‹ Memoires de messire Jean de Laval comte de Chateaubriant ecrits par luimême, en 1538, et publiés pour la première fois avec un avantproposChapitre 8 sur 10 · AD UN A M DE 6ENTE CANINA · texte numérisé non relu

AD UN A M DE 6ENTE CANINA

Ecce Canum vulvi S. adolet f nror; ip Sa dolet vi; Prœmia cui ? — Illa cani pas Sa do (leta refert).

Ce beau distichon où l'équivoque était moult trop patente par la disposition des lettres et le chien opposé à Sadolet, s'accompagnait de ce huitain :

A Étienne Dolet, homme docte de la ville de

Lyon.

Toi qui sais le droit ancien Et nouveau, que n'est que famé, Dolet, dis-moi lorsqu'un chien, A surmonte fille ou femme Tellement que sadol est; Si la loi veut qn'il pâtisse, Ne doit-on pas en justice Mener pendre ça, Dolet ?

Sadol est un vieux mot, inusité d'à présent, lequel s'entend rassasié. Ensuite se voyait ce distiche français :

Chienne vaut chien, comme chien chienne.

Prions J)ieu qu'un fils leur advienne !

Puis encore le subséquent, et vingt autres pasquinades, visant au même endroit.

D'une qu'à Nina de nom.

Il n'est un tel chien, qu'à Nina !

Sitôt qu'il attaqua Nina, Baudement s'appliqua, Nina, Trouver le bon cas qu'a Nina.

Si rai dément choqua Nina Au lieu où s'embarqua, Nina, Qu'un petit suffoqua Nina.

Vrai qu'il ne te manqua, Nina...

Chantous le bon chien qu'a Nina.

Quiconque lut ceci fut moult étonné de l'impudence de l'auteur et aussi lui sut bon gré de si gentille façon d'équivoquer sur les noms de Monsieur Sadolet et de sa Canina, d'autant que ces deux n'étaient guères aimés, l'un à cause de sa vilenie et l'autre pour trop de putinerie et de superbe. Les dires de Pasquin coururent partout, comme si fussent empennés, et décrièrent du tout les pauvres moqués ; dont en ire monacale entra Monsieur Sadolet, proféra sermens horrifiques de vengeance, tant tracassa auprès des Cardinaux et gens d'inquisition, que parvint à faire poursuivre l'affaire audit tribunal. Le seigneur Gaetano le servit bien à point, et les méchantes langues disaient que s'indignait surtout d'être cocu du fait

d'un chien; c'était assez déjà du Cardinal.

Le Pape voulut vainement assoupir l'affaire ; mais contraint de bailler licence à l'inquisition de faire des siennes, fit secrètement avertir Rabelais et Aretino, afin que de Rome s'absentassent un petit ; de même Monsieur l'Ambassadeur de France somma son médecin et secrétaire de quitter la partie comme perdue. Aretino, d'autant qu'expérience et infortune sont dames de bon conseil, n'attendit pour voir si demain serait jour à Rome, et redoutant pire que tout les griffes d'inquisition, dit adieu à son ami, l'exhortant à se ranger à son exemple, et de nuit s'en retourna à Venise retrouver ses dieux lares, ayant pour compaing le copieux chien de la Canina.

Or procès fut instruit, et dame inquisition découvrit délit, preuves et plus qu'il n'en fallait pour pendre six hommes de toutes tailles et conditions. Rabelais, qui, par grâce singulière, restait en liberté, tout accusé qu'il fût de bestialité, hérésie, magie et la litanie, mandé pour comparoir devant assemblée de Cardinaux , y alla, ne fut-ce qu'afin de les poindre* en face. Là fut par ordre interrogé sur les faits imputés à lui, et ne sais combien de jocosités et bouffonneries il leur répondit ; entre autres à l'un

qui Targuait de bestialité : «Mes seigneurs, si entendez par là bêtise, nous en sommes tous à ce point, vous et moi; si autre chose, à Rome doit-on y regarder de si près, vu qu'ici les bougres sont par tarif papal imposés à dix sols? y> Puis dit à un gros trognard qui le gourmandait du péché de sensualité : « Pardon, signore, ce m'est permis par privilège, étant moine.» Enfin, Monsieur Sadolet se levant :<£ Messires, à quoi songez vous, ouvrir la bouche à hérétique ignare qui ne sait seulement ce que c'est que la religion romaine ? i> — ce Au contraire s'écria Rabelais, la connais-je trop, mieux que si l'eusse faite, et ce jourd'hui vous montrerai par image vivante ce que c'est. i> Ayant dit, partit de la concion et vint au lieu qu'il fréquentait, comme paraît, j'entends à certain bordeau où prépara la farce suivante, trop mal sentant l'hérésie.

Que fit-il ? Habilla d'oripeaux et clinquants, avec chemise ouverte de tous côtés, une fille propre à son projet, lui apprenant son rolet tout du long, et la mena au palais du Cardinal, jusqu'à la porte s'entend, qui s'ouvrit pour elle à grand'peine et par quelque beau mensonge qui ne lui coûtait d'ordinaire que le temps d'y penser. Fut admise ladite ribaude à voir Monsieur Sadolet qui,

d'étonnement, ne sut que répondre quand lui dit : «c Monsieur le Cardinal, François Rabelais m'envoie céans figurer l'Eglise romaine ; je suis pute, pour votre service, et à commandement de tous pour argent, comme pensez ; baillez m'en , je vous donrai le grand et le petit; car je suis de ma nature fort complaisante. Je baise qui paie; des autres fil J'attrape parfois mes amis ; mais c'est sans mauvaise pensée; je ne changerai qu'à ma mort. » .... Ici je m'arrête: plume refuse son office, et quoique je ne sois papiste ni des pieds ni de la tête, j'ai honte réciter telles ordures qui feraient mal au cœur à Calvin même, cet enragé champion qui surgit contre notre sainte Eglise, l'évangile en main. Tôt ou tard vous m'en direz des nouvelles.

Comme vous et moi, le Cardinal, non trop dévot, cependant, ne put soutenir tel propos impie et ordonnait déjà à ses laquais de quérir des étrivières en forme de réponse aux insultes de la dite gouge, si n'eût pris en compassion la grand 'beauté de cette femme d'amour et la naïve franchise que montra se posant à genoux pour baiser l'orée de l'habit du Cardinal. J'ai idée que Madame l'Eglise romaine usa envers le Car* dinal de simonie, vendant des indulgences

charnelles. Ne vous scandalisez : delà les monts, ils n'ont pas conscience, mais besace.

Ce furent là les adieux de Rabelais à Eome; car la moralité inventée par lui et jouée par une bordelière fit grand bruit et rumeur, et le peuple, race, ou plutôt levain souvent méchant et indiscipliné, ayant eu v,ent de ce, ne demandait rien plus qu'on lui livrât le faux prophète (comme il nommait Rabelais) pour le jeter aux voieries. Mais Monsieur Du Bellay le supplia par amitié d'écouter prudence et de s'écarter jusqu'à ce que la tempête fût passée ; le Pape aussi, bien mécontent de si hardie imagination, par souvenir d'ancienne bienveillance, le décida de partir pour assurer sa vie, promettant de le rappeler s'il voulait être sage.

Donc, Rabelais, échappé à mille périls, se retira à la cour du duc de Ferrare, Hercule d'Est, époux de Madame Renée de France qui faisait agréable recueil à tous Français et surtout réformateurs persécutés. En ce temps, près d'elle étaient Clément Marot exilé, et Calvin, de passage. Rabelais, par légèreté et par trop parler, perdit cette planche en son naufrage ; enfin, travaillant sans ménagement à l'œuvre de la Réformation, et raillant en termes durs et drus Hercule d'Est, d'autant que cet Hercule passait pour

faire à sa femme le carême de toute Tannée, évada par miracle le boucon italien, et force lui fut de revenir en France, plus gueux, plus maigre, plus mal en point et plus gai qu'à la départie. On m'a conté maint beau tour qu'il fit jusqu'à son retour à Paris, et les bouterais par écrit à la suite, si n'est que, pour changer, veux écrire les prouesses des dames de la cour, qui m'ont été révélées par Caillette, en son vivant, fou du roi, et certes moins fou qu'icellui. Si j'ai loisir ou fantaisie, continuerai le chapitre de Rabelais qui ne s'est fait faute, après sa fuite, de s'en retourner à Rome, afin, comme il l'a dit, étant plus près de l'Eglise, d'en être plus loin, sans crainte de la hart. A mon avis, Rabelais est le premier homme d'à présent, et n'aurait son pareil in sœcula sœculorum, s'il n'était tant soigneux d'imiter Diogène, cynique athénien, en vilenies, abandon et liberté. Lamoinerie l'adégaté; la faute n'en est pas à lui, notre vrai gentil Démocrite.

Ce Caillette a été fou triste, s'il en fut, que j'ai aimé trop plus que ne convenait à un comte de Bretagne; mais il était si bon, aimable et docte, que c'était plaisir de le connaître en particulier. H composait chansons, rondeaux et équivoques mieux que poëtes de métier, et savait lire es étoiles et

planètes les événemens futurs, tant que aux rois Louis XII e et François I er pronostiqua mille choses qui ne manquèrent d'advenir à l'époque et en la manière qu'il les avait annoncées. Moi, qui n'ai pas créance en ces scènes diaboliques, d'autant que suis un peu de l'opinion de Pyrrhon, l'antique philosophe, doutant toujours et de tout,- je conserve en ma mémoire maintes preuves de la vérité de l'astrologie judiciaire, comme ils disent.

Voici des vers équivoques que le dit Caillette fit en l'honneur de mon adultère femme, du temps qu'elle n'aimait encore que Monsieur son mari, ou, du moins, si ne l'aimait, en avait le beau semblant.

Pour vous, des Dieux, belle Châteaubriant, N'eût pas été le ponrchas trop brillant ; Mais est écrit sur votre honnête face Que Dieu ni-Koi, moins grand que n'êtes, face Outrage aucun à votre majesté.

Or écoutez l'avis que m'a jeté L'enfant Amour qui est de ce marri :

«N'aura amant autre que son mari. »

Ce joliet huitain, je m'en souviens, fat écrit de la pointe d'un couteau sur une vitre de la salle de cérémonie à Châteaubriant, lors d'un brief voyage que le Koi poussa en Bretagne, visitant ma comté avec les gens

de sa maison et recevant l'hospitalité en mes foyers deux jours durant. J'y pense, il venait, sous couleur de voir ses bonnes provinces, séduire mon épouse, et n'a trouvé guère d'empêchemens. Faut-il que sois resté dix années ignorant seul en France qu'elle était la maîtresse du Roi, ou plutôt, de cent maîtresses qu'il a eues, le paillard, n'en méconnaissant qu'une seule, qui fût ma femme !

Je disais, je crois, que Caillette s'entendait en astrologie et apprit l'art des pronostications à Tunis où était né, ainsi que Triboulet, son compagnon et rival de folie.

Je n'oublierai pas qu'un soir me pria de monter avec lui en la grosse tour du Louvre, où la librairie royale est ; entré en son sanctuaire, où j'admirai compas, équerres, globes et enseignes utiles à son art arcane, il me fit voir un gros livre par lui composé avec plaisantes peintures touchant ce qui doit arriver jusqu'à la fin du monde ; je ne l'ai lu pour ma part, mais je gage qu'il contenait d'étranges choses. Ce n'est tout; Caillette ouvrit une fenêtre bien haute, d'où s'apercevait une part du ciel clair, sans nue ni vapeur, et des étoiles de quoi orner la voûte de dix salles grandes comme celle des gardes du corps au palais St-Paul. Adonc, assit ses lunettes sur le long nez qu'il avait,

déroula ses parchemins, étudia l'aspect des astres et se prit à pleurer tout à coup ; ce qui grandement me toucha. Je l'interrogeai sur ce qu'il voyait, et n'obtins d'autre réponse sinon : que je le tuerais, si jamais je savais cela. Je ne soupçonnais lors qu'il me parlât de ma fausse femme ! Mais, depuis, ce fait me revenant en idée, j'eus à la fois souvenir que peut-être Caillette me menat-il en sa boutique par ordre du Roi, qui, pendant ce, empêchait que ma bonne femme s'ennuyât ; enfin je cuidai que possible fût que le digne fou vît par sa fenêtre, non le ciel, mais l'enfer, le Roi et ma femme travaillant à l'œuvre de cocuage.

Puisque j'en suis, à cette heure, sur le fait d'astrologie, je n'omettrai les prophéties véritables faites à mon sujet par Michel de Notre-Dame, dit Nostradamus, il n'y a pas six ans. Etant à Paris pour un procès, si bien engraissé par les lenteurs et sacs des gens de loi, qu'il est encore pendant au parlement (qu'on devrait bien pendre de même, juges et procureurs !), allai consulter Monsieur Thomas Brulart, réputé habile en ces matières ; je lui contai mon cas, qu'il écouta en silence doctoral et ne lui en garde rancune, d'autant que s'il me conseilla trèsbien, je n'ai pas moins agi à ma guise tout

différemment. Après avoir longtemps traité d'avocasseries, j'avais hâte de partir pour retrouver Madame ma femme, qui, certes, profitait de mon absence ; je vis entrer céans deux jeunes docteurs que je n'avais onc vus : l'un, comme je l'ai su depuis, était le fameux médecin Geoffroi Brulart, frère de mon avocat ; l'autre un très-savant garçon de Provence, où vivait en retraite comme hermite aux déserts , lequel, dit Nostradamus, adonnait ses jours et nuits à l'observation des astres et la connaissance de l'avenir. H a mis en lumière en dernier lieu, des almanachs, prophéties et plusieurs exquises receptes à faire des fardemens et senteurs pour la face. Maître Thomas Brulart me nommant aux nouveaux venus, iceux me saluèrent avec respect infini. Mais le plus jeune, Nostradamus, s'enhardit à me regarder si délibérément, qu'il semblait compter les poils de ma barbe. Je fus près de m'en offenser lui demandant quelle mouche le piquait et s'il cherchait en moi quelque ancien ami ou parent; mais sans verbaciner oralement, commença s'entretenir par signes avec le médecin, puis gesticulaient tous deux comme diables oints d'eau bénite.

Pendant cet intervalle de temps, m'apprit l'avocat à quel homme j'avais affaire. Enfin

icelui se mit en posture d'écrire sur un feuillet de papier, comme aux feuilles de sycomore les sybilles confiaient des sorts ; ce qu'ayant fait, me présenta l'écrit, me priant de le garder pour l'amour de lui. Il me semblait fou à lier, ce diseur de pronostics ; je ne laissai d'emporter toutefois les vers qui n'ont jusqu'à présent menti qu'à moitié.

Dieu veuille qu'ils ne disent vrai tout à plein. Les voici ; car je les garde plus précieusement que relique de saint Guignolet.

Vers cinq cent trente et plus, fer ou poison Abattra chef de très-noble maison ; Femme mourra ; et par son rouge sang Lavera front par honte rougissant.

Paravantcil François, François de nom, Gagnant vérole, et des batailles non, Pour avoir trop contamine hymen, Mènera deuil. Dieu lui pardoint ! Amen î

Vengeance est bonne et cependant coupable; Grand remords mord cil qui en est capable.

Donc, après ce, que voit-on très- souvent ?

Qui a plus d'heur n'est pas le survivant.

Arbre si beau s'en va en diflorence,

Et bien que vif, il n'en a l'apparence,

Si qu'il n'est mot do ses feuille, ente et fruit ;

Ce finira, j'en ai bonne espérance,

Quand issera de ce tronc mi-détruit

Haut rejeton qui ornera la France.

Certes, à présent ne suis tant aveugle que

ne voie dedans ces vers astrologiques l'image de ce qui m'advint plus tard; c'est-àdire ma femme maîtresse royale, puis hostie conjugale, et le reste. Mais du remords dont parle, n'ai garde de me douloir, d'autant que m'accompare au Roi anglais Henri VIII e , lequel fit aller à la mort sa très-lubrique épouse Anne de Boulein, dont ci après je dirai les belles galanteries en la cour de France. Un penser quelque peu me met martel en tête : c'est que a dit Nostradamus oyant mes noms et qualités ; n'étaitil pas sans savoir le bruit public des amours du Roi avec ma femme et quant et quant ma jalousie incandescente? Car je ne puis croire qu'aux traits de ma physionomie ait connu mes destins à venir. Ensuite, astrologue, s'il veut être estimé, doit jouer d'assurance, voire même impudence, et proclamer à l'aventure ce qui de même arrive par effet de hasard. Quant est de ce rejeton si verd issant de ma souche pourrie, je songe que serait bien empêché de le nommer et désigner plus clairement ; pourtant, la famille Châteaubriant ayant produit de toute ancienneté des hommes illustres, desquels les vies ne sont en Plutarchus, possible est, sinon certain, que après moi ce nom reluira glorieux entre les plus beaux de Bretagne.

Or, voici comment le petit Caillette m'a récité les amours de Madame Marie d'Angleterre, tierce femme du feu roi Louis onzième, défunte ici, il n'y a pas longtemps (1533), mariée en secondes noces au comte de Suffolk ; ensuite les amours de Madame Anne Boulein, depuis Eeine d'Angleterre et de nouveau décapitée ; enfin, foison d'amours, galanteries, orgies, débauches, prostitutions, des plus remarquables qui fussent et que l'on peu dire secrètes, d'autant que là-bas en France, quiconque en sait quelque peu ne s'expose d'en parler, de crainte d'offenser le Roi. Je n'épargnerai mie qui m'a si grièvement offensé.

On sait que vers l'an cinq cent quatorze, le bonhomme de Koi Louis douzième, qui ressemblait à son belineur d'héritier François, comme le jour à la nuit ressemble, chagrin et piteux de n'avoir fils qui lui succédât, et perdant tout espoir de ce, par la mort de sa tant bonne femme Anne de Bretagne qui ne le faisait cocu, celle-là, délibéra soi remarier pour la tierce fois, aux fins de voir et savoir si l'hymen ne lui profiterait mieux. Ainsi faisant sa paix avec le prince anglais Henri huitième, lui demanda en légitime mariage sa sœur Marie, dont on louait de par le monde la beauté. En effet,

moi, qui l'ai vue à ses noces à Abbeville, où portai la queue de sa robe, avec d'autres nobles gentilshommes , ajouterai que ses .

yeux avaient couleur et douceur céleste, que ses cheveux brillaient comme or pur devallant sur ses blanchettes épaules, que ses mains et pieds semblaient si petiots que chacun eût bien souhaité être au lit nuptial, et que tout en elle était, sinon beau, plaisant. C'était dix -huit ans qu'elle avait lors. O le bel âge pour assiéger la forteresse d'amour ! Vous et moi l'eussions fait jusqu'à l'entière reddition de la place ; mais le Roi, jà vieux et courbassé à cinquante et deux ans comme Mathusalem, avait grande envie et petit pouvoir, dont la nouvelle Reine nese contenta, soit que quelqu'autre l'eût paravant accoutumée à très-ample picotin ; soit que nature fût chez elle plus gourmande. Enfin, en cette nuit, que l'on dit tant désirée, la Reine Marie, couchée à côté de son époux, icelui ayant la panse pleine de mets et de boisson, eut hâte de dormir et dit seulement à elle qui semblait impatiente de juger à quoi il était bon : « C'est anuit pour moi jeûne, Madame ma femme ;d lui tourna le dos et fit beau bruit de ronflemens . La Reine, qui comptait mieux employer cette nuit, songea ainsi en elle-même :

d Vraiment, si le Roi mon frère eût su que Monsieur mon mari fût si grand observateur de Quatre-temps et Vigiles, il ne m'aurait, je crois, donnée à lui. Si j'étais laide et dégoûtante, ainsi que certaines dames de sa cour, qui ont la face teinte et les tétins pendans, j'aurais droit encore de blâmer le dormeur en ce moment. Deal qu'un des beaux galans gentilshommes que j'ai vus en mon entrée d'hier fût au lieu de ce vieillard, pour un moment, j'y aurais trouvé mon compte et lui semblablement ! Quel me duirait sous ces courtines ? Tous, puis l'un, puis l'autre ; mais plus que tous Monsieur de Valois, mon cousin, qui avait si grand air, chevauchant à l'entour de ma litière et m'entretenant durant le chemin do menus propos joyeux et bien dits. Qu'il est bien avantagé en visage, taille et maintien I Je gagerais qu'il prenait plaisir à me regarder, et si je veux, son plaisir n'en demeurera pas là ; j'y rêverai. » C'est ainsi que sa fantaisie s'énamourait d'icelui jusque dans le lit d'épousée, et là-dessus s'endormit moins de fatigue que d'ennui. Vrai dieu ! je n'approuve telle conduite ; mais ladite épousée fut moins criminelle que ma femme ; car à celle-ci n'ai-je jamais refusé pitance d'amour ; elle, au contraire, et ce jusqu'à ce

que sa méchanceté m'eût donné en partage le mal de Naples qui lui venait en droite ligne de dessous les fleurs de lys. Pour retourner à mon dire, le lendemain, le Roi Louis eut cure de plaire à sa femme pucelle:

il le cuidait, l'honnête Roi ; mais à la seconde nuit, dit que son confesseur lui avait commandé pénitence et mortification de la chair. L'anglaise enragea tout son saoul et cependant ne dit mot. Or, au jour suivant, n'eut cesse d'enflamber le cœur du comte d'Angoulème et duc de Valois, qui comme mouche à l'étourdie allait se brûler à la chandelle, de sorte que vers le soir l'affaire fut si avancée que le baiser était donné et reçu. J'ai appris que durant ce temps le vieux Roi à ses médecins requérait recepte pour terminer honorablement l'entreprise du dépucellement. Ceux-ci prodiguèrent drogues, médecines, simples et remèdes, pour rendre tout au moins le courage à ce vieil époux, qui disait résolument qu'aux Rois comme à Dieu rien n'était insurmontable, et que du premier coup voulait jetter en moule deux beaux enfans; car le proverbe de vieil coq et jeune poule était à son avantage. La Reine, qui savait que toutes ces bravades n'étaient que vent et fumée, pensait à part soi au proverbe virgilien : Sic

vos non vobis. Vrai que le bas lui démangeait, et que ne pouvait-elle attendre le bon plaisir du Koi qui (possible était) n'adviendrait jamais ; fit signe à Caillette de la suivre en son appartement. Monsieur le fou entendait mieux aux gestes qu'aux paroles et avec elle alla en silence et attente de ses volontés. Celle-ci écrivit lettre qu'elle ne signa pour cause, et la mit aux mains de Caillette avec cet avertissement : <r Petit, tu rendras de ma part ceci à Monsieur de Valois, que tu aimes, je sais, d'autant que tu seras sien, le Roi Louis mourant; garde que Madame Claude sa femme ne te voie, car elle est puissante dame et te ferait fouetter pour punition. Moi, de ce que tu verras ou entendras, si tu sonnais mot, je te jure par la tour de Londres que des mains de quelque gentilhomme anglais je te ferai couper ta traître langue et jetter aux poissons.

Mais si te montres serviteur féal, comme l'espère, je te paierai le loyer de tes bons offices.» Ce qu'elle fit sur-le-champ en royaux ou moutons d'or. Caillette, qui de jour en jour s'attachait aux personne et maison de Monsieur de Valois, promit plus qu'on n'exigeait de lui et tint parole. Je laisse à penser quelle joie sentit le duc François de recevoir lettre de l'objet aimé ; car bien que

fût marié et conjoint à Madame la fille du Roi, six ou sept mois en ça, ne se faisait faute de conquêter les cœurs des dames.

Cette nuit là, le Roi Louis, qui de pensée s'était exercé aux ébats d'hymen, bien médiciné qu'il était, ne se tint de vouloir commencer le jeu et déhousser Madame sa femme :<rNon pas, sire, dit-elle, suppliante; mon confesseur m'a ordonné de ne point travailler au conjugal devoir, de la nuit du onzième d'octobre, qui était cejourd'hui, au premier novembre ; moyennant la promesse de quoi, il m'a baillé absolution. j> Le Roi qui était dévot comme six évêques, et qui peut-être sentait faillir sa bonne intention, ne se le fit dire une seconde fois et retira du tout Pavant-garde, qui ne demandait autre chose. Puis, dormit sur l'oreille droite, parce qu'étant à la garde-robe, le gentilhomme qui l'accompagnait lui avait raconté que ce moyen avait réussi maintes fois, quand voulait-on faire des enfans ; et à son lever, au lendemain, se lava bel et bien avec de l'eau bénite, pource que le même conteur lui avait dit d'ainsi faire, afin qu'on ne lui nouât l'aiguillette.

A ce sujet, faut référer ce qui s'est passé en ma maison de Laval, quand, l'an 1466 ou environ, Guy de Laval, quinzième

MEbSIRE JEAN DE LAVAL 87

du nom, épousa, sous les auspices du Roi Louis onzième, qui le fit gouverneur de la ville de Melun, Madame Catherine, fille do Jean, deuxième du nom, duc d'Alençon.

Ledit comte avait toujours eu renommée de beau joueur de quilles (cela s'entend), et quand il vit sa femme tant venuste, qu'un ange même eût pris plaisir de la regarder, sentit naître en lui amour bien chaud, qui, à la fête des noces, lui ralentissait les heures, si rapides pour qui en profite. L'épousée, contrairement, semblait malade et chagrine, à son air dolent et aux larmes égoutant de ses gentes paupières. Le son des rebecs et flûtes ne la forçait d'entrer en danse, et souventes fois baisait d'emblée une sorte d'emprise qu'elle avait au doigt annulaire, dessous l'anneau nuptial, quoiqu'en dît le prêtre qui lui mit à ce doigt, de la part de l'époux. Mais quand sonna la minuit, seule elle pénétra dans la chambre où devait perdre son pucelage, s'il n'était jà perdu, et pour son mari prépara un plein verre de jonchade qu'elle lui présenta en tremblant, sitôt qu'icelui vint devers elle, fermant l'huis aux dames et damoiselles venues pour mettre au lit la mariée. H ne voulait boire le calice ; mais elle l'en pria pour l'amour d'elle, et d'un trait il avala tout, Adonc, se

prosternant dévotement, Madame fit sa prière à la Sainte- Vierge qu'elle gardât sa viginité, et puis dit à son mari : <c Monseigneur, on me marie à vous contre mon bon gré ; j'ai fait un vœu bien cher que prétends tenir, si l'avez pour bon : mon pucelage est sacré à Notre-Dame, et je vous prie que n'entrepreniez rien contre lui. »

Ce propos moult fâcha le pauvre époux qui répondit tout dépité : « Oui-dà, belle dame, à vous ouïr, de quoi servirait mariage? Donc ne tardez à vous coucher, car en cette saison les nuits sont froides.» Elle ne désobéit à ce commandement et se cacha la tête emmi les drapeaux du lit où la rejoignit Monsieur de Laval, maugréant en son âme contre les faiseuses de vœux, et jà était-il en état de mettre à mal les onze mille vierges de Bretagne. Madame Catherine lui remontra encore de songer à ce qu'il voulait faire ; lui (comme ventre affamé, soit de haut, soit de bas, n'a pas d'oreilles) tenta d'aller en avant; mais tout soudain il fut maléficié et demeura impuissant. Depuis, quelque effort qu'il fît pour surmonter sa femme ou autre, n'en vint jamais à bout, et serait mort de honte, si les moines du moutier voisin, qu'il alla voir et qu'il dota richement, ne lui eussent dit de remercier la Vierge immaculée qui l'avait

châtié si petitement d'avoir ses sacrés droits méconnu. A ce répondit que le châtiment était si énorme, que se ferait moine, s'il n'avait espoir de dénouer son aiguillette. Sa femme lui persuada de patienter par pénitence, et force lui fut de jeûner de chair :

partant, mourut sans enfant. Plus tard, un sire de Laval, homme savant et moqueur, qui fut abbé du couvent de St- Aubin, composa sur ce beau sujet une docte et profonde dissertation où il osa déclarer que Guy fut impuissant, non par punition divine, mais bien par ce que lui fit boire son épouse, qui était certainement breuvage de moine. Finablement, prétendit que cette fine mouche avait quelque amant à qui elle se conserva par là loyale et libre. De cette audace il fut tancé par Monsieur Guy de Laval, seizième du nom, et son écrit attentatoire à l'honneur des défunts mis à néant. Mais je reprends l'histoire que j'ai laissée inachevée.

L'amour de Madame Marie continua de croître, et je gage que celle de Monsieur ue Valois ne diminua d'autant. En ces circonstances, le Roi amena la Reine à Paris, où furent à leur honneur célébrés très-belles fêtes, tournois et mystères. La fin d'octobre devait commencer la jouissance des deux amoureux, et ce qui l'avança fut la crainte qu'avait

la bonne Eeine de rendre la place à son mari premier qu'à l'autre. Une nuit, le Roi Louis douzième, le sang brûlé des apothicaireries qu'il prenait à titre d'excitans vénéréiques, se voyant bien dispos, si l'apparence n'est trompeuse, avisa de rompre catholiquement la pénitence feinte par Madame son épouse, qui n'était pas encore femme de son fait. « Mon âme, lui dit-il, j'ai grand respect aux ordonnances des prêtres, comme à celles des médecins ; mais celle baillée par votre confesseur me semble hérétique, car il est écrit que le plaisir pris sous raison de mariage est honnête de soi ; ainsi suis-je assez bon théologien pour blâmer telle pénitence, ou en prendre la moitié pour moi, d'autant que douze jours encore l'ai-je observée trop rigoureusement. Ne me refusez donc, et fissiez-vous péché en faisant devoir imposé par l'Eglise, je veux qu'il me soit du tout imputé.» — « Ah ! sire, répondit la Eeine, voilà que la lune approche, et vous savez que dans la Bible Dieu prononce la mort contre ceux, homme et femme, qui, nonobstant les menstrues , travailleraient à génération; ensuite je craindrais trop d'engrosser d'un monstre à tête de serpent ou queue de poisson, six mains ou deux corps, comme est arrivé à Jeanne Flotte, femme

d'un juif marchand de Londres. » Le Roi se signa pour chasser le tentateur, et haisant au front sa tant preude femme, la laissa paisible. Le jour venu, icelle appela Caillette en son oratoire et lui dit, non sans vergogne : «Enfant, tu m'as très-bien servie et j'en suis aise ; reçois de ma gratitude cet écu d'or pour t'acheter une marotte neuve ou une cornemuse de Busançay ; puis écoute : j'ai des secrets de non petite importance à communiquer à ton seigneur et maître le duc de Valois, lesquels importent à la prospérité de ce royaume. Donc, cette nuit, je souhaite lui parler à part, et veux que tu t'y employés cautement et habilement ; pour cause, coucherai seule, ou plutôt, en ma chambre, serai veillant et vêtue, où attendrai Monseigneur le duc ; toi, le conduiras devers moi, sans être vus d'aucun. Voici comment : son appartement est au-dessus du mien ; facile est de l'y faire entrer par ruse ou déguisement; pource, m'en rapporte à ton adresse. Si par fortune contraire, étiez découverts, je ne pourrai faire autrement que de vous maltraiter moi-même. Je t'en prie, petit diable, en ce pas hasardeux, ne mets en danger la chère vie de ton bon maître. Ah ! si réussis, je te baiserai de joie, bien que sois laid parmi les laids. » Caillette,

étonné de telle gaillardise, aurait fait sotte figure disant nenni ; loin de là, se gratta l'os frontal, secoua ses clochettes, frappa Pair de sa marotte sonore, puis sortit pour joindre Monsieur de Valois ; ce qui ne fut trop difficile, car ne le chercha-t-il pas devers sa femme Claude qui était assez bellâtre, mais plus nice que le berger de la farce de Pathelin ; ains le trouva aux pieds d'une belle dame, par qui se faisait lire les prouesses et coups de lance de Lancelot ; car tous les paillards, exemple Anacréo, Catullus, Augustus et Néro, trouvaient volupté indicible à ouïr des vers ou à en écrire.

Caillette dit haut que Madame Claude le mandait pour saluer Monsieur l'Ambassadeur d'Espagne, qui le voulait voir ; puis quand le duc, fâché d'un tel contre-temps (car icelle lecture le disposait à l'amour plus qu'à tout), l'eut suivi à contre-cœur, par le degré, notre gentil fou lui conta de point en point son ambassade. M. de Valois faillit l'adorer à genoux comme divinité, et le nomma salvateur, servateur, de bon conseil, d'entendement, et une belle litanie de noms moult précieux. Puis tira de son doigt un rubis balai de prix qu'il lui offrit en pur don, et avisèrent ensemble aux moyens d'en venir à leur honneur. Caillette, habile en

galantes inventions, persuada à Monsieur de Valois, s'il voulait entrer sain et sauf à la chambre de la Reine, comme aussi en sortir sans encombre, de s'accoustrer à la mode d'une certaine Jeanne Flecter, dame de la dite Reine, laquelle l'aimait d'enfance et ne voulut s'en éloingner, à sa venue en France.

Cette dame, vieille ridée, de taille élevée et droite, ne quittait la Reine non plus que son ombre; mais si rigide était de mœurs et paroles, que celle-ci n'avait osé lui avouer sa coupable amour, crainte qu'elle ne fît obstacle à son envie. Le Prince, plus fou que Caillette, et aussi plus hardi que sage, tellement que rien ne lui eût semblé trop chaud, trop froid, ou trop pesant pour en venir à sa visée, accepta la métamorphose, et comme il avait jà remarqué entre les dames de la Reine ladite Flecter, promit de l'imiter si bien qu'elle-même se tromperait. Caillette alla se mettre en quête d'un des vêtemens de la dame, et pour ce, l'abordant avec saluts bien avenants, lui-dit : « Ma vénérée dame, je suis légat d'une des plus mistes damoiselles de la cour, que je ne nommerai néanmoins, et viens de la part d'icelle vous demander le prêt d'une de ces belles robes qu'avez apportées d'Angleterre, desquelles on est ici en admiration bien grande. La da-

moiselle que je sers désire soi vêtir à votre exemple et vous demande un modèle de robe. » La vieille Flecter ne se tint de joie de voir qu'on fît tant de cas de ses habits, de forme et couleurs si antiques, qu'ils paraissaient être du temps de Guillaume le conquêteur. Ainsi dit à Caillette de porter sa queue, qu'elle montât à sa chambre pour quérir ce qu'il voulait ; avant que d'entrer lui jura, avec sourire équipolent à laide grimace, que jamais homme, autre que lui, n'était encore venu au propre lieu où couchait ; puis lui mettant aux mains sa maîtresse robe des dimanches et fêtes, laquelle était mi-partie jaune et noire, le somma d'en avoir soin.

Caillette emporta ladite robe, comme Pathelin 6on drap, riant à part lui du patelinage, et s'en vint où l'attendait Monsieur de Valois. En chemin rencontra Madame d' Angoulème mère d'icelui, laquelle aigrement lui dit :«Où vas-tu avec cette friperie, fou?» — «Porter, répondit-il fièrement, ces hardes, de la part de Madame Bonneau, l'avocassière, à la Mère Sotte, pour la prime montre qu'elle fera aux Halles ! j> et laissa Madame Louise riant de ce lardon, pource que le Prince son fils, pour qui tout était bon, fille ou femme, bourgeoise ou duchesse, avait naguère fait l'amour à Madame l'avo-

cate. Dès qu'il fut nuit, la Reine feignit ressentir un rude mal de tête et s'alla coucher. Le Roi son mari lui souhaita bonheur, bonne nuit ; à quoi elle dit : «Grand merci.» En sa chambre dépêcha ses prières et renvoya ses dames et Jeanne Flecter aussi, qui d'un air superbe lui conta l'aventure de la robe; dont admira l'intelligence caillettienne. Puis demeurée seule, attendit que l'on fût couché dans le Louvre ; ce qui tarda peu et trop tarda à son gré ; mais attendit-elle vainement le Valois : ni lui, ni Caillette ne se montrèrent de la nuit ; je vous dirai pourquoi. Vers la minuit, Caillette aida Monsieur de Valois à changer d'habit et de visage, et la mascarade fut si parfaite que tous deux éclatèrent de rire comme un tas de mouches. Toutefois, pour l'occasion, Monsieur de Valois mussa son épée dessous sa robe, et Caillette marchant devant, se mit en route ne soupçonnant guère qu'un pucelage fût en jeu; mais, à l'huis de la petite galerie conduisant chez la Reine, le digne fou tira le bas de la robe de Madame Monsieur de Valois pour ralentir son ardeur, et dit, sans être d'abord compris : « Monseigneur, ne perdez un royaume pour gagner une maîtresse.»— «Qu'est-ce?» fit Valois, tirant son épée; car il crut sa vie en danger.

Caillette expliqua en ces mots sa pensée :

ce Le bon Roi Louis, mon maître et le vôtre, n'a pas de lignée à qui laisser ce beau royaume de France ; vous êtes le premier de ses hoirs ; prenez garde de devenir le second, par votre faute; le Roi, d'ailleurs, vous en voudra du bien.» — «Cordieu ! se récria Valois, à d'autres, petit I Tu sauves ma couronne.» — «Peut-être, recommença Caillette, Madame Claude est jà grosse de vos faits, et je sais plus de six dames etpucelles à qui vous avez donné mal de ventre pour neuf mois. Votre graine a trouvé terre à l'avenant.» — «De la leçon je profite ! dit Valois, encore matagrobolisé de la nouvelle et comme voyageur qui a failli marcher sur un serpent endormi ; finissons cette momene ; cette nuit sommeillerai-je plus tranquillement que sans doute ne l'eussé-je fait de longtemps. Caillette, mon mignon, je remets ton loyer à quand je serai Roi : car tel avis ne peut être rémunéré que royalement, d'autant qu'il vaut possible la couronne de France.» Adonc s'alla coucher et dormit sur les deux oreilles. Dès l'aube, la Reine appela Caillette, et de visage sévère l'interrogea sur sa commission : <r Combien, répliqua-t-il, Monsieur de Valois est désolé d'avoir désobéi à sa Reine; mais Madame sa

femme entra vers la minuit en sa chambre et voulut le forcer, d'autant que depuis la première nuit des noces ne l'avait touchée.

Lui, qui mieux eût aimé tout que ce jeu conjugal, feignit des coliques horrifiques qui le délivrèrent de la fureur utérine de Madame Claude.» — «Dieu le gard d'icelle, se prit à dire en soupirant Madame Marie, qui n'en sentait pas moins, je gage. Mais qu'il se hâte, s'il ne veut venir trop tard. Cette nuit donc, avec la permission de Madame Claude, nous le recevrons, s'il lui plaît. »

En femme offensée, elle se détourna prête à tout souffrir, mais non à demander. Cependant, Monsieur de Valois se reprochait son refus d'amour, et par étrange contradiction eût consenti, je crois, à procréer un joli dauphin au bon Roi Louis douzième, pour prix de la jouissance de la Reine; il inventait jà mille façons d'obtenir l'une sans l'autre, et bien que la plus certaine fût de fuir le moule, crainte de l'emplir, il résolvait d'aller le soir à la fête, quand triotement entra Caillette, qui lui dit les deux beaux contes faits à la Reine et la réponse d'icelle, dont se galla le Valois, tant que sa braguette en tressaillit. <t Advienne que voudra, j'y veux aller, et l'essai ne se tournera encontre moi, je l'espère un petit. Foi

de gentilhomme, une Reine de France, n'en tâte pas qui veut, et je pense que celle-ci et ma femme un jour seront les seules Beines que j'aurai domptées. Trêve de conseils, Caillette, s'ils s'offrent à mon plaisir contraires ; des autres, tant que voudrez. » Tout le jour, Madame Marie fit froid visage à cil qu'elle accusait de dédaigner ; mais, à l'heure du berger, Monsieur de Valois figurant Jeanne Flecter, pénétra, sous les habits d'icelle, Caillette aidant, jusqu'au lit royal où la dame du dormir n'avait que le semblant.

Porte close, baiser donné, reproches adressés, le reste ne se fit pas attendre, m'a-t'on dit, et François est rude guerroyeur en amour. Pourtant, il se contint, et je le loue d'avoir tout fait, fors ce qui lui pouvait nuire. De fait, ne prit guère de relâche, si ce n'est qu'il sortit de l'ornière à temps, et un Suisse de la garde du Roi, qui logeait au-dessous, a dit que la nuit durant il cuida qu'on perçait le mur d'outre en outre. Vers l'heure matinale, le Roi se leva de son lit et vint en celui de- la Reine, qu'il treuva dormante à cause de la grand'fatigue qu'avait eue ; comme il était lors en bel appareil, se rua, sans dire gare, sur le défunt pucelage, qu'il croyait, de ferme foi, avoir mis à mort. La Reine s'éveilla aux efforts qu'il fit, et rêvant

que Valois remontait sur sa bête, bien qu'icelluieût fait retraite, non par lassitude, mais prudence ; si le laissa faire, de sorte qu'en pâmant disait : François! Le Eoi pourpensa qu'elle, anglaise, trouvât bon l'ouvrage d'un françois, et lui dit : « Ne suis pas un mari de valeur, ma fille ; pardonnez-moi si j'usai de surprise amoureuse : votre chambrière, à qui je me suis enquis de l'époque de vos fleurs, m'apprit qu'elles vindrent devant nos épousailles et qu'elles tarderaient encore.

Adonc, soupçonnai que, pour faire votre pénitence entière, aviez élu cette feintise ; mais de feinte à mon tour je me suis servi et vous voilà femme, à cette heure, de mon fait.» La Reine douta d'abord que son galant fût découvert ; mais elle vit bien, au contentement du Roi, qu'il eût juré avoir ouvert ce qui clos est de nature, et lui laissa cette joyeuse créance ; si bien que le jour venu, railla la langoureuse couleur de la dépucelée comme témoignage de ses grands coups de lance. Or faillit la mine être éventée ; car un petit page qui avait vu, la nuit, près de la chambre des archers écossois, Monsieur de Valois passer à l'emblée, qu'il prit à sa vestiture pour Jeanne Flecter, dite la Vierge, par moquerie, publia de tous côtés que cette vierge allait coucher avec les soudards; dont la

risée au Louvre fut grande, et Jeanne Flecter, dans son honneur féminin lésée, se plaignit amèrement à Madame Marie, qui, sachant la cause de la calomnie, eut presse d'y mettre ordre, et chassa le petit page, pour avoir eu trop de langue. Elle n'était femme à se contenter de ce commencement :

j'ignore si désir cupidique la poignait inoins qu'ambition d'avoir un joli roitelet ; mais eut beau faire, l'amant qui ne lui épargnait la chère lie, s'empêchait bien de cracher au bénitier. Ce commerce amoureux, où tous deux prenaient goût et volupté, faillit être connu, une fois qu'y étant occupés dans un secret cabinet, le Eoi entra de sa part en semblable humeur et caressa Madame sa femme aux yeux et vue de Valois, caché emmi des hardes à tas. Voirement Louis douzième reprenait vigueur juvénile, et la dissipait non modérément ; si dur régime passait trop plus ses forces et mourut à deux mois de là. Monsieur de Valois, qui n'avait attendu son obit pour hériter de Madame son épouse, devint, par ce, Roi de France et Navarre, et depuis onc n'approcha Madame Marie, tant redoutait les enfans posthumes.

Certes, il lui fut bien obligé qu'elle ne s'en fit faire ailleurs, et les neuf mois subséquens, écoulés sans grosse, lui semblèrent

miracle, connaissant le tempérament de la Reine veuve.

Voici maintenant ce que je sais des amours de Madame Anne de Boulein en France, car de celles en Angleterre, la liste serait numéreuse en diable et toujours incomplète, pource qu'elle ne se retenait pas plus de faire chère lie que de pisser et fienter selon ses besoins. Elle arriva à la cour du bon Eoi Louis douzième environ le mariage de Marie d'Angleterre, ayant d'âge vingt ans, et jà plus chaude que Messaline, comme qui voulut en jugea au prendre.

Avant douze ans, elle perdit son pucelage, ainsi que nous l'a elle-même raconté devant hautes dames qui rougissaient de vergogne d'ouïr telles ordures. Par un seul fait estimez les autres. Quand par la marine alla d'Angleterre en France, un grain et fortunal s'élevèrent, si que les vagues s'enflaient comme montagnes et sautaient comme béliers autour de la nauf qui plus souvent flottait dessous l'eau que dessus. Les voyagiers sur le pont invoquaient Messeigneurs les saints, qui, dans le combat des vents et tonnoires, ne les entendaient mie. Le pilote disait n'avoir onc vu tempête semblable et le cœur lui f aillait ; matelots jetaient à la mer béante marchandises et provisions.

à genoux en quelque coin, priât le bon Dieu de lui remettre ses péchés ? Fi ! Montant sur le pont, elle avisa certain nauchier, de stature gigantesque, poilu comme bouc et sans doute non mieux sentant; dont, émerveillée, le regarda de manière à faire entendre ce qu'elle voulait, et son âme resta pendue à ses membres herculéens. Oh I que cela me serait bon ! pensait-elle. La tempête commençant, avisa que le ciel avait cure de ses plaisirs, alla où le matelot était à l'ouvrage, lui jetta au giron escarcelle aurisonnante, et par signe l'invita de la suivre ; dont sans plus de délais, le mena en la cale où, se posant d'elle-même sur un tonneau en guise de lit, le sollicita d'amour. Le gros butor, oyant les rugîssemens de Neptunus en querelle avec Eolus, se reculait d'elle ; mais elle le traita si bien, qu'il mit bas sa peur et travailla comme dix, au fracas des foudres, éclairs, vagues et aquilons. Quelqu'un qui les vit en telle posture, se signant, leur dit : « Osez-vous jouir ainsi, quand nous périssons! » — «Importun, reprit celle-ci, sans arrêter le belutage, vaut-il pas mieux chercher la plus douce manière de périr? Je ne demande que le temps d'en venir à la dernière jouissance, et ainsi gaîment irai- je de vie à mort.»

Je dirais fausse cette avanture, si moi, qui ai tâté d'elle, ne la tenais de sa propre bouche ; tellement que lorsqu' au lit où elle me faisait le conte entrelardé de mots joyeux, j'eus quelque peur du tonnerre, qu'on a dit vengeur de forfaiture. Ce n'est pas qu'elle fût belle et refaite, si traînait après soi copieux troupeau d'amans blonds, bruns, gris, noirs, de tous âges, de tous rangs et conditions. Elle avait difformités insignes ; une dent, ou plutôt croc cynique, yssait de ses lèvres, auxquelles était pendu sourire éternel et bien harmonieux ; à sa main senestre étaient six doigts ; à ce répondait que le doigt de Monsieur 6on père (c'était le feu Roi Henri VII e ) entra au ventre glouton de sa mère et lui resta en sa petite main jà avide de bons bouts. A sa gorge, de naissance, était une apparence de chair saignante, que soigneusement de sa fraise elle soûlait couvrir, et en narrait ainsi l'origine : que sa mère, putain royale, étant grosse d'elle, fat de pluie surprise loin de tout hameau et habitation, contre une grande route où passa un boucher dedans sa charrette pleine de veaux fraichement tués et les peaux suant le sang. Sa mère, disait-elle, qui ne connut jamais ce que c'est que honte, fit requête au boucher pour avoir place en la

charrette ayec les viandes. Ce rustre volontiers lui accorda, et la fit seoir dessus le cuir chaud encore d'un maître veau. En route, la dame, par ennui, proposa à ce brave homme de le payer en monnaie d'amour, et les voilà faisant la bête à deux dos, tandis que le mulet, narines au vent, semblait en attendre sa part. Mais il advint que Madame, tout au long couchée sur cette dépouille ensanglantée, avait sa gorge brimbalante à tout coup contre un gras jambon saignant, et cependant n'osait en souffler mot, crainte de déranger l'homme qui, possible est, planta généreusement Madame sa fille Anne ; dont, par la fantaisie maternelle, naquit avec tel signe, en mémoire de Monsieur son père le boucher. Ains Madame Anne, outre ces défauts de corps, avait un esprit si gent, que c'était à qui l'orrait dégoiser, et quand venait à poétiser, telle qu'Orpher><, elle eût fait les ours et les lions attentifs ; puis, sautait, ballait et dansait toutes danses étrangères et en imagina nombre qui ont gardé son nom ou le nom de cil pour qui les fit. Puis savait tous les jeux, qu'elle jouait avec non plus d'heur que d'habileté ; puis chantait comme Philomèle, s'accompagnait du luth, harpait mieux que David, et maniait savamment et genti-

ment la flûte et rebec ; puis savait s'accoutrer de tant et si gentilles façons, que ses inventions faisaient d'elle le parangon de toutes les dames les mieux soignées de la cour : mais nulle n'avait si bonne grâce, et, selon le dire d'un ancien, grâce passe beauté. Je gage que chacun jour prenait en ses lacs des cœurs plus que vingt, et d'un regard je la vis faire cent amans qui n'avaient le temps de languir, tant était facile aux hommes. Un seul, Monsieur Guillaume Du Bellay de Langey, qui l'avait blessée d'un coup de langue, ne put depuis, tant fit-il, la dompter d'autre coup. H pourtant de noble maison était, riche comme juif, honoré pour sa science et son courage, en belle posture à la cour et mieux léché qu'un ours. La faute n'était en cela ; même un plus laid que lui aurait eu contentement. Au reste, Anne avait cœur et tout si large, que ne s'inquiétait d'un de plus ou de moins, et pour elle noblesse, richesse et science n'étaient pas les seuls portiers du temple de Cupido :

moines, valets, gens d'armes y entrèrent aussi. Mais Monsieur Du Bellay, frère de l'Ambassadeur dont ailleurs est parlé, la voyant pour la prime fois chez Madame Louise, mère du Roi, et oyant ses discours dissolus, ne se fit faute de dire hautement,

je crois, pour plaire à Madame d'Angoulème, dévote et franche hypocrite, laquelle pardonnait à tout, sinon au scandale : <r Par la barbe de Monsieur mon père, le seigneur Dieu, qui a donné onze doigts à celle-là, a failli lourdement, s'il ne Ta criblée d'autant de pertuis ; elle en ferait usage quotidien et l'aragne n'y ouvrerait sa toile. y> Ce propos malhonnête la mécontenta d'autant qu'il visait juste, et que son glout appétit d'en bas avait jà été par maints et maints éprouvé ; dont rougit, cette fois seulement (car en elle avait de vergogne épais comme un cheveu) et reprit : a Y en eût-il onze mille, Messire, comme aux onze mille vierges, et que j'en eusse la clef, pas un ne l'ouvrirait pour votre bon plaisir. » Depuis lors ne lui adressa la parole qu'avec dédain et moquerie. Monsieur Guillaume, tant il est vrai que refus engendre désir, voyant la procession d'amans à qui cette dame faisait recueil et bonne chère, s'appliqua à l'envie des uns et des autres à pourchasser ce qui ne lui fut octroyé ; car Anne l'avait en haine et dépris, si bien qu'elle lui dit : « Sans être autant percée que l'eussiez voulu, je me suis fait si puissans soutiens et si nombreux, que, d'un mot de ma bouche, seriez de blessures percé comme crible. Donc, ne me

tarabustez pas davantage. y> B n'eut garde d'y revenir.

Je n'aurais garde, comme j'ai dit, de mettre à vide ses amours ; mémoire, plume et papier me défaudraient; je, seulement, inscrirai les plus manifestes qui la firent nommer haquenée de la cour, belle petite cavale qui allait plus volontiers le galop que l'amble. Une des bonnes histoires que je sache d'elle regarde mes très-chers et amés parents par alliance, les trois Messieurs de Foix, dont Madame ma femme Françoise fut sœur; c'est à savoir: Odet de Foix, vicomte de Lautrec ; Thomas de Foix, seigneur de Lescut, et André de Foix, seigneur de Lesparre, de leur vivant non moins braves au jeu d'amour qu'à celui de la guerre, dont le premier mourut de la vérole, m'a-t-on dit, devant Naples, et les autres en bataillant.

Voici l'aventure comme je la sais : Monsieur Odet, de retour des guerres itales, s'en vint au Louvre entretenir le Roi, et ce, tout botté, éperonné et blanc de poudre, arrivant du voyage ; il fallait, je pense, que l'affaire pressât. En ce temps je pérégrinais en Angleterre, où ce plus que bon Roi m'avait éloingné en secrète mission, afin que durant il occupât ma pute femme. Passons. Madame Anne descendait le grand degré du

Louvre, tandis que Monsieur Lautrec le montait, en l'état que j'ai dit ci-dessus.

Elle, non contente, sans doute, du dernier picotin, eut idée bien folle de recevoir Monsieur le général avant le Roi ; ce qu'elle fit, la déhontée. « Monseigneur, lui dit-elle, car elle connut de prime abord qui c'était, et voire autrement eut-elle agi de telle sorte, mal vous prendrait d'entrer pour le présent chez le Roi qui tient conseil avec Madame sa maîtresse, je vous laisse à penser sur quoi ; cependant, toutefois, ne vous écartez trop, afin que soyez là prêt, quand le Roi, votre sire, aura fait... Donc, si permettez, j'empêcherai par ma compagnie que treuviez les heures longues et le plaisir court. Venez donc en lieu où serons plus à notre aise. »

Lautrec, oyant ces engageantes sollicitations, ne se les fit répeter ; mais se sentit du tout reposé de sa grosse fatigue et n'aurait pour un bon lit changé sa fortune fortuite ; il fit réponse à la rangette et marcha sur la trace d'Anne à qui fût venue bien à point la courtine de nuages dont parle Homerus, lorsque Juno et Jupiter firent un tronçon de chère-lie au Mont Ida. En cette humeur errait par le Louvre, querrant quelque bon coin où ne fussent vus que des rats et souris. Elle eut un instant tentation de se

recourser par derrière et de dire à M. de Lautrec de ne se pas gêner; mais l'idée lui vint de monter aux combles où était le retrait des archers, suisses et domestiques, et entrant dedans avec le susdit tout en feu, referma l'huis, crainte d'être troublés, ce Pardon, ditelle àicellui, riant et se bouchant le nez, ne m'en veuillez pas, Monseigneur, si n'ai meilleur endroit pour vous faire honneur ; mais, seule avec vous, ce retrait, puant de rage, me semblera alcôve embâmée de myrrhe et encens. » Lautrec, qui pouvait, sans trop de malhonnêteté, souhaiter place plus commode, accompara aux palais empyrés ce réceptacle de merde, où de leurs doigts là entour les petits pages avaient pourtrait figures de bran, et prouva son dire des dix doigts et du pouce, comme soûlait parler la dite Anne de Boulein. Après ce, qui ne croira amour plus fort que tout? Us furent là tous deux environ une heure, non pas, comme croyez, en action de vider leur ventre, et néanmoins Madame Anne tirait des soupirs en personne constipée du ventre ; ce qui est bon signe. Monsieur Lautrec aussi était si hautement empêché, qu'il oubliait l'importunité du lieu, et le Roi et tout; quand la fête fut troublée par la malencontreuse venue d'un archer, qui,

cognant à la porte, fâcha ceux qui au dedans cognaient d'autre sorte. « Que le grand diable te bouche ! criait-il, ayant jà ses chausses bas ; foirard, breneux, qui depuis ne sais combien travaille à emplir le retrait, as-tu bientôt fait, toi qui joues seul au flux de ventre ? Sors d'ici, maître fianteur, ou par la merde, je te ferai un masque d'oribus! j> Cette criaillerie importuna beaucoup Lautrec, qui de la peine qu'il eut d'être dérangé en cette affaire, fut tenté de faire taire le fâcheux à bons coups d'épée ; mais Anne l'arrêta pour ce que la vie d'un homme lui était plus que tout précieuse, et parlant avec voix composée : <t Méchant soudard, dit-elle, vuide de céans sur l'heure, sans me molester davantage. Si tu es là encore, quand sortirai tantôt, prends garde qu'au gouverneur des pages, mon seigneur, je voise conter que tu me veux forcer au retrait, et seras brûlé comme bougre. y> Le pauvre diable eut presse de se partir de là et court encore. L'instant d'après s'en vint aussi une vieille chambrière, plus outrecuidée que fille de la rue Tireboudin ; elle croula l'huis, pensant d'abord que les gonds en fussent rouillés ; mais, à son tour, Monsieur Lautrec fit une voix de tonnerre et dit : <r Sorcière maudite, n'est-ce assez de malhaigner les morts, que

de surcroît fais la guerre aux vivans?»

Icelle, oyant telles paroles dures qu'elle crut provenir d'un gendarme qui eût la colique, gringotta entre ses dents blasphème et malédiction; puis, se troussant jusques aux aisselles, pissa contre la porte si aigre pissefort, que Madame en eut des éclaboussures ses patins tout souillés ; ce beau chef-d'œuvre fait, se retira. Les deux amoureux n'attendirent plus longtemps pour céder la place aux chiards, et se baisant en adieu, avec promesse d'y retourner, non en cet ord retrait, mais au plaisir qu'avaient goûté, Anne tira d'un côté, tandis que Lautrec tirait de l'autre pour voir le Roi. Sans délai eut audience du dit Roi, qui l'embrassa, sans doute en amour de sa sœur, ma défunte femme; mais, le reculant de dix pas, fit trois grimaces et dit en colère : « Foi de gentilhomme, mon cousin, vous avez la peste ou la foire; ma chambre en est du tout empuantie. Fi I venir devant nous ainsi accoutré I Fi I allez laver et nettoyer, purger la sueur, la poussière et la souillure qui est en vos vêtemens, et pour Dieu, faites ample usage de linge blanc et senteurs, d Lautrec, tout honteux, se sentant morveux, salua profondément et s'en alla, laissant aux lieux où passait odeur de retrait à faire rendre gorge,

A peu de jours de là, M. de Lescut aussi arriva de Test d'Italie, et fut de séjour à la cour jusques à la départie de son frère aîné qui tarda un petit. Lescut, qui disait que si les ennemis fussent femmes, il irait seul à rencontre et les mettrait à cul, fut vraiment un nouvel Hercules. C'était là son passetemps, son étude, son désir : femmes, filles se laissaient soumettre à foison par ce raide décrotteur d'amourettes, et souvent il disait qu'à homme de cœur c'était honte de mourir sàns avoir égouté toute son eau de vie.

Ce propos ne m'étonne de lui, qui, en sa jeunesse, avait vécu chez les moines pour apprendre à mourir de telle joyeuse façon.

De fait, le temps qu'il ne donnait à Mars était tout pour Vénus. Donc il vit Anne premièrement en l'église, où, si ne priait, le feignait pourtant, et admira sa vénusté. Le soir du même jour, la revit en ses beaux atours chez Madame Marguerite d'Alençon et entrèrent en intelligence aussitôt qu'en entretien. Ce fut elle, plus fine qu'ambre, qui pria les dames et gentilshommes de venir au jardin jotier à la cline-musette, jeu où l'un cherche les autres qui sont musses.

Les seigneurs, qui, en ces sortes de jeux, emblent aux dames et damoiselles mille privautés, ne songèrent à s'y refuser, et les da-

ME8SIRE JEAN DE LAVAL llâ

mes, qui, sous mine déjouer, avancent leurs amours, ne dirent pas non. La nuit sans lune qui chassait le jour prêtait son manteau aux entreprises d'amour,et parmi les arbrisseaux vêtus de verd par le renouveau,un lynx même n'aurait rien vu. Par sort, à l'ouverture d'un livre, le poursuivant (ainsi nomme-t-on celui qui s'en va en quête des autres) fut Monsieur de Lautrec, qui avait bonne envie de monter l'Anne autre part qu'en un retrait.

Je cuiderais volontiers que Madame Anne par malignité eût conduit le sort, qui dédésigna Lautrec, tout mélancolié. Néanmoins, un chacun imagine cachette à sa guise, et les dames, de peur des animaux malfaisans, prennent avec elles qui leurplaît. L'usage est qu'elles souffrent le baiser, le toucher et le doux parler; car seraient-elles prises, si faisaient bruit aucun pour s'en défendre. Madame Anne ne s'en tint là; ces riens, à son goût, étaient sottises et temps perdu.

Or d'un signe amical encouragea Monsieur de Lescut, qui l'eût suivie jusqu'à Rome.

Elle ne le mena si loin, cependant, par pitié; mais contre le mur de clôture, à l'abri d'un bocage feuillu, se cacha, non si bien qu'il ne la découvrît, et sans lui demander licence, fort et hardiment, lui fit la chose jolie, debout et de haute lisse. Ce qui lui

sembla si plaisant, que depuis, l'eut en estime singulière, et le jeu fini, l'en complimenta, disant : « 0 ! que les gestes sont plus forts que paroles ; Herculès ainsi apprivoisait les farouches pucelles, et, à sa façon de faire, icelles ne trouvaient rien à reprendre.» Ils recommençèrent au moins trois bonnes fois, et Madame Anne, entendant le quêteur approcher, pria Lescut de s'enfuir, crainte qu'on ne les trouvât ensemble ; mais comme à regret il quittait ce bon endroit, son frère le reconnut, l'arrêta et l'envoya en son lieu chercher les cachettes. Anne, voyant passer Lautrec auprès d'elle, eut remords de l'avoir fait camus et l'appela à soi. H, joyeux de la rencontrer si à propos, se vint musser entre ses bras, et le bruit de culetis de redoubler. H * me pue de le dire ; mais Anne de Boulein ne jetait sa part au chien, et comme dit Coquillart, elle en eût pris jusque sur l'autel.

Or la cour alla à Fontainebleau, en grand arroi, pour le déduit de la chasse. En la dite ville était lors d'aventure Monsieur André de Foix, sire de Lesparre, naguère malade et souffrant, mais enfin par science des médecins, remis en santé et convalescence.

Ce fut grande liesse pour Messieurs ses frères, accompagnant le Roi, de le voir hors de tout danger et déjà en état de monter à

cheval. On sait que ce seigneur, le plus jeune des trois, l'emportait du tout aussi sur iceux pour la beauté, grâce et accortise. Madame Anne le connaissait tant seulement de nom et de bruit ; mais l'ayant vu la face pâlie et faible encore de sa maladie, eût bien voulu l'employer à ses plaisirs. Adonc, une chasse royale, magnifique et joyeuse, étant ordonnée, dès l'aube blanchissante, par la forêt de Fontainebleau, retentit grand tracas d'abois, de cris, de trompes, d'hommes et de chevaux. Monsieur de Lesparre nonobstant son malaise, ne fut d'humeur de rester en la maison tandis que tous se solaciaient aux exercices de Diane chasseresse.

Donc vêtit son plus bel habit, monta son plus haut genêt et se mêla aux gentilshommes du Roi, faisant pennader son coursier, et montrant adresse et gentillesse, dont les dames étaient bien émerveillées. D'abord, le Roi se mit à courre le cerf, que les meutes tenaient en haleine, et d'autre part, les plus chevaleureux, armés d'épieux et massues, se lancèrent contre les sangliers et autres bêtes fauves. Les dames ne quittèrent les fauconniers qui, de leurs mains engantelées, envoyaient par l'air, aux oiseaux tremblans de maie peur, leurs autours, tiercelets et faucons. Madame Anne ne prit garde à tel

passetemps féminin, d'autant que Monsieur de Lesparre se jetait à la suite du Soi, là où les cors sonnaient la mort du cerf. Mais telle fatigue passait sa puissance, et s'étant écarté du gros des chasseurs, par chemins non frayés où son cheval le portait, rencontra droit à la hauteur de sa tête une branche d'arbre qu'il n'eut le temps d'évader, et en fut choqué au front, tant qu'avait de force le galop de son cheval, dont, jeté à bas de la selle, tomba pâmé sur l'herbe épaisse et drue en ce lieu-là. Quand rouvrit au soleil ses yeux longtemps clos, vit à ses côtés une sorte de figure d'ange, qui souriait de le voir sortir de si long évanouissement, et remarqua, non sans vergogne, qu'il était quasi nu ; car Madame Anne (l'ange n'était autre qu'elle), le cuidant blessé du coup, tué peutêtre, dont aurait eu peine bien amère, avait déchiré ses habits et se réjouissait en l'âme de contempler ce corps tant blanc et soef qu'il ne semblait être celui d'un homme.

Elle lui conta gentement comme quoi elle s'était trouvée là auprès, pour lui prêter un peu d'aide, lequel fait toujours grand bien ; il lui rendit grâce et baisa ses mains, qu'ellemême tendait vers ses baisemens. En la partie de la forêt où ils étaient, personne n'eût su les apercevoir, sinon hamadryades^

silvains et dieux bocagers. M. de Lesparrë ne se sentant plus qu'à peine de la chute, sa faiblesse en vigueur fut muée par la pensée de jouissance. Cette bonne gouge, qui ne voulait autre loyer de ses soins et charité, feignait pourtant de craindre qu'il ne se fît mal et le priait d'attendre jusqu'à demain ; mais ventre de braguette n'a point d'oreilles ; il avait métier, après jeûne, de soi refaire, non qu'il pût jamais oublier ce qu'il savait de ce joli jeu. Madame, qui jà le préférait à ses deux grands frères, les ayant tous trois éprouvés, ne s'épargna aussi à le mettre en haleine, et tous deux le faisaient de si grand cœur, qu'ils eussent donné envie à un maléficié de le faire. Quand ils furent bien saouls de jouissance, Madame remonta sur sa haquenée qui paissait l'herbe tendre, en les regardant faire, et Monsieur de Lesparre la conduisit, devisant, jusqu'à l'orée du bois, où se séparèrent, crainte de maie bouche, non sans jurer cent et cent fois de s'aimer fermement. On sait ce que c'est que serments d'ivrognes et d'amoureux : autant en emporte le vent.

Les trois frères, contens de leur conquête que chacun cuidait sienne, en prenaient à leurs heures et convenance. Anne, ou mieux Anesse, tant était gloute du plaisir de mâle

masculant, n'en avait jamais trop, voire assez ; j'ai ouï dire que ses valets ne lui semblaient ni trop membrus, ni trop puissans. Ce qu'elle a narré elle-même en un dîner chez M. de Pothon, touchant la perte de son pucelage, n'est pas trop à sa louange. Imaginez que c'est elle qui vous en fait ci le conte.

« Messieurs et dames, j'ai si belle peur de mensonge, que ne vous affirmerai pas que le feu Roi Henri VII 6 , vrai ribaud couronné, fût mon propre père, bien qu'avec Madame ma mère il couchât ouvertement ; mais celle-ci, pour se désennuyer, couchait avec tant d'autres, blonds ou bruns, grands ou petits, que le bon Dieu seul sait lequel m'a jetée en moule, tandis que Monseigneur Thomas de Boulein, Ambassadeur en France, laissait sa femme en possession royale, qui ne lui rognait les cornes. Mais ce n'est pas ce qui lui chaloit. Ma sœur aînée, Marie, aussi belâtre que sa mère, n'était pas moins bien apprise en exercices cupidiques, comme l'ai su depuis. Elle aussi passait pour être de sang royal. Mais ce bon père, un jour qu'il vint s'esbanoier chez sa servante et maîtresse, voyant sa fille si gorgiase, sans demander licence papale, fit éloigner le monde et la dépucela tout d'une traite. S'il ne m'en

fit autant, c'est que je n'avais pas attendu qu'il y songeât. Depuis, ma digne sœur en usait quant et lui avec honnêteté filiale et lui paraissait mieux appétissante que Madame ma mère, laquelle trouvait bon que sa fille Marie occupât le Roi en son lieu, et cependant de sa part ne reposait guère. Je, qui n'avais encore treize ans et en semblais quinze, étant jà nubile, enviais ma sœur que sa majesté tenait enfermée si longtemps, que, s'il eût été chapelain, j'eusse pensé qu'il la confessait. Désir curieux me poignait, et, pour le satisfaire, un jour que le Roi devait venir, je me mussai en une garde-robe voisine, et par les fentes de la porte, fut témoin de la danse. Bien que, petite fille, ignorasse du tout le sacrifice à Vénus, sentis brûler en moi ardeur non pareille, à la vue des tourdions et ébats de ma sœur Marie avec le vieux sire. Pourtant, à ses plaintes et virements d'yeux, cuidai qu'il lui fît mal et aurais crié à la force, si elle n'eût dit : Merci. Je sortis de là plus savante un petit et curieuse d'essayer la pareille; je n'osai toutefois en prier le Roi qui m'eût puni de ce que j'avais vu le secret de ses visites à ma sœur. Je n'eus garde non plus d'en parler à ma mère, qui me défendait d'approcher la chambre de Marie, le Roi y

étant. Mais voilà comme j'inventai moyen pins expédient. On m'avait donné ponr ma conduite un vieil écuyer, laid comme les trente-six péchés mortels, et plus souvent ivre que non. C'était, au demeurant, un digne morceau d'homme, qui me narrait des légendes et batailles, et disait les répons à mes prières du soir et du matin. D me répétait souvent que la fée Morgiane, qui s'énamoura d'un simple écuyer, sans faire tort à ses autres amants, n'avait pas mon air et prestance. Comme, par l'âge et apparence, le dit écuyer, ayant nom Jenkins, avait similitude avec le Roi Henri, je pensai qu'il me duirait mieux qu'un plus jeune.

Donc, certain jour que Mesdames ma mère et ma sœur, allant à la cour, je me vis seule restée en la maison; je renvoyai mes chambrières et dis à l'écuyer de se bien laver et parfumer pour me joindre en mon appartement. En l'attendant, ôtai robe et guimpe, ne réservant que ma chemise, et m'étendis dessus mon lit. Jenkins entra en toussotant, et sitôt qu'il m'eût vue en telle nudité, se retirait tout confus ; mais je lui dis de demeurer, et, tirant la porte après lui, de venir se coucher à mes côtés. A ce ne répondit rien, sinon que je le voulais perdre et que j'eusse pitié de sa vieillesse. «Jenkins, dia-

je, dessers l'honneur que je te fais, en m'obéissant de tout point. j> J'ignore s'il eut peur de me fâcher, ou bien si r du démon de la chair il sentait l'aiguillon; mais le vilain entra en rut èt commença de battre brèche.

«Aïe! disais-je, aïe! N'est-ce que cela?

Jenkins, mon ami, trêve, tu me blesseras.

Oh ! oh ! méchant, je te ferai chasser, si tu n'arrêtes ! » D n'écoutait rien, et de mes ongles je le pelaudais, face et corps, sans qu'il cessât ; et je crois qu'il n'aurait encore fini, à ma grand'douleur, s'il n'eût repris haleine. <r Ma chère Anne ! ce me dit mon déhousseur, soufflant d'ahan, comme soufflet de forge ; il vous faut par médiocre mal gagner un grand bien. Que n'ai-je encore un transon de ma verte jeunesse ! Vous seriez forcée à présent, et le diable m'ait, si vous pleureriez! Or, attendez-moi; je sais un mien neveu qui a de quoi nous ouvrir à tous deux ce bon petit endroit, et si permettez que l'appelle, vous trouverez là plus de plaisir qu'en tous les affiquets des pucelettes. » J'en avais assez du mal qu'il m'avait fait, le vieux lourdaud; mais comme il me jura que serais guérie en moins de rien, il partit de là et revint avec le maître d'hôtel de Milord de Boulein, robuste gars, fort en membres, et beau jouteur de haut en bas.

Icelui, instruit d'avance par son parent de ce qu'il était besoin, sans prendre de temps de saluer ni entrer en conférence, se mit à l'ouvrage si raidement, que j'eus à peine loisir de crier. Voilà comme quoi perdis mon pucelage et si ne le regrette. Je vous affie que, dès la ville prise, je fis ma charge en si gentille ordonnance, que l'on eût pu penser que de ma vie n'avais fait autre chose.

Ecuyer au maître d'hôtel succédait, et maître d'hôtel ne patientait pas longtemps pour réitérer, occupant la place sans désemparer; de sorte que l'écuyer était tout refroidi d'attendre et criait à son neveu : « Tues bien âne sur Anne ! Mais ôte-toi de là que je m'y mette! » Je fus si aise du service de ce grand poilu de maître d'hôtel, que je pris goût à sa cuisine et ne voulais plus d'autre sauce. Le pauvre écuyer, las d'attendre que l'autre eût fait, remit à demain d'avoir sa revanche et s'en alla. Le lendemain, je lui baillai licence de me traiter à sa fantaisie, en reconnaissance du beau sonneur de cloches qu'il m'avait amené ; mais le paillard sua comme porc, laugue pendante, yeux égarés, maugréa tous saints et diables, et ne fit rien. Je profitai mieux, pour mon compte, de ses inutiles efforts et le laissai là avec son intention toute camuse. Depuis

ce, j'ai les vieilles gens en haine, et n'en prendrai qu'à défaut d'autres, plutôt que jeûner toujours.

On devine que celle qui aimait ainsi le premier homme de bonne volonté, n'en aimait pas un en vérité. Dans le moment de la courtoisie, certes, elle n'était mie avare de beaux serments de constanoe et fermeté ; mais il n'en demeurait rien en après. Je ne sais cependant si elle eut telle indifférence, au sujet de Clément Marot, qui ne la payait qu'en cette monnaie; car il m'a juré maintes fois qu'il ne se servait d'elle qu'à défaut d'autre. Le renard d'Œsopus, phrygien, qui trouvait trop verts les raisins, me semble un autre Marot, tant icellui est vain et punais. Néanmoins, je tiens pour vrai le fait qui suit, l'imputant moins à amour qu'à vengeance féminine. Ce Marot, trois fois maraud, qui m'a dédié, pour avoir argent, un livre d'épigrammes belles et excellentes, gagna au jeu de la condamnade, de Madame Anne, un baiser tant seulement, que nommer n'oserais. Madame d'Orsonvilliers m'a acertainé que le prix que mit Anne à l'abandon de son corps, fut de gentils vers, et c'est elle qui se trouve en les livres du dit Marot célébrée sous le nom d'Anne.

Mais ne le crois guères ; car Etienne Cla-

vier, homme docte et ami du poëte, m'assura que les épigrammes à Anne regardaient Madame Marguerite d' Alençon et Reine de Navarre,qui avait aimé le dit Clément, à cause de sa belle science. De fait, Madame Anne de Boulein trouva quelque temps son plaisir aux grands belinages de Marot qui, en ses poésies, à ce que je cuiderais volontiers, se dit Martin amoureux d'Alix la bonne garse.

Or, il n'était homme à se contenter de celleci, soit qu'il trouvât fcn elle appétit moindre que le sien, soit qu'il ne pût la tenir autant qu'il voulait, et pour n'en perdre l'habitude, hantait les bordeaux des rues de la Truanderie et Aubry-le- vicomte. Là, fit rencontre d'une jeune bordelière, de nom Annette, qui était habituée chez la fameuse maquerelle, dite la Normande, et l'aima , comme elle lui. Ici je m'ébahis (et ainsi fera un chacun) que Marot ait d'une femme été aimé, tant il était laid, louche, trepelu, puant et sale. A ce propos, je me recorde une histoire touchant les amours monstrueux.

Une haute dame, que je ne nommerai, belle, jeune, riche, galante et plus, devint de gaie triste, entra en nonchaloir des jeux, bals et tournois, et finalement dit adieu à la cour, au grand déplaisir de tous et du

Roi aussi, qui n'avait pu la mettre à l'envers, telle était sa chasteté. Après son département, les uns disaient qu'elle s'en allait se faire sainte pour être couchée tout au long en la Légende dorée ; d'autres qu'elle tendait à épouser l'Empereur de la Chine ou le prêtre Jean ; enfin beaucoup juraient que son pucelage mourrait avec elle ; ce qui serait grand dommage. Mais depuis, par une chambrière qu'elle chassa de sa maison, on apprit de belles choses. Cette prude dame qui eût été, semblait, en paradis le gonfanon des vierges, était si férue d'amour pour un ord et vieil maure, muet de naissance, qu'elle n'avait cesse de le regarder et baiser, l'appelant son peton, son bedeau, son bouchon, son seigneur, son petit-fils, son Adonis, et dès qu'elle en était loin, souhaitait le revoir pour l'accoler et biscoter encore. Icelui, qui semblait moins homme que singe, tout affollé des soins qu'on avait de lui, se prit à être vain et mauvais ; elle supportait l'outrecuidance de ce payen, et cette vie diffamatoire dura autant que le petit bonhomme qui mourut de la colique. 8a désespérée maîtresse l'eût suivi sous la terre, si on l'eût laissée user de fer ou poison.

Seulement fut grandement malade, et le temps eut peine d'anihiler cette poire d'an-

il*

goisse. Voilà pourquoi les antiques poëtes ont pourtrait l'Amour avec yeux bandés, d'autant qu'il lance ses dards en aveugle.

J'ai dit que Clément Marot et son Annette enflambèrent leurs cœurs de leurs regards, ou plutôt de son alumelle. Le bruit en courut jusqu'à Madame Anne qui, non qu'elle s'inquiétât d'un picotin de moins, fut moult fâchée et irritée d'avoir parti un de ses amants avec une femme de folle vie, et de ce que à celle-ci l'avantage était demeuré.

Or, par ses grands valets, amena en son hôtel, le soir, la pauvre tremblante Annette, et fit mander soudain Marot, qui tarda le moins possible. Ce pendant Anne, de sa main blanche, fouetta si horriblement Annette, que de son cul blanc la couleur fut vermeille; puis ordonna à ses serviteurs de la dépouiller nue et d'en jouir chacun son tour, au signal qu'elle ferait. Marot, conduit en la salle voisine ou Anne était, ne commença même pas ce qu'il espérait ; mais regardant par quelque ouverture, vit une très-belle femme, la tête voilée, que de grands ribauds, six ou sept environ, occupèrent, puis l'un, puis l'autre, et n'eut garde de reconnaître sa très- chère Annette, quasi plus morte que vive. Ce n'est là tout : à l'appel de Madame Anne entrèrent de robustes

frappards qui, s'étant saisis de Marot, sans arme ni harnois , le battirent de verges, comme jadis notre seigneur Jésus-Christ, et tant faisait cris et menaces, tant les tribards lui écorchaient Pépine du dos, tant la bonne Anne riait follement, qu'on eût dit le rire inextinguible qu'Homérus attribue aux Dieux. Quand les bras furent las de battre; quand les paillards en eurent leur saoul, Marot avec Annette, meurtris, mécontens et plorans, furent jetés hors en la rue, où le guet les trouva et les mena en la prison du Châtelet.

Marot, colérique et rancuneux, se promit de n'emporter sous la terre son juste ressentiment, et de bon cœur il eût fait de son poignard, en la poitrine de Madame, boutonnière plus large que celle du bas ; mais il redoutait le collier de chanvre qui de naissance lui pend au cou, n'est qu'il ne le serre pas encore. Voilà ce qu'il avisa pour se moquer du grand et petit Châtelet.

H savait, comme qui voulait l'entendre, que Madame Anne avait eu pour confesseur le père André, qu'elle surnomma Semi-Dieu, ayant expérimenté sa vigueur plus qu'humaine. C'était, je ne le tairai, scandale pitoyable, que commerce libidineux sous semblance de confession. Quantes dames ne

font pas autrement ; ce pourquoi Messire Luther, faux prophète, a moult véhémentement honni et diffamé la confession aux prêtres, dont il déclare Pinconvénient et scandale ; je le renvoie au prochain Concile, cet excommunié ! Donc le père Semidieu, à la cour, des dames était estimé plus que Monseigneur saint François de Paule, non qu'il fût grand ichthyophage et amant de carême, mais parce qu'il les confessait mieux qu'Augustins et Carmes. C'était un gros, beau, noir, haut, poilu ribaud, ne sachant A ni B en matière de clergie ; mais savant à la mode de saint Priapus son patron, et pour cela était-il jour et nuit par voie et par chemin. J'ai ouï conter (et je m'en excuse, si c'est mensonge) que son bruit fut si éclatant, que Madame Marguerite d' Alençon, sœur du Roi François, se voulut confesser à lui et le trouva bon. Que fit Marot ? S'accoutra ainsi que ledit frère confesseur, s'encapuchonnant et se ceignant les reins ; puis, cachant en sa manche des ciseaux bien affilés, pénétra, sous son faux air, jusqu'en l'oratoire de Madame Anne, où celle-ci, en linge blanc et couchée sur le dos, bayait aux corneilles, pensant à ses grands coups. Marot, qui entra sans gratter à la porte qu'il jeta tôt après lui, tira

droit à elle et lui leva ses couvertures.

Madame, qui à l'habit cuidait que Semidieu la venait confesser, ne s'en fâchait et riait de le voir en si joyeuse envie. Mais le méchant, quoiqu'il en eût, ne se permit l'abordage, et sans sonner mot, l'épila et rasa, non au chef, comme entendez, que c'était pitié ; ses cris et défense n'eurent force de sauver un poil de sa toison, et le barbier Marot s'enfuit en triomphe, crainte des coups. Mais, loin du danger, le courage lui revint, dont composa une gentille épigramme, qui n'est point en ses œuvres :

Poil n'as-tu plus à ton menton d'en bas, Anne, qui portes hommes au lieu de bats ; Marot barbier a tondu cette barbe, Toi invoquant sainte Anne ou sainte Barbe, De protéger ce qui tant plait ci-bas.

Eusses voulu, pour les joyeux ébats, Qu'on te montât comme bon cheval barbe, Plutôt que perdre, après mille débats, Poil.

Toi qui soûlais mener galans sabbats, La nuit, le jour, pire que de rabats, Va-t'en humer tisanes et rhubarbe; Car il n'est bruit de Paris jusqu'à Tarbe, Que mal de Naples a chez toi rué bas Poil.

A cette cause, ces vers ayant couru jusques au Roi qui en rit son saoul, Madame Anne fut dite la tondue ; dont elle ne sortait de son hôtel, se feignant malade, et ce qui lui sembla amère privation, jeûna d'amants tant que les poils lui fussent revenus. Lors, pour faire cliâtier Marot de la prison, ou mieux peut-être, travailla à donner de P amour au Roi, dont depuis fut appelée la mule royale.

D'abord ouvragea elle-même un riche accoutrement moresque en soie vénitienne, ornée de peintures de fleurs et oiseaux, et s'en étant parée en gentille façon, la coiffure aussi de son invention, s'en alla au lever du Roi, avec tabourin et flûte persique.

Le Roi François fut bien aise de cette mascarade, qu'il ne reconnaissait encore Madame Anne, et lui sourit gracieusement. Elle commence une danse moresque, sonnant de la flûte et du tabourin, virant sur un pied, puis écartant les jambes, puis imitant les gestes vénéréens, puis sautant adextrement; de sorte que le Roi applaudissait et les gentilshommes aussi. Cette mômerie, dont on parla beaucoup et longtemps, énamoura cil pour qui elle fut faite, et il fit présent à la danseuse d'un carcan de pierreries. Quelques jours ensuite, c'était fête au Louvre, et la

mesgnie s'y trouvait nombreuse. On vit venir Madame Anne, en vestiture de juive, représentant Madame Agar, servante d'Abraham le patriarche, et, chacun se tenant en silence, joua au naturel une pieuse comédie où la dite Agar, dans le désert avec son petit Ismaël, s'en va mourir de soif, n'est un ange ailé et nu qui lui découvre une source d'eau vive. Tout cela était mis en rimes élégantes par Madame Anne ellemême ; et le Roi, non moins que seigneurs et dames de céans, fut émerveillé, appela celle qui avait joué le mystère et la baisa à la bouche, en attendant autrement. En après, la même Madame Anne représenta, ensemble Mellin de St- Gelais, excellent en ces sortes de jeux, un nouveau mystère de Vénus et Mars, et me souviens qu'en la fin, dedans le filet vulcanique, on avisait les payens juchés l'un dessus l'autre. Toutes les dames admirèrent ce spectacle, et le Roi, dont l'amour croissait d'autant que l'imaginative de Madame Anne, la fit chercher tout soudain par son chapelain, etpassèrent la nuit tous les deux. Le lendemain, Clément Marot fut pris par des archers qui le menèrent en prison, et son procès se faisait, dont l'issue semblait mauvaise, quand cessa le grand amour de François pour cette Mes-

saline, ce qui fit le salut de Marot remis en liberté. O l'incorrigible pécheur ! Voici comment le Roi détesta bien fort Madame Anne, qui avait trop plus qu'une autre la science des ébats amoureux, et je le pleigerai si quelqu'un en doute. Le Roi, 8ans doute las de ces femmes marbrines qui laissent faire et ne font rien, une nuit retint coucher au Louvre Madame de Boulein, qui était musequin friand. Vers le matin, elle se leva pour aller au retrait, disait-elle, et comme elle tardait bien, le Roi se leva en inquiétude de savoir si elle n'était pas malhaignée ; mais, descendant au retrait, ne l'y trouva, et déjà s'en allait sonner l'alarme, quand il ouït des soupirements et bruit équivoque vers la salle aux gardes, qui était non loin du privé, et voulut voir ce que c'est.

Qui fut bien ébahi de trouver, au milieu des gardes dormants, Madame Anne que chevauchait un gros garde qu'icelle avait rencontré au sortir du retrait, et en profitait comme voyez. Si le Roi à ce moment avait eu en main son épée ou toute arme, il aurait, tant de vergogne il fut ire, ôté l'âme à tous deux, les faisant aller de jouissance à trépas ; mais d'un raide coup de pied arrête le jeu, et tandis que les coupables, se cuidans jà perdus, n'osaient ni gémir ni prier,

réveilla un des dormeurs, lui donnant ordre de jeter hors du Louvre Madame Anne ainsi toute en chemise; ce qui fut fait malgré les frimas (c'était en hyver). Au contraire, dit au soudard, qui se prenait la gorge de penser à la hart, que demain lui donrait le loyer de son ouvrage, et le jour venu, l'institua capitaine de ses archers, disant que juste et convenable était qu'iTpayât royalement ce brave homme, qui avait fait la tâche du Eoi. Cette piteuse aventure fut la dernière que Madame Anne de Bôulëin trouva en la cour de France ; car elle fit prudente retraite en son pays natal, où, jusqu'à sa mort malheurée* s'adonna aux

Le manuscrit s'arrête ici; mais on lit sur une de$ gardes ce huitain adressé par le Box François I er à Diane de Poitiers ayant ses fleurs.

O Diana, n'aurais-tu le pouvoir De garder toi de celui de la Lune, Que, pour le fait de l'amoureux devoir, Six jours en çà, de tes nuits n'ai pas Tune ?

La grand'douleur, ce dis-tu, qu'on ressent

En la menstrue, a temps vaut qu'on la plaigne;

Mais si tu as au bas du ventre sang,

De deuil poignant combien plus mon cœur saigne.

Page 1