‹ Memoires de messire Jean de Laval comte de Chateaubriant ecrits par luimême, en 1538, et publiés pour la première fois avec un avantproposChapitre 2 sur 10 · XII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE

tait toutefois, de publier l'épisode des Gaietés de Rabelais à Rome. Ce morceau, qui parut dans VArtiste, et qui reparut ailleurs, eut beaucoup de succès, mais n'amena pas la pu^ blication complète de l'ouvrage attribué au comte de Châteaubriant.

Bien des années se sont écoulées, depuis que j'ai livré à l'impression le seul extrait qui me semblait digne d'être imprimé sur la seconde copie qu'on m'avait remise ; l'auteur de cette copie est mort; le manuscrit qu'il prétendait posséder ne s'est montré nulle part jusqu'à présent ; il n'en reste probablement que l'épisode déjà publié littéralement, et le long Fragment inédit, plus ou moins modernisé, qui n'est pas encore connu. Je me suis décidé à publier ce Fragment in extenso, d'après la copie, très-insuffisante, je l'avoue, qui dormait au fond de mes cartons depuis si longtemps. J e n'y ferai, toutefois, aucune correction, aucun changement ; je ne rétablirai pas même l'orthographe ancienne ; mais je placerai, à la suite du texte préparé par l'éditeur, l'extrait que je regarde comme un spécimen irréprochable du texte original.

Quelques littérateurs contemporains se rappelleront sans doute la lecture que je leur ai faite, il y a vingt-six ans, de ce Fragment des Mémoires du comte de Châteaubriant.

Cette lecture, s'il m'en souvient, les réjouissait autant que celle des « Grandes et inesti-

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mables Chroniques de rénorme Gargantua. »

Je me permettrai de leur appliquer ces mémorables paroles de notre maître François, s'adressant à ses lecteurs ordinaires dans le prologue de son Pantagruel : ce 0 quantes f oys nous les avons veu à l'heure qu'ils estoyent bien oingtz et engressez à poinct et le visaige leur reluisoyt comme la claveure d'ung charnier et les dents leur tressailioyent comme •font les marchettes d'ung clavier d'orgues ou d'espinette, quand on joue dessus, et que le gosier leur escumoyt comme à un verrat que les vaultres ont aculé entre les toilles ; que faisoyent-ilz alors? Toute leur consolation n'estoyt que de ouyr lire quelque paige du dict livre. Et en avois veu qui se donnoyent à cent pipes de vieulz diables, en cas qu'ilz n'eussent senty allégement manifeste à la lecture dudict livre, lorsqu'on les tenoit ès limbes, ny plus ny moins que les femmes estant en mal d'enfant, quand on leur lit la Vie de saincte Marguerite. »

Hélas! de ceux qui riaient ainsi de si grand cœur, l'un est au pays du Grand peut-être de Kabelais, l'autre est en exil, hors du beau pays de France ; celui-ci pleure; celui-là ne rit plus, et moi-même, j'en ai honte, je deviens grave comme un homme d'Etat.

Mais ce n'est pas la question, et je me défends d'avoir rien de commun avec le comte de Châteaubriant, qui était un galant com-

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père, à le juger par ses Mémoires. Je m'abstiendrai absolument de formuler un avis sur son livre, de peur de me tromper encore ; car, l'avouerai-je? j'ai été assez prévenu, ou assez, aveugle, ou assez ignorant pour douter de l'authenticité des Historiettes de Tallemant des Reaux, bien que le manuscrit original et autographe fût là, presque sous mes yeux et sous ma main. Il est vrai, cependant, que je n'avais pas encore vu ce manuscrit, lorsque j'inscrivais, en 1839, cette note, un peu audacieuse, dans un Catalogue de livres : a Ces mémoires, si curieux, si amusants et si vrais, sont évidemment supposés ; mais quel est le savant et spirituel auteur de cette supercherie historique ? M. de Monmerqué n'aurait-il pas, de concert avec M. Taschereau, qui possède si bien son XVII e siècle, déterré à la Biliothèque du Roi, les recueils d'anecdotes de Falconet, ou bien extrait les manuscrits de Conrart à l'Arsenal?» Et voilà de nos juges littéraires qui se croyent infaillibles-!

C'est au lecteur désintéressé et tout à fait exempt de préjugés à se prononcer : les Mémoires du comte de Châteaubriant sont-ils apocryphes ou non? Je me récuse dans le débat, et je n'y veux intervenir que pour raconter franchement certaines espiègleries d'écolier, que je me suis permises en fait de pastiches littéraires, à une époque déjà éloignée, où mon ami, l'infatigable bibliographe Quérard, n'avait pas encore lancé ses foudres

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de guerre contre les Supercheries de la littérature française.

J'étais bien jeune, quand je m'essayai pour la première fois en ce genre de supercherie, la plus innocente du monde, n'en déplaise à notre honnête et redoutable bibliographe, qui a fait un peu trop cruellement le procès à ceux qu'il appelle les faussaires en littérature. N'estce pas, au contraire, de l'humilité et du désintéressement littéraires, que de prêter son esprit aux morts et de se cacher tout vivant sous la peau d'un illustre défunt? Voltaire se plaisait à ce jeu, et ses admirateurs ne lui ont jamais su mauvais gré de prendre des déguisements pour amuser son public.

Je n'avais pas vingt ans, que j'imitais Rabelais avec assez de bonheur, pour que les demi-savants y fussent pris. Ainsi, je me souviens d'avoir annoncé, en 1825, la découverte d'un livre VI du Pantagruel! <r La lecture « de ce livre inédit, que nous publierons par « chapitre, disais-je dans leFigaro, convaincra <c les plus incrédules qu'il ne peut être attri- « bué qu'au véritable auteur de Pantagruel. y> Je ne tenais pas, il est vrai, à faire accepter comme authentique ce pastiche, qui devait offrir allégoriquement la critique de la Chambre des députés, de la Bourse, du théâtre, etc., au XIX e siècle. Jamais, au reste, acte de faussaire en littérature ne fut plus naïf et plus irréprochable. Le prologue et le premier cha-

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pitre du prétendu sixième livre furent seuls imprimés dans le journal non politique, qui ne continua pas cette dangereuse publication, de peur de voir les allusions politiques du nouveau Rabelais traduites au grand jour du tribunal de police correctionnelle.

Voici, d'ailleurs, ce prologue et ce chapitre, qui doivent être conservés comme documents dans l'histoire du pastiche et de la pastiehomanie.

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