PRÉSIDENCE DE M. MORE AU
Rapport. — Instruments et moyens nouveaux proposés pour extraire un enfant entier ou une de ses parties oVun bassin excessivement rétréci. — MM. Gérardin et P. Dubois, rapporteurs (1).
« M. Hullin propose de substituer aux instruments jusqu'à présent connus et mis en usage dans la pratique des accouchements, des instruments qu'il a inventés ou modifiés, à l'effet de les rendre plus propres que ceux qui ont été employés jusqu'à ce jour à la terminaison des accouchements difficiles.
« Ces instruments, au nombre de deux, ont été désignés par lui, le premier, sous le nom de céphalapagotome, et le second, sous celui de forceps multiple.
« Le premier, composé de deux tiges métalliques dont la première, longue d'un pied, est traversée dans sa lon-
1 Voir Bulletin de l'Académie de médecine, t. III, page 522.
gueur par un canal destiné à livrer passage à la seconde branche.
« Celte première branche porte à son extrémité supérieure un fer aplati en forme de lance, et est pour cela désignée par l'auteur sous le nom de branche à lance.
« Son extrémité inférieure est enchâssée dans un manche d'ébène, long de quatre pouces. Sur toute l'étendue de la face intérieure de cette branche existe une rainure qui communique avec le canal central.
« La seconde branche de l'instrument est cylindrique, elle a 13 pouces de long, et deux lignes et demie de diamètre. Elle est logée dans le manche et dans l'intérieur de la première branche. A son extrémité supérieure est adaptée une plaque métallique de 14 lignes de diamètre, fixée par une vis qui glisse dans la rainure que l'on remarque sur la face intérieure de la première branche. Cette plaque peut, par un mécanisme particulier, décrit avec soin dans le Mémoire de M. Hullin, parcourir tous les points de l'étendue de la première branche, et doit venir jusqu'à la base de la lance recevoir et loger les extrémités libres de deux petits appendices métalliques, mobiles, adaptés à la base de cette même lance.
« Cet instrument est considéré par l'auteur comme pouvant servir de perce-crâne, de tire-tête, de crochet aigu et de repoussoir; et, le comparant dans son application et ses résultats à ceux de Mauriceau, de Levret, de Smellie, de T.aquié, de Grégoire fds et de M. Assalini, il pense que le sien offre plus d'avantages; il pense en outre que, grâce à cet instrument, on pourra se dispenser de recourir aux opérations césariennes et symphysiennes, toutes les fois que le diamètre sacro-pubien n'aura pas moins d'un pouce et demi.
« Le second instrument, désigné sous le nom de forcepsmultiple, est à peu de chose près le forceps de Levret, seulement il est un peu plus fort. Ainsi, réduit à ses éléments
principaux, le forceps de M. Hulliu peut être, comme celui de Levret, employé dans les cas nombreux qui en requièrent l'application.
«, Armé de dents qu'on peut ajouter à ses cuillers, cet instrument peut être employé dans les cas où l'enfant est mort, et où son extraction doit offrir de plus grandes difficultés.
« Enfin, garni de plaques métalliques qui en doublent les cuillers, ce forceps est mis en usage dans les circonstances graves où l'écrasement de la tête fœtale devient nécessaire. Les jumelles sont percées de trous destinés à recevoir de petites vis terminées en forme de crochet, dont la pointe, lorsqu'elle est en place, regarde la partie interne des cuillers. Deux jumelles en bois, creusées en godet, doivent être appliquées à l'intérieur de l'instrument pour préserver les parties de la mère des déchirures que pourraient causer les pointes acérées des vis, et doivent être enlevées quand le forceps est introduit.
« A ce même forceps peuvent être appliquées à l'intérieur des plaques en fer non fenêtrées, destinées à favoriser l'écrasement de la tête du fœtus, et une forte vis de rappel placée sur la partie moyenne des manches, doit, au moyen d'une forte pression, produire le rapprochement des cuillers.
« Ce céphalotribe paraît être à l'auteur préférable à celui de M. Baudelocque, en ce qu'il est moins lourd, moins volumineux, et surtout en ce qu'il est dépourvu de manivelle, qu'il regarde comme embarrassante.
« L'auteur du Mémoire cite à l'appui des avantages qu'il attribue à ses instruments toutes les expériences qu'il a faites à l'hospice de la Maternité, tant sur le mannequin que sur le cadavre; en présence et avec l'aide de madame Legrand, sage-femme en chef de l'établissement et de plusieurs autres personnes très-compétentes en cette matière; il indique d'une manière très-détaillée tous les cas dans
lesquels ses instruments peuvent être employés avec avantage, et il développe avec beaucoup de précision la manière de s'en servir.
« M. Hullin n'a jamais fait l'application de ses instruments sur la femme vivante, mais il ne doute pas que les résultats de cette expérience ne soient en harmonie avec ceux qu'il a obtenus sur le cadavre. Il a joint à son mémoire des planches représentant très-exactement la figure de ses instruments, et une boîte qui les renferme est aussi soumise à l'examen de l'Académie.
« Le perce-crâne inventé par M. Hullin nous semble avoir, en raison de la solidité et de l'étendue de l'incision qui résulte de son emploi, quelque avantage sur les autres instruments de cette espèce.
« Si le tire-tête et le repoussoir n'étaient pas, avec raison, presque abandonnés depuis longtemps et remplacés par d'autres qui sont plus utiles et n'en ont pas les inconvénients, il y aurait lieu de féliciter M. Hullin d'avoir trouvé le moyen de les réunir, ainsi que le perce-crâne, dans un seul et même instrument; sous ce rapport, le travail auquel il s'est livré ne nous semble pas avoir une grande importance, il n'en est pas de même de son forceps multiple; et quoique l'idée de créer un instrument destiné à broyer la tête de l'enfant dans les cas qui nécessitent cette opération ne soit pas nouvelle, M. Hullin a pourtant le mérite d'avoir réuni dans une seule pièce les qualités d'un forceps ordinaire, c'est-à-dire celles d'un instrument destiné à extraire le fœtus, tout en respectant sa vie, et celles d'un forceps céphalotribe, c'est-à-dire celles d'un instrument destiné à diminuer par écrasement la tête du fœtus mort pour mettre le volume de cette partie en rapport avec le passage anormalement étroit qui lui est offert. M. Hullin a rendu plus facile et moins dispendieuse la possession d'un instrument quelquefois nécessaire, et en l'absence duquel on serait forcé d'employer des crochets aigus ou mousses
m PROCÉDÉS ET INSTRUMENTS OBSTÉTRIQUES.
dont l'usage peut être suivi des désordres les plus graves et qu'il est souvent impossible d'éviter.
« Nous proposons à l'Académie de déposer dans ses archives le Mémoire de M. Hullin, qui peut être consulté avec fruit, et de placer son auteur, qui lui a présenté d'autres travaux, sur la liste dans laquelle elle doit choisir ses correspondants. » (Adopté).
RÉFLEXIONS PRATIQUES ET PHRÊNOLOG1QUES SUR UN CAS REMARQUABLE D'ÉGLAMPSIE.
Qu'un médecin est heureux quand il a terminé un accouchement que des accidents graves avaient forcé de provoquer avant terme, et qu'il éprouve de satisfaction, après tant de fatigues et d'angoisses, s'il a lieu de penser qu'il a rendu à sa famille une mère près de mourir.
Dans la nuit du 3 au 4 mai 1842, je fus appelé à Saint-Hilaire de Mortagne près de la femme G..., âgée de vingt-huitans, d'une conformation et d'une constitution bonnes, d'un tempérament sanguin, nerveux; réglée à quinze ans, elle jouit d'une santé parfaite jusqu'à son mariage. Mariée depuis 7 mois, on la disait enceinte de la même époque.
Elle souffrait depuis quatre heures environ; elle avait soupé et s'était couchée sans être
HUILIN. 9
plus indisposée qu'à l'ordinaire; après avoir dormi paisiblement pendant trois heures, elle se réveilla en sursaut en se plaignant d'une céphalalgie intense, de coliques qui, partant du basventre, allaient mourir dans les reins. Les coliques, rares et peu vives d'abord, se rapprochent de plus en plus en augmentant d'intensité; tout à coup, et sans cause appréciable, elle tomba dans l'état suivant : décubitus sur le dos, perte complète du sentiment et de connaissance, coma profond, convulsions des muscles de la face, visage gonflé, bouche déjetée à droite et couverte d'écume sanguinolente, contractions fréquentes des muscles de la mâchoire, craquements de dents, les globes oculaires roulent parfois sur eux-mêmes avec une vitesse extrême, d'autres fois ils sont fixes et portés en haut; respiration stertoreuse; tous les muscles de l'économie et en particulier ceux des membres supérieurs et inférieurs se contractent parfois avec une telle violence que la malade affecte les mouvements les plus désordonnés. L'eucophlegmatie à peu près générale, particulièrement des extrémités inférieures; défécation involontaire; pouls plein, large, donnant 72 pulsations; telle était la position de cette malheureuse, dont l'aspect était effrayant.
Mon premier soin fut de constater l'état du col
utérin; il était encore très-prononcé, dur, contracté, et son ouverture n'admettait pas l'extrémité de l'index. Une large saignée de 400 grammes fut pratiquée, et sitôt après la malade fut placée durant une heure dans un bain d'eau tiède avec affusions sur la tête, de deux minutes environ, d'eau moins chaude que celle du bain. Reportée sur son lit, je touchai de nouveau et remarquai que le col, devenu moins résistant, me permettait, en agissant avec force, d'arriver sur la tête de l'enfant : le succès de cette médication me fit conseiller une nouvelle saignée et un second bain. Ces moyens produisirent les I plus heureux résultats : au sortir du bain, le col ! me parut moins dur et moins contracté. Profitant alors du relâchement survenu , je plaçai la malade I sur le bord du lit pour tenter la version du ! fœtus : j'introduisis, à cet effet, la main droite dans le vagin et fis arriver, sans trop de difficultés,l'index jusque sur la tête. Mors commencèrent I des efforts longs et pénibles pour provoquer la [dilatation du col; cependant, au bout de deux fi heures environ, je parvins à loger dans la ma- ■I trice, d'abord quelques doigts, plus tard la main I entière, et il me fut enfin permis d'extraire un i enfant chétif, non à terme, qui ne donna aucun signe de vie.
La délivrance eut lieu peu de temps après,
sans avoir présenté de difficultés; car la matrice, se maintenant toujours dure et bosselée, se contractait parfaitement et ne laissait aucune crainte de voir survenir une perte.
L'accouchement et la délivrance terminés, les convulsions diminuèrent peu : les accès revenaient toujours, mais ils étaient moins forts et moins fréquents. La journée entière du 4 se passe dans cet état, tantôt de calme, tantôt d'agitation convulsive très-intense; ce qui m'engagea, en quittant la malade, à prescrire seize sangsues aux apophyses mastoïdes et un nombre égal aux malléoles internes, des synapismes aux extrémités inférieures, deux vésicatoires aux mollets et une potion calmante dont on mouillait les lèvres de la malade, car les mâchoires et le pharinx contractés ne laissaient passer aucun médicament.
Le 5, au matin, je trouvai la malade, à peu de chose près, dans le même état que la veille : j'ordonnai la même médication, seulement j'ajoutai deux bains tièdes, dans la journée, d'une demi-heure chacun et terminés par des affusions sur la tête. Des frictions calmantes furent faites sur tout le corps.
Le 6, au matin, plus de convulsions; mais la malade est toujours sans connaissance. Cependant, en pinçant fortement les membres, je re-
marquai que le membre frémissait légèrement, ce qui n'existait point les jours précédents. Les mâchoires moins serrées permettaient d'introduire des liquides dans la bouche, mais ils n'étaient point avalés (même prescription que la veille).
Ce même jour, au soir, mieux sensible, retour de la connaissance, du sentiment et du mouvement; l'ouïe, sans être parfaitement rétablie, permet à la malade, lorsqu'on parle haut à ses oreilles, d'entendre ce qu'on lui dit, mais elle ne peut répondre qu'en serrant la main.
Le 7, au matin, continuation du mieux, retour de la parole ; elle veut s'entretenir de sa position, mais elle n'a aucune connaissance de ce qui s'est passé, et croit n'être pas accouchée.
Quant à la vue, la malade ouvre les yeux, mais sans distinguer aucun objet, elle ne reconnaît les gens qu'à la parole. Cependant toutes les parties de l'œil, examinées avec soin, ne laissent apercevoir aucune altération appréciable ; les pupilles sont très-sensibles, elles se contractent ou se dilatent suivant l'impression plus ou moins vive de lumière qu'elles reçoivent. La femme G..., interrogée sur ce qu'elle ressent dans les yeux, n'y accuse aucune douleur, seulement il lui semble qu'un épais bandeau les recouvre.
Généralement elle ne souffre pas; néanmoins
le cerveau n'est pas libre, les idées difficiles, confuses, et la parole embarrassée (continuation des bains et des affusions, potion et frictions calmantes, lavement purgatif).
Le 7, la nuit a été bonne, la malade a dormi paisiblement pendant quatre heures, et, à son réveil, la vue est revenue. Ainsi finit la paralysie. Je dois noter que, durant le cours de sa maladie, la femme G... n'eut point de fièvre bien appréciable ; le pouls, primitivement dur, devint ensuite petit, nerveux, et ne présenta pas plus de 72 à 76 pulsations.
Le 8 et le 9, il ne restait plus à la malade qu'une très-grande faiblesse, de la stupeur, et une crainte qu'elle ne pouvait vaincre ; elle se croyait toujours à la veille de mourir; cependant elle ne souffrait pas, et tout annonçait un prochain retour à la santé : les extrémités inférieures, le ventre, le visage étaient moins gonflés, et l'appétit revenu faisait prévoir la convalescence.
Les dixième, douzième jours et les suivants, le mieux se soutient, les forces reviennent.
Le 19, la malade se lève pour la première fois et reste deux heures sur une chaise. Aujourd'hui, 1er juin 1844, elle est dans une situation aussi bonne que possible et en pleine convalescence.
Ainsi revint d'un état voisin de la mort la femme que j'avais jugée sans espoir. Ce jugement semblait d'autant mieux fondé qu'une sœur de la femme G... mourut en pareil état entre les mains de son accoucheur (1), à la même époque de grossesse, et au même âge après avoir présenté des accidents semblables; des rapports aussi frappants entre les deux sœurs étaient bien propres à inspirer les plus graves inquiétudes et à faire porter le pronostic le plus fâcheux.
Réflexions. — Cette observation nous offre plusieurs points importants à signaler sous le rapport de la science et de la pratique. Sans m'arrêter longuement sur les moyens thérapeutiques dont j'ai fait usage, je dois cependant signaler les avantages des bains répétés et terminés par des affusions sur la tête. Au début et dans le cours de l'affection, ils ont produit un calme notable.
Cette observation est remarquable sous le rapport delà durée et de l'intensité de l'affection, et, bien qu'en dise l'adage : « Nihil violentum durabile, » nous voyons que plusieurs jours se sont
(4) Ce médecin, me dit-on, n'arriva près de la malade que cinq heures après le début de Téclampsie, et, malgré les nombreux remèdes employés pour calmer les convulsions, la malade succomba pendant que son accoucheur cherchait à produire la dilatation du col,
écoulés sans qu'aucun changement soit survenu dans l'état général. D'où je conclus que, quelque grave et prolongé que soit un cas d'éclampsie, un médecin doit toujours espérer, et tenter avec courage les moyens les plus puissants, dussentils passer pour être téméraires et blâmables : ainsi, je pratiquai tout d abord deux saignées énormes, dont j'évaluai le poids à près d'un kilo; certes, si le cas eût été moins alarmant, elles eussent été beaucoup trop copieuses pour la force et la constitution de la malade ; mais je devais agir avec énergie.
Il en a été de même des tentatives et des efforts très-grands que j'ai faits pour dilater le col et hâter la délivrance : je redoutais moins le danger des déchirures que celui de la temporisation; car, je ne doute point que la femme G. ., laissée quelques heures de plus dans l'état où je la trouvai, eût éprouvé le même sort que sa sœur. Aussi, quand j'aurais eu à ma disposition de l'extrait de belladone tant préconisé pour dilater le col, je n'en aurais pas usé dans la crainte de perdre un temps précieux.
Or, ce qui prouve que j'ai bien fait d'agir promptement, c'est que, l'accouchement terminé, les convulsions, sans disparaître entièrement perdirent de leur intensité, et cela a sauvé la malade.
Dans une position analogue, j'engage donc mes confrères à se servir des mêmes moyens; après la délivrance, l'éclampsie devient ordinairement moins intense et moins redoutable; du reste, cette opinion est celle des praticiens qui veulent qu'on provoque l'accouchement des éclamptiques dès que leur existence se trouve compromise sans avoir trop d'égards à l'enfant, qui, le plus ordinairement, est mort avant la terminaison de l'accouchement.
Aucun auteur, que je sache, n'a cité un cas d'éclampsie aussi long et où la femme survécut à un état aussi critique, il faut noter, en outre, qu'après avoir passé plus de quatre-vingt heures sans avoir pris ni solide ni liquide (1), la malade, au retour de sa connaissance, n'éprouva aucun besoin d'aliments; preuve bien manifeste que l'organisme d'un sujet atteint d'une maladie semblable perd peu et que la vie n'a besoin que d'une très-petite quantité de nourriture pour ne pas s'éteindre.
De cette observation ressort un dernier fait digne aussi de fixer l'attention et relatif à la manière dont a eu lieu, chez la femme G..., le retour des fonctions des organes sensitifs; ce fait peut fournir à des réflexions phrénologi-
(1) .J'ai dit que les liquides placés dans la bouche, ne pouvant passer par le gosier, coulaient le long des commissures labiales.
ques intéressantes dont nous allons parler; les partisans du système de Gall peuvent en retirer des inductions et des preuves pour soutenir leurs opinions.
Réflexions piirénologiques. — Si toutes les parties qui constituent l'ensemble du cerveau présidaient en totalité à l'accomplissement de nos facultés, en d'autres termes, si le cerveau était un organe unique, il en résulterait que, dans une affection générale de l'encéphale semblable à celle de la femme G..., cet organe, en s'amendant, aurait dû permettre à ceux auxquels il donne la vie de recouvrer simultanément et graduellement leurs fonctions. Ici nous voyons au contraire les organes reprendre leurs fonctions les uns après les autres et dans un intervalle de plus de vingt-quatre heures. Or, pour qu'il en ait été ainsi, il faut nécessairement reconnaître, d'abord, que la guérison est arrivée d'une manière successive dans telle ou telle région de la masse encéphalique; ensuite que ces diverses régions forment autant de départements distincts qui président, chacun en particulier, à l'accomplissement de telle ou telle fonction. Rejette-t-on cette manière de voir, les faits signalés sur ma malade demeurent inexplicables; en effet, si l'on admet l'unité du cerveau : 1° Comment, dans une maladie occupant tout
l'encéphale, si cet organe revient en voie de guérison, concevoir le retour parfait de quelques facultés, quand d'autres sont encore en paralysie complète? 2° Si le cerveau n'est qu'en partie débarrassé, pourquoi certaines facultés ont-elles reparu intactes quand elles ne devraient l'être qu'imparfaitement? 3° Si, au contraire, le cerveau a repris ses fonctions normales quand apparaît la première faculté, pourquoi, dans l'hypothèse que le cerveau est un organe unique, n'apparaissent-elles pas toutes à la fois?
Peut-on chercher ailleurs et au dehors du cerveau la cause de ces phénomènes qui ont laissé sans action certains organes plus longtemps que les autres; par exemple, au lieu de les rapporter à l'altération du centre commun de nos facultés, devons-nous attribuer la paralysie persistante d'un organe à une lésion portée sur cet organe lui-même? À cette objection je réponds que l'organe ne peut être le siège de l'affection, puisqu'à l'examen le plus minutieux il n'en présente aucune trace et que nulle douleur ne s'y fait sentir. Pour parler les preuves en main, écoutez les réponses de la femme G..., rendue à la connaissance et à ses autres facultés, moins le sens de la vue. Je lui demandai si, dans cet état de cécité, les yeux lui causaient de la douleur ou une gêne quelconque; elle répondit :
« Je ne souffre nullement, je n'éprouve aucune gêne, si ee n'est celle d'être continuellement plongée dans l'obscurité la plus complète; il n'en est pas ainsi de ma tête, elle est très-lourde, j'éprouve un embarras, une lassitude trèsgrande, qui, sans produire une vive douleur, me fatiguent beaucoup. Mes idées sont lentes, confuses, et ma parole difficile. » La malade, ai-je dit plus haut, ouvrait parfaitement les yeux, où ne se remarquait ni contraction, ni dilatation des pupilles, enfin aucune altération appréciable; d'où je conclus que l'organe affecté n'était ni l'œil, ni ses dépendances dans l'orbite, mais le nerf optique à sa naissance dans la masse encéphalique.
J'ai observé un fait semblable sur la nommée Marie ***, cuisinière au château de la Barbinière. Cette fille, âgée de quarante ans, d'une constitution forte, d'un tempérament sanguin, dont le visage est continuellement exposé à l'ardeur d'un feu vif, réclama mes soins au mois d'octobre 1840, pour des palpitations de cœur accompagnées de céphalalgie presque continuelle. Je lui pratiquai une forte saignée au bras gauche. Une heure après, la malade éprouva tout à coup une cécité complète de l'œil correspondant à la saignée. Cet organe, attentivement examiné, ne présentait aucune altéra-
tion, et semblait en apparence fonctionner aussi bien que le droit; cependant la malade en est restée privée pendant deux mois. Enfin, après deux autres mois d'une médication énergique, la vue est revenue peu à peu, mais très-difficilement. Il y a sept mois que l'accident est survenu, et elle conserve toujours la sensation de corpuscules voltigeant sans cesse, ce qui l'empêche de distinguer nettement les objets. Depuis deux mois cet état reste le même.
La céphalalgie qui précéda l'accident, et continua après la gêne et la pesanteur de la tête, qui durèrent près de dix mois, de même que l'absence complète de douleur et de lésion apparente dans l'œil malade, me font placer l'altération dans les dépendances encéphaliques du nerf optique. En quoi consiste la nature de cette lésion? Personne ne peut répondre d'une manière précise. Est-elle le résultat d'un épanchement ou d'une congestion de sang dans les couches optiques ou environnantes? Je croirais plus volontiers à la première opinion, mais l'important est de savoir que le siège de la lésion, dans cette observation comme dans la précédente, existait à l'intérieur du cerveau et non dans les dépendances extérieures de l'œil. Sans être partisan exclusif de la phrénologie, j'aime à noter les faits dans leur exactitude. Ici, ils
se trouvent à l'avantage des opinions de Gali.
Pourquoi la phrénologie rencontre-t-elle de nombreux adversaires? D'où vient même que les crânologues ne sont pas encore d'accord entre eux sur le siège de telle ou telle faculté? Qu'il me soit permis, en faveur d'un sujet aussi intéressant, de signaler quelques réflexions dans le but d'éclairer ces deux questions.
Une des causes qui, selon moi, a beaucoup contribué à faire varier les opinions des physiologistes sur la phrénologie, vient de la source où l'on a puisé les faits principaux à l'appui de cette science, je veux parler des vivisections. Aujourd'hui, les partisans de ces sortes d'expériences leur accordent une trop grande confiance et une latitude trop étendue; car aucun animal connu ne possède un cerveau aussi compliqué, aussi bien organisé que celui de l'homme. Or, pour faire des expériences applicables à l'homme, il faudrait qu'elles fussent pratiquées sur des êtres de même nature ou d'organisation à peu près semblable; mais voyez les sujets sur lesquels les phrénologistes ont opéré : des chiens, des lapins, des pigeons mêmes., etc., etc.. Quelle distance immense de ces cerveaux ébauchés, pour ainsi dire, à celui de l'homme ! Des cerveaux imparfaits mis en expérience doivent donner des résultats très-éloignés de ceux qui s'obtiennent chez
les animaux supérieurs. Il suit de là que les vivisections donnent souvent des démentis au système; mais en eût-il été de même si les phrénologistes eussent puisé leurs faits à meilleure source, c'est-à-dire si les expériences eussent été faites sur des cerveaux plus en rapport avec le nôtre? Je ne le pense pas.
En signalant comme souvent infidèles les expériences faites sur les animaux précités, ma pensée n'est pas qu'il faille rejeter ce mode d'expérimentations. Je dis seulement qu'elles ont été pratiquées sur des animaux trop inférieurs pour avoir une grande autorité.
Deux causes spéciales ont particulièrement contribué à faire varier les phrénologistes sur le siège occupé dans le cerveau par telle ou telle faculté. La première tient à la délicatesse même des organes : pour peu que l'instrument s'égare, on obtient les résultats les plus variés et les plus confus; la grande difficulté est dans l'habileté ou dans la maladresse de la main qui expérimente.
Une autre cause de dissidence, c'est la nature elle-même qui l'a créée en changeant les organes de place; par exemple, on a vu quelquefois le cœur à droite; les reins dans le bassin; la rate, au lieu de sa situation au côté gauche de l'estomac, s'est trouvée quelquefois posée au-dessus
de cet organe; chez certains fœtus, on l'a même rencontrée dans la cavité thoracique (1). 11 en est de même du foie; dans les observations que l'art possède sur la transposition des organes, on trouve que celui-ci occupait l'hypochondre gauche dans les mêmes rapports qu'il affecte ordinairement du côté droit (2).
Ces faits connus de tous les anatomistes nous portent, par analogie, à admettre dans la cavité encéphalique l'existence de semblables anomalies de position. Ainsi, tel département relatif à telle faculté n'occuperait pas toujours, selon nous, la place qui, d'ordinaire, lui est assignée et se trouverait dans une situation anormale. Si, par induction, nous sommes portés à adopter cette opinion, voyons maintenant ce que dit l'observation. Plusieurs faits sont rapportés par M. Andral (5) pour combattre l'opinion de M. Bouillaud, qui place le principe législateur de la parole dans les lobes antérieurs du cerveau (4). La quatrième observation de M. Andral a pour titre : Epanchement de sang dans le lobule antérieur du cerveau. Hémiplégie droite. Embarras notable de la parole. Dans les réflexions ajoutées à
(1) Dictionn. des sciences médic, mot Rate.
(2) Voir Diction, des sciences médic, mot Foie. (5) Clinique médicale, Paris, 1854, t. V, p. 14.
(4) Bulletin de V Académie de médecine, 1859, t. IV, p. 595.
ce cas par le même auteur, nous lisons : « L'articulation des mots était devenue très-difficile, circonstance qui se trouve d'accord avec l'opinion émise par M. le docteur Bouillaud sur le siège encéphalique de la parole. »
Plus tard, je rapporterai une observation analogue à celle-ci.
L'observation de M. Andral est intitulée : Ramollissement d'un des lobes antérieurs. Au début, signes de congestion cérébrale; plus tard, hémiplégie qui disparaît à son tour. Dans les réflexions subséquentes, on lit : « Cette lésion était exactement limitée à l'un des lobes antérieurs; elle s'étendait jusqu'auxcirconvolutions, etcependant le trouble de l'intelligence n'avait jamais été qu'un phénomène secondaire.
« Enfin la parole était conservée bien que le ramollissement eût poursiégele lobe antérieur. »
La quatrième observation de M. Andral a pour titre : Epanchement de sang dans la partie moyenne de l1 hémisphère gauche. Hémiplégie droite. Perte de la parole. M. Andral ajoute les réflexions que voici : « Le lobule antérieur est exempt de toute altération et cependant la parole est complètement perdue. »
A la suite de ces observations, M. Andral en rapporte une autre (Obs. VII) dans laquelle un épanchement de sang, dans la partie moyenne de
l'hémisphère droit, accompagné d'un léger ramollissement de la substance environnante, coexistait avec une paralysie de tout le côté gauche du corps, mais avec conservation de l'intelligence et de la parole. Puis il ajoute : « La lésion avait cependant un même siège et une même nature que dans d'autres cas ci-dessus mentionnés, où l'intelligence était troublée et la parole complètement abolie. Que de difficultés !... »
Ainsi, voilà cinq observations dans lesquelles le principe législateur de la parole a occupé des trônes différents : chez les deux premiers sujets, il réside dans les lobes antérieurs; chez le troisième, il occupe une autre région ; chez le quatrième, il habite le lobe moyen ; et chez le cinquième enfin, quoique la même partie du cerveau (lobe moyen) soit affectée d'une lésion semblable, la parole reste libre.
Ces faits viennent donc à l'appui de l'opinion que nous avons d'abord émise par induction et qui se trouve confirmée par l'observation des autres régions, sinon comment pourrait-on se rendre raison de ces phénomènes? C'est-à-dire comment, sur plusieurs sujets présentant une série de symptômes en rapport avec une affection cérébrale, comment, dis-je, expliquer que sur d'autres, il apparaisse une nouvelle série de
symptômes, dans l'hypothèse qu'ils sont tous affectés de la même lésion et des mêmes parties. Ce serait chose impossible; aussi M. Andral ajoutait-il : « Que de difficultés!... »
Par cette manière de voir, je donne l'explication facile de certains cas exceptionnels qu'on rencontre dans le monde ; par exemple, on peut observer un sujet dont les idées sont faibles et bornées, quoique la conformation du crâne annonce les plus belles facultés. Voici comment je me rends compte de ce phénomène : si la médiocrité de l'intelligence n'est pas le résultat d'une maladie de l'encéphale, il faut en accuser le siège du département intellectuel qui, au lieu d'être placé dans les lobes antérieurs, se trouve anormalement situé dans un autre point. Au reste c'est une simple supposition que j'admets. J'arrive àl'entre-croisement des nerfs cérébraux. Il existe des cas d'anatomie pathologique fournis par des sujets sur lesquels cet entre-croisement n'a pas lieu de la même manière; par exemple : tous les médecins reconnaissent que les hémorrhagies cérébrales, les ramollissements, les hydatides, les cancers du cerveau, etc., etc., produisent des hémiplégies ou des paraplégies, dont la lésion pathologique occupe généralement le côté du cerveau opposé au côté du corps paralysé, vérités généralement admises et incontes-
tables; cependant j'ai rencontré des individus sur lesquels ces altérations ne se montrent pas toujours ainsi; au contraire, elles se trouvent placées dans l'hémisphère correspondant au côté malade. Ces cas sont rares à la vérité, mais ils n'en existent pas moins et doivent être notés. En voici un :
Depuis trois ans, la femme G , âgée de
quarante-cinq ans, sujette à de fréquentes migraines et à des congestions cérébrales, apoplectiques, perdait de plus en plus la mémoire et éprouvait dans tout le cerveau une douleur sourde à laquelle elle ne pouvait désigner de point fixe; tout le côté droit du corps, sans causes connues, devenait de jour en jour plus faible et finit par se paralyser. Ce fut alors qu'elle entra à FHôtel-Dieu d'Angers, en 1823.
L'embonpoint de la malade est peu diminué, et, quoique souffrant depuis longtemps, les traits de la face sont peu altérés. Elle parle très-difficilement, ses réponses sont confuses et embarrassées, il en est de même de son jugement. La longueur de la maladie, l'hémiplégie survenue lentement, la perte de la mémoire et les autres symptômes précités firent penser qu'il existait une affection organique du cerveau qui, selon le professeur Guérin, devait avoir son siège dans le côté gauche. La malade continua à s'af-
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faiblir de plus en plus, perdit entièrement la parole, la connaissance, et entra dans une somnolence presque continuelle. Enfin, un mois après son entrée à l'hôpital, elle succomba. À la nécroscopie, les assistants furent très-surpris de rencontrer l'altération dans le côté du cerveau opposé à celui qu'on avait soupçonné malade; elle consistait en une masse d'hydatides du volume d'une grosse amande, située au-dessous des couches optiques du côté droit ; tout l'hémisphère de ce côté était ramolli; les lobes moyens et antérieurs correspondants étaient également fort mous (1), mais en particulier les parties circonvoisines de la masse d'hydatides, tandis que les parties gauches de l'encéphale paraissaient saines et d'une consistance naturelle.
Lallemand cite un fait semblable dont voici le résumé (2) : « lin militaire, âgé de cinquanteneuf ans, avait reçu, en 1812, un coup de sabre sur.lecôté gauche du crâne, et, en 1815, à Waterloo, un coup de pied de cheval sur le pariétal droit. Au mois d'août 1820, céphalalgie continuelle, vertiges, étourdissements (il ne restait
(1) Lésion qui explique parfaitement la perte de la parole durant la maladie, et qui confirme l'opinion des phrénologisles sur le siège du principe législateur de la parole,
(2) Lettres sur les maladies de l'encéphale.
d'autres traces des blessures qu'une cicatrice aux téguments crâniens du côté gauche ; les os paraissaient dans leur état normal).
«Au mois de décembre de la même année, psorophthalmie et amaurose incomplète de l'œil gauche avec dilatation de la pupille. Ces affections s'accompagnaient de vertiges, de céphalalgie et d'un état de somnolence sans fièvre et sans symptômes généraux remarquables... Le 3 mai 1821, à quatre heures du matin, cet homme éprouve tout à coup des vertiges, un tremblement des membres et perd l'usage de ses sens. Le soir, à neuf heures, le malade a perdu complètement sa connaissance; des convulsions épileptiformes se manifestent, et le côté gauche est frappé de paralysie... Mort à neuf heures et demie. Nécroscopie : épaisseur remarquable de la dure-mère qui recouvre le lobe antérieur gauche, lequel a contracté de faibles adhérences avec cette membrane. Ce lobe est converti, dans l'étendue de deux pouces en longueur et d'un pouce en largeur, en une masse dure, squirrheuse, qui entoure une substance grise, semi-fluide, puriforme, dans laquelle on trouve plusieurs hydatides.
« Cette dernière dégénérescence se prolonge jusqu'au ventricule gauche et atteint le corps strié ; les os sur lesquels reposait la partie malade
sont détruits par la carie dans une grande étendue; les autres parties de l'encéphale et de ses dépendances sont saines. »
Cette observation, qui se trouve rapportée et commentée par M. Bouillaud (1), jointe à celle
de la femme G , prouve positivement que
dans ces deux cas, l'entre-croisement des nerfs n'avait pas lieu comme de coutume, puisque les altérations organiques ont été trouvées dans le côté du cerveau correspondant à la paralysie, circonstance qui n'a pas lieu dans la grande généralité des cas.
Or, pour en revenir à la question, quelle valeur auront les expériences d'un observateur opérant dans des conditions aussi spéciales?... elles le conduiront infailliblement à des conclusions opposées à celles d'un crânologue qui aura fait les mêmes tentatives sur un cerveau normalement constitué, et je regarde comme tels tous les individus dont l'encéphale présente des phénomènes identiques ; par exemple : les lobes antérieurs du cerveau sont considérés comme le tabernacle des hautes facultés, etc., etc., parce que d'habitude elles existent dans cette partie.
Les conclusions tirées des exceptions, n'étant
(1) Bulletin de V Académie de médecine, 1859, t. IV, p. 306.
donc que des conséquences, sinon fausses du moins différentes de celles qui se rencontrent ordinairement, ont dû, par cela, contribuer à créer des adversaires de Gall et à faire varier es phrénologistes sur la place de telle ou telle faculté. Cette nouvelle doctrine trouvera sans doute des contradicteurs; tant mieux, si, pour la combattre , mes adversaires peuvent trouver des arguments plus rapprochés de la vérité. Or, comme tous les raisonnements, tous les faits doivent , dans les sciences d'observation, être envisagés sous tous les aspects, il pourrait bien en jaillir quelques lumières nouvelles. Mais si, pour me réfuter, on se contente de dire qu'elle est inadmissible, ou qu'il vaut mieux douter que de faire des hypothèses, je réponds que douter n'est pas reculer la difficulté, et qu'à mes yeux, le doute n'est qu'une paresse fatale à toutes les sciences. Je crois à la phrénologie; ses principes me semblent vrais et me sourient d'autant plus qu'ils élucident et nous rendent raison de faits inexplicables jusqu'ici. Lorsqu'on réfléchit aux difficultés extrêmes à limiter exactement dans le cerveau le cercle de chaque fonction ; on ne doit pas être surpris de voir s'élever contre ces essais une foule de voix qui souvent discutent plutôt par désir de briller que par conviction; c'est ainsi qu'en nié-
decine, des vérités aujourd'hui bien reconnues ont été longtemps contestées.
Je conclus (pour ce qui regarde la pratique des accouchements) : 1° Que quelque grave et quelque prolongé que soit un casd'éclampsie, un accoucheur ne doit pas désespérer du salut de sa malade; 2° qu'il faut dans une pareille situation se montrer plutôt téméraire que trop prudent afin de hâter l'accouchement; 3° que les bains tièdes terminés par des affusions sur la tête d'eau moins chaude que celle du bain, ont calmé sensiblement les convulsions; 4° que si la science possède des observations semblables à celle que j'ai recueillie, elles sont extrêmement rares; 5° que le retour successif des facultés chez la femme G..., est en faveur de la phrénologie ; 6° qu'on doit se méfier et être trèsréservé dans les conclusions des vivisections ; 7° que ces expériences inspireraient plus de confiance si on les pratiquait sur des animaux plus intelligents; 8° que le raisonnement et l'observation nous donnent lieu d'admettre que les variétés de transposition dans les cavités pectorales et abdominales peuvent se rencontrer également dans la cavité encéphalique ; 9° enfin, que l'entre-croisement des nerfs dans le cerveau n'a pas toujours lieu de la même manière.
J ai eu l honneur de communiquer cette ob-
servation à l'Académie impériale de médecine; une commission nommée dans son sein eut Gapuron pour rapporteur (1). Ce dernier, tout en attaquant mes opinions, finit cependant par s'en rapprocher, et certes, je passerais sa polémique sous silence, si son rapport ne m'eût pas fait dire des exagérations qui ne sont jamais entrées dans mon esprit ; ainsi , à la deuxième conclusion, on lit : « Dans une semblable maladie, il faut se montrer plutôt téméraire que prudent. » J'ai dit plutôt téméraire que trop prudent. Puis on ajoute : « et moins redouter le danger des déchirures utéro-vaginales que celui de la temporisation. » J'ai consulté mes manuscrits et j'ai lu : « et moins redouter le danger de quelques déchirures au col que celui de la temporisation. » Si j'avais conseillé les déchirures utéro-vaginales, je les condamnerais hautement. Enfin, voilà ma pensée : je veux que dès le début d'une éclampsie grave, on commence par les saignées générales et locales, les calmants et les révulsifs; en même temps qu'on fait des tentatives douces, graduées, énergiques, hardies, au besoin presque téméraires.
A la troisième conclusion, Capuron voulait
(1) Bulletin de l'Académie de médecine, 1846, t. XI, p. 593.
que j 'indiquasse les saignées générales et locales, comme un moyen plus prompt, plus direct et plus efficace; mais, après en avoir usé avec avantage, devais-je préconiser un moyen reconnu utile par tout le monde ?. . . Au contraire, j'ai insisté sur les avantages des affusions sur la tête, parce que les praticiens n'ont point encore parlé de cet excellent auxiliaire.
Enfin, dans la quatrième conclusion, le rapporteur dit que l'éclampsie grave n'est point une maladie aussi rare que je le prétends. Je conviens que les cas d'éclampsie sont nombreux , mais celui d'une malade comme la nôtre , qui a duré trois jours et quatre nuits, avec des accidents terribles auxquels la malade a survécu, est- il commun?... J'ai lu les œuvres de Capuron, et d'un grand nombre d'accoucheurs célèbres, et je n'y ai trouvé rien de pareil.
FRACTURE COMMINUTIVE DU TIBIA. ET DU PERONE TRAITÉE AVEC SUCCÈS A L'AIDE D'UN MAILLOT ET D'UN CORSET.
Le 10 septembre 1857, je fus appelé près de la fille B..., couturière, d'une forte constitution, et âgée de soixante-un ans. Depuis dix ans, elle est atteinte d'attaques d'épilepsie qui ont troublé ses facultés intellectuelles, et qui, parfois, ont rendu ses idées extravagantes. Dans la nuit du 2 courant, L. B... eut un rêve pénible, sous l'impression duquel elle se jeta par la croisée et tomba de deux mètres d'élévation sur les marches d'un escalier. Sept jours après, un nouveau rêve contraignit la malade à quitter sa chambre, et cette fois, ce fut par l'autre croisée qu'elle se précipita sur le pavé. Cette chute, bien que faite d'une élévation moitié moins grande, fut terrible et produisit les désordres suivants : le tibia
et le péroné gauches sont fracturés dans leur tiers inférieur; dans la région correspondante existe une plaie qui n'a pas moins de 12 centimètres de long; ses bords sont mutilés, frangés, et donnent passage à l'extrémité inférieure du fragment supérieur du tibia, qui est dénudé, cassé en bec de flûte, et qui fait une saillie de 6 centimètres; au côté droit de cet os, on remarque une esquille prête à se détacher, et que j'enlevai. Le pied correspondant est tourné de façon que le talon est porté en avant et les orteils en arrière. En mettant les doigts dans la plaie, on trouve un grand nombre d'esquilles, plus ou moins grosses, plus ou moins adhérentes. Quatre d'entre elles qui ne tenaient qu'à peine furent extraites; elles avaient le volume d'un gros haricot; à l'examen de la plaie et de la fracture, on dirait qu'une voiture lourdement chargée aurait passé sur ce membre.
Des désordres aussi graves me portèrent à conseiller la section de la jambe, et, pour avoir son assistance et son avis, je m'adjoignis le docteur Dulavouër. Comme moi, il fut partisan de la section, croyant, sans elle, que la guérison était improbable et surtout dangereuse. Nos avis ne furent pas écoutés; la malade préférait la mort à la perte de son membre. Dès lors nous pansâmes la plaie avec un linge fenestré, cératé, mate-
lassé de charpie ; et, après avoir mis tout d'abord dans une position normale les fragments, on appliqua le bandage de Scultet.
Une suppuration abondante s'établit, et chaque jour on renouvelait le pansement, et nous enlevions de vastes lambeaux de chair gangrenée, circonstance qui nous obligea à recourir à des lotions chlorurées, etc. La malade souffrait horriblement de sa jambe, qu'elle ne pouvait laisser en repos ; ce fut cette circonstance qui nous fit placer la jambe dans une gouttière en bois, pour en favoriser le repos ; mais notre but ne fut pas atteint, la patiente agitant involontairement son membre, qui, se heurtant contre les parois dures de la rigole, occasionnaient des douleurs atroces, et, par suite, des positions désavantageuses pour la consolidation de la fracture. Après deux mois de souffrances affreuses, ne voyant point arriver de mieux, mais de la faiblesse, nous étions à la veille d'en revenir à notre première idée, et de déclarer à la malade que l'opération était le seul moyen auquel on devait recourir pour avoir chance de lui sauver la vie, quand il me vint à l'esprit de substituer à la gouttière en bois une autre gouttière, dont le contact serait plus doux, et qui maintiendrait le membre dans une immobilité plus parfaite; c'est dans ce but que je fis confectionner un coussin en balle d'avoine, assez