I. Le 37 septembre i^gS
avec les Républicains pour prendre part à la fête de sa paroisse. Elle était accompagnée par Toifieier qui commandait le détachement en garnison à Ger, et elle avait pris le bras de cet officier; elle en profita pour se donner les airs les plus insolents, et entre autres traits d'inconvenance et de brutalité, elle insultait une des demoiselles Le Prévost, connue pour aristocrate. « Va-t'en, disait-elle à cette honnête fille, va-t'en chercher tes Chouans ; c'est la présence de ces braves Républicains qui les intimide ; ces lâches brigands ne sont hardis que quand il s'agit d*insulter les honnêtes gens » (les Républicains, cela s'entend). Conune elle prononçait ces mots avec le geste et l'accent d'une éncrgumène, en accablant des injures les plus grossières la bonne demoiselle Le Prévost, les Chouans arrivent, font mie décharge, et l'officier qui donnait le bras à Madame la réfugiée tombe mort à ses pieds. M"« Le Prévost fut témoin de cette mort à Tinstant et au lieu même où la réfugiée provoquait contre elle les insultes de la soldatesque.
La garnison du bourg, forte de 5o hommes, était renforcée, à l'occasion de la fête patronale, par celle da Fresne-Poret, composée de 3o soldats, et par une trentaine de réfugiés. Cette troupe fut attaquée à deux heures et défaite à Tinstant ; il resta une trentaine d*homines sur le champ de bataille. Les Royalistes y perdirent un des quatre olliciers qui avaient ([uitlé le général Taillefer pour s'attacher à M. de Frotte, parmi lesquels je remarque M. Picot, qui depuis fut adjudant général >. Quant aux
I. JtMD Picot, de Rouon, ancien sci^ciit recruteur des {(ardes-rrançaiacft, avait passé du bataillon rèpulilicain de la MoiitaKue aux ("houaiis de U Mayenne, dont il devint un des olliciers les plus intelligents. Il «uivlt M. de Frotté, qui appréciait sa capacité, et remploya (pielque temps auprès de lui. Kn avril 179ÉI, il fiit nommé commandant de la division du pays d'Auge, qui comprenait la moitié Hst de Tarrondissiunent d'Ar^Dtan. Ce
deux autres, c'étaient d'assez mauvais sujets, -au poiut que par la suite M. de Frotté leur donna ordre de quitter le territoire de son coniniandenient dans les vingt-quatre heures, sous peine d\^tre i'usillés. Ce ([ui avait déterminé ces oiUciers à suivre de préférence notre général^, c'est
corps de Chouans, formé en i-^c^ dans les environs du Sap par les deux frères Friquct-La Morandais, reconnut ensuite Tautorité nominale de M. d'Ouézy d'Oicndon, qui prenail le litre d'adjudant général, peut-être accordé par M. de la Roque-Cahan, puis celle de François-Charles de Uhilippe de Fhizeniont, étranger à Torganisation royaliste et appartenant plutôt par ses antécédents au parti Ciiroudiii. Mais ils ne prirent ni TunniTautre aucune part à une guerre active, l'n aventurier, désigné par le surnom de Kénéral Lvgros^ ayant peut-être ligurt» dan» les rangs de l'armée vendéenne lors de la campagne de Graiivllie, Ut alors accepter son commandement. H ne manquait point de talents militaires et souUllf contre des forces très supérieures deux combats heureux â la RtVYièM^ à Leaupartie, dans les premiers mois de i;«j<i. Mais après avoir exercé de nombreuses déprédations, tant aux dépens des Royalistes (jue des Républicains, et s'être souillé par des actes injustifiables de cruauté, il disparut avec le fruit de ses rapines, laissant ses compagnons d'armes <lans la désorganisation la plus complète. Un des frères Friquet-La Morandais avait été fusillé pendant la fausse pacification de i']\iS\ le survivant périt de la môme manière en 1798. Picot, envoyé par M. de Frotté dans la partie du pays «l'Auge qui dépend du département de l'Orne, ne put obtenir de résultats sérieux avant la pacification du général Hoche. Mais, dès i;<)8, il reparut dans la contrée et recruta, arma et organisa uiu' force assez respectable ; M. de Clervaux, émign'' poitevin, lui servait de second. Malgré les talents (pf avait montK^s Picot, M. de Frotté fut forcé de le rappeler avant la prise d'armes, sur les plaintes de ses otilcicrs, indignés des désordres de sa conduite ; il lui accorda le rang d'adjudant général. M. de Clervaux s'éloigna vers le même temps, et M. de Brasdefer prit le commandement de la légion avec le titre de commandant en second; il se fit tuer bravement au combat de la Verrerie du Gast, qu'il avait très imprudemment engagé, le i5 octobre 1799. M. le Prévost de la Moissonnière, dit Robert, fut choisi pour lui succéder avec le môme titre, malgré sa jeunesse, en raison des avantages qull avait remportés au château de Touvois et dans une embuscade dressée dans la soirée du i5 octobre â la colonne républicaine victorieuse, qu'il ramena en désordre jusque sous les murs d'Alençon ; il conserva le commandement jusqu'à la pacification.
Après la mort de M. de Frotté, Picot se retira en Angleterre. II revint en France vers la fin de l'an i8o3, avec un Chouan nommé Querelle, dans le but de préparer le mouvement qui devait suivre la tentative désespérée que tramait Cadoudal. Débarqué à la pointe de la Roque, Picot fut arrêté dans la ville de Pont-Audemer, «ju'il traversait inconsidérément; il fut reconnu, traduit devant une commission militaire et fusillé avec son compagnon d'infortune.
qu'étant Normands, ils préféraient servir dans leur province natale.
Les Royalistes, ayant passé deux heures dans le bourg de Ger après la fusillade, se retirèrent par la forôt de cette commune et rentrèrent dans celle de Saint-Jean. Le général donna quelques jours de congé à ceux qui voidurent se reposer un peu des fatigues qu'ils avaient essuyées pendant une course de deux mois et demi de marche continuelle.
Ces permissions et les désertions des hommes que commandait M. de Saint-Paul avaient tellement réduit la troupe du général, qu'il ne lui restait pas i3o hommes lorsqu'il fut attaqué le jeudi suivant, vers dix heures du matin, dans la tbrét de Saint-Jean-des-Bois '. Ce furent les Bleus de Domfront qui commencèrent Tattaque. Ils étaient au nombre de 8 à ()oo hommes sous les oinlres du général Mignottc. Nous sentîmes que notre salut dépendait de la prudence de nos mancruvres autant que de notre courage. Ktant bien inférieurs en nombre, nous nous retranchâmes dans un ch)s entouré de fossés de cinq à six pieds de hauteur. Le général républicain essaya vainement par trois fois de frànciiir nos relrauchenients naturels ; il iïit trois fois repoussé avec perte de «luelquesuns de ses plus braves. Il y avait à peine une demi-heure que la fusillade était commencée, lorsijue nous vîmes fondre sur nous une colonne coni[)osée des garnisons de Vire, Comlé et Tinchebray. (|ui s'élevait au nombre de i,(XK) ou i.!2oo hommes. La colonne de Domfront était déjà en retraite à ce moment. A l'arrivée do ces nouveaux ennemis, la fusillade reconnu t*u va avec plus île chaleur que jamais: les Bleus de Vin' tentèrent, à l'instar de
i« Ce cuiubut. dit do la Vcntc-Ilenricllc, cul Hou lo i" octobre 1795.
ceux de Domfront, de forcer nos retranchements, et furent aussi repoussés avec perte. Un prêtre de Tinchebray, qui portait les armes dans leurs rangs pour le soutien de la sainte liberté, y perdit un bras.
Le feu continuait ; on se fusillait avec acharnement de part et d'autre depuis une heure et demie, quand un corps de 1,200 hommes des garnisons de Mortain, Saint-Hilairedu-Harcouët et Sourdeval, se joignit aux deux premières colonnes contre nous. Ainsi, Ton vit i3o Royalistes faire face pendant assez longtemps à plus de 3, 000 Républicains. Enfin, accablé par le nombre et commençant à manquer de munitions, M. de Frotté eflcctua sa retraite avec un succès complet. Nous n'eûmes qu'un homme de tué et neuf ou dix de blessés pendant tout ce combat, l'un des plus glorieux pour l'armée royale de Basse-Normandie. Nous dûmes en partie notre salut à la connaissance parfaite que nous avions de tous les chemins, les issues, les fauxfuyans de la forêt de Saint-Jean, et à la liauteur des fossés couverts d'épais feuillages qui enclosent toutes les pièces de terre de cette partie du Bocage, comme autant de palissades. Ce ne fut pas la seule fois que ces labyrinthes de chemins et de voies, qui se croisent de tous côtés dans la forêt et les environs, nous offrirent une dernière ressource en favorisant une retraite précipitée. Nous ne tardâmes pas à nous rallier et à nous trouver à l'abri de nos ennemis. Après cette fusillade de la Vente-Henriette, le général licencia ses braves pour quelques jours. Il profita de ce temps pour faire une tournée ou revue dans les divers cantons où il avait envoyé des ofïicicrs pour y étendre l'organisation des Royalistes.
Pendant la campagne de deux mois et demi que nous avions faite dans le Maine, la Bretagne et l'Anjou, les Patauts restés dans les paroisses et surtout les Patauts
réfugiés, avaient donné carrière à leur férocité ; ils a*étaient portés aux attentats les plus horribles et les plus infànies. Les prêtres fidèles et réfractaires et les familles nobles avaient principalement été en butte à leurs outrages et victimes de leur cruauté, parce qu'ils étaient accusés d'exciter les jeunes gens à prendre les armes contre la sainte, rimmortelle et l'impérissable République. Ces bourreaux altérés de sang humain avaient déjà massacré plusieurs prêtres dans les environs de Vire, ainsi que MM. de Saint-Pierre et de Boisville, à Roullours ; ils avaient même porté la barbarie jusqu'à poignarder dans son château M"« de Car ville, jeune personne de quinze ans très intéressante, et dont 1 âge, la douceur, rinnocence etramabilité auraient adouci et attendri le cœur d'un tigre, mais non pas le cœur d'un Républicain.
M. de Carville, adjudant général de M. de Frotté, forma et exécuta le projet de tirer une vengeance exemplaire de ce crime abominable. A cet cllct, il réunit une partie d(^ volontaires qui n'avaient pas accomixigné le général daus l'expédition du Maine, et en forma un détachement de lao hommes, avec lequel il fit une tournée par Carville, le Bény, la Féronnière, Saint-Jcan-le-Blanc, Montchauvet et Aunay. Dans celle dernière phice, il prit un détachement de hussards qui y étaient cantonnés, et les fit tous passer au fil de Tépée. 11 rentra par Vassy et Beriiières. Partout il laissa des traces sanglantes de sa vengeance en y fusillant force Républicains. Cette expédition un peu sévère, il faut en convenir, jeta la terreur dans l'àine des Patauts qui avaient fait phis ou moins de mal aux Royalistes. Cette terreur avait beaucoup augmenté le nombre des réfugiés, qui commencèrent alors à s'organiser en corps de ti*oupe contre les Royalistes. Mais, jvar bonheur, ils étaient moins dangereux les armes à la main qu*ils ne
rayaient été du temps que, répandus dans les paroisses, ils exerçaient le vil métier de dénonciateur.
Pendant ce temps-là, les compagnies de Saint-Jeandes-Bois, de Trutemer, de Landisacq, apprirent que les réfugiés des environs de Vire et d'Aunay organisaient à Saint- Jean-le-Blanc un bataillon pour nous combattre. M. de Marguerye et moi, nous marchâmes sur Saint-Jeanle-Blanc à la tête de nos trois compagnies précitées, dans l'espérance d'y trouver le rassemblement des Patauts qu'on nous avait annoncé. Nous apprîmes qu'il avait lieu dans l'église de Saint- Vigor des Mézerêts ; nous nous y portâmes de suite pour les y attaquer. Leur défense fut presque nulle : les charger et les mettre en déroute complète, ce fut l'affaire de cinq minutes. Nous leur tuâmes sept hommes, qui se trouvèrent être sept prêtres assermentés, sept intrus chassés des paroisses et des cures dont la République les avait investis, tandis qu'ils étaient repoussés par l'opinion ^ Ce rassemblement montait à nbo ou 3oo hommes, dont la majeure partie se composait de ces prêtres défroqués faisant leur noviciat dans le métier des armes ; leur fin fut dans la suite quelque peu tragique : j'en rendrai compte ultérieurement.
Après cette escarmouche, M. de Marguerye, connu sous le nom de Griffon, eut l'imprudence de conduire sa compagnie déjeuner chez un bouilleur d'eau-de-vie ; il m'engagea à le suivre. Il faut observer que nous avions marché toute la nuit sans avoir rien mangé, pour surprendre nos
I. Or. ecrait dans Terreur en supposant que tous ces prêtres assermentés étaient des membres défectionnaires de Tancien clergé. Pour recruter son clergé, insuffisant en nombre, Claude Fauchet, évéque constitutionnel du Calvados, avait conféré la prêtrise à une foule de jeunes gens, d'antécédents médiocres, et qui n'y étaient aptes que par un commencement d'instruction secondaire. Suivant un bon mot alors très répandu, ils avaient été faits prêtres à coups de fauchet; on appeUe en Normandie /a lur^iet Hnstrament de bûcheron désigné ailleurs sous le nom de serpe.
ennemis, et que nons avions poursuivi les fuyards assez loin dans toutes les directions, de sorte que nous étions exténués de besoin et baignés de sueur quand nous nous réanimes sur les dix heures pour déjeuner à cette bouillerie. M. GrilFon eut l'imprudence de faire distribuer de Teaa* de- vie à discrétion ; on présume bien Fétat où se trcava cette troupe deux ou trois heures après. Je confesse que je fus pris comme les autres : nous nous trouvâmes tous enivrés sans nous en apercevoir. Si, malheureusement, il fût arrivé dans ce moment une douzaine de Républicains, c'eût été fait de nous : ils auraient pu nous égorger impu* nément comme un troupeau de moutons.
Mais la Providence veillait sur nous. Un peu i»evenus à la raison, nous marchâmes vers SaintrGermain-du-Crioult pour y prendre une nourriture un peu plus solide. A peine y avait-il une heure que nous y étions établis, lorsque deux soldats républicains y arrivèrent. Un de nos factionnaires, posté au coin du cimetière sur la route de Condé, sans doute encore absorbé de boisson, n'aperçut ces deux soldats cju'au moment où ils étaient à quelques pas de lui. Comme il n'était plus temps de leur crier Qui vwe^ il leur tira son coup de fusil à bout portant, sans néanmoins leur faire aucun mal. Ces deux hommes, qui ne le voyaient pas, furent tellement surpris (ju'ils sVnfuirent chacun de son côté : Tun rebroussa chemin, l'autre avança dans le bourg. Le factionnaire s'élança après le premier et l'attei* gniten quehjues enjambées; l'autre me tomba de suite entre les mains : je l'arrêtai moi-même. M. Critron et moi, nous interrogeAmes en partiiMilier et confrontAmes ces deux hommes. Us nous assurèrent égaleuient que la troupe de C^ondé était partie le malin pour faire une battue du eùté de Fiers ; qu'elle était partie pour trois ou quatre jours au moins, qu'ainsi nous n'avions rien à craindre;
qu'eux-mêmes n'avaient pas voulu la suivre et qu'ils avaient saisi une occasion, qu'ils cherchaient depuis longtemps, de déserter pour passer dans notre parti ; qu'enfin ils se félicitaient de nous avoir rencontrés là.
Nous consignâmes ces deux hommes au corps de garde jusqu'à nouvelle décision sur leur sort. Le soir arrive et je demande à M. Griffon ce qu'il se proposait de faire à l'entrée de la nuit. Il me répondit que son intention était de coucher à Saint-Germain, et que le lendemain amènerait avec lui une détermination ; qu'il ne voyait rien à craindre puisque les Bleus étaient en maraude du côté de Fiers. « Je n'ai pas grande confiance dans les reliques de ces deux individus-là, lui répliquai-je ; il ne faut pas tout à fait s'en rapporter à ce qu'il leur a plu de nous conter pour nous inspirer de la confiance et de la clémence. » Je lui rappelai l'imprudence insigne que nous avions commise le matin en nous enivrant ; bref, je lui déclarai que ni moi, ni ceux qui recevaient immédiatement mes ordres, nous n'étions d'avis de coucher à Saint-Germain-du- Crioult ; que s'il voulait m'en croire, nous irions coucher tous ensemble à une demi-lieue de là, dans une ferme.
M. Grilïbn, me voyant bien déterminé à ne pas coucher là, consentit à suivre mon plan. Lorsque la nuit fut tout à fait obscure, nous conduisîmes notre troupe à une ferme qui se trouvait sur la route que nous voulions suivre le lendemain, à une demi-lieue de Saint-Germain. Nous nous couchâmes sur de la paille dans la grange, dans les étables et les greniers ; une bonne garde était établie à la porlo principale. A peu près une heure avant le jour, l'officier de garde vint nous réveiller et nous dire qu'il avait entendu à l'heure même tirer quelques coups de fusil à une assez petite distance de nous. La troupe fut debout et sous les armes dans un instant. Il faisait assez
beau clair do lune ; M. GrifToii et moi. nous laissâmes notice troupe cachée dans Tonibre de la grange, dans one attitude respectable, et nous nous avançâmes tons les deux en rectuinaissance, du coté où la sentinelle avait entendu tirer. En côtoyant le fossé de très près et nous cachant dans Fonibre, nous arrivâmes à Tcndroit où les Bleus étaient embusqués à nous attendre. Après nous être bien assurés que leur nombre était au moins le double de celui de notre petite troupe, nous nous retirâmes sans avoir été aperçus. Nous partîmes de la ferme par le côté opposé de Fembuscade des Républicains, et nous nous portâmes sur Fiers, où nous avions Tcspoir de trouver M. de Frotté.
Quand nous fûmes parvenus à (^aligny, à deux lieues et demie de la ferme où nous avions couché, nous décidâmes de déjeuner là. M. (irillbn me dit d'aller déjeuner avec une ))artie de la troupe au moulin de Caligny, tandis qu*il irait en faire aul.uit dans le bourg. Je lui représentai que c'était une grande imprudence que de nous diviser ; qu*il valait mieux aWer tous ensemble, sans nous séparer, chercher des vivi'L's au moulin et au bom'g, et nous placer, pour faire notre repas, sur le sommet des rochers de Caligny : ([n'en elfet, il n'y avait pas de doute «pie les Bleus» <pii étaiei '. embus(|ués à la sortie de la ferme où nous avions ci^u^hé, ne fussent à noire ])oursuile ; «pfil n'était pas sage de diminuer nos forces en les divisant, et ([u'il fallait au C(»nlraire prendre une position avantageuse |)Ottr en profiter en cas d'atla(pu\ « Je vois avec peine, mon cher, nu^ répondit M. (irilfon. qwc vous êtes un peu trop pour la prudence. (Croiriez- vous donc (ju'on nous eût poursuivis si loin? Je suis tenté tle croire (pu* c'est la peur qui vous Iravaiiir et vous suggrre tant de circtuispeclion, » Je lui ré]>li piai : a Monsieur (frilfon. j'aurais bien des
réponses à vous faire après des soupçons si injurieux, et j'en suis sur, elles ne vous agréeraient pas beaucoup; mais comme je suis prudent, voici ma seule réponse : nous allons être attaqués avant d'avoir fini de déjeuner, il faut compter là-dessus, (^est alors que nous allons voir votre contenance et lequel a le plus peur, de M. Griffon ou de Michelot. » C'était mon nom de partisan.
Sur ce propos, je descendis au moulin avec 3o hommes. Comme le village avait plusieurs maisons, j'envoyai quelques volontaires y déjeuner, |:our répartir plus également la dépense que nous causions. Il s'en fallait de beaucoup que je fusse tranquille et à mon aise dans une si mauvaise position. En mangeant un morceau, j'étais sans cesse debout sur le seuil de la porte du moulin, afin de n'être pas surpris dans ce trou. Il n'y avait pas vingt minutes que nous étions là, quand j'aperçus des hussards qui passaient sur la route de Tinchebray à Condé, à la distance de quatre à cinq cents pas du moulin. Je criai vite : « Aux armes. » Dans un clin d'œil mes 3o hommes sont sous les armes. « Mes amis, leur dis-je, nous allons bientôt voir si cette troupe nous en veut, ou si elle se rend simplement à Tinchebray, car, dans le premier cas, ils se détourneront par ici lorsqu'ils seront à la hauteur du chemin de Caligny. » Dans une demi-minute, ils arrivèrent à ce point; ils prennent la route de Caligny et avancent sur nous. Alors je donne ordre au lieutenant de la compagnie de Saint-Jean-des-Bois, qui était avec moi, d'aller au raccourci rejoindre M. Griffon tandis que j'allais attendre les hussards et les charger au pont de la rivière. Je lirai sur le premier qui se présenta, mais ma carabine était mal chargée et le coup ne partit point. Il m'était arrivé par accident de m'enivrer la veille, et c'était alors que j'avais mal chargé mfin arme. Cette circons-
tance sauva la vie à Gaillouet, connu à Gondé sous le nom de Malbrouk, Républicain forcené, qui s'était mis à la tôte des hussards pour les guider dans la battue qn'ils faisaient après nous. Pour les charger, je m^avançai du côté d'un petit gué par où la cavalerie allait passer la rivière. Le clic de la batterie de ma carabine donna l'éveil aux cavaliers, qui m'aperçurent derrière un grand fossé qu'il était impossible de faire franchir à leurs chevaux. Ils me tirèrent plusieurs coups de mousqueton et de pistolet en passant au grand galop. Comme il y avait à cinq ou six cents pas de là, une brèclie par où ils pouvaient entrer dans le champ où j'étais, je traversai rapidement ce cliamp pour rejoindre mes camarades qui devaient ôtre arrivés déjà au bourg. Mais ({uelle fut ma surprise, lorsqu'à vaut gagné le milieu du champ, (jui formait un peu le dos d'î\no, je vis mes camarades arrêtés à deux cents pas plus loin, où ils paraissaient hésiter à avancer! « En avant ! en avant ! » leur criai-je en courant toujours vers eux. Je compris bientôt ce (|ui les faisait balancer, cap j'entrevis devant moi, à travers les branchages qui bordaient le fossé du champ où nous étions, une double haie de plus de iKxy Bleus eu embusccide derrière ce fossé dans le champ voisin, tandis (\\w je voyais entrer derrière moi les hussards dans le champ où j'étais avec mes hommes. Je les rejoignis : « Ku avant, mes amis ! 11 n'y a pas à délibérer. Kn avant ! » Ku même temps, je cours en d*'terminé sur l'embuscade, en ci'iant à mes soldats qu'il fallait franchir le fossé et nous ouvrir une route à travers les rangs de l'ennemi. Par bonluMir pour nous, l'inégalité du terrain empêchait rinlaiiterie républicaine de découvrir les hussards tpii fondaient sur nous, et même de juger <le notre luniibre, car nous étions j)erdus. Mais l'assurance et l'audace de notre charge etVraya tellement
cette troupe, qui pouvait nous extet'miner, qu'elle s'enfuit précipitamment après nous avoir lâché une bordée de coups de fusil. Nous nous emparâmes de leur position et fîmes volte-face aux cavaliers. Cinq de mes soldats n'eurent pas le courage de me suivre lorsque je fondis sur Fembuscade ; deux de ces malheureux furent sabrés par la cavalerie, et les trois autres ne durent leur salut qu'à la rapidité de leur fuite vers la rivière, où ils s'élancèrent pour éviter la mort : ce qui leur réussit parce qu'ils savaient nager. Les 25 autres, qui avaient avec moi foncé sur les Bleus, n'eurent aucun mal de leur décharge faite presque à bout portant; nous reçûmes seulement plusieurs balles dans nos habits. J'en eus deux pour ma part, Tune dans la basque de ma veste, et l'autre dans mon chapeau. Tout en nous échappant, nous primes deux Républicains qui fuyaient les armes à la main; nous les fusillâmes sur-le-cliamp.
Cependant M. Griffon, qui était si brave une demiheure auparavant, avait évacué le village sans tirer un seul coup de fusil quand il avait vu arriver les Républicains. La présence du danger l'avait à son tour rendu prudent, car il s'était retiré sur le rocher où je lui avais d'abord proposé de déjeuner. Pour moi, je pense qu'il faut que ce soit la prudence qui domine quand le danger est encore dans le lointain ; que quand il est présent, c'est alors qu'il faut déployer de l'audace et de l'intrépidité. Je rejoignis avec mes braves la troupe de M. Griffon, qui avait été spectateur oisif de notre aventure ; je lui demandai alors lequel de nous deux avait eu peur. Il fit une figure assez ridicule, et dès lors, M. Griflbn perdit toute mon estime et celle de tous ceux qui furent les témoins de ses gasconnades.
Sur le soir, nous allâmes nous réunir à une petite co-
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lonne levée par M. de Frotté et réunie à Landisacq. Le lendemain, la gai*nison de Domfront, combinée avec celle de Condé, vint nous y attaquer. La fusillade dura loiig<temps, mais elle ne fut pas très vive. Les Républicains étaient de 8 à 900 hommes, les Royalistes tout au plus 5oo. Comme nous n*étions pas bien en munitions, nous nous tînmes toujours sur la défensive, en eiTectuant notre retraite sur Chanu. En résultat, trois hommes de tués et un petit nombre de blessés du côté de nos ennemis, et da nôtre deux hommes seulement blessés, dont Tun moamt de ses blessures.
Le lendemain, le général se retira dans la forêt de Saint- Jean-des-Bois ; il y passa trois ou quatre jours à attendre des munitions qui (levaient lui arriver de Caen. Une les eut pas plus tôt reçues, que la colonne se dirigea sop Trutemer, et le lendemain elle attaqua un corps de Repu* blicains sur la route de Vire à Sourdeval, et lui enleva nn convoi de dix bœufs et treize vaches grasses qu'il conduisait à Mortain. Le combat ne fut ni long ni très meurtrier : nous n'eûmes pas niùine un seul blessé, et les Bleus ne perdirent que deux hommes. Après cette escarmouche, une compagnie fut détachée pour conduire notre butin dans des fermes sûres.
En partant de la forêt de Saint- Jean pour cette nouvelle expédition, la colonne de M. de Frotté se composait iVi bataillon de Saint- Jean comniaiulé par ^L du Lorcnt, do celui d'Ambrières comniaiulé par M. de Saint-Paul, et du bataillon de Fiers counnandé par M. Griffon. Ces trois bataillons réunis se montaient à S5o ou 900 hommes. M. de Frotté, après ralVairo de Vengeons, lit avancer sa troupe vers Saint-Pois, iroii elle se rendit dans les environs d'Avranches : elle y séjourna quelques jours. M. de îluavs, dont les volontaires nous avaient abandonnés
après rafTaire du Mesnil-Tove, et qui ne s'était pas réuni depuis à la colonne du général, avail travaillé pendant ces quatre mois à élargir les dimensions de sa légion en enrôlant des jeunes gens, tantôt secrètement, tantôt avec moins de précautions, selon les circonstances et les événements journaliers; ses travaux furent couronnés de succès. Ses principaux officiers, et particulièrement le brave et loyal De Larturière et les trois Cantilly, s'étaient concertés pour organiser une légion de plus de 4oo hommes. Cette légion, qui se joignit alors à la colonne du général, vint remplir fort à propos un vide énorme de plus de 35o volontaires dont la désertion avait étrangement éclairci nos rangs, surtout dans les deux bataillons de Fiers et d'Ambrières. Ce n'est pas que celui de Saint- Jean n'eût aussi perdu quelques hommes, mais ce n'était rien en comparaison de la perte des deux autres. Malgré cet inconvénient, les quatre petites colonnes réunies formèrent un corps de près d\m millier d'hommes. C'était la plus belle réunion elfective qu'il y eût eu jusque-là. La division de M. de Frotté était bien censée renfermer i,Boo à 21,000 volontaires, portés sur les rôles des diverses légions ; mais un grand nombre de causes s'opposaient à ce qu'ils se trouvassent jamais tous actuellement réunis.