CHAPITRE III
DÉBARQUEMENT D^OFFIGIERS ÉMIGRÉS. — LE COMMANDEMElfT LEUR EST DÉFÉRÉ. — M. DE LA ROQUB-CAHAN, PREMIER GÉ- NÉRAL. — M. DE FROTTÉ LUI EST SUBSTITUÉ. — ESCARMOUCHE A SAINT-CHRISTOPHE. — ORGANISATION DES LÉGIONS. — PRE- MIÈRE EXPÉDITION DE M. DE FROTTÉ. — AFFAIRE DE SAINT- SBYER. — SURPRISE DE TORCHAMP.
Jusqu'à cette époque les réquisitionnaires réfractaires n'avaient eu d'autres ressources que celles de leurs parents et de leurs amis domiciliés dans leurs paroisses ; ils 11* avaient eu dans leurs opérations d'autres guides que leur audace, d'autre tactique que celle suggérée par le simple bon sens et la nécessité, d^autres vues que de se mettre réciproquement à l'abri des vexations des révolutionnaires, sans embrasser un système olFensif que leur interdisait la nature de leurs moyens et de leur organisation. Quatre compagnies de volontaires assez mal équipés pour la plupart, recrutées dans dix à douze paroisses diverses, sans discipline bien fixe, commandées par des ofliciers sans autorité positive, et la plupart sans instruction, ne pouvaient inspirer beaucoup de confiance pour propager l'insurrection après les désastres de la Vendée ; elles ne pouvaient elles-mêmes, malgré leur dévouement hé-
roïque, leur impétueuse rapidité, se promettre de lutter avec beaucoup d'avantage contre les forces immenses de la République, qui faisait alors trembler TËurope entière. Jusque-là, j'avais dirigé toutes les manœuvres de cette colonne, dont le nombre des hommes, qui d'ailleiu^s n était pas bien fixe, ne montait qu à peine à trois cents ; j'avais conduit toutes ses expéditions de concert avec les principaux officiers, parmi lesquels il faut distinguer MM. Gallouin-les-Sillons, les Jenvrin, de la Chapelle- Biche, Prieur dit la Victoire, Hue dit Saint Paul, de Fiers, les Hardouin, d'Yvrande, Dufay dit Santerre, etc., etc. '.
I. Gallouin-Les-SUlons était, de tous les compsignons d'armes de Moulin, celui qui, par son courage, sa capacité, son dévouement sans bornes à la cause royale, et la sûreté de son caractère, lui inspirait le plus de confiance. Il fit, sous les ordres de M. de Frotté, la première guerre comme capitaine de la compagnie de Sourdeval, et la seconde comme commandant du premier bataillon de la légion de Saint-Jean-des-Bois; fut confirmé dans le grade de chef de bataiUon à la Restauration, cadre de réserve ; et était encore en vie dans les derniers temps de rexistencc de Moulin, avec lequel U n'avait cessé d'entretenir les rapports d'une étroite amitié. Il avait été emprisonné pendant deux ans sous le régime de l'Empire.
Les quatre frères Jenvrin ne cessèrent d'être à la tête de la compagnie delà Chapelle-Biche, légion de Fiers. L'aîné fut tué dans la première guerre et fut remplacé comme capitaine par Victor Jenvrin, qui survécut à i8i5, de même que Jacques Jenvrin, lieutenant de la même compagnie.
Les cinq firères Prieur, de Saint-Gornier, avaient creusé dans le territoire de cette commune, dès 1793, un souterrain qui servait d'asile aux prêtres proscrits, et où ils trouvèrent souvent eux-mêmes un refuge. Celui qui était surnommé la Victoire fut le seul qui exerçât un commandement. 11 parait être mort avant la Restauration.
Nicolas Hue, dit Saint-PauK fut le premier capitaine de la compagnie de Fiers. Il mourut en novembre 1814, à l'âge de quarante-quatre ans. Jean- Baptiste Hue, sous-lieutenant de la même compagnie, survécut à i8i5.
Trois fk*ères Hardouin, d'Yvrande, ont joué un rôle marquant dans la chouannerie depuis 1793 jusqu'aux événements de i8i5 auxquels ils ont survécu. Étienne-Jean Hardouin, dit Voltige, fut, au début de la guerre, lieutenant de la compagnie de Saint-Jean, puis capitaine des grenadiers du premier bataillon de la légion de Saint-Jean-des-Bois. Julien Hardouin, dit Crépin, fut, après son frère, lieutenant de la compagnie de Saint-Jean, puis capitaine de la compagnie d'Yvrande. Jean Hardouin était sous-lieutenant de la compagnie d'Yvrande.
Julien Dufay, dit Santerre, fut le premier capitaine de la compagnie de
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Cependant, quoique j^eusse donné la première idée et le premier exemple de rinsurrection, quoique j*eusse formé le premier noyau de nos rassemblements, et que la paroisse et la forêt de Saint-Jean fussent le point central où Ton avait coutume de se rassembler, je n'avais néanmoins pas sur les quatre compagnies un conmiandement de droit reconnu. Je partageais même le commandement particulier de la compagnie de ma paroisse, de la compagnie mère, avec quelques autres officiers.
Sur ces entrefaites et pendant l'espèce de trêve que nous procuraient les conférences de la Mabilais, arrivèrent les Émigrés qui se réunirent à nous. Ces messieurs étaient d'abord débarqués en Bretagne ; quelques-uns même avaient assisté aux négociations qui se tenaient près de Rennes. C'est là que le bruit de nos expéditions s'étant répandu, il détermina les Emigrés normands à joindre leur courage et leurs moyens à ceux de leurs compatriotes. Parmi ces Emigrés, il faut compter en première ligne MM. le comte Louis de Frotté '. de la lloque-Cahan,
Saint-Jean, ayant été élu en 1793 sur le refus de Moulin. Il fût {^èTement blrssé à Pattaquc du Teilleul, le 14 décembre i^^m* (*t ne put prendre une part active aux événements subî*équents de la jçuerre. Pendant la pacification, il fut arrêté par une patrouille républicaine dans un champ quMl la* b<iurait, et égorgé de sang-froid. 11 est à remarquer que presque tous les ofllciers chouans portaient un nom de guerre, afin de ne pas attirer sur leurs familles les vengeances républicaines.
I. La vie du général de Frotté a été écrite par M. de la Sicotière d^ine manière si complète quMl serait inutile de <I(mner ici sur lui aucun détaU bi(»graphi(iue. llemurquons seulement que, débanfué sur la ci^tc de France dès les pn'uiiers jours de frvrier 179^, avec des pouvoirs pour commander les royalistes en Hasse-Normandie. il laissa jusqu^au mois de mai suiTant ce commandement à M. de la Koque-(]ahan, qui n*avait pour exercer cette autorité d'autn* litre que celui dont il l'avait rt>vétu lui-même. Sous prétexte de prendn* part aux confénmces de la Mabilais, il chercha surtout à se in(>ttre <mi rapport avrc les nutn>s chefs ntyalistes. On est réduit aux <'<mjeelun*s iwMir expli(|uer ce rôle dVxpectative peu en rapport avec l'activité c|u^il a déploycV depuis. Peut-être, en raison du p<*Ut nombre des insurges n<innaMtis, doutait-il rnetire de la pi is^ibilité d'obtenir d*eux une action utile. Peut-être était-il préoccupé de res|K>ir défaire accepter «on
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de Saint-Paul, de Ruays, de la Rosière , de Carville, de Marguerye, du Rosel, Moulien de la Poterie, de la Tour, de Gampagnolles, etc., etc.
autorité aux chouaDS de la Mayenne, plus aguerris et alors ving^ fois plus nombreux que ceux du Bocage normand, mais dont Tesprit d^indiscipline se montra toujours rebelle à toute organisation.
Le comte Charles de la Roque, seigneur de Caban et de la Fosse, avait obtenu le grade de capitaine dans Tarmée ft'ançaise avant Témigration. Passé à Jersey en décembre i7o4 dans Tintention de pénétrer en Normandie, il reçut du comité royaliste, en même temps que MM. de Bellefonds et de la Rosière, des pouvoirs pour commander semblables à ceux de M. de Frotté, à la demande de celui-ci, qui fut le seul à en recevoir du comte d^ Artois. M. de la Roque-Cahan, étant arrivé le premier dans le Bocage normand, en février 1795, y fut reconnu comme général par les groupes insurgés qui s*y trouvaient sous les armes. Mais, comme l'explique fort bien Moulin, il n^entraitpas dans ses vues de faire une guerre de partisans; son plan était de préparer dans toute la province une prise d^armes générale du parti royaliste qui, par un mouvement simultané, s'en serait rendu maître. Ce système très spécieux et qui, au point de vue politique, avait des avantages incoutcsUi blés, n'aurait sans doute, comme la levée de boucliers des Girondins, obtenu un succès momentané que pour aboutir à un complet désastre. Il ne pouvait être goûté par les Chouans, abandonnés en attendant à toutes les chances de destruction. Ils refusèrent donc d^obéir à ses ordres et se placèrent sous ceux de M. de Frotté. Quelque pénible que cette déchéance fût pour M. de la Roque, il ne s^en rangea pas moins sous les ordres du nouveau général, qui le fit reconnaître comme commandant en second; il ne cessa de le servir avec zèle et dévouement. Il se rendit utile, moins dans les opérations militaires que dans l'organisation générale et dans la correspondance en dehors des cantons insurgés, indispensable pour fournir de munitions la petite armée de M. de Frotté. Si les dangers auxquels il avait à s'exposer pour remplir cette mission n'étaient pas de la même nature que ceux des combattants, ils n'en étaient pas moins sérieux. M. de Frotté adoptait d'ailleurs ce qu'il y avait de praticable dans le plan de M. de la Roque, et tout en soutenant une lutte active au centre du Bocage, il préparait un mouvement général dans les autres parties de la province impropres à une guerre de partisans. M. de la Roque- Cahan, revenu dans la province après la pacification, continua à travailler à l'organisation du parti. Surpris à peu de distance de Tinchebray par un détachement républicain, il fut livré, pour être conduit à la prison de Domfront, à une escouade de gardes nationaux, qui l'assassinèrent de la façon la plus barbare, le a4 mars 1797.
Le comte Charles-Nicolas de Saint-Paul, seigneur de Lingeard, était proche parent de M. de la Roque-Cahan. En nous conformant à l'orthographe dont il faisait lui-même usage, il faut cependant observer que Saint-Pol était le nom ancien de sa famille, issue, suivant la Recherche de la noblesse de i5a*3, des premiers comtes de Saint-Pol en Artois, possesseurs de ce grand fief avant le règne de Philippe- Auguste, d'où il passa par
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Nous vîmes tous arriver avec des transports de joie des hommes qui avaient, de plus que nous, des noms, de Tex-
une femme à la maison de Chastillon. M. de Saint-Paul, revenu de Témigration en décembre 1794, joignit aussitôt une petite troupe de Chouans qui sVtait formée entre Domfront et Ambrières : il en fut, malgré sa jeunesse, adopté comme chef, lui donna plus de consistance et en fit une des meilleures divisions de Tarmée de Frotté. C'est surtout à M. de Saint-Paul que Parmée royale de Normandie dut la victoire de Cossé, la plus brillante qu'elle ait remportée. Sa capacité, son énergie, la fermeté et la sûreté de son caractère, en firent un des principaux soutiens de son parti, à Im. têle duquel il figurait encore en i8i5; il vivait encore dans les dernières années de Texistence de Moulin. M. de Saint-Paul était connu dans Im. chouannerie sous le nom de Henry, et sa division était toujours désignée comme la légion de Henry ; elle avait pour commandant en second dans la première guerre Billard, surnommé Alexandre. C'est l'auteur de Mémoires diffus et mensongers, publiés dans le seul but de déverser la calonmie et l'insulte sur ses anciens compagnons d'armes, auxquels il ne pouvait pardonner le mépris qu'il savait trop bien s'être acquis par le rôle infâme quHl remplissait depuis son séjour en Angleterre. < Son livre, a dit M. de la Sicotière (L. de Frotté, préf., p. xxv), est un tissu de récriminations, de mensonges, d'insinuations odieuses contre ses anciens camarades. »
Si d'autres ont imputé à M. de Saint-Paul des actes de cruauté, c'est peut-être par une confusion avec un chef manceau, Louis Courtillé, connu des Chouans sous le nom de Saint-Paul, comme M. de Saint-Paul Tétait sous le nom de Henry. Ce chef, qui a commandé avec une autorité sans bornes dans la partie de Tarrondissement du Mans voisine de la Mayenne pendant les années 1^94 et 1^95, vers la fin de laquelle il fut tué dans un combat à Kpineu-le-Chevreuil, sa paroisse natale, joignait à beaucoup de bravoure une exaltation approchant du délire; do tous les hommes qui ont marqué dans la chouannerie, il est sans doute celui qui a sacrifié le plus de vies humaines, s'étant fait un principe de ne jamais épargner un ennemi.
Le comte René-François de Ruays, ancien capitaine dans Tarmée, était du pays Nantais. 11 n'avait pas volontairement émigrt* : mais en raison de ses opinions, il avait été déporté à JiTsry par droisiondes autorités rt'volutionnaires qui voulaient, par un rar«» scrupule, épargner sa tête et s'emparer de ses biens. Ayant n-joint M. île Frotté, il reçut de lui en juillet 1798 le commandement des Royalistes armés dans les envln>ns d'Avranche», qui avaient eu jusque-là ptuir chef le comte Henri de Marguerye. Le peu de n'sultats obtenus par celui-i.*i avait fait s<'ntir le besoin d'une meilleure direction. M. de Ruays, qui prit le nom de (îérard, actpiit au contraire une grande infiuence dans sa <livi>ion. comprenant les deux tiers Nonl de l'arrondissement d'Avranches et les deux tiers l)iu»st de celui de .Mortain. Habile à recruter et à organiser sa troupe, il fit de sa légion la plus nombreuse de l'armée normande; mais il ne sut pas l'aguerrir et la rendre utile à son parti. Poussant la circonspection jusqu'à la timidité, ne suivant qu'avec méfiance les instructions de son général, manquant de décision et
périence et de rinstruction, et dont les secours nous Tenaient si fort à point. Les jeunes gens qui avaient été élus
de vigueur sur le terrain, il donna de plus bien des embarras à M. de Frotté par Tesprit de jalousie qui lui faisait entraver les efforts des officiers plus éncrg^iques que celui-ci chercha à lui faire accepter pour seconds. Après la pacification de 1800, M. de Ruays ne reparut plus en Normandie ; il survôcut à la première Restauration.
Louis Got de la Rosière, officier émigré, des environs de Séez^ fut d^abord regardé plutôt comme collègue de MM. de Frotté et delà Roque-Cahan que comme leur subordonné. Mais ce rôle important ne fut pas de longue durée. Ayant peu marqué dans les opérations actives, il fut surtout employé dans le conseil, et son peu dMnclination à suivre d'autres idées que les siennes propres le décida à quitter la province et à se retirer en Angleterre. II ne reparut pas dans la seconde guerre.
Léonard-Louis-Gabriel Gaultier de Carville, dit Cadet-Roussel, fut un des meilleurs officiers de M. de Frotté, qui lui donna le grade d'adjudant général. Mortellement blessé au combat de rAubcrge-Neuve, près Champéon (Mayenne), le j avril 1796, il succomba deux jours après dans une cache où il avait été transporté.
François, chevalier de Marguerye, fut chargé du commandement de la légion de Fiers ; il fut connu sous le nom de Griffon, et reçut le grade d'adjudant général. Les Mémoires de Moulin le font suffisamment connaître, il ne prit aucune part à la seconde guerre.
Charles du Rosel, seigneur de Courson, désigné par le surnom de Duhamel, reçut le commandement d'une division composée de la pai'tie occidentale de l'arrondissement de Vire et de la moitié méridionale de ceux de Coutances et de Saint-Lô. Cette division paraissait appelée à prendre une grande importance, mais elle éprouva des désastres dont elle ne put jamais se relever. Plein de zèle et de capacité, M. du Rosel était d'une fort mauvaise santé, et n'avait parmi ses officiers personne en état de le seconder; son corps éprouva des échecs très sanglants qui le privèrent de ses meilleurs soldats et portèrent la plupart des autres à se dispenser. M. du Rosel lui-môme Ait tué dans un combat à Vengeons. Sa légion, fort réduite en nombre, ne fut guère plus employée qu'au service de la correspondance entre la côte et le quartier général de M. de Frotté.
Moulien delà Poterie, natif de Vire, fut chargé de la direction des cantons de Vassy et de Gondé-sur-Noireau ; il fut tué dans une rencontre auprès de Bernières, en mars 1796. Ses soldats se réunirent à la légion de Saint- Jean ou à celle de Fiers.
Alexandre Drudes de Campagnolics et son frère, Camille Drudes de la Tour, avaient été à Vire les promoteurs de l'organisation royaliste tentée sans succès en 1791 sous le nom de Coalition. Ils restèrent cachés dans le pays pendant la Terreur. M. de la Tour, goutteux au point d'en être infirme, ne put jouer aucun rûlc actif. M. de Campagnolles commanda les royalistes du canton de Vire dans la première guerre. Atteint à son tour de la même infirmité, il ne put prendre part à la seconde guerre. Il mourut en i8a6, et son frère en 1834-
officiers par leurs camarades n'avaient pas d'ambition et virent avec un plaisir inexprimable des hommes capables de diriger leur marche , qui rencontrait de jour en jour des obstacles plus difficiles. Mais personne ne s'applaudit plus sincèrement que moi de ce renfort que nous envoyait la Providence, parce que cette circonstance me faisait espérer de voir se réaliser mes projets, en associant des intérêts et des droits respectables aux nôtres, et en étendant Finsurrection.
Nous priâmes donc instamment ces messieurs, qui se proposaient de servir dans nos rangs comme simples volontaires, d'accepter les places et les emplois du commandement. Ils répondirent d'abord qu'ils n'étaient point venus pour nous enlever le commandement; qu'ils venaient se ranger comme simples soldats sous les ordres de ceux qui avaient commandé jusqu'alors; qu'ils nous remerciaient de notre confiance. Nous insistâmes et la plupart de ces messieurs se firent une douce violence, comme il arrive. Ceux-là surtout furent de la meilleure composition, qui avaient le moins de capacité. Nous cédâmes donc à ces messieurs la direction générale ; ils formèrent Tétat-inajor de notre petite colonne, et d'une armée plus respectable, mais qui n'existait encore qu'en espérance. Les places secondaires furent laissées à ciuelques-uus des officiers primitifs; les oiliciersde ma compagnie et moi, nous nommâmes un capitaine, et Ton me força à rester son lieutenant.
Le nouvel état-major fixa son quartier général au château de Fiers. C'est de ce point central que les Kmigros partirent pour multiplier et étendre au loin les ramifications (le l'insurrection ; c'est là que se rapportèrent d'abord toutes les opérations.
M. de la Uoque-Cahan fut d'abord reconnu chef par les officiers de toutes les compagnies. Mais ses manières peu
franches , et même dissimulées , envers plusieurs des principaux officiers de la colonne, lui aliénèrent les esprits. Le système de M. de la Roque était de temporiser, afin d'attendre Tinstant favorable pour faire une levée en masse, ce qui était complètement impraticable dans les circonstances. D'ailleurs nous avions besoin d'une protection actuelle contre les persécutions des Républicains, qui prenaient de jour en jour un caractère plus alarmant et plus terrible. M. le comte Louis de Frotté, qui avait assisté avec le général Cormatin aux conférences de la Mabilais, annonçait plus de capacité et une bravoure plus digne d'un chef de partisans. Je m'étais donné à lui totalement, dès qu'il m'eut communiqué des pouvoirs qu'il tenait immédiatement du Roi ; en sorte que toutes ces considérations l'emportèrent sur un premier choix que ne justifiait pas suffisamment celui qui en avait été l'objet. M. de Frotté fut universellement élu général et substitué à M. de la Roque. Il fallait un prétexte : voici ce qui y donna lieu.
M. de la Roque n'agissait pas envers nous autres anciens chefs avec la loyauté et la franchise qu'il devait à des hommes qui le considéraient comme leur guide, leur appui, leur père enfin. Au contraire, il affectait partout du mystère et de la défiance dans ses démarches. Lorsqu'il apprenait que les Républicains devaient faire une battue sur le pays pour nous faire la chasse, il s'en allait, avec quelques flagorneurs, à cinq ou six lieues de l'endroit, se cacher, sans en prévenir même les officiers secondaires qu'il laissait à la tête de sa légion, qui se défendait comme elle pouvait contre ses ennemis mortels. Après avoir joué plusieurs fois le même tour à ses officiers, ceux-ci lui adressèrent quelques reproches de les avoir ainsi abandonnés dans des circonstances aussi critiques. Pour toute
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réponse, il leur dit d'un ton d'humeur qu'il n'avait pas d'endroit /)oar les cacher tous. Personne ne fut plus indigné que moi d'une réponse aussi inouïe. « Monsieur, lui dis^e, nous n'imaginions pas tous avoir fait notre général pour nous cacher, mais bien pour nous mener au combat. »
Pendant une des petites absences de M. de la Roque, M. de Frotté se présenta aux ofliciers de la compagnie de Saint-Jean-dcs-Bois, en leur oHrant de les protéger contre un corps de troupes républicaines qui devait venir nous assaillir dans la journée, et qui avait été appelé au secours par les Patauts de nos cantons: ceux-ci, en effet, frémissaient de leur impuissance, et ils avaient lieu de concevoir quelques alarmes en voyant grossir tous les jours notre bataillon, et notre organisation se perfectionner sous leui*s yeux. M. de Frotté fut reconnu pour général par ma compagnie à l'unauimité. CeUe-ci le conduisit successivement aux compagnies de Fiers, de Landisaeq, de la Cliapelle-Biehe, de la Lande-Patry, de Chanu, de Lonlav-l'Abbave, de Trutemer, Ger. le Fresne-Poret, etc. Tous donnèrent leui's sullrages au jeune comte, alors âgé de vingt-six ans à peu près. M. de Frotté, pour signaler sa promotion par une action déclat. résolut de nous conduire droit à l'ennemi qui menaçait de nous écraser. Nous avions, en elVet, reçu des avertissements de nous tenir sur nos gai\les : nous devions avoir dans la journée même une occasion de déployer toute notre valeur. Depuis l'arrivée des Kmigrés jusqu'à celte époque, nous n'avions fait qu*éhider losattaipies de nos ennemis, parce que nous n'avions pas de chef pour nous commander. Mais après l'élection de M. de Frotté, aloi^s seulement nous eùnu*s un général ».
I. Il n'y a pa^ do doiiiuv ci-rLiiiir sur la dalo à latiiioUi* M. de Frotté Ait reconnu comiuo jfï'nôral. Moulin parait avoir cru que cVlail en mai ijyS. Mais la pacification do la Mabilais avait été siignéo le 30 avril, et il est dif-
M. de Frotté donna des ordres pour une réunion de toutes les compagnies dans la forêt de Saint-Jean-des-Bois. Les diverses compagnies réunies formèrent une légion d'environ 4oo hommes assez bien armés, mais très mal fournis de munitions de guerre. Le général passa sa petite armée en revue, et se disposa à marcher à Tennemi dès qu'il se présenterait. Ayant attendu en vain le reste de la journée, le général se dirigea vers Saint-Christophe avec sa troupe pour y coucher. Il répartit pour cela sa troupe en différents hameaux, afin qu'elle fût mieux nourrie et mieux couchée.
Le lendemain, vers les cinq heures du matin, une des sentinelles avancées sur le chemin de Tinchebray tira un coup de fusil sur Favant-garde des Républicains qui venaient fondre sur nous, puis elle se replia vers le lieu indiqué pour point de réunion. Dans un instant, toutes les compagnies se trouvèrent réunies. Aussitôt le général, qui avait lieu de supposer le corps ennemi très considérable, songea à faire prendre aux siens une position avantageuse sur le sommet de la butte de Brimbal, dans le bois de Saint-Christophe. Les Républicains parurent à Finstant, à peu près en nombre égal au nôtre. Ils n'osèrent nous
ficUe d^admettre qu'elle ait été rompue avant la fin du mois suivant. MM. de Frotté, de la Roque et de la Rosière occupaient tranquillement le château de Fiers du i5 au ao mai. La proclamation des autorités de I)omfW>nt au sujet du renouvellement des hostilités date du 9 juin. Ce fut probablement le 7 juin qu'eut lieu le massacre de la Chaise-Baudouin, où p^rit M. du Buat, un des chefs de la chouannerie dans Tarrondisseraent d'Avranches. C'est dans les premiers jours du même mois que fut arrêté à la Lande-Patry et fusillé à Condé-sur-Noircau, M. de Prépetit, dit la Balafre, qui commandait dès 1794 une troupe de Chouans dans les environs de cette ville, et que son frère, M. de Prépetit-Planquivon, fut surpris chez lui, à Saint-Pierre du Regard, et égorgé. Ces événements furent sans doute ceux qui appelèrent Tattention sur les dangers du système de M. de la Roque- Caban et firent déférer le commandement à M. de Frotté, probablement vers le milieu du mois de juin 1796.
4o MÉMOIRES DE MOULIN.
attaquer, mais après aycir été une demi-heure en présence et s'être bien répandus en invectives, ils prirent le parti de se retirer sans attaquer les Royalistes dans leur position. De son côté, M. de Frotté ne jugea pas à propos d'inquiéter leur retraite, à cause du peu de munitions que nous avions, qu il ne fallait employer que dans les actions décisives. Ils reprirent donc tranquillement le même chemin par où ils étaient venus. Dès qu'ils cessèrent d'être en vue, le général de Frotté fit descendre sa troupe de la hauteur, et reprit la route de la forêt de Saint-Jeandes-Bois, d'où nous étions partis la veille sur le soir. Les Républicains, qui apparemment avaient eu peur d'être poursuivis dans leur retraite, s'étaient détournés de leur droite route pour nous donner le change ; mais, au contraii*e, cette mesure les conduisit à être rencontrés par la petite colonne de notre général au village de la Guionnière, près le pont d'Egrenne. Alors s'engagea une petite fusillade ; mais après un échange d'une centaine de coups de fusil, les deux colonnes se retirèrent chacune de son côté. En résultat, les Républicains eurent deux blessés, dont l'un mourut de ses blessures, et parmi nous un Émigré, M. de la Frcsnaye, de Mortain, reçut une balle qui lui fracassa le bras >. Les compagnies de Saint-Jean-dcs- Bois et de Landisac({ l'avaient nouiiné la veille leur commandant. Nous rentrâmes dans la forêt après cette petite escarmouche.
Cependant, tandis que M. de Frotté, qui avait été reconnu pour général par tout ce qu'il y avait de compagnies organisées, se préparait à nous mener à l'ennemi toutes
I. M. Payen de la Fn^snayo. Sa blessure eut wns doute des suites yravc«, car il n'est plus question de lui dans la suite de la guerrt*. Son commande* ment f\it donné à M. du Lorent, autre Émigré, qui fut tué à Tattaquc du TeiUeul, le i4 décembre i;t)5.
les fois que le demanderait la nécessité, et méditait un plan de campagne, les autres Émigrés, membres de Tétatmajor et formant le conseil de guerre, s'étaient répandus dans leurs cantons respectifs pour propager l'organisation des Royalistes.
M. le comte de Saint-Paul, de Lingeard, était allé aux environs de Domfront et d'Ambrières, où il rassembla en très peu de temps une colonne de 2 à 3oo hommes qui, s'étant considérablement accrue dans la suite, forma une des meilleures légions normandes, connue sous le nom de Henry, nom que portait alors M. de Saint-Paul.
M. le comte de Ruays, gentilhomme breton, connu sous le nom de Gérard, se rendit dans les environs d'Avranches, où il leva les premiers éléments d'une légion qui, postérieurement, devint très nombreuse, et qui fut remarquée par un bon nombre dlexcellents officiers, pleins de bravoure et d'honneur, parmi lesquels figuraient avec beaucoup de distinction MM. La Huppe de Larturière, les trois frères Philippe de Cantilly, Victor Lemardelay, Finel, etc., etc >. M. de Ruays avait beaucoup plus de talent
I. Jean-Jacques de La Huppe de Larturière, surnommé Bellaçidès^ de la paroisse de Vernix, fut un des meilleurs officiers de la légion de Gérard, où U eut le grade de chef de bataillon. Mais s^étant cassé la cuisse dans une chute pendant les derniers jours de la première guerre, il resta boiteux et ne put prendre une part active à la campagne de 1799 à 1800. Il a vécu jusqu^à un flge très avancé.
Les trois frères Philippe de Cantilly, de la paroisse de Brécey, se firent remarquer par leur rare intrépidité. Le plus jeune fut tué au combat du Petit-Gelland, le a mai 1796, à Tâge de dix-huit ans. Les deux autres ont survécu à la rentrée des Bourbons. L'un d'eux, surnommé le Rouge, avait le rang de chef de bataillon ; contraint de servir dans les armées de TEmpire, il reçut de la Restauration le même grade dans le service actif. L'autre était capitaine.
Le capitaine Lemardelay, dit Victor, du Mesnil-Gilbert, fut tué à la sanglante affaire de Villechien, le aS janvier 1796.
Pierre Finel, dit Aunis, ancien soldat, s'étant distingué par des services incessants dans la légion de Gérard, en fut en dernier lieu commandant en second. Nous le retrouverons en i8i5.
pour rorgaDisation et radministration que pour conduire des soldats au champ d'honneur. S'il avait eu plus d'énergie et de détermination, sa légion aurait joué un rôle beaucoup plus brillant qu'elle ne fit.
M. du Rosel de Courson prit les environs de Villedieu et de Saint-Sever pour son département. Il ne put y lever que très peu de monde ; jamais cet arrondissement n'a, dans aucune circonstance, fourni plus de cent hommes, qui se réunissaient à la légion de Saint-Jean-des-Bois. Encore ce petit nombre d'hommes ne restait-il sous les armes qu'aussi longtemps que la petite armée de M. de Frotté demeurait sur leur canton. Il faut seulement en excepter M. Poitevin et deux ou trois autres officiers, qui suivaient ordinairement M. de Frotté.
M. La Tour de GampagnoUcs leva deux compagnies à Talle vende, près Vire, mais ces deux compagnies furent réunies à la légion de Saint- Jean. M. de CampagnoUes, qui avait de fréquentes attaques de goutte, parut rarement à la colonne ; il fut nommé membre du conseil.
M. Moidien de la Poterie se rendit dans le canton de Vassy, où il organisa trois compagnies qui, par suite de sa mort, furent encore réunies à la légion de Saint-Jeandes-Bois.
M. de Marguerye fut chef du canton de Fiers pendant les premiers mois, après quoi le général le nomma l'un de ses adjudants généraux.
M. de Carville fut dès Tabord attaché au général de Frotté comme adjudant général. Il était vaillant militaire et prit une vengeance honorable, mais terrible, de l'assassinat de sa sœur, égorgée par les Patauts de son canton dans la maison paternelle.
Voici donc le cadre général de la petite armée qui reconnut les ordres de M. le comte de Frotté. Le corps
entier se divisa presque toujours en quatre légions : la légion de Saint-Jean-des-Bois, qui fut la première sans contredit, par la date de sa formation comme par son importance ; la légion de Henry, organisée et commandée par M. de Saint-Paul; et la légion Gérard, également formée et commandée par M. de Ruays. Chacune de ces légions était composée d'un nombre indéterminé de compagnies, qui variait suivant les circonstances. Dans les années antérieures à 1799, on distinguait une quatrième légion, celle de Fiers, qui dans la suite se fondit avec celle de SaintJean-des-Bois >. Elle était commandée par M. de Marguerye, dit Griffon.
M. de Frotté, pour éviter d'être enveloppé par le rassemblement des cantonnements républicains établis à Vire, Mortain, Domfront et Coudé, qui devaient se réunir à celui de Tinchebray, résolut de faire une course pendant la nuit et d'évacuer la forêt de Saint-Jean, notre retraite ordinaire. C'est là que les troupes républicaines, provoquées par notre petite fusillade de la matinée, se proposaient, disaient-elles, de faire la chasse aux brigands. Le même jour, M. Henry nous rejoignit avec un détachement des jeunes gens qu'il avait recrutés à Ambrières et dans les paroisses voisines de Domfront. Le soir, notre colonne s'achemina donc par Saint-Christophe, Chaulieu, Vengeons, Montjoie, et s'arrêta à Saint-Pois, où M. le comte de Ruays, fidèle aux instructions qu'il avait reçues, se réunit à la légion du général, avec une centaine de volontaires royaux sous ses ordres. Nous nous détournâmes vers Saint-Sever ; nous rencontrâmes et chargeâmes dans
I. Cette assertion de Moulin n^est pas absolument exacte. La légion de Fiers fut toujours considérée comme distincte de celle de Saint-Jean ; mais dans la dernière campagne, elle lui fut presque toujours réunie sous les ordres d'un même ac^udant général.
la forêt un détachement de troupes de ligne, qui fut presque entièrement détruit. Le bourg de Saint-Sever était pour lors occupé par une garnison républicaine, qui ouvrit ses palissades aux débris du détachement assailli et poursuivi de près ; ceux qui en réchappèrent ne durent leur salut qu'à cette circonstance. Nous ne tentâmes pas de forcer les retranchements ; mais après cette petite victoire, nous nous repliâmes sur Saint-Pois, et nous allâmes coucher aux environs de Brécev, d'où, le lendemain, nous nous avançâmes par Tirpied et les environs d'Avranches ; nous y séjournâmes cinq à six jours sans rencontrer les ennemis. Après ce court espace de temps, le général dirigea notre marche par la Haye-Paisnel, où nous désarmâmes les Patauts, et où nous nous emparâmes d'une assez grande quantité de piques que nous trouvâmes dans la maison commune. Nous allâmes ensuite passer la nuit dans la forêt de Gavray. Le lendemain matin, au point du jour, nous descendîmes dans le bourg de Gavray pour le désarmer. La gendarmerie, secondée de quelques bourgeois, voulut se mettre en défense ; mais quelques coups de fusil suffirent pour les épouvanter et leur tuer un gendarme et un boulanger. Le bourg fut désarmé, et nous nous emparâmes des chevaux des gendarmes. Après cette petite expédition, la colonne s'avança par Uambye, où nous limes la même opération qu'à Gavray. Nous couchâmes à l'abbavo de Hambye, et le lendemain, nous nous dirigeâmes par Percy, Montabot et Fourneaux.
Pendant cette tournée, la colonne de M. de Frotté avait considérablement diminué par la désertion des jeunes gens qui la composaient. Je ne sais quel mauvais démon avait répandu des alarmes parmi les volontaires, et fait circuler le bruit que M. de Frotté et les autres émigrés ne dirigeaient leur marche vers les rivages de la mer que
pour les faire embarquer et les conduire en Angleterre, où ils devaient former un régiment à la solde et au service de cette puissance. Malgré Tabsurdité de pareilles chimères, ces bruits firent néanmoins déserter les trois quarts des jeunes gens. Seule, la compagnie de Saiut-Jeandes-Bois conserva le plus grand nombre de ses hommes ; il ne déserta que quatre ou cinq volontaires de cette belle compagnie, qui se montra toujours digne de ses destinées, digne de son général, digne d'elle-même.
Cependant, les Patauts de Pontfarcy, étant instruits depuis quatre à cinq jours de la course que faisaient les Royalistes dans leur arrondissement, avaient écrit à Vire, Villedieu et Thorigny, pour demander du secours. Quand ils apprirent que nous étions à une lieue de chez eux, ils se mirent sur leurs gardes et dans Fattitude de la défense. Aux approches de la nuit, M. de Frotté fit avancer sa troupe sur Pontfarcy, comme s'il eût voulu Tattaquer; mais quand la nuit fut devenue obsciu*e, il se détourna pour gagner Montbray. A peine était-il écarté d'une demilieue de Pontfarcy qu'une fusillade se fit entendre sur la route que nous venions de quitter. Les habitants de Pontfarcy s'étaient embusqués dans un endroit par où ils attendaient ces brigands de Royalistes. Lorsque les ti*oupes auxiliaires de Villedieu passèrent pai' le lieu de l'embuscade sous le feu des Pontfarciens, ceux-ci chargèrent impitoyablement leurs frères et amis. Cette décharge imprévue et lâchée presque à bout portant étendit sur le carreau plusieurs Villedieusois. Les soldats auxiliaires, assaillis d'une si terrible manière, crurent avoir afiaire aux brigands de Royalistes ; ils ripostèrent sur leurs agresseurs par une bordée dont les balles ne furent pas toutes perdues, car les habitants de Pontfarcy en ramassèrent une bonne douzaine; enfin ils se prirent mutuellement
pour des brigands ; c'est comme qui dirait qu*ils se prirent poar ce qu'ils étaient. La funeste méprise dura encore assez longtemps pour que les deux détachements se chargeassent avec acharnement pendant vingt minutes, et pour causer la mort de plusieurs personnes, sans parler des blessés.
Au reste, cette mésaventure nous amusa beaucoup toute la nuit et les jours suivants. Le lendemain, sur les dix à onze heures du matin, nous entrâmes dans le bourg de Saint-Sever, dont la garnison était partie pour se mettre à nos trousses. Les bourgeois ne se mirent point en défense, et je crois qu'ils firent bien; les barrières nous fm'cnt ouvertes sans difficulté. La garnison de Vire en fut instruite sur-le-champ ; elle renfermait plusieurs compagnies de dragons qui ne tardèrent pas à arriver à Saiut-Sever. Les Royalistes, par une précaution indispensable à une troupe entourée d'ennemis, avaient placé, sur toutes les routes et avenues du bourg, des avant-postes. Le poste placé assez loin sur la route de Vire aperçut dans le lointain la cavalerie ennemie qui arrivait au grand trot. Le poste avancé eut néanmoins le temps de se replier sur Saint-Sever et de prévenir le général de Tarrivée des dragons. Dans une minute, la petite troupe de M. de Frotté, qui, dans cette conjoncture, n'était forte que de loo à.i20 hommes, se trouva réunie. Plus de îioo dragons arrivèrent au même instant dans le bourg, au grand galop. Les Royalistes n'eurent que le temps de sauter dans <iuelques petits clos qui se trouvaient sur la gauche en sortant du bourg. Dans un clin d'œil, nous finies faire volte-face aux dragons, qui ne tardèrent pas à reprendre la route de Vire avec autant de rapidité qu'ils étaient venus. Ils ne tirèrent pas un seul coup de moustiueton ni de pistolet: ils se contentèrent de tirer leurs sabres, cpi'ils purent reiigai-
ner sans en essuyer les lames, car ils ne les avaient pas souillées dans le sang. De leur côté, les Royalistes ne purent leur tirer que quelques coups de fusil, qui ne tuèrent qu un dragon et blessèrent trois ou quatre chevaux, tant ils se dérobèrent promptement à notre poursuite. Les Royalistes rentrèrent dans le bourg. L'un d'eux avait rencontré sur la route un jeune homme en habit de marin, et l'avait arrêté, croyant que ce pouvait être un espion de nos ennemis. On le conduisit au général : c'était son frère!.... Qu'on se figure la surprise du général et de l'étranger dans cette reconnaissance. Ce petit marin, couvert de haillons, n'était autre que le jeune Charles de Frotté, frère de notre général. Il avait été arraché de force des bras de sa mère par les Républicains, et embarqué comme mousse à bord d'une frégate. Il y avait deux ans qu'il servait en cette qualité, lorsqu'il déserta de Brest pour venir rejoindre sa chère maman à Caen, où elle résidait, et fit à Saint-Sever la rencontre de son frère le général. Une rencontre si inattendue offrit un spectacle touchant pour tous ceux qui en furent les témoins. Ces deux frères, qui ne s'étaient pas vus depuis cinq à six ans, ne pouvaient se lasser de s'embrasser et de se témoigner leur amitié fraternelle par les caresses les plus tendres.
Il fallut quitter le bourg de Saint-Sever pour nous diriger par le Gast et Vengeons, et rentrer enfin dans la forêt de Saint- Jean, qui fut le terme de notre course. Qu'on juge de la honte des jeunes gens qui avaient déserté nos rangs, lorsqu'ils virent revenir leurs officiers et leurs camarades, sans qu'aucun d'eux eût reçu la moindre égi'atignure. Nous revenions tous pleins de santé, seulement un peu surchargés d'armes, fusils, piques, pistolets, mousquetons, fruit des avantages que nous avions remportés.
Le général donna la permission aux jeunes gens qui ne
ravalent pas abandonné dans sa tournée, de rentrer quelques jours dans leurs familles pour s'y reposer. Quoique les succès qu'il avait obtenus fussent bien peu de chose en eux-mêmes, il n'en tira pas moins un bon augure pour l'avenir . Dès ce moment aussi, la compagnie de Sainte Jean-dcs-Bois, qui avait déjà tant de titres à la considération, fut sa compagnie privilégiée, vu qu'il n'en déserta qu'un très petit nombre, et que les autres restèrent presque à rien. Le général profita de ce moment de relâche qu'il avait accordé, pour faire une petite tournée, avec un détachement de presque tous ofliciers, dans les cantons de Fiers et de la Carneille ; il revint par Domfront, Passais, etc., etc.
C'est à cette époque qu'il faut rapporter le danger que courut M. de Frotté d'être arrêté avec tout son état-major ' ; voici comment la chose se passa. Dans le coui's de cette tournée de révision que faisait le général, il passa par la commune de Torchamp. M"^® Doynel, qui habitait le château de Torchamp, ayant appris la présence de M. de Frotté dans la commune, l'envoya prier de venir avec son détachement, souper et coucher chez elle le soir. M. de Frotté, après y avoir réfléchi un peu, répondit au commissionnaire de M"»« Doynel qu'il allait se rendre avec son détaclicment à l'invitation de cette dame. Son détachement était composé d'une quarantaine d'hommes, tant olUciers (pie soldats. Eilectivement, nous nous rendiiues au château un pou après le soleil couclié. De gi*ands préparatifs annonçaient un souper plus somptueux que les Cliouans n'avaient coutume d'en trouver dans leurs
I. Vnc note m.iiyin.ilc tlt* la seconde n'^daction des Mriuoin^s de* Moulin, pliici'i" a oôto du ivi'il do la surprÏM* di* Tort'h.iiiij». porli» : Prt'rnùTi JAturâ dt'juin /-«;.». C/csl uiKMTnMirr»'rlaiiie. KIUm'uI lu-u lo ii^iioptcuibrtfdr cotte aunoo, d apK*s M. do la Sicotiéi*o.
courses fatigantes. Le boa accueil que nous faisait Fhôtesse nous iit espérer de passer la soirée fort agréablement. Mj^ Doynel dit à M. de Frotté qu'il était inutile de placer de garde ni de factionnaire, qu'elle avait pourvu à tout, afin que tous les Royalistes de l'escorte du général fussent tranquilles cette nuit-là ; que des personnes sûres avaient été chargées par elle de veiller à notre sécurité. M. de Frotté remercia M™* Doynel de ses attentions si délicates, mais il lui dit qu'il ne pouvait dispenser ses soldats de faire la garde comme à l'ordinaire, que ce serait leur donner très mauvais exemple que de leur laisser croire qu'il fût permis, môme une seule nuit, de s'exempter de la garde. Un factionnaire fut donc placé à la grille du château; non pas que le général suspectât la fidélité de M"'*' Doynel, épouse du cidevant seigneur de Torchamp, et dont le mari était Émigré, mais parce qu'il ne voulait rien relâclicr de la discipline militaire qu'il ne cessait de recommander à ses soldats.
Quoi qu'il en soit, vers les dix heures du soir, au moment où Ton était occupé à se divertir, on entend tirer un coup de fusil et crier : Aux armes, aux armes ! M™« Doynel s'efforce de persuader que ce n'est rien, parfaitement rien. On entend bientôt un second coup de fusil, que tira le factionnaire placé à la grille qui fermait la cour du château. La nuit était très obscure ; il avait entendu marclier plusieurs personnes qui descendaient l'avenue du château, et leur ayant crié trois fois : Qui vive ! sans recevoir aucune réponse, il avait tiré un premier coup de fusil en ajustant vers le point où il entendait du bruit. Aussitôt il ferme la grille, recharge son fusil et tire un second coup sur la troupe lorsqu'elle arrive au pied de la grille qu'il venait de fermer. Il tua deux hommes de ses deux coups de fusil.
5o MEMOIRES DE MOULIN.
Le général Mignotte, qui commandait à Domfront et qui avait été prévenu que le général Frotté souperait au chftteau avec tout son état-major, était venu pour l'attaquer . Il avait fait faire halte au haut de l'avenue ; de là, il avait envoyé son avant-garde attaquer les Chouans qui étaient dans le château ; mais lorsque notre factionnaire eut tiré son premier coup de fusil, le général Mignotte fit battre la charge en descendant l'avenue. Comme nous nous convainquîmes qu'il avait avec lui 5 à 600 hommes, il ne nous resta d'autre parti à prendre que celui de franchir les fossés du château et de nous couler par les issues dérobées. Le jeune homme qui était en faction, après avoir tué deux hommes, se sauva avec nous par les derrières, pendant que les Républicains, qui étaient à la porte, l'enfonçaient et escaladaient les murs. Un déserteur républicain, qui était avec nous, s'aperçut d'avoir oublié dans le château une trompette qu'il portait toujours ; il retourna dans le château. Pour cela, il lui fallut retraverser les fossés et grimper par une fenêtre. Les Bleus étaient déjà entrés; il prit sa trompette, franchit une troisième fois les fossés ; après quoi il sonna de sa trompette comme pour narguer les Républicains. En résultat , il ne nous arriva pas le moindre accident.
A peu près à la mOine épocjne, une dame Coysel, des environs de Mortain. invita plusieurs volontaires royalistes à passer cliez elle une soirée agrrable au village de la Pierre, près des forges de Bourberouge et de la forêt de Lande-Pourrie, à deux lieues de Mortain '. M"* Coysel les comblait de caresses ; elle répétait même souvent à deux d'entre eux qu'elle voulait (ju'ils fussent ses gendres et (pi'elle leur donnerait deux île ses ilemoiselles en ma-