PRÉFACE XXVII
qu'il eût un fils fait à son image. Remarquez que je suis conteur et non flatteur. Que pouvait-on faire d'un Sultan qui n'avait pas de maîtresse et qui chassait la grosse bête? Ses ministres le lui rendaient bien : chacun son métier. Misapouf ne s'occupait pas de ce qui se passait au-delà de sa chapelle et de ses forêts. Son peuple manquait de pain, était décimé par ses janissaires, chansonnait sa hautesse, demandait justice ou merci; lui, bien buvant, bien mangeant, bien chassant, bien priant, ne songeait pas au reste. Les princes et les dormeurs songent pourtant. Vous n'avez pas oublié que Misapouf, dans sa jeunesse, ne perdait pas son temps à enfiler des perles. Il avait traité les femmes comme elles noua traitent, c'est-à-dire sans conséquence, et les femmes lui en avaient su gré. Il les estimait à leur juste valeur. J'ai ouï dire que ce mauvais sujet de Sultan, salué par de grandeô dames, leur montra ce que nous cachons derrière nous, en faisant la révérence.
ce Après avoir passé par toutes les métamorphoses auxquelles l'avait condamné la fée aux bains, il attendait très-patiemment l'épreuve qui lui restait à subir : il devait finir par être changé en capucin. Ne faut-il pas faire une fin? Voilà qu'un beau jour, qui n'en fut pas un pour tout le monde, Misapouf, en se regardant dans son miroir, devint froid comme une glace, lorsqu'il se vit la tête en-
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capuchonnée. Il était déjà à demi capucin ; ses yeux s'enfonçaient dans leur orbite, son visage s'amaigrissait et pâlissait, sa barbe faisait le contraire; bientôt son corps fut couvert d'une robe noire. Misapouf demanda à son directeur comment il le trouvait ; le directeur ne chercha pas sa réponse, et lui tourna, tant bien que mal, un compliment qui ne faisait pas l'éloge de son esprit. « Je suis donc capucin, dit le Sultan. — Depuis plus de temps que vous ne pensez, répliqua le directeur. — Je ne pense jamais, ajouta Misapouf. — A plus forte raison, s'écria l'autre, en se signant... Quelle signature ! Le sultan commençait à s'accoutumer à son nouveau costume; il n'y a que le premier pas qui coûte. Moi qui croyais qu'un capucin était un animait dit - il en se regardant avec complaisance. — Jugez-en vous-même, répondit le directeur. > •
C'était là le vrai pastiche politique qui servait merveilleusement aux escarmouches de la petite presse de l'Opposition contre le Gouvernement. Ce Gouvernement fut renversé par la révolution de 1830 ; mais je ne ferai pas à mes épigrammes fourrées l'honneur de les regarder comme des pavés de cette révolution. J'avais pourtant terriblement abusé de l'épigramme et du pastiche, au point de vue du libéralisme, et grâce aux noms respectables dont je dorais mes pilules,
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je les faisais avaler, si amères qu'elles fussent, aux cerbères du pouvoir, en les endormant peut-être.
Le pastiche politique m'avait donné le goût du pastiche purement littéraire ; mais je ne dévoilerai pas ici toutes les peccadilles que j'aurais à me reprocher, si mon ami Quérard me faisait comparaître devant son inflexible tribunal de bibliographe. Je persiste à croire, malgré lui, que ce n'est pas un grand crime, de mystifier les gens en les divertissant et en leur procurant une récréation agréable. Un jour, j'en viendrai sans doute à une confession générale et je relèverai in extremis les mille et une transformations auxquelles mon esprit s'est essayé, pour éprouver si l'art n'avait pas aussi sa métempsycose.
Je me contenterai de consigner dans cette notice le souvenir d'une de ces supercheries qui ont le mieux réussi. C'est un monument à conserver dans les archives du genre, et il est bon d'avertir les Saumaises futurs, qui pourraient ne pas avoir les yeux ouverts, sur la fausseté d'une lettre de Clément Marot, qu'on vit tout-à-coup imprimée dans un journal en 1828; elle était précédée de cette note, que nous reproduisons, pour notre punition :
Clément Marot et Marguerite de Navarre.
« On doit s'étonner que la plupart des
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historiens et des biographes aient omis de parler des amours si romanesques du célèbre Clément Marot avec la reine de Navarre, sœur du roi François I er . On demande des preuves et pièces justificatives pour une affaire de galanterie comme s'il s'agissait d'un traité de paix, ou d'une bataille livrée. Cependant on ne peut, sur une matière si délicate, avoir que des données plus ou moins vagues. Ainsi en est-il de la passion de Racine pour la Champmêlé. Sans doute, au premier coupd'œil, une affaire de cœur entre le poëte de Cahors et la Marguerite des Marguerites semble une invention de quelque romancier, mais les ouvrages même de Clément Marot, outre le témoignagne des contemporains, renferment toute l'histoire de cet amour en vers de toutes les formes. Le savant abbé Lenglet Dufresnoy est le premier qui ait fait des recherches raisonnécs à ce sujet. L'éditeur d'une nouvelle édition de Clément Marot en 3 volumes in-8°, a continué et augmenté ce travail, après la lecture duquel on demeure convaincu que partout dans ses poésies, le nom d'Anne désigne Marguerite. Voici une lettre de Clément Marot, sur les Contes de la reine de Navarre, lettre qui nous semble lever tous les doutes :
« Madame et maîtresse,
ce Votre secrétaire Voyart, selon votre ordre gracieux, m'a mis aux mains vos joyeux
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contes, dont le manuscrit d'enluminures et d'arabesques est richement orné. Mais je dirai bien justement que la vestiture n'être pas encore digne d'entrer en parallèle avec le corps de l'ouvrage boccacien. Même le Signore Boccace, s'il revenait sur terre, déclarerait sans conteste, vôtre los par-dessus le sien propre, et sur votre divin chef poserait, en souriant délicieusement, sa couronne de laurier vert. 0, ma tant belle maîtresse! que bien merveilleusement vous savez deviser à propos d'amour, et narrer les ruses des galans, plus nombreuses mille et mille fois que les perfidies infernales des tuteurs, jaloux et maris. Je n'ose presque révéler à vous, ma dame d'amoureuse merci, la trop audacieuse pensée de votre indigne serviteur. En lisant et relisant, avec un petit entrelardement de baisers, larmes et soupirs, cesnouvelles toutes nouvelles et belles où la grande reine de Navarre a vaincu messire Bonadventure Desperiers moi, petiot, je pourpensais au tendre, naïf et amœne caractère de madame Parlemente, dont le sauvage, rude et haï époux, Hircan, ne voit pas plus loin que son nez au pourchas amoureux du bien-aimé Simoutault. N'est-ce pas vous, ma chère dame, que le bon Dieu, pour vous éprouver sans doute, a conjoint au plus méchant homme qui soit dans ce bas monde? Mais qui vous console, si ce n'est moi, votre poëte et ami? De ce ne faut parler tout haut, crainte des tant malivoles lan-
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gues qui firent manger à nous deux poires d'angoisse amères en diable, lorsqu'on vous vit me jeter un jour de la neige, laquelle brûlait mon cœur mieux que flambes et fers rougis au feu.
ce Ah, fruit défendu sembler meilleur, bonheur obscur n'être pas moindre. Partant, laissez-vous nommer Anne tout court, et vous baiser dix millions de fois sous le couvert de ce nom joliet. Revenons à vos Contes melliflus. Faut que je l'avoue à ma honte, je ne fais pas grand cas de madame Oysille, avec ses beaux et endormans discours de sagesse, chasteté et piété : ce sont vertus de moines. Cette vieille prude, sans dents, peut être accomparée à la Diane de Poitiers, mauvaise bête et avaricieuse, qui crie bien haut pour un rien et fait pis que les filles des rues Tireboudin et de la Truanderie. La dame Oysille ne dit qu'un mot de bon, après l'histoire des deux cordeliers, qui, voulant forcer une batelière, furent affinés et camus dans leur perversité. Nomerfide, haussant la voix : ce 0 f « par ma foi, vous en direz ce que vous vou- « drez, mais j'aurais préféré être dans la ri- <c vière jetée, que de coucher avec un corde- « lier. . . . — Vous savez donc nager ? y> reprend « la fausse dévote. » J'estime cotte malicieuse réponse à l'égal des plus admirables apophthegmes de Plutarchus. Rabelais, à qui je l'ai contée, riait à tirelarigot et la réputait sensée
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et profonde. J'ai beaucoup apprécié les facétieux sermons du compère cordelier, lequel, plus impie que frère Jean des Entommeures, fait rougir les demoiselles de haut parage, en leur demandant, à propos de l'Agneau pascal, si ne savaient pas ce que c'était que manger de la chair crue de nuitt C'était là un beau faiseur d'équivoques ? Ah ! comme vous avez drôlatiquement dépeint ces papistes, sensuels et libidineux, pires que des démons ou des satyres ! Ils volent à cœur-joie des nobles à la rose et des carolus d'or tant qu'ils peuvent ; ils dehoussent les jeunes filles, à la barbe des nourrices et des mères désolées; ils commettent péchés horribles et détestables, dont le moindre serait de trop pour damner un chrétien. 0 ma douce dame, parachevez ce bréviaire de la joyeuseté, rempli de belles maximes et moralités ; ce sera pour la réformation un service exemplaire que d'ôter le masque aux vices immondes des gens d'église ; ce sera pour les amis des bien disans écrivains, historiens et poètes (des amis d'iceulx n'est pas votre cher et glorieux frère François), un honnête plaisir que de se réjouir à la lecture de vos Contes, gardés en mémoire mieux qu'articles de foi catholique et romaine. Donc, ma divine princesse, vous supplie bien respectueusement et bien amoureusement ne point oublier le pauvret Clément pour vous trop adonner à la composition desdits Contes ; car ce dont Apollon profiterait à son avantage me
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ferait pâtir beaucoup. Permettez-moi, par votre grâce toute bénigne, d'aller un de ces beaux soirs vous entretenir comme devant, et vous baillerai le sujet d'une nouvelle bien vraie : La Femme qui se venge de son mari et la joie tficelle avec son bien-aimé. Lettre va oît je voudrais être !
« Le votre Clément Marot, de Cahors en Quercy,
La mort n'y mord. »
En vérité, la farce était bien jouée et la galerie applaudissait ; mais il faut dire que ces pastiches n'avaient pas d'autre but que d'exercer à la fois l'habileté de l'imitateur et la divination du lecteur. Dans cet âge d'or des faiseurs de pastiches, le faux autographe n'existait pas, Dieu merci, et l'on n'avait pas encore imaginé de supposer des lettres de personnages célèbres, pour les vendre fort cher aux bénins amateurs d'autographes.
C'était, je me plais à le répéter, une occupation presque sérieuse et toujours honorable, d'imiter les maîtres de notre vieille littérature, et de composer, sous leur nom, quelque page qui ne fût, pas trop indigne d'eux. L'auteur des poésies de Clotilde de Surville, quel qu'il fût, n'avait eu qu'à se louer de son mensonge poétique, qui trahissait pourtant à cha-
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que vers l'inexpérience et la maladresse do la mise en œuvre. Vanderbourg, Roujoux et Nodier avaient disparu : on n'admirait plus que Clotilde de Surville,
Mais, en évoquant les souvenirs des pastiches contemporains, j'ai été entraîné bien loin des Mémoires de Châteaubriant, qui me seniblent supérieurs aux poésies de Clotilde de Surville, comme imitation du langage, et surtout de la pensée d'une époque, si tant est que ces Mémoires ne soient pas ce qu'ils annoncent, c'est-à-dire la copie altérée d'un original perdu. Qui sait si cet original ne se retrouvera pas? Les Mémoires de Saint-Simon, que l'abbé Soulavie avait publiés, abrégés et travestis pour en donner un simple extrait, en 1783, n'ont vu réellement le jour qu'en 1829 ; V Histoire de la mère et du fils, publiée comme un ouvrage posthume do Mézeray, a reparu, un siècle plus tard, dans les Mémoires du cardinal de Richelieu, avec le nom de son véritable auteur, et les Journaux de Pierte de TEstoile avaient été défigurés dans dix éditions, avant de sortir, tout nouveaux et vraiment curieux des manuscrits autographes de l'auteur, qui sont restés, pendant deux siècles, cachés sous le manteau des Pères jésuites de Saint-Acheul.
A la Folie-Meudon, 10 janvier 1847.
DE
Cy commencent les Mémoires deMessire
Jean de Laval, comte de Châteaubriant, lesquels sont écrits par lui-même étant de loisir en la bonne ville de Londres, au mois de juillet de Tan de grâce mil -cinq cent-trentehuit.
Par ainsi qu'oisiveté de tous vices est mère, au dire d'un ancien, fut-il grec ou romain, j'ai pris, taillé et bouté dans l'encre ma plume, aux fins d'amuser mon esprit désoccupé et d'évader aux conséquences d'un exil tédieux. Car voilà partant huit bons mois que je suis super jlumine Babylon?s, c'est-à-dire plus mélancolieux, plus délaissé et plus captif que les chanteurs hébraïques dont parle le psaume. Et je ne me plaindrai mie, vu que le bon seigneur Dieu ne m'a payé selon mes mérites indignes, bien que comte étant et des plus nobles de
Bretagne, la h art ou la décollation devait être le loyer du crime mien, si après avoir occis malement ma tant belle, tant douce et tant pute femme, je n'étais départi de Châteaubriant, de la bonne manière, sans prendre le souci de dire mon chapelet. Oh !
quants seigneurs des plus accrêtés de la cour, eussent souhaité la faveur d'être cocu royal ; qui, loin de se venger (ce qui est jouissance moult divine) des conjugales perfidies desquelles ils tirent rentes, cens, dons et beaux écus d'or au soleil, caresseraient, mignardiseraient et congratuleraient leurs fausses Hélènes ; et combien plus si le Paris de ces donzelles galantes, était non un berger, non un fils de roi ayant cinquante frères comme au temps de la guerre troyenne, mais bien un roi chevaleureux, régnant, par la grâce d'en haut, sur le riche, florissant et vainqueur royaume de France ! Hélas ! tel fut mon cas, bien piteux, je ne m'en dédis point. Longtemps j'eus des oreilles pour ne point ouïr et des yeux pour ne pas voir : enfin un ange en terre, un mien véridique ami vint m'instruire de tout le tracas, quand l'affaire était quasi sans remède. Je me mis en quête pour en inventer, revolvant les très-saintes Ecritures, et Pères de P Eglise, et m'enquerrant
auprès d'aucuns légistes sorborniens, j'ai eu pour certain, tant par exemples que par préceptes, qu'un mari cocu pouvait, contre sa femme soi abandonnant à d'autres, user des fers, vindictes, poisons et autres moyens qu'il estimerait plus opportuns. Adonc celle qui avait sali et contaminé mon nom et race, gît dans le tombeau un peu plus tôt qu'elle ne devait, mais trop tard un petit pour mon honneur et repos.
Non que je veuille dans les présents Mémoires, coucher par écrit et tout au long l'histoire insigne des amours, soupirs, ébats et mystères impudiques de feue madame Françoise de Foix, comtesse de Châteaubriant, qui de son vivant fut mienne, trop et non prou dont j'enrage, avec le beau damoiseau empourpré, débrideur de filles, fabricateur de cocus, paillard croustelevé, que le grand diable puisse happer, François, premier du nom. Il faudra, par ma fy, narrer en son lieu cette chronique tant honnête, pour l'instruction des maris futurs et la consolation des cocus, toutes gens que j'honore et révère à l'égal de moi-même.
Ains plutôt que de décrire tant seulement les dits amours (c'est affaire à Madame Marguerite, la plus grande brimbaleuse qui fut onc depuis madame Putiphar et la bou-
quine Messalina, j'entends dans son Heptameron\ je raconterai, par le menu et dans le mien petit langage naïf et humile, de belles aventures qui se sont passées naguères et quelques-unes, moi témoin, si ne me croyez. J'assemblerai ici à tas les ruses et noirceurs des femmes mariées, les tourdions des jeunes filles, les débordemens des nonains, les joyeusetés des plus hauts seigneurs du temps, et généralement tout ce que j'ai appris de vue et de ouï-dire sur les gens d'armes, moines, poètes, médecins et autres, jusqu'à ce que je m'en vienne fondre à ce dernier point qui traitera de ma défunte épouse, dont Satanas ait l'âme, partant sans rancune,
J'entends d'ici les gentes pucelles, qui liront le péché et la punition me jeter injures et malédictions, parceque j'ai dans du sang féminin lavé ma bonne renommée ; les prêtres gris, bruns, blancs et noirs me diront : Raca ! les preux chevaliers, défenseurs des dames et pourfendeurs de géants m'appelleront, à pied ou à cheval, au combat à outrance, ce que déjà ils eussent fait, si le bon sire François premier du nom n'y avait mis ordre. Peu ou point ne me chault de tout ceci, si j'ai mal fait de tirer un mauvais &ang, fesant en cela office du médecin, le
Dieu d'Isaac et de Jacob, viennent la fin du monde, et le jugement des âmes (mon trèscher Rabelais écrivait ânes) pèsera mon action dans sa balance éterne, de laquelle part descend dans la géhenne, et part remonte au palais gracieux des cieux. Je donnerais un singe verd pour qu'il m'en arrivât autant, parceque là, du moins, sûr et content je suis de n'y point rencontrer ma pauvre femme.
0 la méchante gouge ! Certes devray un triple cocu dedans l'enfer onc ne fut vu.
Pourquoi ? c'est qu'enfer sans flammes il a eu dans ce bas monde. Je suis donc un beau petit saint, arrive canonisation châteaubrianique le plus tard que se pourra, après mon obit, s'entend, serai-je pas le saint des cocus? Orapro nobis.
Or je pourpense à part moi que si mon très-puissant cousin Anne de Montmorency, connétable de Sa Majesté très-chrétienne, ne consent à recevoir le legs que je lui fais par testament duement 6igné, de ma terre et fief de Châteaubriant, près Laval, avec meubles et dépendances, et ce pour m'obtenir le retour libre en France et cessation de toutes poursuites judiciaires au regard de la mort secrète de madame mon épouse ; je pourrai mettre en lumière les présents Mémoires, par l'art d'imprimerie et ainsi mon-
trer au grand jour la perversité du roi François, destructeur de vertu ét chasteté ; ce dont s'esjouiront les ennemis du dit roi et les novateurs, réformateurs évangéliques, qui à cette heure sont ards au grand profit des marchands de fagots et bourrées.
Au contraire, si mon honoré cousin me récrit, comme je l'espère et attends, que n'ai rien à douter, revenant en ma province de Bretagne, voire même à la cour; lors, oublieux du passé et impatient de l'avenir, reparaîtrai gai et raillard comme devant en présence des dames et gentilshommes qui seront ci-après pelaudés et moqués sens dessus dessous sens devant derrière. Politique est de fréquent usage ci -bas, je ne m'en ferai faute. Quant est de ces Mémoires, Pandectes de vérités et chroniques de galanteries, il n'en sera parlé ni en ce monde ni en l'autre ; autrement pourrait m'en cuire, vu qu'il est écrit que femme offensée est plus forte avec son cul seul qu'Empereur au milieu de son ost et de ses engins de guerre.
Prudence me clame à l'oreille : « Adonc pourquoi écrire ? Mal peut vous en revenir ; du bien pas du tout. j> 0 Prudence, mère sage, ne m'as-tu pas, pendant un an ou peu s'en faut, excité non à la vengeance, mais à l'oubli des choses qu'homme ayant femme
ne petit empêcher de soi? Oui, et présentement* nonobstant ton conseil, un long tombeau de grès défend mieux l'honneur de ma maison que tous cadenas italiques. Ainsi de ce qui peut en arriver, bien peu je me soucie; j'obéis à ma satisfaction, en composant ces plaisans Mémoires et je m'embarrasse moins que personne des mains auxquelles ils tomberont d'aventure. J'ai rage d'écrire et je m'accompare à ce barbier babillard qui ne pouvant garder à secret les oreilles d'âne du roi Midas (il n'est pas mort, comme on croit) se confia à un trou dans la terre, comme ici je me fie au papier. Dieu me gard des roseaux qui parlent !
Quiconque lira ces choses (ce ne sera pas demain) no compte point lire un bel œuvre, bien compassé, en bon ordre, simétrisé comme poème homérique; celui-là se tromperait d'autant ; je refuis la tyrannie des règles et de l'ordonnance, comme le loup le trébuchet. Ai-je tort ? Je suis, de ma nature, moult libéral et ami de franchise ; et les liens, un peu beaucoup génans que subissent les écrivains sans plainte ni inquiétude, ne me font pas du bien à ma jambe, comme on dit. Car, de même qu'on voit les onagres, vrais chevaux sauvages, lesquels ne sentent ne mors, ne rênes, courir tout d'une halenée
plus dru qu'un garrot et non moins hardiment que les centaures, nés, au temps jadis, d'Ixion embrassant la nue Junonienne; ceux écrivant au bon plaisir de leur fantaisie, excellent à mon gré sur les autres, ayant frein et méthodique. Pour ce, moi qui ai tant de belles histoires à narrer, ne sais encore laquelle première je dois extraire de la moelle mnémonique de mon cerveau. H m'est avis toutefois, que ces retards ont assez duré, mes idées moisissent d'attendre:
or ça, plume au vent ! je tousse, hum ! je crache, puah ! je commence : Oh ! ainsi fesait le bonhomme Pierre Eamus alors qu'il allait se ruer contre monseigneur Aristote avec arsenal de syllogismes et provision d'utrum et d'ergo. Qui aures habent audient! Saint Bacchus ! sainte Vénus ! saint Cupido. Voila vos litanies,
Que dirai-je d'abord de moi, Jean de Laval, comte de Châteaubriant ? nous sommes, nous, fils d'Eve, toujours enclins à exalter nous mêmes notre los. Qui nous incite à ce faire ! Dieu ou diable, dites le moi. Ici je ne concélébrerai ni ma h*ute généalogie plus antique que celle du roi de France, que je croie, ni les faits et gestes de mes aves et ataves ; ni les alliances très-honorifiques de ma maison, la plus noble de Bretagne, ni les
titres, dignités et grands fiefs impêtrés par des barons et chevaliers du sang desquels je suis issu ; ni enfin autres sujets concernant les âges passés. Chaque chose en son lieu a dit quelqu'un. H a été assez blasonné de tout ceci dans un gros, grand, beau, bon, sçavant livre, lequel est resté dans la librairie de ma comté de Châteaubriant. Le dit manuscrit, de la main d'un de mes trèschers ancêtres (chose insigne, qu'un hault seigneur sache écrire) traite amplement de cette matière ; afin qu'on le reconnaisse, il est prétieusement enfermé dans un écrin de bois de cèdre avec armoiries des Châteaubriant; c'est comme chacun sait : Champ de gueules semé de pommes de pin d'or. Je ne m'inquiéterai de ma naissance, baptême, institution et menus détails de bas âge, comme on a vu de nouveau dans la vie de Gargantua écrite par notre joyeux bon père François Rabelais. C'est bien faitàlui: maisjedisbren à tous ces historiens de merde qui, prenant leur sujet fut-il roi ou empereur sur les genoux de ses nourrices, s'en vont nombrer les piaillements du petiot, et s'il tète le téton dextre plus souvent que le senestre. Seulement veux enregistrer deux antiquités bien curieuses que j'ai apprises, n'y a longtemps, d'un vieil moine de l'abbaye de Vitré, tou-
chant l'origine des familles de Laval et Châteaubriant. Croyez le, ne le croyez mie, je ne l'ai point vu.
Peu après le déluge universel, (ce n'était point hier) un fils du chasseur Nembrod s'en vint aveG femme et enfants, j'ignore pourquoi ni comment, demeurer aux lieux où depuis a été érigée la bonne ville de Laval, que Dieu conserve. En ce temps là, tout le pays n'était que forêts et marais pleins d'hydres et de dragons. Pour ce, le veneur Nembrod en avait de la viande fraîche pour soi nourrir et des peaux de bestes pour soi vêtir autant qu'il lui plaisait de tendre son arc ou de lever sa masse. H vivait là, heureux comme un prince, sans penser à mal, et ne songeant qu'au repeuplement de la terre déshabitée. H fit si bien, et quant et quant ses fils et petits fils, qu'il fut chef d'une famille plus numereuse que celle d'Abraham, ainsi qu'il est écrit.
Plus croissaient les hommes chasseurs, plus gibier décroissait; la cause se conçoit de reste. Déjà famine aux longues dents se montrait emmi ces braves gens ^ car la chasse ne valait pas une obole, cependant la vertu prolifique multiplait encore les bouches.
Pour lors, eux, sevrés de venaison, cherchèrent nourriture dans le grand fleuve pois-
sonneux qui coulait là auprès comme à présent. La pêche aussi ne donnant plus de quoi mastiquer, ceux-ci avisèrent, pour ne mourir de maie faim, de détrousser les passans et viateurs. La hart n'était encore inventée. Donc ils suivaient le cours de la rivière jusqu'à l'endroit qu'elle se perd en la marine, et jamais ne remontaient devers la source, d'autant que le poisson de ce côté était moins fréquent, comme aussi le butin et la curée larronique. Es n'usaient pourtant de ruses et embûches pour rançonner le pauvre monde ; mais allaient à l'encontre visière levée, invoquant le combat, de ceuxlà qui violaient leur territoire. Bientôt furent en haine et effroi par toute la contrée et passa en proverbe que de ce fleuve insidieux fallait surtout craindre l'aval. De là furent nommés les Nembrodiens : les hommes de l'Aval. De là le beau nom que je porte et que nul ne me peut disputer.
La seconde chronique, à ce coup. Régnant le roi Arthus, seigneur de la Table ronde, au temps des héros, géans, enchanteurs, fées et miracles, le non trop fameux sorcier Melin, ou Merlin, duquel a tiré son nom l'amiable poëte abbé Mellin de Saint*- Gelais, fit édifier, une nuit, par des lutins, au lieu même de mon château de Bretagne.
une habitation aérienne, non de pierres et de chaux, comme il est accoutumé présentement, mais de diamans, de perles insignes et rubis balais. Si je faux, allez y voir. De vray, ce palais céleste était chose admirable, jetant des miriades de rayons plus clairs et brillants que ceux solaires. Or le Castel brillant, comme disaient les vilains, était renommé jusqu'aux colonnes herculéennes et par delà. Mais aucun ni aucune, prêtre ou séculier, noble ou vilain, femme ou pucelle, n'entra onc dans ce laboratoire magique, sinon sainte Guyonne ; voici comme. Cette honnête dame, de payenne idolâtre qu'elle était, faite chrétienne orthodoxe par les soins de Messire Grégoire, archevêque de Tours, n'avait cessé de convertir les adorateurs de faux dieux. Elle fut féconde en miracles, guérit des malades, ressuscita des morts, et pourtant ne voulaitelle, à l'instar des onze mille vierges, emporter en la tombe son pucelage entier et aussi munde qu'au sortir du ventre maternel. Où est le mal ? Elle pérégrinait lors en Bretagne, fondant chapelles et abbayes et conquêtant des âmes, tant et plus, à notre mère la sainte Eglise catholique. Jai omis de dire qu'elle était belle et plaisante, et pleine de grâces corporelles non moins que
de spirituelles. H advint qu'elle passa devant le chasteau brillant du seigneur Merlin, lequel travaillait, à cette heure, à un charme pour se faire aimer, jeune ou vieil, joli ou laid. Le dit charme, bu en guise de médecine, était plus fort que toute la boutique d'un apothicaire, et nul n'avait puissance d'y résister. Monsieur Merlin avait parachevé d'emplir une fiole de ce tant souverain remède, tandis que sainte Guyonne voyant une maison de pierres précieuses, éblouissante, et soutenue en l'air sans fondements, comprit que le diavole seul était l'architecte de cette merveille damnable.
Que fit-elle ? Un beau signe de croix bien ordonné, avec ferme invocation muette aux anges et saintes du ciel. Soudainement, vous eussiez vu dévaller en mille pièces le fort de l'enchanteur, lequel, parmi la chute inopinée de son tect cristallin, tomba, sa bouteille en main, de telle manière que du coup la liqueur sursauta dans sa bouche. O prodige inouï ! l'eau de Jouvence n'eût point telle vertu! Le vieil courbé, tousseteux Merlin, se trouva mué en un joli garsonnet de si bon air, que c'était force de l'aimer. Notre sainte eut beau prier Jésus et la Vierge, gringotter ses heures et baiser ses patenôtres , elle n'empêcha le charme d'opérer ;
son cœur était pris aux lacs d'Amour qu'il tend si adextrement, ce petit dieu, que c'est miracle de les échapper. Finabloment,Merlin, rajeuni et ragaillardi, avisant si charmant visage, ne se peut tenir d'aimer de prime abord. Tous les deux avaient bonne envie de s'accoler ; mais tout vient à point à qui sait attendre. Merlin, altéré par l'ahan du labeur et le feu des cornues, demanda à boire à celle qui portait une manière do jarre remplie d'eau bénite, id est salée. Elle aurait donné tout ce que le jeune gars eût impétré d'elle. Irai, d'avaller d'un trait la benoiste eau comme vin muscat ou mieux encore. Qu'arriva-t-il ? Cette sacrée fontaine chassa de son corps la souillure de sorcellerie et délivra son âme du pacte diabolique*.
Lui, sur le champ, s'agenouilla et chanta à pleine voix un Te Deum pour remerciement au très-grand Salvateur ; puis, abjura le culte de Mahom et supplia la souriante pucelle de devenir sa légitime épousée ; ce qu'elle fit devant un prêtre qui les maria hâtivement. J'oubliais de dire qu'ils amassèrent les fragments précieux du palais enchanté, c'est-à-dire toutes pierreries, et ayant parti avec les pauvres et les souffreteux de l'endroit, du surplus véquirent satisfaits jusqu'à leur mort ; s'entend, la femme de-
meura sainte et l'époux, dit Châteaubriant, du miraculeux castel qu'il avait en l'air, ne s'adonna jamais plus aux pratiques perverses de magie et nécromancie. Us laissèrent de beaux et nombreux enfans, desquels, après maintes générations, je serais le dernier, n'était mon petit fils que le roi François chérit comme le sien propre. Voyezvous ça? Là finit le dire du moine.
Faut que je boute ci par écrit ce qui advint l'an passé, en l'ambassade de Eome de Messire le Cardinal Jean Du Bellay, François Rabelais étant son médecin ordinaire et secrétaire ! Le dit Rabelais, né natif de Chinon en Touraine, moine d'abord, puis apostat, puis moine encore, jusqu'à ce qu'il se rendit à Montpellier docteur perite et docte en toutes sciences, depuis l'alpha jusqu'à l'oméga, a mis au jour, avec bruit et los, le premier livre de la vie admirable de Gargantua, fils de Grandgousier, auquel se trouve satire bien poignante et obscure des choses récentes. Mais ce n'est dont il s'agit pour le présent. Mon dit Rabelais, que j'ai vu aucunes fois à Paris et en dernier lieu en la ville de Lyon, au temps qu'il établissait un bel Almanach, n'est pas, comme disent le8langards,cafards et autres mauvaises graines, un gros truand vivant dans l'ordure
diogénique et crasse monacale ; non plus, un ne sentant que basme et maujoint, mais un franc, gai, riant bonhommet, bien buvant, bien mangeant, jamais ivre et jamais à jeun.
Beaucoup des folies, folastrcries, hardiesses et réponses du susdit, ont couru par le monde, qui sont partie fausses, partie vraies. Car tel est Tus et coutume de nous autres curieux amateurs de ce qui passe le vulgaire: grossir la vérité et l'habiller de mensonges. Voilà la façon comment tant et tant de bons contes ont passé sous le nom de maître François Rabelais. Ainsi je ne pourrai autrement certifier que je ne faudrai pas, en ne faisant que publier les beaux mystères que m'écrit-on nouvellement de camwâ Romœ. C'est la chancellerie de notre Saint- Père le Pape Paul III e , qui puisse vendre des pardons et reliques, coucher avec sa propre sœur, et planter des enfans jusqu'à l'avénement de l'Antéchrist.
La prime fois que Rabelais parut en présence de notre Dieu en terre, ainsi nomme-on le Pape, il se signala par dix mille gaîtés dont la moindre eût fait rireun mort de trois jours. Son maître et seigneur le Cardinal qui là était, quoique au fond goûtant fort ses railleries et audaces, par décence refréna tout haut la langue piquante comme hérisson de son
amé docteur ; mais le dit Paul III, d'un naturel dehait, loin de rancuner ses paroles trop osées, le pria de lâcher la bonde à son esprit, si bien qu'usant et abusant delà permission, François dégoisa mieux que papegai sur le Pape même, la sainte Eglise romaine, le sacré Collège, le Roi de France et le reste. C'était, de par la salle, un tonnerre d'éclats d'hilarité, que nul ne put se tenir de rire à bouche que veux-tu et à ventre déboutonné, et mêmement le sacro-saint Cardinal Salviati, lequel en sa vie avait fui comme peste les cachinuations et joyeusetés, oyant les discours du frater Rabelais, se laissa aller à bas de sa selle, en pâmoison de rire, et se roulait en éclatant tout le long du carreau, de sorte que sa vénérable barbe chenue balayait la poussière et que dans ses chausses se conchia vilainement, comme l'a rapporté sa chambrière. Mais que disait, que faisait Rabelais, pour émouvoir telle gaieté ? Comme vous le conterai tout à l'heure.
Primo: entrant dans l'assemblée, son chapeau en tête, ne salua ni le Pape ni aucun de ceux qui là étaient ; mais s'approchant d'un angelot de pierre, lequel servait de pupitre en un coin de la chambre, lui fit deux saluts avec profonde vénération ; ensuite le baisa respectueusement au front et posant
un genouil en terre commença l'oraison qui s'ensuit : « Monsieur le Pape, s'il plaisait à votre Sainteté d'avoir la tête un peu moins dure, possible serait que celle qui est appelée Hérésie, ne sçais pourquoi, s'accointât en bonne étrenne avec la dive religion papale, id est catholique, apostolique et romaine.
Mais non, le Seigneur Christ a dit bien sagement : Tu es pierre ! Es petrus et super petram œdificabo ecclesiam meam. O l'élégant latin ! fit-il, se détournant du côté des Cardinaux ébahis comme fondeurs de cloches ; Cicéro, ni Quitilianus l'orateur, je vous jure, n'en approcha onc. Il n'est que d'être bon chrétien pour latiniser en haute gamme, tant la foi est ce qui nous sauve, et non le fouet dont on use envers les vendeurs de psaumes.» C'est alors que Messire Du Bellay voulant que son médecin issît dehors, le Saint- Père, bon luron et galant compère, lui bailla une belle absolution pour parler sans gêne, car il s'était enquis de quelqu'un quel fut ce beau parleur.
Pour ce, Monsieur l'Ambassadeur vint à baiser bien pieusement la pantoufle trois fois sainte du Saint-Père, et un chacun, recueilli en silence, contemplait cette antique cérémonie. Adonc s'entendit une voix aigre comme cornemuse arcadique disant : « Petit
page, rite, porte une aiguière pleine d'eau bénite devant le maître autel ; puis du linge blanc et net, afin d'en laver et essuyer le trou du cul de Monseigneur le Pape. y> Semblable impiété parut à tous trop raide un petit ; aussi, s'entreregardait-on sans sonner mot. Mais conclut Rabelais: « Sans doute; si mon révéré maître baise les pieds au Pape, que baiserai-je, moi, son très-humble serviteur ? » On en rit encore à Rome.
Le Pape le fit venir devant son siège et s'informa de ce qui pouvait lui être plaisant, promettant de contenter ses souhaits. a A si haut seigneur que vous, dit Rabelais, rien n'est trop difficile. Or je vous supplierai, mains jointes et posture suppliante, de me démontrer bien géométriquement que Dieu est, que Jésus est son fils de chair et os, que vous êtes Pape à son image, et que moi qui vous parle ne suis qu'une machine faite de boue et que la mort rendra boue, sans plus. Si vous pouvez, de votre bonté, m'expliquer ces mystères tant étranges, que rien que d'y penser ma pauvre tête s'en va toute perturbée, je vous déclare fameux abstracteur de quinte essence, et vous fais oblation du grand œuvre. » A ce, le Pape reprit sagement et à l'oreille : « Mon fils, si moi-même savais ces belles choses, serais-je
Pape? Demande-moi ce qu'homme peut donner. y> — <t Oui-dà, dit lors Rabelais, faites que j'épouse madame votre fille, moyennant un beau conjungo vos; et j'espère, si m'aide Dieu, après avoir avec elle remué autre chose que les badingoinces, être père d'un petit Pape qui succédera à vous par hérédation ; car moi, pour être Pape, ne bois-je pas assez. j> — « Mon fils, répondit encore Paul III, le bon Dieu ne m'a octroyé qu'un fils, et ma fille est encore à venir. » — « Dites-lui de se hâter, finit Rabelais ; car j'ai là dans ma bonne braguette de quoi la rendre plus réjouie que la Papesse Jeanne.»
Messire Du Bellay, s'ennuyant de ne pas ouïr le devis du pape et de son médecin, ne se fit pas plus longtemps faute d'aller fourrer son nez là où il n'avait que faire ; il se chagrinait peut-être d'avoir seul baisé la pantoufle, chose par trop humiliante pour un connaissant la sottise de ces superstitions. « Comment, ce fit-il, Monseigneur, ne voulez-vous pas que maître François vous la baise? y> cuydant parler de la pantoufle. Mais Rabelais, continuant son propos touchant la fille à naitre du pape : <r Oui, je la baiserai d'après le vouloir du Pape, jusqu'à ce qu'elle me clame merci, ce qui ne s'est vu de mémoire de femme; mais, para-
vant, j'attendrai qu'elle soit née. » — <r Que non pas, monsieur l'équivoqueur, reprit le Cardinal, le museau plus rouge que son chapeau, non de pudeur d'entendre telles paroles obscéniques, mais de dépit d'être moqué par son secrétaire, baisez, s'il vous plait, comme bon chrétien, la plus sainte pantoufle qui soit en ce monde sublunaire. y> — <£ Ainsi faites, dit le bon Pape, la place du baiser de Monsieur l'Ambassadeur est chaude encore. » — « Oui-dà, répondit Rabelais, n'est-ce pas St. Crépin qui a ouvré ces tant belles et tant divines pantoufles, que l'on baise à tout venant? Si est, je veux lui en acheter de semblables pour ce qu'avecques elles onc n'aurai à guérir goutte, cors et varices, et ne mourrai jamais par les pieds, d — « Sans plus raisonner dit Messire Du Bellay, baisez... d — a Quelle? demande Rabelais, brune ou blonde H — ce Pantoufle, d — oc 0 la mauvaise viande que cuir tanné de veau ou mouton ! Ce m'est grande pénitence, Monsieur du Pape, que d'accoler ceste-ci. » Ce disant, il fit mine de se baisser pour le fait de l'accolade; mais au temps que le Sancte Pater, avec sourire amène, tendait le pied à l'encontre de la face rabelaisienne, l'autre faux compagnon, happant la jambe papale, soudain la souleva et Paul
III tomba à l'envers le visage dans le prochain benoistier, dont ses blancs cheveux égouttaient l'eau sacrée en manière d'aspergeoir. Trop était téméraire et imprudent l'acte de Rabelais, et jà commençait-on à en murmurer là autour, cependant que les appariteurs, s'étant approchés du Pape, l'avaient remis sur son trône et se disaient entre eux : « C'est un hérétique renforcé; il sent le roussi d'une lieue, par ma foy ! Il ne partira d'ici que roti comme jambonneau ; ne serait-il à propos de le conduire aux prisons? » Quant à Rabelais, pareil à la femme de Lotît en sel muée, droit et roide il demeurait, le méchant, en manière de stupéfaction : tout ceci n'était que jeu et feintise. « Pardon, se récria-t-il hautement, miserere nobis, mon très- Saint Père en Dieu et en Diable, je ne savais pas qu'il pût en advenir ainsi. J'avais par ci par là ouï exhalter la sempiternité inébranlable de notre mëre l'Église et je cuidais, moi crédule par trop, que nulle force humaine, quelque grande qu'elle pût être, ne pouvait remuer sa base qui est le Monsieur Pape. Pour Dieu, je m'avise qu'on m'avait mal informé et qu'il n'est pas tant difficile de ruer par terre Pape. Je m'en souviendrai. Amen. » Les assistans sentirent l'allégorie, et beaucoup ne rirent qu'à moitié.
Paul III goûta fort l'esprit acre et mordant de Rabelais, bien que du coup lui restât une belle bigne à sa tête ointe, et lui ayant adressé mainte autre question sur maint sujet divers, à laquelle répondit-il comme de cire, le congédia en affection, en l'assignant seul à seul, non aux Calendes, mais à demain après matines.
Monsieur Du Bellay, tout brave et digne homme qu'il était et est encore, à ce que je crois, fut quelque peu envieux de la mode en laquelle son secrétaire avait été reçu du Pape ; dont le manda près de lui au retour à son hôtel de la légation. Rabelais s'en vint à son ordre, lunettes magistralement sur le nez, tenant ouvert à l'envers un recueil de bulles, vraie production du pays romain et marmonant comme un joli décrotteur de messes, oc Par saint Martin de Langey ! cria Monsieur l'Ambassadeur, du plus loin qu'il l'aperçut venir, vous avez fait de la belle besogne, Monsieur le Gargantuiste ; êtes-vous tombé en folie, que faites la figue à Monseigneur le Pape ? Je vous ferai chasser comme ladre, si continuez telle vie. » — «s Composons, dit Rabelais, et changeons de propos, pource que si parlez à votre secrétaire, je n'ai là encre ni papier pour écrire ces choses; si au médecin, je ne vois où tend
votre dire; si à l'ami, je ne m'arranga de ces dures paroles; si au prêtre, je n'ai lu cela en mon bréviaire; si à l'écrivain, je ne sais ce que vous dites, sauf votre respect ; si enfin à moi, François Eabelais, je ne vous répondrai mie. » Puis, passé ce moment de colère pichrocoline, se rassit et détourna l'entretien. « Çà, çà, mon doux maître, seriez-vous malade ou malaigné, que m'avez fait appeler en toute hâte ? J'ai là ce qu'il m'est besoin. Voilà le remède à tous maux, la pliarmacée sempiteruniverselle : ce sont mignonnes décrétales. Migraines, pleurésie, goutte, apoplexie, vérole même, rien ne résiste au baume décrétalien et voilà de quoi ! j> Monsieur Du Bellay n'eut cœur de se fâcher contre un si gentil discours, d'autant qu'aucun de sa présence ne gênait leur dialogue, et oublieux de son idée coléreuse, se prit à rire en bonne intelligence. Eabelais, excité par ce, ne s'arrêta en si beau chemin : ce Si j'étais roi de France ou d' Yvetot, dit-il, je rendrais une ordonnance touchant les apothicaires, pour qu'ils ne vendissent autre drogue que décrétales, en grain, pillule, poudre et clystères. Pourtant, ne serviraient jamais de restrictif ; car d'icelles la doctrine est si relâchée, qu'un beau jour que j'avais dévoré une clémentine entière, j'allai du
ventre si copieusement et si facilement que je crus rendre l'âme, qui comme on sait, est en tripes et boyaux, parmi les matières fécales non encore détergées. Gardez aussi de vous torcher le derrière de ces divines décrétâtes ; car il vous arriverait de même qu'à mon ami Guillaume Macé, le prêtre ; à savoir qu'en punition de telle impiété, la décrétale émunde-merde lui entra au fin fond du fondement et elle y est encore. » Là eût fin le propos décrétalisant, et Rabelais s'étant assis aux côtés du seigneur son maître, tous deux équivoquèrent comme il suit :
M. Du Bellay. Pape peut être dit souvent Papa.
Rabelais. Plus souvent Pape âne.
D. Adonc ses fils seront petits papegais.
R. Ou plutôt des tegneux papillons.
D. Quand le Pape sera papillote ? (sans doute Pape Ilote.)
R. Quand ne mangera plus le papelard.
D. Quand s'envolera Pape, comme papier?
R. Quand nous aurons papauté. (Pape ôte', je crois.)
Et puis joyeusement ricanaient, c'est-àdire riaient tirant de leur nez même son que font cannes caquetant sur la marre. Puis firent apporter flacons et cratères et burent comme Cardinaux, tout en louant Dieu et
Bacchus le vendangeur, et ce, jusque bien avant dans la nuitée, devisant, rimant et chantant, dont le bruit s'entendit jusqu'au Capitole.
Le lendemain, Rabelais, les fumées septembrales étant dissipées par un bon somme, s'habilla de telle sorte pour aller visiter le Pape, comme convenu était : se couvrit le corps d'un haict sans manches et tombant aux genoux, accoutrement chrétien, mit d'amples chausses à la manière des hérétiques luthériens, attacha à ses bras des petites idoles indiques et amulettes d'Egypte, enceignit son front d'un turban sarrasin sur lequel superposa nombre de livres figurant bible, évangile, alcoran et autres. Ainsi embéguiné, tenant en main nombre d'attributs, traversa les rues et carrois de Rome parmi les ris et huées des petits gars et se rendit en droiture au palais papal. Les portiers, voyant cette mascarade, ne voulaient le laisser seulement à la porte ; mais, sitôt qu'il eût nommé son nom, chiens de se taire, portes de s'ouvrir, valets de courir et toutes gens d'ôter leurs bonnets, car Monseigneur le Pape avait ordonné qu'il en fût ainsi, de façon qu'aucuns se persuadèrent que Rabelais n'était rien moins qu'un roi ou empereur. Introduit à grand tumulte dans une
chambre peinte et dorée où le Pape, se prélassant sur de mois coussins, semblait rêver par avance aux admirables choses qu'il allait ouir issant de bouche tant docte et tant éloquente ; même je m'étonne qn'il n'en usa à l'exemple de Madame Marguerite de France, laquelle, au temps passé, baisa bien amoureusement sur le bec Messire Alain Chartier endormi, non pour la beauté d'icellui, mais pour l'amour des gentes poésies qu'il savait faire. L'aspect imprévu de la momerie imaginée par Rabelais le mit tout soudain en belle humeur et se laissa aller jambes de ci et tête de là par les coussins plus doux qu'hermine. <t Qu'est-ce ? y> disait le bonhomme de Pape. Rabelais s'avança l'air grave et compassé : « Devinez quel personnage je représente de vrai par figure? » — «Par le saint prépuce de Jésus- Christ, c'est l'Antéchrist. Je le connais à ce turban » réplique le Pape riant plus fort. A donc Rabelais : <r Vous voyez ci pourtraite l'image de ma religion. » — <c Laquelle? remarqua le Pape. — « Sage et naturelle, dit Rabelais, autant que possible est, et comme l'a faite à moi l'étude profonde de toutes religions passées et présentes. J'ai bluté cette moisson, si pleine d'ivraie et mauvaises graines ; et comme Maro Virgilius fouillant le fumier
d'Ennius, des évangiles grégeois, romains, indiques, hébreux, chrétiens et autres, toutes friperies et guenilles, j'ai tiré à grand peine et élection une sorte d'habit bariolé d'assez bonne étoffe dont j'ai vêtu ma nudité. Pour parler non en langage figuré, j'ai pris ce qui m'a semblé bon dans le tas de momeries, et ce pour en extraire croyance à ma taille. Comment? Faisant fi des mystères, métamorphoses, miracles et pareilles rêvasseries, et récoltant bien religieusement la morale exhalée de Dieu, si toutefois Dieu est.» — «Assez, mon cher frère, interrompit le Pape, vous avez une langue beaucoup trop ardue ; ceci passe la mienne intelligence, et ce serait à moi péché mortel que de tenter seulement de comprendre ces blasphèmes.
Si n'était pas Dieu, dites-moi, je vous prie, qui ferait mûrir le raisin et nous donrait de gentes fillettes à caresser? Oui, gros, grand, poilu, bon, clément, Dieu est ; vous apprendre où, ne m'appartient, ni à quiconque vivant sur terre. Mais croyons-le jusqu'à ce que ayons du mieux.» — «Dieu me gard, reprit Rabelais, de vouloir prêcher un Pape !
Ce serait le suprême jour de la Catholique, si Pape venait à renier. J'attendrai à demain, si permettez. Maintenant que je vous ai montré par les yeux de la chair quelle fut
ma foi, faites que je sois abstenu de paraître, à vous, autre que je suis. Cependant je fuirai le scandale autant que possible.» — «Ainsi soit, dit le Pape ; mais, m'a-t-on dit, vous fûtes moine naguère...?» — ((Depuis l'âge de douze ans, répondit Rabelais, et le plus moine qui fût vu onc moinant dans toute momerie, je veux dire moinerie. Ne faites pas attention ; ce sont lapsus linguœ, hérésie de bec, faute de salive, et Dieu me pardoint. J'avais toutes vertus de moine, n'est que je préférais bouteille à bréviaire, vin à messe, beaux dés à répons, andouilles et jambons au reste. Les Cordeliers de Fontenay-le- Comte en Bas Poitou m'eurent pour frère, il y a longtemps de ça, car je n'avais alors quarante et six ans comme pour le présent.
J'entends par ce nom de Cordeliers, gens dignes de la corde. Qu'en pensez, beau père?
Mais admirez : bonteux et scandalisés de voir moi si bien entonner (je parle du benoît piot) qu'ils étaient pauvres clercs auprès, se fâchèrent tout rouge, face cramoisie, et voulait-on me jetter en chartre avec gros pain ballé et eau claire à dévotion ? Eussé-je pas été trop nice d'attendre leur bon plaisir? Aussi, quittai le couvent sans en sortir autre chose que mon personnage. Ah ! si le ciel eût servi leur maie intention, de moi ne
serait resté que cendre aux vents ! Je suis content qu'il n'en fut de sorte. Croyez peutêtre que je tenais lors le métier monacal pire que l'engine ou la colique ? Certes non ; j'aimais trop le jus de la vigne et le rien faire. Je rentrai sans prendre haleine au moutier de Maillezais en Poitou; l'ordre Saint-Benoît m'apparut plus plaisant que celui Saint- François, mon patron. J'aurais même vêtu l'ordre de Saint- Satanas, si là eût-on bu du meilleur. Avec Saint-Benoît, ou benêt, gagnai pou d'indulgences ; car Monsieur l'abbé in'ayant, à l'heure du past, pénitencié des sept psaumes de David, je mélangeai à sa soupe de primes beau nénuphar en poudre, moyennant quoi le paillard ne put huit jours en ça beluter ses nonains ; ce qui le mit en doutance de passer pour eunuque, chose horrible de soi. Après telle iniquité, le plus prudent à moi était de partir, sans dire adieu, de cette tanière de diables burs et fis bien ; car le reconnaissant abbé n'avait eu cesse de me faire déclarer hérétique en bonne forme et par là brûlable comme juif ou marrane. Dieu merci ! Je n'ai encore vu le fagot; mais je n'ai perdu temps. Patientons. Pour finir, allai en la bonne ville de Montpellier, où étudiai la belle médecine hippocratique et galienne ; car n'ayant
pu être médecin de Pâme, qui est beau confesseur, je devins celui du corps et depuis en ai guéri, Dieu sait combien. » Ce disant, ôta les hardes qui déguisaient sa robe noire médicale et se coiffant du bonnet carré, parut aux yeux comme un joli dépêcheur de malades. Ainsi étant, avait l'apparence du tout doctoral, ce Or çà, Monsieur le Pape, fit-il, auriez-vous pas d'abundant quelque loup, ulcère malin, chancre et autres menus fils de vérole? La chose est possible, vu qu'êtes homme, sinon, ne seriez-vous pas vrai Pape. Point n'ayez de fausse honte ; montrez vos pièces et nous vous enlèverons ces laidures comme de dessus la main. Voirement, vous conterai un précieux secret pour ne craindre plus ces légers dons qui gisent sous drapeau féminin. Notre bon sire François I or , lequel en Vérone prit vérole, serait tout-à-l'heure pur et net comme enfant qui vient de naître, si eût écouté mes reetpe ; mais mourra plus tôt ou plus tard pourri et gangrené jusqu'au bon bout. » — « J'en sais autant, dit le Pape ; un pater et un ave tout bas gringottés, et ferme, tire, juche, boute, pousse. Par ainsi prendrez plaisir et lairez mal. y> — oc J'y songerai, ajouta l'autre, dodelinant de la tête : foi est en peu de cas remède suffisant. Je n'en userai mie.» — «Autre
parole, dit le Pape. On a parlé jusqu'ici du livre admirable qu'avez imprimé environ trois ans, et j'ai grand' envie de le lire au profit de mon entendement. y> Rabelais mit la main en son sein et sortit le petit livret ayant riche couverture, qu'il présenta gracieusement au Pape, disant : ce Prenez et mangez ; ceci est mon corps ; prenez et buvez ; ceci est mon sang ! » voulant par ce texte évangélique faire entendre que là étaient encloses ses idées les plus abstraites et la quinte essence de son génie. Le Pape prit, ouvrit, et lut le livre à l'endroit du tant joli chapitre auquel il s'agit de l'invention d'un torchecul ; et, lisant, recommença de plus belle à rire en deux parties, s'exclamant de surprise et liesse à chaque nouveau torchecul du petit Gargantua. Quand eut parachevé, Rabelais observa: « J'ai omis un. » (S'entend un torchecul) — « Quel ? y> dit le Pape, curieux de le savoir. — « Décrétales, répondit Rabelais ; mais on peut corriger cette omission. y> Alors le Pape : « Tu moques, petit; mais bientôt auras besoin de bulle papale pour revenir en France où l'on brûle à présent ; sans qu'il soit souvenir de tes péchés, je te promets une belle absolution sur parchemin ; ce te sera sauf conduit pour aller droit au paradis. Mais, dis, dans
ce livre si gentil, comme renommée en fait bruit, n'as-tu pas piqué, raillé et blasonné Koi, Pape et vilains, éparpillant sel attique à pleines mains, si bien qu'on reconnaît moi d'abord, mon fils François, premier du nom, sa tant honnête femme, ses preux gentilshommes, depuis le cèdre jusqu'à l'hysope?» — <rJe ne m'en cacherai, répliqua Rabelais, j'ai semé à dextre et à senestre un grand planté de railleries, satires et équivoques, qui peut s'entendre de fait des premiers seigneurs de ce monde ; c'est un beau mystère du temps présent à personnages ; mais onc ne me vint en l'esprit d'y faire jouer au naturel gens morts ou vivants : seulement ai emprunté à eux nombre de traits, faits et gestes dont j'ai fait honneur à mes acteurs Grangousier, Gargantua, Gargamelle, frère Jean des Entommeures, Pichrocole et le reste. Pour preuve, vous montrerai en cachette la suite de ces joyeuses Chroniques. Ne croyez, non plus, que j'aie dédié mon prime livre aux prêtres et moines, parce que au prologue, je m'adresse aux buveurs très-illustres et aux véroles très-pre'cteux. Un de ces matins, au lieu d'ouïr l'Angelus, quand aurez grabelé ce commencement, je viendrai vous confier l'histoire très-horrifique de grand Pantagruel, fils du bonhomme Grandgousier. Mes
amis veulent que soit François I 6 *, parent et héritier du feu Koi Louis le XII e ; vous m'en direz votre avis. » Sur ce on vint avertir le Pape que le Conseil était assemblé, qui renvoya l'ami François, le conviant à tel jour. J'ignore s'il y fut.
En ce temps-là, commença Rabelais à être recherché et connu par la ville romaine et c'était assez que le Pape fist cas de maître Alcofribas Nasier, comme il s'appelait luimême par anagramme de son nom, pour que chacun tînt à honneur de recevoir en sa maison icelui boute entrain. Et ces bons Italiens, que l'on dit bougres de leur nature, lui eussent volontiers cédé femmes, enfans et eux-mêmes, s'il avait souhaité. Au même temps, don Pedro Aretino, grand poëte et faiseur de satires et vers d'amour, s'en vint de Venise à Rome pour recevoir certaines rentes que lui payaient aucuns Cardinaux et Seigneurs, aux conditions qu'il ne les raillerait dans ses carmes plus redoutés et mieux poignants que tjards et dagues, A son arrivée il s'en alla saluer Rabelais et le pratiqua en honnête amitié tant qu'il séjourna en la dite ville ; depuis entretiennent commerce de belles lettres latines, françaises et italiennes.
Voici comme Rabelais fut amoureux d'une
dame, trop prude à son regard, dont il se vengea assez rudement comme verrez.
Se pourmenant seul à l'entour de la colonne Trajane en admiration des batailles engravées sur le bronze triomphal, avisa une gente dame voilée marchant à petits pas et comme impatiente d'attendre quelqu'un. Le feu lui en monta au visage de voir taille si bien à la main, pied d'heureux augure et démarche tant noble. Il s'approcha dans l'intention de l'accointer, quand accourut un serviteur portant couleurs de Messire le Cardinal Sadolet, qui mit aux mains de la dame un papier qu'elle plaça en son sein. Rabelais, en qui jalousie naissait à tout amour, ne s'empêcha de hâter son pas et arrêtant celle-ci, dont à son aise admira reluire les doux yeux, et dit quelque peu grossièrement, je l'avoue : «c Signora, êtes- vous femme ou pucelle? Si femme, la route est ouverte:
permettez que j'y aille ; si, par grâce, saint Priape voulait que soyez pucelle, quoiqu'on dient ces tétins rondelets, fermes, je le crois, ah ! ne vous plairait-il que sans tant lanterner au pourchas, venions tout d'abord au point tant désiré? Bienheureux qui pourra assiéger et ariéter si gentil pucelage ! » La dame oyant telles étranges demandes cuidait que ce fût quelque fou desenchainé, et
sans répondre, voulait suivre son chemin.
Mais, lui, continua en ces termes : d Vous avez l'air d'une si noble dame ou damoiselle, que, pour ne sortir plus longtemps du respect qu'on vous doit, je vous supplie de me bailler licence de manquer tout à fait au dit respect en vous traitant comme Monseigneur Hercule Omphale et mille autres. Ce vous sera bien infini. Vous riez, le jeu ne vous déplait, je le vois, et vous le connaissez jà. Je vous apprendrai les bonnes manières, — Méchant, dit la dame en langue italienne, Dieu vous punira pour les injures que me dites ; je ne suis point de celles que croyez et si Monsieur mon mari vous eût ouï, vous n'auriez jamais plus insulté aux honnêtes
femmes. Laissez-moi, ou je crie à la force.»
— «Vraiment, ma chère dame, dit Rabelais ayant peur du mari dont elle le menaçait, je vous reverrai dans un autre moment où serez moins rebourse ; possible est que la lune soit un empêchement à nos ébats ; mais fussiez-vous plus noble et de famille plus élevée que Madame Marguerite de Navarre, je viendrai au-dessus de vous. » Il se tut à temps : car elle, arrivée à son hôtel, fit mine d'appeler à la rescousse ; donc il se retira persuadé qu'il était que cette proie était pour lui, d'autant qu'il avait en général mé-
chante opinion des femmes, et suis, par ma fy ! (Pun même avis. De là revint à son logis où trouva Messire Aretino et lui conta son fait, dont rirent comme un tas de mouches.
Puis après enquête, Rabelais connut que la dame était nommée la Canina, mariée à un comte Gaétano, du sang papal, cocu jaloux, vieux et laid, de sorte que Madame son épouse lui faisait de belles cornes avec l'aide de Messire le Cardinal Sadolet, plus riche que le roi Midas porte-oreilles d'ânes. En tout effet il y a cause.
Rabelais, sachant que ilsignor Gaetano, de Rome, était absent, s'obstina à en venir à son désir. Puis s'étant vêtu de son plus bel accoutrement avec énorme braguette gonflée plus de vent que d'autre chose, alla en l'hôtel Gaetanien çt s'annonçant comme envoyé par le Cardinal, eut entrée bien prompte en un réduit propice aux mystères amoureux, où la Canina, pour cause de la chaleur du jour, en chemise légère se paillardait sur un petit lit d'attente. Rabelais, entré, ferma la porte à beaux verroux et embrassant la dame grandement étonnée, se mettait jà en posture disant : ce Etes-vous à moi, belle que j'aime? Ne m'empêchez de faire, s'il vous plaît, et pour excuse avouerez avoir été forcée comme au sac de Rome par
les Espagnols, si en ce temps étiez déjà bonne à mettre en œuvre. Trêve de délais, enjambons. » Mais l'autre, irritée qu'il ne demandât tout au moins merci, le recula fièrement et lui dit : « Ce n'est le fait d'un galant cavalier français de s'emparer des dames comme larron et pillard ; mesdames les françaises ont donc accoutumance d'être prises d'assaut et sans accomodements, qu'en voulez user si rudement avec moi. Sachez que les italiennes, et je suis de celles-là, donnent, selon leur vouloir, ce qu'on leur demande à titre de grâce. y> A telle résistance Rabelais ne s'attendait, et son paillard dessein fut du tout paralysé. <r Ores, belle dame, dit-il, pour complaire à vous, vous supplie de m'octroyer don d'amoureuse merci, lequel me fera dix brasses de liesse.
Depuis que vous ai vue, tant désire vous tenir nu à nu, que passe les nuits sans dormir, rêvant au plaisir qu'aurait jouissant de vous.» — «Nenni, reprit ladame, ne veux plus entendre parler de ce. Ores ne sais-je seulement qui vous êtes ; quelque libertin de profession, delà suite de Monseigneur l'Ambassadeur de France ? Ainsi ne me suppliez dorénavant de semblable péché ; car mieux serait pour vous de vous adresser aux statues marbrines qui sont aux portiques de
mon hôtel. » — « Si me refusez, dit encore Rabelais que poignait ardent désir de luxure, j'aurai par force ou ruse ce que me déniez de bonne volonté. J'en jure par le saint qui habite ma braguette claustrale et demande niche.» — ce Allez, malotru, fit la dame émue de colère, partez de céans, ou j'appelle mes chambrières qui feront de vous un castrat et pourrez chanter à la messe du Pape. » Si aigre menace épouvanta plus que tout Rabelais qui fait cas extrême du peu que perdit Abeilard au temps jadis, et s'enfuit ayant sa main sur ses espèces, et les couvrant comme d'une targe.
Ne sais ce qu'il eût résolu, joqueter ou partir, si à la porte n'eût gratté Messire Sadolet, lequel avait flairé le départ du mari et venait en belle disposition, comme parut d'après sa braguette béante et vêtement désordonné. Ce fat laCanina qui tira les verroux et l'embrassa par quatre fois, sans s'inquiéter du qu'en dira-t-on. Rabelais reconnut du premier regard le dit Cardinal qu'il avait vu aucunes fois chez le Pape ; l'autre fit de même, et pensant que le Français avait mangé à son écuelle, comme on dit, restait debout, ne sachant quelle contenance tenir. La dame, pour démentir l'apparence, parla première souriant au Cardinal :
<r Monseigneur, que vous semble d'un tel manant qui furieusement s'est jeté sur moi pour en faire à son plaisir, et si vous n'étiez venu à propos il m'eût, je crois, dévorée, »
Messire Sadolet, assez incertain de la vérité, car femmes savent merveilleusement finer, ne lui laissa loisir d'achever. <t Vraiment, belle dame, ne pensez ce que vous dites; et ]e vous semonds une autre fois ne juger ainsi des gens à la légère. Pardonnez lui, Monseigneur Rabelais, elle ne vous connaît et vous eût-elle ménagé, si vous aviez proféré tant seulement votre digne nom. y> La dame, qui n'était pas sans avoir ouï célébrer les éloges de tous genres desquels le nouvel ami du Pape fut l'objet, mordit ses lèvres. J'ignore en quelle pensée, regret, raillerie ou dépit; vrai est qu'il ne put triompher ; d'où je conclus que les femmes d'Italie sont les plus fermes de cœur; de corps, non. ce Par le froc, s'écria Rabelais, Monsieur le Cardinal, vous êtes, à ce que je vois, amorcé comme mouche par l'odeur de la marmite qui pour vous chauffe et non pour moi qui n'ai maille ni denier. Je vous laisse à votre affaire et vous prie de me remettre en mémoire à cette dame par la vigueur de vos reins et autres menus détails.
Car à mon air se voit, je pense, que fournirai
plus d'une traite. Courage, recommandez votre âme, ou ce qui a nom, à Monseigneur saint Priape. Bonne neuvaine, ma Canina ; Messire est chien bien découplé. Mais au revoir ; car, d'une ou d'autre sorte, j'en viendrai à cela dont aujourd'hui n'ai que la fumée; en attendant, l'huis ne se fermera pas. » A ces mots, partit fort couroucé, ne se donnant temps de saluer le Cardinal et sa dame, contre qui il maugréait entre ses dents. De ce jour Messire Sadolet lui garda rancune, couverte, en effet, -vu qu'il craignait Rabelais pire que l'eau le feu.
A quelques jours de là Rabelais sut, par l'avis d'un lazare qu'il avait institué son épie et messager d'amour, que la Canina, son mari de retour, attendait le soir Monsieur Sadolet en sa maison de plaisance Tiburine, située là où Horace avait la sienne.
Ces enseignemens lui furent procurés par ouverture d'une lettre détournée écrite au dit Cardinal. Soudain se promit d'avoir vengeance de la farouche. Ce pourquoi alla chez Sa Sainteté, lui conta sans rien omettre l'histoire de sa passion et comme il voulait faire camus Messire Sadolet. Le Pape fut content d'être de moitié dans cette avanture et consentit à tout. Donc, la nuit venue, non aussitôt que l'eût souhaitée,
Eabelais se croyant déjà vainqueur, un appariteur de Sa Sainteté vint sommer le Cardinal, d'avance frizé, embaumé et orné pour voir sa maîtresse, de se rendre soudain au palais papal et là fut retenu jusqu'au matin sous prétexte d'affaires pressées. H enragea, le pauvre homme, de n'avoir la jouissance qu'il espérait, au lieu de laquelle travail, peine et ennui. Rabelais fut aussi trompé dans son espoir, comme on le verra ci-après.
A l'heure dite, l'ombre lui servant de manteau, entra au pourpris de la villa. Or avait eu soin de s'habiller à la mode du Cardinal, imitant son pas et démarche et le chapeau sur les yeux rabattu. La traitre lune au ciel, non plus étoiles n'apparaissaient ; ce qui lui fut d'un bon augure. Le signe convenu était une pierre lancée d'une fenêtre au jardin ; après quoi, échelle de corde serait tendue au galant. Ainsi arriva.
Rabelais, introduit par ce moyen dans la chambre où était en chemise et cornette de nuit la dite dame, se crut au paradis monté et, sans feindre davantage, jeta cape et braguette ; puis accola ceste qui n'était préparée à semblable surprise et peu s'en fallut que du premier coup ne la perforât d'outre en outre, comme il l'avait promis au Pape
Mais la dame, revenue de sa stupéfaction, songea de quelle sorte elle évaderait ce chaud taboureur. Femmes ont naturellement l'esprit prompt. Or, réfléchit qu'il n'était possible cette fois de faire de l'étroite et serrer les jambes; qu'en appelant à l'aide, elle découvrirait par là ses secrètes amours et plutôt elle eût souffert qu'un troupeau de moines la possédât sans desemparer. A tout autre que Messire Rabelais, elle aurait laissé faire ; mais lui s'était vanté à elle de la surmonter malgré elle ; ce serait donc grande honte qn'il n'en eût le démenti.
A donc, elle fît semblant de s'abandonner à lui, ne lui donnant toutefois que le baiser, le toucher et autres gentillesses quon nomme la petite oie. Lui, de sa victoire assuré, ne s'obstina de courir tout droit au but, s'amusant à la bagatelle, tâtant et caressant à son aise. Soudain, s'écria, à bas ton, la belle jouteuse : <a N'entendsje point mon mari ? 0 bon Dieu ! s'il vous trouvait là, ce me serait vergogne éternelle. 0 le bon amant que vous faites!
Cessez un peu que je voie si par hasard mon mari jaloux n'est pas là qui écoute ; je reviendrai après et vous aiderai de mon mieux. » Rabelais, au nom du mari, sentit son amour baisser la tête et déjà moins ar-
dent de moitié; de bon cœur eût-il donné beaucoup pour n'avoir quitté la ville. Cependant la fausse, riant à part soi du bon succès de son tour, se leva, pieds nus, courut à la porte qu'elle ouvrit et puis referma sur elle à cadenas et serrure. Ainsi se cuidant à l'abri du rude compagnon, dont au fin fond du cœur avait-elle regret de l'avoir essayé par occasion, lui cria à travers les fendaces de la porte : ce Buona sera, mio carissimo, attendez-moi là et ne vous impatientez; je reviendrai avant le jugement dernier. A Dio; faites de sorte, une autre fois, de ne pas lâcher la proie pour l'ombre ; si vous voulez, je vous enverrai quelque chambrière, pour vous tenir en haleine. y> Ce dit, se retira en autre lit et dormit tout son saoul, jusqu'à demain. Rabelais connut bien que cette nuit n'en verrait pas davantage et fit contre fortune bon cœur, reprenant ses hardes, et sans retard quittant la malencontreuse cassine, d'aventure que le mari n'y fût avec une épée plus longue que son plaisir ne fut court.
Le Pape le railla d'avoir si mal réussi; Arétino aussi et davantage ; le Cardinal, ayant su parla Canina l'intention de Rabelais, le haït quinze cent fois plus. Mais ne perdit courage le dit Rabelais et jura d'avoir contentement. Comme la dame festoyait le
Cardinal pour argent comptant et que lui, prodigue et généreux, n'avait en tout trois sous tournois en l'honneur de sainte Trinité, avisa au moyen d'emprunter. Oh ! comme lui aurait été bien à propos la pierre philosophai ! Donnez -moi les trésors des Indes, et par eux je viendrai au-dessus de la plus grande prude, voire même madame Candale.
Rabelais donc un matin vint chez Monseigneur Sadolet, s'annonçant venir de la part du Pape ; le Cardinal le reçut fort bien et eût-on dit que c'étaient deux bons amis, d'autant que chacun mentait par le visage, oc Sa Sainteté, dit Rabelais gravement, m'envoie vers vous, Monseigneur, pour recommander à vos aumônes et charité un pauvre pèlerin auquel il s'intéresse tant qu'il peut. Le dit pèlerin, ensuite d'un vœu à Notre- Danie-de-Lorrette, est venu jusqu'à Rome baiser la sacro-sainte pantoufle, et voilà qu'en chemin a été dépouillé et robé misérablement, bien qu'il se mit sous la sauvegarde de saint Michel, terrible aux larrons. Ce matin est venu, pleurant et sans habits, à l'audience de mon très- Saint-Père qui a fait faire pour icelui belle quête abondante et comme j'ai dit, m'adresse à vous, sûr qu'il est de vous avoir pour complice en cette bonne œuvre, d Ayant achevé, étala grande
LES MÉMOIRES DË
escarcelle, si longue elle tombait à terre, pleine de clous et vieilles ferrailles qu'il faisait sonner comme si ce fût saluts d'or ou moutons à la grand'laine. Le Cardinal, avare plus que le mauvais riche de la Moralité, n'osa toutefois aller à l'encontre des volontés papales ; adonc, rechignant en âne rétif, croulant la tete, sortit de son trésor écus à foison ; puis les compta et recompta, fit un tas de dix, choisissant les moins neufs et les plus rognés, et semblait qu'avec eux emportaient-ils part de lui-même. « Déserrez votre bourse, Monseigneur, déserrez, répétait Rabelais ; c'est œuvre méritoire ; là-haut, ces belles pièces qui sonnent si harmonieusement seront à vous rendues au centuple en monnaie de paradis. Donnez aux pauvres, disait Jésus ; ils recevront. Je vous jure que cet argent sera trop bien employé ; n'y ayez regret ; mais je vous apprendrai que chacun Cardinal a bouté là (montrant la couille de bélier) vingt écus de bon or ; voudriez-vous rester en arrière?
Oh ! nenni; vous avez cœur noble et grosse chevance. Votre aumône sera vraiment royale. » Par ces paroles, déchirait l'âme du vilain et malgré ce, l'incitait à faire brèche à sa monjoie, en désir d'agréer au Pape.
Rabelais malignement riait sous cape, le
voyant lutter avec sa vilenie, soupirer de désespoir, et enfin, à contre-cœur, bailler vingt écus, qu'il laissa choir un à un dans le sac, soupirant de regret au son de l'or.
« Dites bien à Monseigneur le Pape, dit-il, retenant Rabelais qui eut regret de ce temps perdu, dites que, pour son bon plaisir, j'ai mis à vuide mon pauvre coffre et que j'ai fait ce, moins pour les mérites du bienfait que pour être agréable à sa sainte personne.
Quant à ce qui est de vous, mon très-cher fils, recordez-vous de faire bruit du mien don; exhaltez ma munificence, et si d'aventure aucun n'y ajoutait foi, jurez vos grands dieux que l'avez vu. y> Eabelais passa la porte, durant qu'il parlait encore. S'il se fût douté qu'argent tant précieux aurait semblable usage à quoi le destinait le fin pipeur 1 Rabelais alla de grand erre où l'amour le conviait, chez la Canina, cruelle et avaricieuse plus que femme ne l'est. Dieux !
comme était joyeux et dispos à la chose gaie ! ce Voilà, dit-il, entrant sans plus de façon en l'oratoire où la belle était ramonant sa prière matutinale ; voilà de quoi payer les ressorts qui joueront si mollement sous l'ouvrier. Ventre de biche ! vingt écus d'or ne se trouvent toujours pendus au cul d'une dame galante ; l'argent est rare, si le
croyez, et dame Vénus a jà épuisé mines d'or du Pérou. Ainsi, mettez-vous là et commençons I » Adonc, d'une main offrait la somme, et de la senestre indiquait le prie-Dieu, entendant y prier avec elle, non le père, ni le fils, ni l'esprit, mais bien Monsieur Priapus gros comme le bras. Ce que^ c'est qu'un hérétique ! Cependant, que faisait la dame interpellée d'amour ? Bien, et ne disait pas davantage; mais, entre ses doigts blancs, virait les grains du rosaire, comme personne indécise. Certes, bien folle est qui pour si peu ne gagne le prix qu'on propose : honte naquit de faute de pécune ; et puis qui le saura, quand la porte est fermée à point ; les traces s'effacent aisément, et si la femme connaît son métier, il n'en reste rien, voire un petit nouveau-né après neuf mois. Tout bien considéré, sottise est de ne point consentir à ce qui ne fait nul mal, ne causerait-il nul plaisir. C'est cela ou à peu près que méditait Madame à part soi, quand elle fut distraite de sa pensée par la venue de Monsieur son époux. Adonc, tirant à part le demandeur bien subtilement, dit à mi-voix : « Sitôt après le couvre-feu, venez seul à la porte Auréliane, et là aurez réponse. » En attendant, garda l'argent, crainte, je crois, qu'il ne s'égarât, ou entre
les mains de Rabelais se changeât en beaux jambons, belles andouilles, boutagues et vins du bon Dieu. Puis, le mari entrant, fit grands louanges de Monsieur François Rabelais, tant que le digne cocu n'eût relâche d'honorifier cil qui en voulait à son honneur, le suppliant de venir à son aise visiter Madame sa femme à toute heure du jour. Icelui jura qu'il n'aurait garde d'y manquer ; sur ce, prit congé d'eux, clignant de l'œil amoureusement du côté de la Canina qui lui chanta même gamme.
On devine combien cet amant fut ravi de se voir si près de jouissance, et l'eau lui en venait quasi à la bouche. Mais rentrant lors en sa demeure avecque l'intention de passer la journée à se testonner, laver, baigner, arranger, mettre chemise blanche et fourbir ses armes, vous m'entendez bien ; pendant ces choses, arriva le seigneur Aretino, en riche pourpoint, barbe bien torte, plume d'onocrotale au chapeau, haut-de-chausses à l'étroit et patins à l'équipolent. Il fallait voir, oc Signore, dit Rabelais, allez-vous en aventures, qu'êtes si bien accommodé, et le barbier a fait merveille en toute votre personne. Vrai Dieu ! on cuiderait que devez danser anuit une belle gigue française avec Madame la sœur du Pape.»— «Vous m'adu-
lez, mon maître, répondit Arétin ; je n'ai mis mes plus beaux ajustemens qu'afin de venir boire d'autant avec vous. Ce soir, si voulez, irons ensemble voir comment M. Sadolet, en l'église Jean de Latran, exorcisera un possédé furieux. » — « Ce sera donc, s'écria Rabelais, un grand diable chassant un petit.
Par le sang de ma braguette ! je regrette de n'y aller pour voir comme sera jouée la farce; mais je suis attendu ailleurs, et j'y ferai aussi le diable, vraiment. y> Puis, la table étant apportée avec appareil de gueule, humait le piot à grands coups et racontait sa ruse et le succès d'icelle ; la promesse de la dame et le lieu où ils se devaient rejoindre. Messire Aretino dressait les oreilles comme âne arcadique et ne perdait un mot de l'histoire, comme l'on connaîtra par la suite de ceci ; et ne buvant à l'exemple de l'autre à tirelarigot, pourpensait de quelle sorte, par ris, occuperait la dame avant son compaing. A ces fins, appela-t-il à son secours bouteilles et puis bouteilles encore ; lui versait et puis versait toujours ; le verre de Rabelais qui avait contenance antique, à peu près dix pintes, ne désemplissait pas plus que le) tonneau danaïdien. Or, de même que le premier pas fait, les autres ne coûtent guère, le dit Rabelais, qui eût in-
venté le vin, s'il eût vécu au temps de Noé, se plaignait toutefois d'être méchant buveur, mangeait force chair salée et poivrée pour engendrer la soif, chantait épilenies, afin de s'animer à la buverie, riait comme six Triboulet pour ruer jus sa raison jà chancelante, et sablait à belles lampées le blanc, le rouge et le mousseux. Aretino le laissait faire, lui reprochant de temps à autre d'être ivrogne dégénéré et de ne pouvoir vuider le grand hanap de Roland. <ï Bah! be ! bibo ! bu ! s'exclamait Rabelais plus qu'ivre ; donnez-moi la mer et qu'elle soit de vin, je vous la rends sèche et aride comme déserts arabiques. L'homme n'aurait onc besoin de médecin, si au lieu de sang coulait dans ses veines du vin sans mélange.
Jésus, lequel fit laide grimace suçant le vinaigre à sa passion, nous a recommandé de travailler tous à sa vigne. Comme quoi? Du gosier, ne laissant moisir la vendange.
Croyez-vous que j'aie tout dit au chapitre des propos des buveurs en Gargantua ? J'au rais plutôt nombré les étoiles et grains de sable. Vin donne langue aux muets, force aux faibles, courage aux lâches, joie aux tristes ; vin est le Léthé qu'on voit sourdre au Tartare, et les flammes infernales ne sont autre chose que le feu recelé dans le vin»
Ainsi les damnés boivent sempiternellement, sans paix ni trêve et Satan gourme les non-ivrognes. Quelle mort est plus horrible, se noyer en eau de rivière, lac ou mer?
Quelle plus douce, se noyer au cuvier où se foule le raisin? H doit être plus abhorré qu'Erostrate ou Pierre Ramus, cil qui inventa le très-ord concubinage de eau avec vin. Monsieur le Pape serait bon d'y songer et l'excommunier de sa propre gueule.
C'est trop grand scandale. Dites-moi : un éléphant peut-il s'allier avec une rane, un lion avec une fourmi? Ainsi est de l'eau mêlée au vin. En l'Evangile, que voyez- vous de plus miraculeux témoignant la divinité de Jésus ? Eau muée en vin aux noces de Cana. Bacchus le Grégois n'eût fait mieux.
A sçavoir quelle sorte de vin c'était? Du meilleur, de laDevinière en Chinonois. Dites, moine que connaîtrait-il, sinon le jus du clos de son abbaye? Que signifie bréviaire? Il a nom ainsi, pource que prières sont brèves, le vin tiré et sortable. Trinquons comme Allemands à la santé de notre paternité, c'est charité bien entendue. Oh ! je sens ma braguette qui s'émeut; le boire a travaillé sucs et semence qui demandent issue. Madame la Chienne (il nommait ainsi en français la Canina), je vous ferai chère de moine;
ce ne sont pas viandes de carême. Je n'y vois qu'à demi ; mais j'ai à ma disposition maître Jean Chouart qui trouve sa route, tout aveugle qu'il est. Quand Jupiter tonne, j'entonne si bien que j'entomme ma tonne, sans que rien m'étonne. Je n'ai qu'un seul culte, latrie, religion : le vin ; saurai-je trop réitérer ce tant joli mot qui est mon alpha et oméga. Je chancelle et tout vire autour de moi, verres et brocs, table et salle. Voici l'heure de l'inspiration. Verse tout plein en l'honneur de la dive bouteille, dont par ensuite je célébrerai les miracles et vertus.
Favete linguis; ceci est l'hymne que chantait Horatius en goguette :
Vrai père d'Apollo, toujours Bacchus nous vainct ; De son doux nectar bois en autant que vingt, Adonc sans plus seras bel écrivain; Eu lieu d'encre, avecquo brandevin, Arrouse ton gosier carin ; Et n'écriras pas en vain, Issant hors du ravin De ce inonde vain, Par ce divin Sans levain Devin, vin.
Ayant fini ce beau verset, à grand planté de hoquets, vineux et ris bruyans, tomba comme pâmé parmi le bris des flacons et y
resta. Car Morphée, qu'on pourrait dire le médecin de Bacehus, était là qui épiait l'heure de fermer cette bouche si pleine de bave et apaiser la tempête élevée en lui par la purée septembrale. A temps se tut et venant à dormir, ronfla à grands renforts de narines. Ce voyant, Aretino, joyeux plus que s'il eût fait bonne action, n'attendit pas pour se lever et sortir qu'il s'éveillât ; mais pris sa cape et son chaperon, pour profiter de l'absence du dormeur, vu que la nuit était jà noire comme son âme.
En ce jour mémorable (pour revenir sur mes pas) Rabelais passait la porte de la Canina, que M. Sadolet arriva d'autre côté pour saluer sa maîtresse qui ne lui conta ce qu'elle avait promis au sortant et s'en donna bien garde. Mais quand le Cardinal, encore tout chagrin du départ de ses écus, lui eût appris le tour de Rabelais, elle rougit d'abord de colère, chercha le parti le plus sage et mieux appproprié à sa vengeance, après quoi courut à certain tiroir où étaient musses les vingt saluts d'or et les remit à l'ébahi Cardinal, ne sachant s'il rêvait ou était en son bon sens. Puis, lui fit une belle histoire de la méchanceté de Rabelais : « Monseigneur, dit-elle, il (ce non trop haïpipeur) est encore, ce matin, venu me prier d'amour,
riant de vous avoir si bien affiné, vu qu'il vous cuidait moins simplet, disait-il. D'abord que j'ouïs telle indignité, voulus le faire assommer de coups par mes valets ; une tardive réflexion m'engagea plutôt à ravoir par finesse votre argent dérobé, comme s'ensuit. Lui avait osé m'offrir ce pour coucher avec moi ; mieux aurais -je aimé coucher avec Monsieur mon époux, tant le dit Rabelais m'est déplaisant. Pourtant, espérant que par absolution voudriez bien me pardonner ce mensonge, je lui dis seulement d'aller, à l'heure du couvre-feu, près de la porte Auréliane, le plus solitaire lieu de Rome; car j'ai pensé que ce serait cas opportun pour faire tuer ou battre le malhonnête, à moins que je ne l'invite à manger chez moi et ne lui baille le boucon. » Tandis qu'elle parlait, le Cardinal, furieux plus qu'on ne saurait penser, ne se croyait assez vengé par la mort d'un tel audacieux; mais, venant à songer que le Pape s'enquerrait par qui et pour qui aurait été meurtri maître Rabelais, et que l'Ambassadeur de France ne s'arrangerait non plus de cette mort, délibéra faire assaillir icelui, avec de bons tribards, dont il aurait des marques sa vie durant. Ayant arrêté ce qui suit, son ire un peu rafraîchie, il imagina avec la fine gouge
comment parviendrait, après ce beau coup, à exiler de Rome ce dangereux rival et ennemi, qu'il craignait plus de près que loin, et avisa qu'il devait de ce pas commencer à fâcherie Pape contre Rabelais. Puis, pour se remettre, acheva à grand'peine une course d'amour, jura à sa dame, par son chapeau de Cardinal, que l'amoureux serait châtié, et s'en vint chez le Pape à qui il feignit que Rabelais par Luther avait été dépêché en la ville pour travailler à l'œuvre de la réformation ; ce qui étonna grandement le Pape et, de la nuit, comme il l'a conté depuis, ne put-il clore l'œil, songeant que Rabelais, sous figure de rat colossal, rongeait la base de son Saint-Siège jà tout pourri par le pied.
Or, Aretino, en franc ribaud, se préparant à joyeuse fête, marchait vers la porte Auréliane, par les rues désertes et à la blanche lumière de Phœbé. S'il eût pensé quel plaisir il allait avoir, il aurait retourné plus vite un petit qu'il n'était venu. Mais qui sait l'avenir ? Non pas moi que je sache !
Or voilà comme la chose arriva. De quatre bâtons d'épines quatre robustes frapparts armés se jettèrent à l'unisson sur l'infortuné chercheur d'aventures, et s'ils Fépargnèrent, il n'y parut guère; car jamais depuis Aretino eut-il composé rimes et satires, si ve-
liant à tomber à terre, ces braves n'eussent cru l'avoir frappé plus qu'il n'était de jeu et s'enfuirent de là, sans quérir le médecin.
Cependant Rabelais n'avait bougé de la place où l'Arétin l'avait laissé dormant à beaux ronflemens. Si le sommeil perdurait, ce serait la mort. Donc, digestion ayant cuvé son vin, s'éveilla tout à coup, et ne savait ni comment ni pourquoi était étendu sur le froid carreau, sans luminaire, et parmi des morceaux de verres qui n'étaient pas lit bien douillet. Mais quand vint à se ramentevoir l'orgie et finalement la belle dame qui sans doute se morfondait à l'attendre, il s'arracha une pleine main de cheveux et partie de la barbe, comme homme du tout insensé. Raison lui revint, et vouant aux furies et sorcières l'Arétin qui était maie cause de tout ceci, se souvint d'y aller à son affaire, quoique le jour ne fût loin de paraître, et bien lui en prit pour la santé d'Aretino. Le chef nud et les vêtemens mal en ordre, la jambe avinée et la visière obscurcie, il perdit maintes fois son chemin, avant de toucher la porte Auréliane, et d'autant qu'il faisait encore sombre, heurta du pied sur quelque masse inerte qui était au milieu de la voie, dont fut rué jus contre un corps mort ou peu s'en faut. Rabelais eut si belle
peur, qu'il en embrena ses chausses ; mais Arétin du coup reprit connaissance et se cuidant encore à la merci des assassins :
« Au nom de tous les saints, disait-il (tant est vrai que la crainte de la mort vous change du tout l'esprit), mes bons amis, mes seigneurs, laissez que je meure en repos 5 je vous promets bonne somme, si ne m'achevez, avant confession. Ah ! mon Dieu !
six côtes démantibulées et l'épine dorsale desrompue! Je suis mort à demi h — «Ouais !
s'écria Rabelais, reconnaissant Aretino à sa voix, qui vous a mis en si bel état ? Est-ce par menu profit de satire ? Merciez Dieu ou votre bon génie, signore, vous n'avez même un membre cassé ; je m'en vais vous conduire en votre logis ; puis, en lit bien chaud, vous dorloterai quelques jours et si suivez mes recipe, serez guéri, c'est-à-dire pouvant mordre en vers qui vous a si bien bâtonné ; essayez de partir d'ici seulement. Mais Aretino, de joie de rencontrer Rabelais si à point, et de douleur de ses plaies et bignes, tomba en faiblesse comme paravant. Rabelais, se doutant du mystère et heureux de l'avoir échappé, appelle à lui des rustres allant à leur labeur ; puis transportèrent ces bonnes gens Aretino en la demeure de Rabelais, sans que personne en sût rien, et là,
par emplâtres, baume et tisanes, en moins d'une heure, tant fit que le moribond recouvra la gaîté, sinon la santé. Alors avoua sa machination et d'icelle les malencontreux effets, dont Rabelais rit beaucoup, comme l'entendez, et le félicita d'une amitié si dévouée envers lui. Aretino sentit ses torts et s'en accusa ; mais, en même temps, médita une belle vengeance qui valût les coups largement distribués à ses épaules, dos et cœtera. Malheur à quiconque blesse Aretino : il ne craint ni Roi ni Pape ; voire même Dieu au ciel, d'autant qu'il ne le connaît. *
Or il avait en possession un molosse, haut de jambes, bien fourni en poils, et, par hasard funeste, ce brave chien n'était-il accompagnant son maître, quand les bâtons d'entrer en danse ; s'il y eût été, onc les assassins n'eussent porté réponse à Monsieur Sadolet. Finalement, ledit chien, élevé par le cynique Aretino, qui du plaisir vénéréique a fait son étude favorite depuis î'âge de six à neuf ans, comme Alix de qui Marot a composé l'épitaphe, plus que chien était instruit ; mêmement, le voyant faire, eût-on cru à la métempsychose pythagorique ; car, à un signe muet de son instituteur, sur la femme à lui offerte, se ruait en
biscoteur bien appris et, malgré le rempart de jupe, chemise, drapeaux; malgré les cris, mains et coups de celle-ci, la saillait si bellement que les plus dégoûtées avaient regret quand avait fait, et volontiers eussentelles recommencé, tant le jeu leur duisait.
Toutefois, comme ès sacrées écritures est écrit : <a bestialité, crime monstrueux et digne de maie mort», n'avait pas ce bon chien tant de dames qu'il eût souhaité, et celles-ci n'en usaient qu'en tapinois. Dieu me pardoint de rapporter telle ordure ; mais ces livres ne sont que pour mon usage, et vérité y est toute. Donc, Aretino, hérétique qu'il était, conclut abandonner à son chien Madame Canina coram populo et agit de la sorte, aidé par Rabelais, fort curieux de semblables choses. Ayant ouï que la Canina, tant pour se laver les mains de l'embûche tendue à Rabelais sous manteau d'amour, que pour le plaisir de Monsieur Sadolet, après avoir habité Tibur une hebdomade entière, s'en allait demain revenir à Rome sur l'heure de midi, sans autre accompagnement que Messire le Cardinal et une servante, occasion lui parut convenable et la prit. Je n'omettrai de dire que paravant avait, d'une chambrière de la Canina, obtenu pour argent des linges frais des
menstrues de ladite dame, lesquels faisant sentir, ilairer, querre, lécher et reconnaître à son grand chien, le mit en rut au regard de la Canina absente, qu'il hurlait de rage de ne la point monter et en perdait le manger et le boire.
La veille de la fête, comme j'ai dit, fut affiché un placard latin au bas de l'image de Pasquin, qui est au coin du palais des Ursins, dans le quartier dit Rione de Parione. Ledit Pasquin était un cordouanier, connu par ses lardons, de son vivant, et qui, mort, donna son nom à une antique statue de marbre figurant un gladiateur, que l'on découvrit proche de son étal. Je ne sais qui, par souvenance des joyeux devis du patron, eut idée de fixer, la nuit, contre le buste, satires et autres méchances qu'un chacun venait lire au matin : ainsi a-t-on nommé pasquinades les rimes ou inscriptions moquant celui-ci ou celui-là. Un tel usage diffamatoire à Rome n'est encore aboli. Pour revenir à mes moutons, les vers composés en beau latin virgilien par Rabelais, suivis de strophes bien aigres en langue Toscane par maître Aretino, lesquelles ne sont venues à ma connaissance, étaient écrits comme suit en belles lettres cancellares-
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