SIXIÈME SÉRIE
Trente-neuvième observation. — Fièvre tierce et angine gangrenevse. — Le 15 juillet 1852, je fus mandé près de Mariette B..., âgée de huit ans; elle est malade depuis six heures, etvoici son état: à onze heures du matin, fièvre vive, 124 pulsations ; mal de tête violent, langue saburrale, bouche amère et sèche, soif vive, douleur intense à la gorge. Lorsqu'on en examine Tintérieur, on voit que les amygdales sont rouges et gonflées; la muqueuse qui tapisse le gosier est de la même couleur, mais elle présente çà et là de petites régions d'un gris tirant sur le noir, dont la surface est ramollie comme pulpeuse, et s'enlève facilement.
Le malade se plaint et souffre beaucoup de l'inflammation de la gorge, qui s'étend au loin et gêne l'abaissement de la mâchoire inférieure. Cet accès, qui débuta par un tremblement d'une heure, finit par de la sueur. (Quatre sangsues à la gorge et deux aux pieds, sinapismesaux mollets. Cautérisation avec le nitrate d'argent des régions noires de la gorge; liniment détersif avec miel rosat; vomitif pour le lendemain 16, diète.)
Le 16, mieux sensible, plus de fièvre; l'émétique a produit trois vomissements, les tonsilles sont moins gonflées, moins douloureuses et con-
servent encore quelques points noirâtres. (Liniment ordinaire; je brûle de nouveau les points noirs; sinapismes aux pieds.)
Le 17, dix heures du matin, la fièvre, avancée de deux heures, reparaît plus intense que la veille (pouls à 130 pulsations); tremblement au début, chaleur générale très-intense; la malade brûle (c'est son expression), elle se plaint beaucoup de la gorge; amgydales trèsgonflées; l'inflammation gagne les parties voisines, et l'abaissement de la mâchoire est très-douloureux. Les régions grises et noires du gosier et du pharynx s'élargissent et s'étendent au voile du palais; faiblesse et découragement. (Quatre nou velles sangsues à la gorge, sinapismes aux pieds, vésicatoiresurla face antérieure du col.) Je brûle la surface gangréneuse. Limonade citrique et liniment détersif.
L'accès du 1 7 dura dix heures environ; à la fin, Mariette sua assez pour mouiller une chemise.
Le 18 au matin, plus de fièvre, mais faiblesse extrême; lesamygdales son ttoujours très-gonflées; des lambeaux gangréneux se détachent et laissent voir une surface fortement enflammée; le mal de gorge est moins violent.
Il n'y avait pas à hésiter; je prescrivis sur-lechamp 50 centigrammes de tannate; je brûlai de nouveau la gorge , et dans le courant de la
nuit on donna 10 autres centigrammes du même sel.
L'accès du 19 reparut, mais peu intense. La gangrène resta ce qu'elle était la veille. La gorge est moins douloureuse, et les parties gangrenées se séparent et tombent. (Mêmes médications.)
Le 20, même état, mêmes prescriptions.
Le 21 , mieux.
Le 26 juillet, convalescence.
Cette observation nous apprend que des accès pernicieux en tierce peuvent se compliquer de la gangrène des amygdales, complication si grave, que, si l'on n'avait pas eu recours à l'antipériodique, la malade n'aurait pas résisté à son état critique; c'est donc une question de vie ou de mort, et ici le sort du patient est entre les mains du médecin. J'ai vu Mariette..., au commencement de sa maladie; j'ai suivi et apprécié l'intensité des accès, et je l'ai guérie. Je n'ai pas été si heureux avec le sujet de l'observation suivante, qui a les rapports les plus frappants avec l'observation de cette jeune fille.
Quarantième observation. — Fièvre tierce et angine gangrêneuse. — Le 4 décembre 1852, je vis Marie Mer..., âgée de trois ans et demi, d'une faible constitution, mais ordinairement bien portante; depuis quelques jours, elle tousse
et ressent un malaise général avec mal de tête; du reste point de fièvre, langue saburrale, bouche mauvaise, sans soif ni chaleur à la peau. (Quatre sangsues aux pieds, vomitif pour le lendemain.) Le 5, dix heures du matin, on me dit que dans la nuit, Marie avait éprouvé une fièvre assez forte avec oppression; mais à l'instant de ma visite la fièvre avait cessé, ce qui avait permis à Marie de prendre un émétique et de vomir deux fois. Du reste, voici son état : légère oppression, toux, râle muqueux dans la trachée-artère et les poumons où l'air pénètre partout; mais les amygdales sont rouges et tuméfiées; le voile du palais participe à cette inflammation, enfin on découvre çà et là quelques aphthes entourés d'un fond rouge, et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que, malgré ce témoignage d'une vive inflammation, la malade ne ressent aucune douleur, et se plaint seulement de la tête; le visage est légèrement coloré, la peau naturelle, pouls à soixante-seize pulsations, langue sale et bouche amère. (Gargarisme adoucissant avec miel rosat, vésicatoires aux bras, eau gommeuse, julepbéchique, sinapismes aux pieds.) Ce même jour au soir, sur les cinq heures, la malade est dans le même état que le matin; plus tard, sur les dix heures, elle dort paisiblement, mais vers deux heures de la nuit nouveau frisson, nouvelle fièvre à
m OBSERVATIONS SUR LES EFFETS THÉRAPEUTIQUES
laquelle se joint une forte chaleur avec toux. Oppression et mal de gorge violent. Quelle était à cette époque l'intensité de la fièvre et quelles étaient les lésions survenues à l'intérieur de la gorge? je l'ignore, car je ne vis la malade que le 6 au matin, huit heures.
Alors, oppression extrême tenant spécialement à l'occlusion de la gorge. En effet, les amygdales étaient aussi grosses que des œufs de poule, avec gonflement des parties adjacentes; la muqueuse ramollie s'enlevait facilement, elle était d'un gris cendré et noire dans plusieurs points; la moitié de la luette et du voile du palais paraît de la même couleur; l'autre moitié est rouge. Cependant Marie conserve toute sa connaissance, elle est sans fièvre (je brûle profondément les amygdales et les surfaces noires, quatre sangsues à la gorge); vésicatoires sur les piqûres, vésicatoires aux jambes, synapismes, potion vomitive, liniment antiseptique pour l'intérieur de la gorge. Malgré l'activité de cette médication, l'inflammation gagne les parties profondes de la gorge et du larynx, et, deux heures après notre visite, la malade expire suffoquée comme dans le croup.
Si, après le premier accès du 4 décembre, nous avions dès le lendemain administré le annate de quinine, à cette époque où, Tin-
térieur de la gorge n'étant encore que faiblement compromis, il n'existait pas de fièvre, eussions-nous sauvé Marie? Le fébrifuge aurait-il, comme chez la précédente malade, prévenu cette fièvre qui , dans quelques heures , amena la mort? C'est mon opinion, et je me fonde sur ce que, une heure avant de mourir, Marie était sans fièvre et dans une situation plus ou moins analogue à celle du 5. Mais, malheureusement, l'intensité de la fièvre du 6 occasionna des désordres tels, que le larynx s'obstrua et l'enfant périt étranglée, asphyxiée. C'était sans doute le cas de recourir à la trachéotomie, mais les parents s'y refusèrent. Au reste, après un accès aussi bénin en apparence que celui du 4, qui aurait pu en prévoir celui du 6 ?... Finalement, nous concluons que tout accès susceptible de laisser des doutes sur sa gravité dans l'esprit du médecin commande par cela même de recourir au plus vite à l'usage du tannate de quinine , médicament innoffensif en lui-même et doué des plus éminentes vertus.
Quarante-unième observation. — Le 1er mai 1854, Mor..., âgé de neuf mois, fut pris d'un accès de fièvre violente avec symptômes graves de croup : après vingt-quatre heures de durée, sous l'influence d'une médication énergique et l'apparition de sueurs, la fièvre et la strangulation di-
minutèrent. 25 centigrammes de tannate de quinine furent donnés. Le lendemain, un second accès, quoique moins intense, eut lieu; le fébrifuge continué prévint les autres; le croup peut donc se lier à une fièvre pernicieuse.