‹ Memoires de messire Jean de Laval comte de Chateaubriant ecrits par luimême, en 1538, et publiés pour la première fois avec un avantproposChapitre 4 sur 10 · CHAPITRE P · texte numérisé non relu

CHAPITRE P

DE L'ILE DES BEAUX PARLEURS, ET DES CHOSES MONSTRUEUSES QU'Y ENTENDIRENT LES VOYA- GEURS.

«c Et ils quittèrent le pays de la dive bouteille, Panurge tout matagrabolisé des réponses d'icelles et de reviser le paternel rivage T Pantagruel tout ébaudi. Déjà, au souffle d'Eurus, les naufs, carraques, brigantins et galées avaient loin des terres vogué, et ciel et mer seulement alors apparaissaient. Le pilot, à l'œil de faucon, cria : terre ! et, à ce joyeux cri, les passagers item répondirent.

Voilà que dans le port est entrée la nef royale, et descendent en l'île Pantagruel et ses officiers, bien curieux de savoir mœurs, usages, us et coutumes des habitans. L'île était une grande, belle, blanche maison, avec des pierres engravées, des effigies marbrines, des colonnes hautes, des festons d'architecture par le dehors, et un portique à la grecque, auquel par un roido escalier on arrivait. En cette demeure, d'où sortaient voix, cris, clameurs et murmures, pénétraient, un à un, le roi, Panurge, Epistemon, Khysostome et frère Jean-

PRÉFACE

Le moine, arrivant, remarqua qu'odeur culinaire épandue à la ronde aiguillonnait appétit en ses boyaux hurlant de rage. Epistemon dit : Serait-ce pas aréopage en Grèce, ou bien

dame inquisition en ignorante Espagne

Rhysostome observa que non pas avaient les seigneurs là assis en chaises curules, toge et et vestiture noire, mais bien pourpoint de drap bleu avec broderies de fin fil d'argent. Panurge s'écria que devaient être vrais diables incarnés, puisque tumulte si horrifique issait de cette assemblée. Mais un huissier là présent, de sa verge d'ébène, silence commanda. Pantagruel, qui deçà, delà, écoutant, regardant, virait ses yeux et ses oreilles, eût bien donné trente-six barils de vin récolté aux côtes vineuses des Bourguignons, pour connaître en quelle île les avait conduits dieu aveugle nommé chez nous hasard. Dans une vaste, ornée, sonore, pleine salle, de laquelle le milieu était petite île, dont tout à l'heure parlerai, résidaient sénateurs, au nombre de quatre cents, d'âge, de figure, de langage diiïérens. A dextre, tous étaient joyeux, rians, plaudissans et narguant ceux de senestre, qui, d'un fier regard, d'une forte voix, d'un geste dédaigneux, les adestres étonnaient. Parmi eux, on eût dit que Cato le censorin, Cicero, Demosthénès, Eschillès, Hortensius et orateurs grecs, latins, des Champs-Elysées avaient remonté au séjour des hommes, tant leurs langues melliflues distillaient persuasion,

rRÉFÀCE

tant leurs probes et vertueuses paroles inspiraient le respect. Un vieillard à cheveux blancs, temperateur de ce Sénat, quand trop bruyans éclats lui brisaient le tympan, agitant sa sonnette argentine, les tempêtes de la discussion apaisait, comme Eolus les aquilons retentissans, quand il veut, ramène à Tordre. D'un tribunal élevé discutaient les sages, enveloppaient la vérité d'un réseau les artificieux, parlaient dru les hommes généreux, tempêtaient les fous. Dans un rang d'honneur, sept puissans dominaient : l'un ronflait à triple carillon ; l'autre, avec ses doigts, sur le banc de noyer imitait le roulement des tympanes; le tiers, à bas ton, répétait tierce, quarte; le quart, bouche béante, ouvrait oreilles sans ouïr, comme fou du roi François premier du nom; le cinquième, dodelinant de la tête, feignait d'être mu par le roulis d'un vaisseau, et dans sa main traçait cartes marines ; le sixième, continuellement, signes de croix, meâ culpâ et momeries, opérait, marmottant patenôtres; le septième... Oh ! oh! ditPanurge, il a mains en poches : c'est un trésorier! »

J'avais donc inventé le pastiche rabelaisien avec allusions politiques; j'étais tout fier de mon invention, qui réussit et provigna au delà de nies espérances. Je renouvelai souvent, et toujours avec succès, le même procédé littéraire dans plusieurs journaux, qui *>Vn trouvèrent bien vis-à-vis de leurs lec-

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teurs, et qui eurent le bonheur d'échapper aux procès de tendance. Je ne citerai que deux morceaux de cette espèce, que Bachaumont n'aurait pas manqué de recueillir dans ses Mémoires secrets, si ce chroniqueur de la malice et de la gaieté françaises eût été là pour tenir registre des traits satiriques décochés contre la Restauration. Ces deux morceaux firent du bruit; l'un ne s'attaquait qu'à M. de Villèle, ministre des finances; mais l'autre disait au roi son fait. Aussi le parquet s'en émut, et il guettait, m'a-t-oa dit, une belle occasion pour tuer le fou qui avait osé adresser un échec au roi.

Le premier article était une imitation d'un chapitre de Rabelais ; le troisième du second livre, intitulé : Du deuil que mena Gargantua de la mort de sa femme Badebec. J'avais intitulé le mien : Du deuil que mena le ministre de la perdition de son portefeuille^ et je le fis paraître le lendemain même du jour où M. de Villèle se retira du ministère, devant les malédictions de la France, qui ne lui pardonnait pas la création du trois pour cent. Voici le charivari pantagruéliste que je donnai àl'ex* ministre des finances :

« Quand ledit portefeuille fut dérobé par un autre, qui fut bien ébahi et perplex? Ce fut le pauvre ministre ; car voyant d'un côté son coffre-fort tant beau et tant grand, et de l'autre pourpensant à son portefeuille perdu,

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ne savait ni que dire ni que faire, et le doute qui troublait son entendement était à savoir s'il devait pleurer pour le deuil de son portefeuille, ou rire pour la joie de son coffre-fort. D'un côté et d'autre, il avait argumens sophistiques qui le suffoquaient, car il les faisait très-bien in modo et figura; mais il ne les pouvait résoudre, et par ce moyen demeurait empêché comme la souris au piège ou un milan pris au lacet.

« Pleurerai-je? disait-il. Oui, car pourquoi? J'ai perdu mon portefeuille qui était le plus ceci, le plus cela qui fût au monde. Jamais je ne le verrai, jamais je n'en recouvrerai un tel ; ce m'est une perte inestimable. 0 mon Dieu !

que t'avais-je fait pour ainsi nie punir? Que ne m'envoyas-tu la mort auparavant; car vivre sans lui ne m'est que languir. Ah ! portefeuille, mon mignon, mon ami, mon petit (toutefois, il était bien grand comme six autres), mon conseiller, ma pantoufle , ma savate, jamais je ne te verrai. Ah ! pauvre coffre-fort, tu as perdu ton bon père nourricier. Ah! fausse fortune, tant tu m'es malivole, tant tu m'es outrageuse de me tollir celui auquel immortalité appartenait de droit.

<c Et ce disant, pleurait comme une vache ; mais tout soudain riait comme un veau, quand le coffre-fort lui venait en mémoire. Oh ! mon petit fils, disait-il, mon peton, que tu es joli ; et tant je suis tenu à Dieu de ce qu'il m'a

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donné un si beau coffre, tant joyeux, tant joli. Ho, ho, ho, ho, que je suis aise ! Beuvons ho, laissons toute mélancolie; apporte du meilleur, rince les verres, boute la nappe, taille ces soupes, benedicite Domine ! Que j'aime à faire sonner entre mes doigts ces écus d'or, mieux sentant qu'ambroisie, plus harmonieux que luths et violons ! Me voilà riche pour toute ma vie ; mon coffre-fort a la panse bien arrondie. J e n'ai pas assez d'yeux pour les voir, pas assez de mains pour les palper ces pièces,

trébuchantes Je suis Crésus, Polycrate,

Sardanapale, j'ai abondance d'or et d'argent.

ce Ce disant, ouyt les applaudissements populaires et vit passer le quidam qui avait pris son portefeuille tant chéri, dont laissa son bon propos et tout soudain fut ravi ailleurs, disant : Seigneur Dieu, faut-il que je me contriste encore? Cela me fâche; je ne suis plus jeune, je deviens vieux, le temps est dangereux, je pourrai prendre quelque fièvre, me voilà affollé. Foi de gentilhomme, il vaut mieux pleurer moins et rire davantage. Je n'ai plus le mien portefeuille; eh bien ! par Dieu, mee pleurs ne me le rendront. Il est en bonnes mains; il est bien heureux; il a peutêtre même oublié son premier maître ; autant nous en pend à l'œil. Dieu gard' le demeurant, il me faut penser d'en avoir un autre. Mais voici que vous ferez, dit-il, aux ventrus (où sont-ils?). Allez comme devant autour du

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portefeuille qui fut mien, et ce pendant je caresserai ici mon coffre fort. »

L'autre article était un conte inédit de Voisenon, ou du moins un chapitre de ce conte, dans lequel tout le monde reconnut le roi Charles X, sous le nom du sultan Misapouf.

J'en demande pardon à l'âme de Sa Majesté très-chrétienne ; voici mon chapitre, que l'abbé Voisenon n'eût peut-être pas désavoué :

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