DEUXIÈME SÉRIE
Quatorzième observation. — Dysenterie, fièvre typhoïde, chez un sujet de soixante-cinq ans. — C'est le 20 mai 1852 que je vis la femme Rot..., de Burguet, habituellement mal portante et faible; je la trouvai couchée et atteinte d'une fièvre violente (pouls petit, à 120 pulsations), chaleur et soif vive; prostration extrême, coliques intenses, ventre ballonné, dévoiement sanguinolent et verdâtre; trente garde-robes dans la nuit, oppression vive, la malade est asthmatique ; bouche sèche, amère, langue saburrale, envies fréquentes de vomir. (6 sangsues à l'anus, potion avec le laudanum de Sydenham, lavement anodin; fumigation émolliente sur le ventre, tisane de riz.) Le 21, l'état de la malade est à peu près le même; cependant, bien qu'elle n'ait pas dormi, elle semble plus calme, le pouls est à 120 pulsations.
Le 22, l'état de la langue et les vomituritions m'engagèrent, bien que la femme Rot. . . fût faible,
(1) La deuxième série comprend six malades seulement, : tous avaient des accidents typhoïdes compliqués de dysenterie.
à lui donner un vomitif; je prescrivis donc 120 centigrammes d'ipécacuanha pris en deux fois. Le vomitif fit bon effet; les calmants continués modérèrent les selles et les coliques, mais ils ne firent rien sur la fièvre. Les paroxysmes du soir devenant inquiétants, je donnai le tannate de quinine à la dose de 30 centigrammes par jour, pris en trois fois.
Le 25 et le 26, le dévoiement diminue, mais il ne cesse pas : il y a encore quatre à cinq garde-robes par jour et autant la nuit; la malade est aux abois, tant la faiblesse est grande ; même médication calmante et tonique; la dose de tannate est portée à 40 centigrammes.
Le 29, 30 et 31, la malade est moins faible; dans la dernière nuit la malade a fait deux selles. Le tannate passe bien et modère les déjections alvines.
Du 1er juin au 10, même état, même prescription; les forces reviennent, quoique lentement; le 11, la fièvre cesse sous l'influence de sueurs abondantes; du 12 au 20, mieux sensible, plus de dévoiement, faiblesse moins grande. (Même médication.) Le 21, la Rot... entre en convalescence, et, après avoir pris 2 grammes 1/2 de tannate de quinine, elle a de l'appétit; elle est très-bien.
Le 25, elle se lève une heure.
m OBSERVATIONS SUR LES EFFETS THÉRAPEUTIQUES
Si on se rappelle la sensibilité de l'estomac et les lésions des gros intestins dans la dysenterie, on s'étonnera peut-être de l'innocuité du tannate de quinine. C'est dans tous les cas une chose digne de remarque, qu'un sel qui est tout à la fois tonique et astringent ait concouru si puissamment à calmer les coliques et à modérer les selles.
Quinzième observation. — Fièvre typhoïde et dysenterie chez un sujet de cinquante-quatre ans. —
Fer.., (Jean), ordinairement bien portant, et sujet à des excès de vin, est malade depuis le 21 juin 1852. Voici sa situation le 23, à l'instant de ma première visite :
Depuis vingt-quatre heures, il vomit et souffre d'un hoquet très-fatigant ; langue sèche et soif vive, chaleur à la peau, pouls fréquent, petit, à 120 pulsations; diarrhée; les matières rendues sont verdâtres et sanguinolentes; coliques vives, surtout à l'instant des déjections. Faiblesse, insomnie et rêvasseries; peur extrême de la mort. (12 sangsues à l'anus, limonade et tilleul; usage de l'acétate de morphine, 15 centigrammes dans vingt quatre heures.) Le 24, le hoquet existe encore, mais il est plus rare; il n'y a plus de vomissements; sommeil agité, fatigant, et même du délire ; bouche mauvaise, stupeur de la face. (On supprime le sel de morphine, lequel est remplacé par des lavements anodins; ipécacuanha
en poudre, 120 centigrammes; nouvelles sangsues à l'anus.) Le 25, le malade a vomi trois fois ; faiblesse plus grande; la diarrhée continue; mais il n'y a plus de sang dans les matières ; pouls petit, 116 pulsations; retour du hoquet, soif vive, bouche sèche, ventre ballonné et doujoureux ; rêvasseries, délire et agitation la nuit; paroxysme chaque soir. (8 cent, d'acétate de morphine et tannate de quinine, 50 centigrammes dans les vingt-quatre heures; du reste, mêmes prescriptions que la veille.)
Le 26, le hoquet a diminué ; le 27, il n'existe plus; les coliques sont moins vives, les selles moins abondantes ; le délire continue; faiblesse très-grande. (Mêmes prescriptions.)
Le 28, persistance du délire, de l'insomnie, selles, etc. ; coliques moins fréquentes ; pouls à 112 pulsations ; le tannate passe bien. (35 centigrammes dans les vingt-quatre-heures, lavements anodins.)
Les 29 et 50, même état, même prescription ; du 1er juillet au 10, Fer... est dans le même état de faiblesse et d'agitation, surtout la nuit; le dévoiement, les coliques, le délire n'existent plus. Le 17 et le 18, le pouls, petit, est à 96 pulsations; l'intérieur de la gorge présente des ulcérations douloureuses couvertes d'une membrane blanchâtre. Même prescription, (Tannate
de quinine, 40 centigrammes en vingt-quatre heures.)
Du 19 au 25, peu de changement; tantôt Fer... est mieux, tantôt il est moins bien ; la peau est sèche et chaude, la soif persiste, la faiblesse et la fièvre existent toujours; langue saburrale, anorexie. (Purgatif, usage du tannate; frictions sèches sur tout le corps.)
Du 28 au 30, persistance de la fièvre et des autres symptômes. (Mêmes prescriptions.)
Du 1er août au 15, même état; du 17 au 20, le malade présente au matin quelques petites sueurs ; les urines sont bourbeuses et la fièvre a complètement cédé.
Du 20 au 50, l'appétit s'est déclaré, et Fer... entre en convalescence. Il ne s'est levé qu'au soixante-huitième jour de la maladie.
Il faut remarquer ici la faiblesse excessive du malade et le hoquet, deux symptômes qui d'ordinaire ne se déclarent que dans le cours et même sur la fin des fièvres typhoïdes et non à leur début. Signalons encore la longueur de la maladie, qui ne fut jugée que le soixante-unième jour. Quelle lenteur! Cependant, le tannate continué longtemps et à petites doses, soutint les forces, modéra les selles, sans exciter l'irritation de la muqueuse, si cruellement compromise dans cette grave dysenterie.
Seizième observation. — Fièvre dysentérique typhoïde, tisagedutannate, guérison. — Victor Jea..., quarante ans, ordinairement bien portant, fait usage et souvent abus de boissons alcooliques ; il est malade depuis quatorze jours. Voici son état au 15 mai 1852 : Prostration extrême des forces, visage pâle et frappé de stupeur, crainte de la mort; pouls petit, facile à déprimer; 120 pulsations; soubresauts des tendons, céphalalgie intense; agitation, délire la nuit; peau chaude et sèche ; bouche amère, langue âpre, tremblotante, saburrale; soif vive; dévoiement bilieux, contenant un peu de sang; coliques fréquentes, urines rares; le malade fait sous lui.
Jusque là, Victor qui était entre les mains d'un confrère de la localité, avait usé des anti-phlogistiques. (J'ordonnai, tannate dequinine20 centigrammes dans le jour en trois fois; lavements anodins, camphre à l'intérieur et en frictions sur le ventre, vésicatoires aux jambes; eau rougie, limonade citrique, trois bouillons gras).
Du 14 au 19 mai, peu de changement: le dévoiement persiste, mais il n'y a plus de sang. (Même médication.)
Du 20 au 25, à peu près même état ; cependant les coliques sont moins vives, les soubresauts plus rares, l'expression delà face meilleure; le dévoiement persiste, la faiblesse est grande, la
fièvre se soutient au même degré. (Même médication, on supprime les lavements et Ton porte le tannate à 25 centigrammes dans les vingtquatre heures.)
Les 26, 30 mai et 2 juin, la céphalalgie est moins vive, plus de soubresauts des tendons; le dévoiement est diminué, mais la faiblesse est grande, et souvent encore, le malade fait sous lui sans en avoir conscience. (Mêmes prescriptions.)
Du 3 au 15, même état (même médication.)
Du 16 au 26, petites sueurs le matin, urines bourbeuses, large furoncle au haut de la cuisse droite. Cessation de la fièvre et des autres symptômes, mais faiblesse extrême, etc. (Mêmes prescriptions.)
Les 27, 28 et 29, début de l'appétit, la faiblesse est moins grande : cessation du dévoiement. (Tannate à 20 centigrammes par jour.)
Le 1er juillet, indigestion; le 2, mieux sensible.
Le 3, début de la convalescence.
Le 15 juillet, le malade est bien.
Dix-septième observation. — Fièvre typhoïde grave avec dévoiement. Usage du tannate de quinine. Guérison. — Le 12 mai 1852, je vis Eugène Gri..., maladedepuisquinze jours, etabandonné comme devant mourir sous peu de temps : C'est un en-
faut de trois ans, prostré au dernier point ; pouls à peine sensible, à 130 pulsations; figure pâle, amaigrie, retirée, soubresauts des tendons, sommeil profond, rêvasseries, délire, strabisme, renversement de la tête en arrière. Le malade ne répond pas et ne connaît personne. Ventre ballonné ; parfois il s'agite et se tourne brusquement à droite et à gauche. Depuis deux heures, Gri... n'a rien pris; langue sale. (Larges vésicatoiresaux deux cuisses, sinapismes aux extrémités, 10 centig rammes de tannate de quinine, pris en trois fois; 60 centigrammes de poudre d'ipécacuanha pour le lendemain, tisane vineuse et limonade citrique.)
Le 13 mai, on nous dit que, deux heures après notre visite de la veille, le malade avait repris sa connaissance; la médecine prescrite la veille, fut donnée ce matin et produisit deux vomissements de matières bilieuses; la faiblesse est trèsgrande. Gri... a du dévoiement et fait sous lui. (Vin muscat, tannate.)
Le 14 et 15, même situation; coliques, délire et plaintes. (Même médication.)
Du 16 au 20, même état, même prescription.
Du fi au 27, diminution des selles, faiblesse moins grande. (Vin muscat, tannate de quinine à même dose, vésicatoire à la nuque.)
Du 28 mai au 2 juin, petites sueurs le matin.
apparition de nombreuses ulcérations sur le voile du palais et les amygdales; cessation de l'état nerveux et de la fièvre, le dévoiement et les coliques ont cessé, le ventre est souple, indolore. (Mêmes prescriptions.)
Du 3 au 6, mieux sensible.
Les 7 et 8 juillet, quarante-troisième jour de la maladie, appétit, convalescence et guérison.
Dix-huitième observation. — Fièvre typhoïde de deux mois de durée avec dévoiement, succès du tannate de quinine. — Cha... fils; tisserand, âgé de vingt-un ans, ordinairement fort et bien portant, tomba malade le 1er décembre 1852. Je le vis le 2, et alors il était atteint de céphalalgie violente, face injectée, pouls fort à 120 pulsations, chaleur et soif vives, langue sale, bouche mauvaise, coliques, dévoiement bilieux, somnolence et rêvasseries ; stupeur de la face. (Saignée du bras, synapismes aux pieds, limonade citrique, eau sucrée, ipécacuanha en poudre 100 centigrammes pour le lendemain.)
Le 3, le malade est dans le même état; il y a eu du délire et de l'agitation dans la nuit; la fièvre est la même, l'ipécacuanha a produit trois vomissements bilieux, abondants. La langue devient de plus en plus brune et sèche; ventre ballonné, dévoiement abondant et bi-
lieux. (Sangsues aux pieds, réfrigérants sur la tête (1)
Le sixième jour, même état, soubresauts des tendons, mal de tête violent. (Six sangsues aux pieds, même médication.)
Le douzième jour, faiblesse assez grande, même état que le sixième jour, le dévoiement continue; le malade délire et fait sous lui sans en avoir conscience. (Même prescription, sauf les sangsues; deux vésicatoires aux mollets, tannate de quinine 20 centigrammes pris en quatre fois dans le jour, camphre à l'intérieur.)
Le vingtième jour, même état, faiblesse plus grande, les coliques persistent, le dévoiement est moins abondant. (Même prescription, tannate, camphre et réfrigérants sur la tête.)
Le trentième jour, même état, ventre ballonné, sensible au toucher, le dévoiement a diminué ; faiblesse extrême, pouls petit à cent vingt pulsations, vin de Bordeaux mitigé. (Même prescription.)
Le quarantième, même état, même prescription .
Le quarante-cinquième jour apparaissent des
(1) J ai donné à la page 576 le moyen facile d'établir un appareil spécial pour atteindre ce but, appareil qu'on pourra se procurer partout. A la page 575 j'ai signalé une manière avantageuse de placer des cataplasmes aux pieds.
uullin. 28
boutons prurigineux sur le ventre, les cuisses et les bras, petite escarre au sacrum; pouls à 92 pulsations. Sueur sur le visage, faiblesse extrême.
Le cinquantième jour, même état de faiblesse, pouls à soixante-seize pulsations; le cinquantesixième jour, convalescence.
Dix-neuvième observation. — Fièvre typhoïde avec dévoiement abondant, succès du tannate. — Jules Chi..., âgé de six ans, ordinairement bien portant, tomba malade le 11 janvier 1853 : Céphalalgie intense, fièvre vive, bouche mauvaise et sèche, langue chargée, rougeur, stupeur de la face, délire la nuit et agitation ; constipation, ventre ballonné, indolore. (Six sangsues aux malléoles, réfrigérants, laxatif.)
Le deuxième et le troisième jour, même état, dévoiement; chaque soir paroxysme intense et assoupissement, soubresauts des tendons. Cet état dura vingt et un jours et fut combattu par le tannate de quinine, qui modéra la faiblesse, les paroxysmes et le dévoiement.
Outre qu'il est un excellent anlipériodique, le tannate de quinine offre d'autres avantages, qu'il importe de faire connaître. C'est dans les dysenteries graves et les dévoiements qu'il est appelé à rendre de nouveaux services, comme on Ta vu par les observations de la deuxième sé-
rie (1). Ce sel, loin d'être irritant et nuisible, modifie heureusement l'état des muqueuses gastro-intestinales, rend les selles moins fréquentes en même temps qu'il relève les forces. Du reste, je ne suis pas le seul praticien de la Vendée qui ait eu à se louer de ce fébrifuge; notre confrère de la Flocellière (2), M. Abautret, a usé du même sel en 1852 sur de nombreux dysentériques gravement attaqués, et a obtenu des succès auxquels il était loin de s'attendre.