pas à l'étendue et à la rapidité des montagnes de ces contrées que doit être rapportée la cause première de ces affections?...
Traitement du choléra. — C'est le point important de ce mémoire, et je le décrirai assez longuement; mais tout d'abord je crois utile de citer une observation qui, en signalant les symptômes et la marche de la maladie, servira de guide aux praticiens qui voudront user du traitement que j'ai prescrit aux cholériques de Champignol.
Le 5 août 1854, je fus mandé près de B..., âgé de trente-cinq ans, arrivant de Bar-sur-Aube, où venait de mourir sa femme du choléra, et comme elle, il était attaqué de la même affection : tête lourde, vomissements fréquents, selles nombreuses, caractéristiques, crampes vi-
ffULUN. 24
ves aux jambes, coliques avec sentiment de brûlure dans l'estomac et les intestins, soif vive, bouche sèche, céphalalgie et tintement dans les oreilles, pouls lent et petit (potion calmante avec 0S,02 de sulfate de morphine pour douze cuillerées de liquide; thé, tilleul, synapismes aux extrémités, frictions avec huile camphrée ; eau froide dans la bouche). La nuit a été agitée, B... n'a pas eu de sommeil, il vomit et va souvent à la garde-robe.
Le 6, au matin, il est plus souffrant; les vomissements sont plus fréquents ainsi que les gardesrobes , crampes plus fortes, cyanose, agitation et faiblesse plus grande (usage du punch, du vin chaud, larges vésicatoires à l'épigastre et aux jambes; sulfate de morphine, un centigramme toutes les heures; frictions calmantes sur le ventre; synapismes aux cuisses et aux pieds ; on entoure le malade de briques chaudes, eau froide dans la bouche).
Le même jour, au soir, tous les symptômes signalés ont augmenté d'intensité; les yeux se creusent, les traits du visage sont retirés, la tigure et le corps sont fortement cyanosés. À minuit, même jour, 6, froid général, oppression vive, suppression des urines, poulslent, filiforme; contractions du cœur à peine sensibles; cyanose plus prononcée; langue et lèvres froides, d'un
rouge foncé, violacé ; yeux de plus en plus enfoncés; hoquet, voix éteinte à peine entendue; le malade a pris 10 centigrammes de sulfate de morphine en dix heures; les selles, les crampes, les vomissements sont moins fréquents; il se dit moins souffrant, cependant il est faible, oppressé et semble près de mourir; le froid persiste. (On entoure le malade d'objets brûlants, on le cuit, pour ainsi dire, et le sulfate de morphine est continué à même dose, mais il n'est donné qu'au réveil du patient; le punch et le vin sont continués.)
Le 7, au matin, nous abordions le logis du malade en tremblant, car tous ceux qui l'avaient vu à minuit pensaient comme nous qu'il allait succomber. Erreur! Après un nouvel entourage de corps chauds, B... se réchauffe, et, à deux heures du matin, demande du vin; à six heures il est vraiment ressuscité. Les symptômes graves de la veille ont diminué, les vésicatoires sont douloureux, la chaleur normale est revenue : faiblesse extrême, tête lourde; le hoquet, les crampes, les vomissements et les selles sont rares; une petite sueur a apparu sur tout le corps, seul signe d'une crise salutaire; le pouls, petit, est à 108 pulsations. (B... a pris 15 centigrammes de sulfate de morphine en quinze heures; on supprime ce sel et le punch; le vin sucré est con-
tinué; on applique du froid sur la tête et des cataplasmes chauds aux pieds.)
Le 8, le mieux se soutient; la tête est lourde^ douloureuse, la figure rouge, le pouls est moins faible. (Deux sangsues aux malléoles, tisanes rafraîchissantes, suppression du vin, bouillon maigre.)
Le 9 et le 10, mieux sensible ; le \ 8, convalescence, etle24, guérison.
On est heureux d'avoir de tels exemples à signaler : ils encouragent le médecin et surtout les malades, en leur donnant l'espoir de revenir à la santé.
Reprenons à la première épidémie : 17 cholériques gravement attaqués ont été traités, et nous en avons sauvé 15; voici comment: Au début des vomissements, des coliques et du froid, nous prescrivions de vastes synapismes sur toute l'étendue des jambes et des pieds. Quand les malades en éprouvaient de la douleur, on les enlevait pour les placer le long des cuisses, puis aux bras, aux avant-bras, et, en dernier lieu, sur toute l'étendue de la colonne vertébrale, de la nuque au sacrum; ce dernier synapisme était laissé plus longtemps que les autres, pour exciter vivement cette région. Souvent, pour rendre ce synapisme plus actif, nous y ajoutions de l'ail pilé et du poivre en poudre,
et nous placions cette pâte dans un sac de toile large de quatre doigts, sur une longueur égale à celle de la colonne vertébrale; à ce sac étaient cousus six galons, quatre aux extrémités et deux à la partie médiane; en les croisant et les attachant en avant du corps, ce synapisme était maintenu sans difficulté. M. Petit, d'honorable mémoire, se servait d'un fer à repasser pour opérer la révulsion.
Je n'ai usé de frictions que pour calmer les crampes, et elles étaient faites avec un liniment camphré, éthérisé et laudanisé; frictions qui modéraient les douleurs et par l'effet mécanique de la friction, et par l'action du médicament.
Les frictions pratiquées avec trop de force, ou avec des liniments d'une activité démesurée, peuvent, sans être plus efficaces que les moyens cidessus, laisser des traces fâcheuses et faire obstacle à une crise favorable.
Les corps chauds dont on entourait les malades après l'application des synapismes ont rendu de grands services, et pour ma part je les préfère aux frictions; j'ajoute encore que les frictions mal faites donnent aux malades autant de froid que de chaud. Des bains d'eau chaude, à mon avis, seraient préférables.
Au début du choléra, je donnais toutes les heures une cuillerée d'une potion calmante de 180 grammes de liquide où 2 centigrammes de sulfate de morphine étaient dissous; et parfois je prescrivais en même temps deux gouttes d'éther camphré, prises toutes les heures, et alternativement avec la potion.
Si les symptômes graves persistaient ou augmentaient, je quittais les premiers remèdes, et je faisais prendre toutes les demi-heures ou toutes les heures (selon le besoin), un centigramme de sulfate de morphine dans une cuillerée d'eau de tilleul sucré, et je continuais l'usage de ce sel, jusqu'à ce que le malade fût plus ou moins narcotisé. Cette médication demande à être soigneusement surveillée, car, poussée trop loin, elle pourrait être fatale, soit par la grande activité du médicament, soit en favorisant la congestion cérébrale, à laquelle les cholériques ne sont que trop exposés par la nature de la maladie ; c'est au médecin de juger s'il faut continuer ou suspendre le narcotique. Après en avoir administré 10 ou 12 centigrammes, les malades ont vu se suspendre ou diminuer sensiblement les vomissements, les crampes, les coliques, les selles et le hoquet; plongés dans un sommeil paisible, ils ne souffraient presque plus, et de l'état de torture où ils étaient,
passant à un état de calme qui les charmait, ils m'exprimaient leur bonheur et leur espoir.
Si je ne pouvais sauver, du moins j'empêchais de souffrir : or, la science n'ayant rien encore de mieux à opposer à une affection aussi grave, je me trouvais heureux d'avoir à ma disposition le remède capable de faire taire les souffrances.
En même temps, et quelquefois avant de prescrire le sulfate de morphine à haute dose, je faisais appliquer deux larges vésicatoires camphrés aux mollets, et un troisième à l'épigastre. Quand ces révulsifs avaient produit leur effet, c'était un bon signe; c'est pourquoi je les ordonnais dès le début de la maladie.
La soif était étanchée par de l'eau froide conservée dans la bouche, et qui était rejetée quand elle était échauffée.
Quand la réaction avait lieu, s'il y avait congestion cérébrale ou menace de cet accident, chaque pied était enveloppé d'un simple cataplasme (1); en même temps que la tête était refroidie à l'aide d'une vessie dans laquelle on introduisait trois ou quatre poignées d'herbes fraîches hachées et tenues à une basse tempé-
(1) Pour maintenir les cataplasmes sur les pieds, j'en plaçais la pâte dans deux sacs de toile munis d'une coulisse ; ces coulisses suffisamment serrées retenaient parfaitement ces cataplasmes.
rature (1); cette médication, en même temps qu'elle agissait sur l'organe cérébral, en prévenait la congestion, qu'aurait pu déterminer le sel d>e morphine; j'en ai retiré d'heureux effets. C'est également dans l'intention de combattre les troubles du cerveau que j'ai fait appliquer un vésicatoire à la nuque et des sangsues aux malléoles internes.
Il arrivait souvent qu'au dévoiement succédait une constipation opiniâtre; pour vaincre cet état on était obligé de donner des lavements purgatifs; et même, pour faciliter la liberté du ventre, je prescrivais des laxatifs doux qui soulageaient.
Je dois encore dire que souvent, quand les symptômes graves étaient modérés par le sel de morphine, au lieu d'en continuer l'usage exclusivement, je lui associais l'extrait d'aconit ou de datura donné alternativement avec le sel, pour prévenir autant que possible toute congestion vers le cerveau (2).
Tous les habitants de ma résidence ont été à
(1) Pour cela, au-dessous de l'ouverture pratiquée à la vessie, on applique une ligature pour prévenir la sortie des herbes ; puis on plonge ce réfrigérant dans de l'eau froide pour le remettre sur la tête.
(2) J'ai lieu de penser aujourd'hui que le sulfate ou l'hydrochlorate de morphine, qui ont une grande activité calmante, ont également l'heureux privilège de moins favoriser le transport du sang vers le cerveau que l'opium et ses diverses préparations.
même de juger de l'efficacité de cette médication, dont les succès bien avérés me donnent à croire qu'ailleurs comme ici, elle sera employée avec non moins d'avantages.
Deux mots seulement sur le traitement de la suette : des tisanes chaudes calmantes et diaphoniques étaient données pendant la sueur, tandis que j'ordonnais des boissons froides et acidulées quand elle était terminée; à ces boissons, je joignais l'usage des toniques, et particulièrement celui du tannate de quinine. La diète était essentielle à faire observer ; cependant je laissais prendre aux malades deux ou trois cuillerées de bouillon gras ou maigre, toutes les heures; cette nourriture suffisait pour apaiser la faim qui les tourmentait. Enfin, j'ai été assez heureux pour sauver tous ces malades, bien que sur deux d'entre eux se soit jointe à la suette une fièvre typhoïde des plus graves.
Tels ont été les symptômes, la marche et le traitement des épidémies de Champignol, du 22 juillet au 12 septembre 1854, époque à laquelle les fléaux disparurent quelques jours, pour reparaître avec une nouvelle intensité. En effet, le 1 7 , de retour à ma résidence après une absence de quelques jours, j'y trouvai quinze sujets plus ou moins sérieusement attaqués de choléra et de suette; la veille il y avait eu un décès, et plus
loin nous verrons que le chiffre des malades et des victimes, dans la deuxième invasion, a été considérable.
Le choléra, dans cette récidive, n'a pas eu les mêmes symptômes ni la même terminaison que dans sa première invasion, et son traitement a également varié.
Le 26 septembre 1854, je me rendis près de Ber. . . , malade depuis quatre heures. À ma visite, vomissements, coliques, froid général, langue humide, saburrale et froide; traits delà face retirés; yeux creux, entourés d'un cercle noir, selles abondantes, caractériques, crampes aux jambes, pouls petit, lent. On réchauffe B... par les moyens connus. Une potion calmante, où entre un centigramme de sulfate de morphine, est donné par cuillerée d'heure en heure : deux heures après cette médication, les crampes, les vomissements s'apaisent, et les selles se modèrent.
Le 27, le malade est réchauffé : pouls à 112 pulsations, langue sale; soif vive, diarrhée. B... se plaint de petites coliques; on suspend les calmants ; un gramme d'ipécacuanha produit trois vomissements qui diminuent les coliques et les selles (huit sangsues à Fanus, froid sur la tête, cataplasmes chauds aux pieds).
Le 28 au matin, quoique la nuit eût été
agitée, délire, céphalalgie; il y a du mieux, les symptômes du choléra sont passés; les selles sont peu fréquentes mais elles contiennent du sang.
Le 29, céphalalgie, parole lente et embarrassée, stupeur de la face; la dernière selle, qui date de douze heures, n'a plus de sang ; pouls à 1 12 pulsations; 40 grammes de manne produisent quatre garde-robes.
Le soir du 29, le malade se dit mieux; il a sommeillé trois heures dans la journée, et il est faible.
Le 50, au matin, oppression vive, pneumonie de tout le poumon droit, grande faiblesse; mort à deux heures de relevée.
Ainsi cet homme a été successivement atteint d'un accès de choléra auquel a succédé une affection typhoïde accompagnée de dysenterie; puis il a été terrassé par une pneumonie.
A ces symptômes, chez plusieurs malades, se joignaient d'autres accidents non moins graves ; les vomissements contenaient du sang; il en était ainsi des selles ; elles répandaient une odeur infecte; en outre, on remarquait sur les extrémités et sur le tronc des pétéchies, des plaques d'un bleu foncé ou jaunâtre, signes typhiques d'une décomposion générale, et d'une mort prochaine.
Dans cette dernière épidémie, on voit donc que le choléra n'était pas l'ennemi le plus redoutable, mais que c'était la fièvre typhoïde.
Presque tous les cholériques de cette époque ont présenté une bouche amère, une langue épaisse, jaunâtre; l'ipécacuanha donné en temps opportun, et après la réaction a suffi, parfois, pour trancher radicalement la plupart des symptômes du choléra ; ensuite les malades entraient en convalescence et se remettaient facilement.
Les températures des mois de juillet et d'août n'ont pas été les mêmes que celles de septembre et d'octobre ; les deux premiers mois furent chauds, humides, et le matin il y avait de la rosée; septembre et octobre, au contraire, offrirent des jours brûlants, des nuits froides et sèches. Ces dernières conditions atmosphériques, différentes dans leur nature, ont dû faire varier les symptômes et le traitement; dans la première épidémie, les narcotiques furent donnés avec succès, et dans la seconde (1), il fallait recourir aux saignées locales, aux évacuants, aux dérivatifs et aux toniques pour faire cesser les accidents du cerveau et les autres...
(1) Les narcotiques, n'ayant été employés qu'à une dose trèsfaible, ont été complètement étrangers à toute complication cérébrale.
Dans la deuxième épidémie comme dans la première, le froid sur la tête, au moyen de l'appareil dont j'ai parlé, et les cataplasmes aux pieds longtemps prolongés, ont rendu de grands services.
Pour vaincre les suppressions d'urine, la pommade suivante a été d'un heureux effet sur plusieurs de nos malades; prenez huit grammes d'extrait de belladone, deux grammes de poudre de camphre et huit grammes d'axonge, mêlez le tout exactement. On en frotte toutes les quatre heures l'hypogastre, le périnée, et même l'on introduit demi gramme de cette pommade dans l'anus.
Voici le résumé des tableaux de la deuxième épidémie. Du 17 septembre au 26 octobre 1855, j'ai traité:
1° Choléras graves 48
sur lesquels j'ai perdu 25 sujets.
Enfin le chiffre total des malades et des morts que j'ai vus durant les épidémies de choléra et de suette à Ghampignol est de 317, sur lesquels j'en ai p;rdu 27.
2° Cholérines 5° Suettes. .
Total. . . 156 malades,
Nous concluons :
1° Qu'une médication bien entendue a combattu généralement avec succès les cas graves de choléra.
2° Qu'une médication non moins favorable, et appliquée dès le début, a prévenu l'apparition des cas graves.
5° Que le choléra, dans la seconde épidémie, n'était pas l'ennemi le plus redoutable, mais que c'était l'affection typhoïde, et que le traitement a varié comme les symptômes.
4° Qu'il serait utile de faire, dans Ghampignol, des travaux d'assainissement pour rendre cette localité plus salubre.
5° Que les insuccès d'Àrconville sont dus aux causes d'insalubrité et autres que nous avons indiquées plus haut.
6° Qu'il serait utile, de placer par avance, dans les villages isolés, et voisins des foyers d'infection : 1° Les médicaments les plus urgents; 2° D'y désigner le médecin desservant la commune; 5° d'y choisir et d'y connaître les auxiliaires sur lesquels le médecin devrait compter.
Comme complément, je dois ajouter les conclusions qui résultent du résumé général du tableau, relativement au sexe et au chiffre des malades guéris ou décédés dans les diverses communes confiées à mes soins.
Ainsi, à Champignol j'ai traité 317 malades, sur lesquels 27 sont morts;
A Arconville, j'ai traité 92 malades, sur lesquels 12 sont morts;
A Bergère, j'ai soigné 12 malades, et ils ont été tous guéris. -
De sorte que, dans les trois communes, j'ai traité 421 malades, savoir, 182 hommes et 239 femmes, sur lequel nombre j'ai compté 39 décès : 12 chez les hommes et 27 chez les femmes.
Tels sont, monsieur le Ministre, les faits que j'ai observés, et les résultats de ma pratique durant le cours des diverses épidémies dont je viens de rendre compte à Votre Excellence ; puisse ce travail être digne de fixer son attention!..
Je suis, avec le respect le plus profond, etc.
Le docteur Prosper Hullin.
Champignol, le 20 octobre 1854.
Me pardonnera t-on de rappeler ici les témoignages de satisfaction que j'ai reçus, il me sont trop chers pour les oublier, et je ne dissimule pas que j'aime à m'y reporter comme à un des souvenirs les plus doux de ma difficile et laborieuse carrière :
Les maire, adjoint et membres du conseil municipal de Champignol, à monsieur Prosper ïïullin, docteur en médecine, à Mortagne ( Vendée).
Monsieur le docteur,
Ayant apprécié les heureux effets de votre mission officielle dans notre commune, pendant le choléra, nous venons vous prier d'en agréer notre vive reconnaissance.
Quoi de plus juste, en effet, monsieur, de vous dédier des succès merveilleux qui n'ont été obtenus que par vos soins assidus. En comparaison des communes voisines de la nôtre, nous n'avons eu qu'un petit nombre de victimes, grâce à votre zèle ardent, à votre douceur bienveillante, à votre dévouement dignes de nos plus grands éloges.
Nous vous en réitérons, monsieur le docteur, nos remercîments empressés et nous vous prions d'agréer l'hommage de nos respectueux sentiments.
Champignol, le 17 novembre 1854.
Signé : Robelin, Lebœuf, maire, Laurin, Poinsot, Toussaint, Musnier, adjoint, Privé Charles, Privé, Laurin.
Je soussigné, sous-préfet de l'arrondissement de Bar-sur-Aube (Aube), certifie que M. le docteur Prosper Hullin, de Mortagne (Vendée), envoyé en mission pour combattre l'épidémie, a consacré pendant trois mois (du 21 juillet au 22 octobre 1854), les soins les plus intelligents et les plus dévoués aux nombreux malades de la commune de Champignol; qu'il a étendu les bien-
faits de sa science aux communes avoisinantes; que son courage n'a failli devant aucune nécessité; que, grâce à lui, le moral des populations a été puissamment relevé, et que si la mortalité n'a pas été plus grande dans cette partie de l'arrondissement, c'est à M. Ilullin que la reconnaissance publique s'en déclare redevable.
Bar-sur- Aube, 30 octobre 1854.
Le sous-préfet de Bar-sur-Aube, Signé : Salles.
Suit le cachet de la sous-préfecture.
UULLïN,
Le 30 septembre 1851, l'Académie nationale de médecine me fit l'honneur de m'adresser la lettre suivante :
« Monsieur et très-honoré confrère,
« Vous savez que l'Académie a reçu de M. Barreswil un mémoire sur un nouveau mode d'administration de la quinine. Ce mémoire a été renvoyé à l'examen d'une commission composée de MM. Orfila, Bouvier, Bussy.
« Déjà quelques faits ont été réunis, mais, les fièvres intermittentes étant assez rares à Paris, la commission a pensé que, dans cette circonstance, vous voudriez bien lui venir en aide et suivre avec elle l'examen du travail de M. Barreswil (1).
« J'ai l'honneur de vous inviter, au nom de l'Académie, à vouloir bien lui adresser le plus promptement possible, le résultat de vos observations et les conclusions auxquelles vous êtes arrivé (2).
« Veuillez agréer, monsieur et très-honoré confrère, etc.
« Le secrétaire perpétuel de V Académie, « Signé : F. DUBOIS. »
(1) Cette comimssion a bien voulu partager avec moi l'honorable mission qu'elle a reçue. Qu'elle reçoive ici tous mes remercîments.
;2) Ce rapport est arrivé à l'Académie, dam, La séance du 43 janvier