‹ Mémoires de Michelot Moulin sur la chouannerie normandeChapitre 16 sur 43 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ATTAQUE INFRUCTUEUSE DU TEILLEUL. — ACCIDENT SURYKITU A MOULIN. — AllRIVÉE DE NOUVEAUX ÉMIGRÉS. — FORGB CROISSANTE DE l' ARMÉE DE M. DE FROTTÉ. — SON ÉCHEC DEVANT TINCUEBRAY. — ESCARMOUCHE DU Bf£SNIL-GIBOUI.T. — SURPRISE DE VASSY. — COMBAT DE PRÉAUX.

Le général éleva ses vues à mesure qu'il voyait s*accroître sa divisiou. Jusi{ue-lii, nous n'avions pas eacore attaqué de ville ni de gros bourg. M. de F'rottc voulut tenter ces opérations plus importantes et coninieneer par atta([uer la garnison cantonnée dans le bourg du Teilleul* forte de 3oo hommes '. Nous nous avançâmes par Ducey, les Riards, les Loges-Marchis et Ferrières. Quand nous lïimes à un demi-(piart de lieue tlu bourg duTeilleul, legé* néral lit ses dispositions d'atlaipu'. Il me dtmna Tordre de bloi[uer le bourg du coté de Sainl-Palriee avec un détachement lie 200 hommes, et de charger la garnison, si elle cherchait à sortir par là ; en outre, de l'aire face à la troupe de Mortain. si elle venait au secours tlu Toillcul. De son etUé, le général se présenta i\ la porte du bourg et somma la garnison de rendre les armes. Klle lui répondit

I. Tiio note inarfcinali* placr r:iUa(|uc «lu Tt'ilU'ul en iioTcmbre 179ISW Elle eut lieu le 14 déceiubro, d'aprt'S les ducumeuts» ufUciols.

par une décharge de coups de fusil qui nous tua cinq hommes cl nous en blessa sept à huit. M. du Lorent, commandant du bataillon de Saint-Jean-des-Bois, y perdit la vie, et M. Dufay, capitaine dans la môme légion, y fut blessé d'une balle qui lui traversa le pied.

Une partie de la garnison se présenta pour sortir par la porte de Saint-Patrice ; je la reçus comme j'en avais Tordre et la forçai à rentrer. Les Républicains se défendirent avec énergie, ce qui réduisit les Royalistes à la dure alternative d'abandonner cette entreprise, ou d'incendier le bourg. On mit le feu aux maisons où les Républicains se défendaient avec le plus d'opiniâtreté ; quelques-unes furent emportées d'assaut. Cependant une partie de la garnison, voyant forcer les retranchements, se retira dans l'église, dont ils avaient fait une petite forteresse en y perçant des meurtrières. L'attaque dura sept ou huit heui»es, et tous nos ellbrts ne purent soumettre les Bleus retranchés dans l'église. Une grande partie des maisons du bom»g furent consumées par les ilammes. Nous nous retirâmes quand nous eûmes épuisé presque toutes nos munitions. Nous perdîmes 28 hommes et à peu près autant furent blessés. Chez nos ennemis, le nombre des morts monta à 80, avec un très grand nombre de blessés, tant soldats que bourgeois et réfugiés.

Après une journée qui nous laissa tant de regrets, le général ramena sa colonne, par Barenton et Lonlay, dans la forêt de Saint-Jean-des-Bois. Il licencia momentanément les légions de Fiers, d'Ambrières et d'Avranches. M. Godefroy de Boisjugan fut nommé chef de la légion de Saint- Jean en remplacement de M. du Loreut, tué au Teilleul, et M. Hardouin dit Voltige, lieutenant, fut élu capitaiue de la compagnie de Saint-Jean-des-Bois à la place de M. Dufay, dont la blessure au pied ne permettait pas

8o MÉMOIRES DE MOULIN.

d'espérer qu'il fût jamais en état de marcher à la tèlc de sa eompaj^nie. Le général profita encore de ce liceneieinent })oiir faire une tournée dn côté de Falaise et de Lisicux, pour voir par lui-mùme s*il y avait moyen d'organiser les Royalistes dans ces arrondissements. Mais, par malheur, il ne trouva pas les esprits aussi bien disposés que dans le Bocage.

Pendant Tabsence de M. le comte de Frotté, la légion de Saint-Jean-des-Bois eut, dans le cours de décenibregS et janvier ijC), plusieurs petites fusillades : une à Lonlay- TAbbaye ; une à Préaux sur la route de Tinehebray i Donifront; une à Bernièrcs, où périt M. Moulien de la Poterie : deux sur la route de Vire a Sourdeval, où noos eûmes presque loujoui's un avantage marqué.

La légion de Fiers livra aussi un combat victorieux aux Bleus cantonnés à la (!!arneille.

De son coté, la légion irAinbrières eut plusieurs fusillades contre les llépiiblicains, (ju'elle battit toujours complètement, mais surtout dans deux rencontres aux environs de (ioroii, et une autre fois pivs de Mayenne.

La légion d'Avranclies ne ivstii pas non plus dans Tinaotion : mais, ayant été sui*[)rise dans le bourg de Villechien par les garnisons combinées de Saint-liilaire, de Mortain et du Teilleul, elle se trouva enveloppée de tous côlés dans la j)rairie de Villechien. Plusieurs volontaires furent massacrés dans leuiN logements ; un bon nombre se jetèrent ilans la rivière de Sélune j)our échapper h une mort presque inévitable : mais comme les eaux étaient fort grandes à cause de la saison des pluies, plusieurs se noyèrent. Les Royalistes perdirent j>lus de 3o hommes, parmi lesipielsil faut distinguer le capitaine Le Mardelay, du Mesnil-Ciilberl. connu sous le nom de capitaine Victor. C'était un jeune Inmime plein de moyens et d*une valeur

brillante, qui donnait de grandes espérances et qui fut honoré des regrets amers de tous ceux qui avaient eu des relations avec lui. C*est aussi à ce malheureux combat que fut blessé M. Le Chevalier, dit Salmanasar '. Mais peu de jours après, cette légion remporta sur les Bleus une victoire complète au Petit- Celland, qui la vengea de son dernier revers, mais qui lui coûta encore la vie d'un des braves Cantilly ^.

Au mois de février 1796, j'étais occupé avec quatre de mes camarades à faire des cartouches. Nous avions vingtcinq livres de poudre serrée dans mi sac de cuir, enveloppé dans un autre sac de toile ; le paquet était posé sur la table et prêt à être ouvert pour la confection des cartouches. Un enfant de dix ans, qui précédemment nous avait pris un peu de poudre, en avait rempli un petit tuyau eu bois de sureau, auquel il mettait le feu avec une mèche; il vint recommencer sa manœuvre sur le seuil de la porte sans que nous y iissions attention. La charge était apparemment trop forte, car le tube de bois ayant éclaté, les étincelles mirent le feu, je ne sais comment, à nos vingt-cinq livres de poudre déposées sur la table dans le double sac. Il se fit une explosion terrible ; deux des murs de la petite maison furent renversés, le plancher et la charpente furent enlevés. Pour moi, j'eus la figure et les deux mains brûlées ; la peau de mes mains se dépouilla à l'instant, comme si c'eût été une paire de gants que j'eusse tirée. Mes camarades eurent beaucoup de peine à éteindre le feu qui consumait mes habits; sans leur secours, j'aurais infailliblement péri, dévoré par les flammes. Comme par miracle, ils ne furent point du tout

I. De la paroisse de Montjoie. Il existait encore en 1814. 9. Suivant M. de la Sicotière, Taffaire de Villechien eut lieu le aS janvier 1796, et celle du Petit-Gelland, le a inai suivant.

Sa MÉMOIRES DE MOULIN.

brûlés, mais seulement froissés par les débris de la charpente, qui, après avoir sauté en Tair, leur retombèrent sur le corps. Je soullris pendant quinze jours de douleui*8 cuisantes ; je demeurai au moins dix-huit jours sans voir la lumière. On craignait fort que je ne perdisse la vue. Je rassurai mes amis en leur disant que je sentais que Tintérieur de mes yeux n'avait point de mal. Dans le fait, j'eus le bonheur d'en guérir radicalement en très peu de temps ; seulement, il m'en resta de fortes cicatrices aux mains et aux poignets, mais aucune marque à la figure ; néanmoins, depuis ce temps-là, j'ai eu la peau moins unie et moins blanche.

Cependant le général était de retour, et un grand nombre d'Emigrés de distinction étaient venus d^^Vngleterrc grossir notre parti, qui se fortifiait de jour en jour. Ce n'est pas que le nombre de nos légions fût augmenté; mais les compagnies se coinplétaient et la discipline s*améliorait. Parmi les Émigrés nouvellement arrivés, nous distinguerons M. le comte de Frotté, père de notre général, qui avait reçu de Monsikuu, frère du lloi, la mission particulière de passer en revue les divers corps de Roya* listes de Bretagne, du Maine et de la Normandie, afin de rendre compte au roi de leurs forces, de leui's moyens et de leurs espérances, pour ({u'en consé^iuence Sa Majesté les lit secourir ou les licenciât, selon les apparences plus ou moins probables de succès; le vicomte d'Oillianison, le vicomte de Ghambray, le baron de (^onimarque, les trois MM. de Mandat, M. de Beaumont, MM. (^dlinetet Mirabeau (ces deux derniers portaient des noms empruntés, je n'ai jamais connu leurs vrais noms) ; le man[uis de Brique ville, le chevalier de Hruslarl, M. de Port-Bail, M. M. de (larbonnel et de Saint-Quentin, il'.Vvranehes, M. (le la Noe, .M. de Labesse, M. de Bosta({uet de Lam-

^ ^ài

berville, beau-frère de M. de Frotté père, M. le baron d'Uugon, etc., etc. '.

I. Gabriel-François-Étienne, vicomte d'Oilliamson, officier général avant la Révolution, vint se placer sous les ordres de M. de Frotté. Après la mort de M. de la Roque-Cahan^ il fut nommé général en second de l^armée royale de Normandie. Malgré son âge avancé, il montra beaucoup d^activite, ainsi qu^une grande bravoure. Ayant reçu deux blessures assez légères au combat dç Saint-Fois, il continua à marcher à la tête de Tarmée de M. de Frotté dans son expédition du Cotentin. Son état s^étant aggravé par Texcès des fatigues et le défaut de soins, il dut chercher un asile dans une maison de la commune du Mesnil-Adelée ; il y fut surpris et peu après fusillé, en novembre 1^99. 11 était âgé de cinquante-neuf ans.

Jacques-François, vicomte de Cbambray, ancien colonel, fut employé dans le conseil de guerre de Tarmée, son ftge ne lui permettant guère un service plus actif. Sa capacité reconnue en fit un des membres les plus influents. Il ne prit aucune part à la seconde guerre.

Le baron de Commarque, du diocèse d^Agen, fut désigné pour commander une légion de Falaise, que la marche des événements empêcha de mettre en activité de service. Au début de la campagne de 1799, il commanda la légion de Fiers en remplacement de M. de Marguerye, puis, après la mort de .M. de la Fivardière, il eut le commandement supérieur des légions de Saint-Jean et de Fiers réunies, avec le titre de brigadier général. Entin il exerça les fonctions de chef d'état-major de Tarmée, dans lesquelles sa légèreté ou son défaut de jugement furent funestes au général de Frotté et à lui-même.

Des trois frères Mandat, le seul qui ait rempli un rôle très marquant fut Étienne-Martial-Galliot, baron de Mandat, le plus brillant des lieutenants de M. de Frotté. Nommé commandant de la légion de Saint- Jcan-des-Bois après la mort de M. de Boisjugan tué à Tattaque de Tinchebray,3i mars 1796, puis adjudant général, il commanda les Royalistes dans plusieurs combats, presque toujours heureux. Ayant été arrêté à la Haye-Piciuenot, arrondissement de Bayeux, il fut conduit à Caen, condamné à mort et fusillé, le oS septembre 1798, à Tâge de vingt-huit ans.

M. de Beaumont fut commandant en second de la légion d^Avranches en remplacement de M. de la Fivardière devenu Tobjet de la jalousie de M. de Ruays. Il fut tué au combat de la Fosse, le 3 novembre i;99.

Collluet était M. De Gournay, de Vire. Mirabeau, dont le vrai nom n'est pas indiqué, avait déserté les rangs de Tarmée républicaine.

Le vicomte (non le marquis) de Briqueville, ancien major dUnfanterie, fut chargé d'organiser le parti royaliste dans le Nord du Cotentin. Arrêté à Chef-du-Pont, il fut conduit à Coutances et fusillé, le 39 mai 1796.

Louis Guérin de Bruslart, né en i;5a, lieutenant-colonel dansTémigration, fut chargé par M. de Frotté du service de correspondance et d'approvisionnement qu'avait précédemment dirigé M. de la Roque-Cahan. Ne prenant aucune part à la guerre active, il se tenait ordinairement caché, à peu de distance des côtes, entre Caen et Valognes. Il reçut le rang de majorgénéral, en vertu duquel, à la mort de MM. de Frotté et de Commarque,

84 ^ MÉMOIRES DE MOULIX.

Le général sentit alors la nécessité de donner de Textension à son premier Conseil de guerre, qui n*était «composé que de quelques oflieiers, tels que M. de la Roque- Cahan. les adjudants généraux, les chefs de légions, etc. Depuis la promotion de M. de Frotté au grade de général* M. de la lloque-Cahan avait toujours été porté comme général en second sur les rôles de Tarmée, bien qu*il eût eu de la peine à reconnaître la suprématie d'autorité de M. de Frotté. Il était en outre le premier membre du Conseil après M. de Frotté. Ce Conseil pouvait procurer bien des avantages : i"" il ollrait des places à des Emigrés qui ne pouvaient guère être simples volontaires, et en faveur desquels on ne pouvait pas destituer tous ceux qiû avaient déjà des emplois; a'' il faisait concourir au bon ordre et

il fut reconnu comme le chef de l'armée royale de Normandie. l\ prrsida à son licenciement, mais s*effort;a dVn maintenir rorgranisation. Muni de pouvoirs très étt'udus des princes, il revint à plusieurs reprises ea Normandie hous le (Consulat et THuipire. au prix des plus grands pi'rils. Prenant le titre de général en chef, il distribuait des grades et des comiiuui* déments dans une armi-e dont rexiatenee nVtait plus qu^ine utopie. Nous le retrouverons plus tard. Nomme man*clial de camp à la pn*miêre Re>tauration et cohimandant en (^)rse. il devint en iS-ji3 lieutenant gênènl en disiM>nibiliti'. H e>t mort a l\iri«« le lo dfcembre iS»,).

Adrien-Bernanlin-LouiA du Poêrier de INtrtbail, ancien officier de drag(ms, natif de Valogncs, fut désigne dans la seconde guerre pour oommaiider une légion de Baveux, ({ui ne fut jamais ieviH.\ Il a survécu à la Re«* tauration. La divi>ion de Hayeuv avait pri> une part active a la guerre en 171H». s<iu> 1rs ordr»*- de M. L<' Conlier. fii^^illi* apn*s la paeilication.

Ilervi-Franvois-llenri, cIn'valiiT «le (larbmiru'l, aneier otiicier de marine, fut charge de fornuT une légion ilan«> i.i in«iiiie Niinl de> arrondissemenl» lie (ioutance^ et ch* Saint-l.ii. Illle n'a j.iniai>« eon>isU> quVn une |H>igure d*h«»inMie> rexilu*». elnpl»>y^■•^ >ui*t«Mit .t un *«ei*vice de corropondanee.

.M. lie .S,tint-(^)ueiitin fut envf>\r a i.i ii-gicin «l'Avr.tiiv'he> pour ^4.*couder M. (le Ituays. 11 la eoiuinandait «l.ui.-^ l'all'.iire de Villeehien, dont son iin|>é* ritie fit un de-^astre. I>e:« l«»r> il combattit en simple vultuitain* el fut tué a l'attaque de Tinchebray. W 'Ji mai*s i-\ft.

Joseph-.Michel-Antoine Aubry de la Noe. ancien otticier de marine, fVil destiné au commandement <rune légion de Dive?», de la création de M. de Bruslart ; elle ne fut jamais levée, et se> olllcier> ne servirent qu'a la correspondance. M. Aubry de la N04* a survécu à la Restauration.

Guillaume* Jean Barthondrat, comte de Labcssi\ de la province d*Aa*

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au maintien de la discipline, des hommes dont le nom, et souvent le mérite, étaient respectables; 3** il marquait du sceau de la réflexion et de la méditation les plans et les projets qu*on soumettait à sa décision ou à son approbation ; 4° ce petit sénat militaire avait quelque chose d'imposant qui frappait les esprits et excitait la confiance.

M. le comte de Frotté le père ', qui avait refusé le commandement que voulait lui céder son fils, fut nommé président du Conseil, et M. le vicomte de Chambray, viceprésident. M. Le Sucur-Deslondes, dit Constant, fut choisi pour secrétaire de ce Conseil, dont furent membres tous les principaux ofliciers.

M. le vicomte d'Oilliamson fut élu major-général de Tarmée.

vergne, Ait un des agents les plus actifs de la correspondance. M. deBnislart lui donna plus tard un brevet d^adjudant général.

Isaac-Antoine-Auguste Dumont de Bostaquet, marquis de Lamberville, né en i;66, mort en 1847, était frère de M-" de Frotté, seconde femme du comte Henri de Frotté, père du général. Il resta toujours en rapports d'amitié avec Moulin. Son frère aîné, Isaac-Gabriel-Auguste Dumont de Bostaquet, connu sous le nom de M. de la Fontelaye, vint aussi rejoindre M. de Frotté. Il prit aussitôt le nom de Du Verdun, qui était celui d'une autre de SCS terres, en raison de la ressemblance fâcheuse de son premier nom avec celui de la ferme de la Foutelaye, à Saint-Jean-des-Bois, retraite ordinaire des principaux Chouans. M. du Verdun commanda dans la guerre de 1^99 à 1800 la légion de Lisieux. forte de aoo hommes, et prit part avec elle au combat de Cossé. Il fut envoyé par le général de Frotté aux conférences de Candé, raccompagna à Alençon et fut fusillé avec lui à Verneuil,le 18 février 1800.

Le baron d'Hugon, officier émigré, était étranger à la province. Il succéda à M. du Rosel de Courson dans le commandement de sa division et s'occupa très activement de la correspondance avec Jersey. 11 fut envoyé par M. de Frotté auprès du général de Hédouville, et fut au nombre des victimes immolées à Vemeuil, le 18 février 1800.

I. Le comte Henri de Frotté, père du général, né en i;43, mort en i833, fut marié deux fois. En premières noces il avait épousé Agathe de Clairembault, qui fut mère du comte Louis de Frotté, le général de l'armée royale de Normandie ; en secondes noces, il épousa Anne-Suzanne Dumont de Bostaquet, dont il eut un fils, Charles de Frotté, le compagnon de captivité de Moulin.

Après avoir terminé toutes ses dispositions et régularisé Tadministration de Tarmée, le général assembla ses légions et en forma un corps de 3,5oo hommes. Avec des forces aussi respectables, il se crut en état d*attaqaer avec succès la garnison de Tinchcbray. Il trouva tous les Républicains en défense qui Tattendaient ; ils avaient sans doute été prévenus. L'attaque commença à dix heures da matin; l'action fut très vive, et presque tous les bourgeois se défendirent dans leurs maisons, ce qui occasionna Fincendie d'un quart de la ville. Les boui^ois et la troupe de ligne, se voyant chassés par le feu des maisons où ils se défendaient, prirent le parti d'abandonner la ville et de se retirer dans l'église qui la domine, et dont ils avaient fait une petite forteresse ; elle ne put pas être prise parce que nous n'avions pas d'artillerie. Malgré Tavantage du lieu, les Républicains perdirent beaucoup de monde, mais les Royalistes en perdirent encore davantage. M. Godefroy de Boisjugan, chef de la légion de Saint- Jean-des-Rois, y fut tué ', ainsi (juc MM. le chevalier d'Alicourt ^, de Saint-(^)uentin, de la Roque-Montsecret \ le capitaine de la compagnie de (^hanii. celui de la compagnie de Fresnes. Il y périt un gi^and nombre d'oflicierset de soldats. J'estime la perte des Royalistes à 12 ou i5 officiers, dont 5 émigrés, et à '3o ou .\o volontaires.

M. de Frotté fut donc oliligé de faire sa retraite, après avoir épuisé ses munitions et perdu beaucoup de monde, La colonne se dirigea sur Cier, mais le général renvoya

I. Godefroy de Koisjii}Cun, de Uayeiix, avait remplacé M. du LorrnI, tué a Tattafiiie du TeilhMil. le 14 dceeinlin* i^^m. Il snccoinba dans une circoiuk tanee exactement semblable, le .'^i mars Miivaiit.

a. Aide de eamp du général de Frotte.

5. l.e comte <le la Uoiiue-MontM'cn't. parent éloigne de M. dr U Roque- (!ahan, commandait iin«> crnnpagnie l'ormée <le quarante jeum*» gentil»hommes, désignés yous le nom de rhtwatirrs de la douronm:

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les légions dans leurs cantons respectifs, ne pouvant les retenir sans avoir de munitions. Il chargea tous les ofDciers de faire tout ce qu'ils pourraient pour s'en procurer, à quelque prix que ce fût. Pendant ce relâche, le général partit pour une course secrète dans les environs de Goutances, Saint-Lô et Bayeux ; il n'était accompagné que de deux oflîciers.

Immédiatement après l'action de Tinchebray, le général nomma M. le baron d(î Mandat chef de la légion de Saiiit-Jcan-des-Bois, en remplacement du malheureux Godefroy de Boisjugan. Je fus nommé commandant en second delà même légion, et Pierre Bourdelais, connu sous le nom de Saint-Louis, en fut fait major. Le Teinturier me remplaça dans l'emploi d'adjudant-major que j'avais auparavant. Quoique je commençasse à aller un peu mieux de ma brûlure, je n'étais cependant pas assez bien rétabli pour suivre la colonne. Je faisais faire des cartouches, et d'après les ordres du général, je fis enlever les plombs du château d'Amphernet pour les fondre en balles.

Dans les derniers jours de mars 1796, M. le baron de Mandat apprit qu'une colonne de 3oo Bleus était sortie de Vire et s'était dirigée sur Vassy; il se mit à les poursuivre avec sa légion, et j'eus à regretter de ne pouvoir l'accompagner. Trois ou quatre jours après, M. de Frotté me fît dire d'aller le rejoindre au château de Ghaulieu, où il était revenu dans la nuit, accompagné d'une quinzaine d'officiers qu'il avait recrutés dans sa tournée du Gotentin. Le capitaine de Sourdeval, Les-Sillons, se trouvait par hasard avec moi, ainsi que quatre de ses soldats, lorsque je reçus cet ordre d'aller rejoindre mon général pour lui servir de guide dans le pays. Je partis avec mon escorte de cinq hommes et je rejoignis les seize hommes qui m'attendaient à Ghaulieu. Dès que nous filmes arrivés.

notre petite troupe se mit en route. Arriyés sur la paroisse du Mesnil-Ciboult, nous apprîmes qa*ane colonne de 5oo Républicains, sortie de Tinchebray, faisait nnc battue sur les paroisses de SaintrJean-des-Bois, Saint-Christophe, le Mesnil-Ciboult, etc. Pour éviter cette troape, nous résolûmes de passer dans les paroisses de Trutemer et de Maisoncelles. Nous avions à peine fait un quart de lieue, lorsque des paysans nous dirent que les Bleus de Vire devaient être, d'après ce qu'on leur avait dit, sur la commune de Trutemer. Nous tenions conseil pour décider quel parti nous allions prendre, ou d'aller sur Trutemer. ou de gagner le bois de Saint-Christophe, lorsque nous aperçûmes un fort détachement de Bleus à cent pas de nous. Dans le moment même, nous échangeâmes quelques coups de fusil avec ce détachement, que nous primes pour la tête de la colonne de 5oo hommes qu'on nous avait annoncée. Le général me dit de conduire notre petite troupe du côté de Maisoncelles. Je courus bien vite à la queue de notre petite colonne, alin de me trouver à la tète, puisque nous faisions volte-face. Pendant ce tempslà, Les-Sillons, avec quelques hommes de notre petit détachement, faisait face à l'ennemi. Le champ où nous étions se trouvait entre deux chemins. Arrivé k l'autre extrémité du chanq), je monte sur le fossé. Heureusement, j'eus la précaution de me pencher en me tenant par la main à une brandie, pour regarder dans le chemin, qui était très creux en cet endroit, si les Républicains n'y étaient pas. Ceux à qui Gallouin-lcs-Sil* Ions disputait le terrain dans le champ, n'étaient ({ue les éclaireurs do la colonne de 5oo hommes, et la masse de cette troupe était einbus(|uée dans ce chemin cireux où j'étais prêt h descendre. A la vue île l'ennemi, je criai vivement à mes camarades : « Voilà les Bleus ! » Ils étaient

ea cfTct aux aguets, les yeux fixés sur le fossé où je montais, tout prc^ts à uous donner la main à la descente. A ce cri, les Républicains me saluèrent d'une décharge presque a bout portant. Cinq balles percèrent une petite veste ronde que j'avais très étroitement boutonnée sur le corps ; deux de ces balles m'eflleurèrenl le côté gauche, à deux pouces au-dessous du bras; deux autres m'effleurèrent également le côté droit un peu au-dessus de la hanche, et la cia(|uième coupa ma cravate et le col de ma chemise ; aucune ne m'atteignit la peau. Un des hommes de l'escorte de M. de Frotté qui se trouvait avec moi au pied du fossé, tira un coup de fusil à bout portant sur un Bleu qui sautait sur le fossé croyant m'y trouver étendu, et qui n'y trouva que la mort pour son propre compte ; il retomba raide mort dans le chemin au milieu de ses camarades. Pendant le court intervalle de cet incident, les (lanqueurs des Républicains avaient passé dans le môme champ que nous, ets'étant ralliés, nous poursuivaient vigoureusement pour nous prendre à la course. Le général courut grand risque de tomber entre leurs mains ; deux Bleus étaient près de le saisir, lorsque Les-Sillons et moi, nous nous retournâmes, armés chacun d'un fusil à deux coups ; nous blessâmes un des soldats qui poursuivaient le général, et l'autre, effrayé, laissa écliapper sa proie. Le secrétaire du général reçut une balle qui lui cassa une jambe; nous ne pûmes le sauver. Un des nôtres, en s'échappant et sautant un fossé, se trouva accroché par la ceinture à une branche ; il ne put se débarrasser assez vite et fut pris par les Républicains. Une demi-heure après, celui qui l'avait pris lui ordonna de se déshabiller tout nu, afin de ne pas gâter ses habits, qui étaient tout neufs et très bons, lorsqu'il allait le fusiller. Ce jeune homme, qui se voyait déjà mort, fit tout ce que son bourreau voulut. Après s'être

peu près 2,000 hommes aussi. Ils avaient pris les domestiques du château de Ghaulieu et de plusieurs autres endroits, et les avaient conduits dans la prison de Tinchebray. Le motif de leur arrestation était qu ils n'avaient pas prévenu les Républicains, lorsque les Royalistes étaient logés dans la maison de leurs maîtres absents ou émigrés. M. de Frotté fut averti que les Républicains allaient partir à huit heures de Tinchebray, pour retourner chacun dans sa garnison ; il résolut de les attaquer en route.

A cet effet, il alla, avec les légions de Saint-Jean et d'Ambrières, s'embusquer à Préaux, lieu situé à une demi-lieue de Tinchebrav, sur la route de Domfront '. En môme temps, il donna ordre à M. Griffon, chef de la légion de Fiers, de se porter sur Saint-Cornier avec sa troupe, et quand Faction serait engagée à Préaux, de se rejeter rapidement sur les derrières de la colonne républicaine, afin de lui couper la retraite sur Tinchebray. M. de Frotté me chargea, avec Le Teinturier, qui nravait remplacé dans la charge d'adjudant-major, d'accompagïicr M. Griffon et de l'aider de noire épéo et de nos conseils. Nous prîmes avec nous un très petit délachenienl des volontaires de la compagnie de Saint-Jean-des-Bois. Nous partons avec la légion de Fiers sous les ordres de M. Griffon ; il alla se placer dans un cl(»s, derrière îc bourg de Saint-Cornier. avec Txk) hommes, tandis que le général en avait i,5oo à Préaux.

Pendant que M. Griffon cherchait une place i;o;ir poster ses gens avec avantage, en attendant (jue l'action s' engagent à Préaux, nous prîmes (juelciues homnu^s. Le Teinturier et moi, pour aller reconnaître une hauteur peu

I. Préaux, village >ur la limite des comiiiiines de Chanu et de Saillt-GcM^ nier.

1796. gS

éloignée du bourg de Saint-Cornier, d'où l'on découvrait Tendroit où le général attendait et allait attaquer les Républicains, afin d'établir une prompte communication entre ce lieu d'observation et le poste de M. Grillon, au moyen de sentinelles placées de distance en distance. Cette mesure de précaution devenait nécessaire dans la circonstance, pour nous faire connaître le moment où l'action allait s'engager entre notre général et les Républicains, car il faisait un si grand vent que nous n'aurions certainement pas entendu le bruit de la fusillade, bien qu'à une petite demi-lieue de l'endroit où devait se livrer le combat. Pendant que j'étais avec Le Teinturier à placer ces sentinelles, M. Griflbn fut surpris par les Bleus. Voici comme la chose se passa. 11 faut d'abord observer que le général Larue, qui commandait les Républicains, ayant appris que la veille, INI. Mandat, après l'aflaire de Vassy, s'était retiré dans la forêt de Saint-Jean, et avait couché au village de la FielTe-ù-la-Rivière, paroisse d'Yvrande, avait donné ordre le matin, à 5oo hommes, de partir de Tinchebray une heure avant lui, de passer par la ferme de la Fieire-à-la-Rivière pour attaquer les Chouans s'il les y trouvait, et dans le cas contraire, de passer par Saint- Cornier et de rejoindre enfin la colonne à Préaux. C'est ce corps de 5oo hommes qui, après avoir fait cette tournée suivant ses instructions, surprit le bataillon de M. Griflbn à Saint-Cornier. Il avait eu l'imprudence, qui lui était assez ordinaire, de ne pas placer dans cette position de sentinelles pour se garder. Les Bleus le chargent avec impétuosité, tuent cinq volontaires, en blessent plusieurs autres. Les Royalistes se décontenancent. Ils lâchaient pied ; c'en était fait du succès de cette action ; la déroute était complète, si Le Teinturier et moi, avec une vingtaine de braves, appelés par le bruit de la fusillade, ne fussions

accourus pour soutenir le choc de renncmi. Noas Unmp» ferme pendant un bon quart d'heure devant les RépoMicains ; nous leur tuâmes six hommes et nous leur arrachâmes quatre fusils des mains. Au moment où les Bleus passaient leurs fusils par-dessus le fossé pour nous ajuster à bout portant, je les aperçois : nous étions morts I Mais je m'élance de côté sur les fusils et les baïonnettes; j*en saisis un par le bout du canon ; trois volontaires en font autant et nous arrachons de force ces armes des mains de nos ennemis, sur lesquels nous déchargeons les coups qui devaient nous donner la mort. Cependant le nombi*e remporta; malgré la courageuse résistance des braves qui nous secondaient, Le Teinturier et moi, nous fûmes obligés de faire retraite. Mais notre résistance avait donné le temps à M. Grillon de rallier les siens, de rétablir les rangs, de sorte qu'il se retourna sur rennemi qui l'avait poursuivi et le chargea avec tant de vigueur et de succès, que celui-ci ne chercha plus son salut cjuc dans une iuite précipitée. Ainsi, la colonne républicaine de 5oo hommes se retira dans le plus grand désordre vers Préaux pour rejoindre son général.

Cependant, tandis que l'action s'engageait à Saint-Cornier, la colonne du général Larue fut attatfuée à Préaux par M. de Frotté. Le combat fut livré avec beaucoup d'aeharnement de part et d'autre. Les Royalistes étaient embus(piés sur le bord de hi route, lorsque les Républicains, ([ui ne s'attendaient à rien moins ([u'à une attaque, furent accueillis par une décharge de coups de fusil presque k bout portant. Les Royalistes, sans prendre le temps de recharger leurs armes, reçoivent de Saint-Louis, major de la légion de Saint-Jean, l'ordre île le suivre et de charger l'enuemi à la baïonnette». Ils franchissent le fossé et foncent sur les Républicains. Ceux-ci menaient un convoi

composé de trois voitures, dont l'une était chargée de dix ou onze prisonniers pour cause d'opinion, étroitement liés sur cette voiture, et les deux autres du fruit de leurs maraudes dans les campagnes. Ce convoi servit pendant dix minutes de retranchement aux Républicains et aux Royalistes rccipro([ncmcnt. Les plus timides se cachaient derrière les voitures, d'autres derrière les chevaux, qui furent bientôt tous tués, étant en butte aux décharges des deux partis.

Les Républicains ne purent jamais se bien remettre du désordre où la surprise les avait jetés. Après une résistance assez opiniâtre, ils abandonnèrent leur convoi, se débandèrent et prirent la fuite. Ils avaient été attaqués avec tant d'ardeur qu'ils n'avaient pas eu le temps d'assassiner leurs prisonniers. Nous nous empressâmes de leur donner la liberté. Le général de Frotté poursuivit les fuyards avec la plus grande partie de sa troupe; il ne laissa qu'un détachement pour garder le convoi et le champ de bataille. Pendant ce temps-là, la colonne républicaine qui avait eu allaire avec M. Grillon à Saint-Cornier, arriva d'une marche très précipitée dans le village de Préaux. Le petit nombre de Royalistes qui gardait le convoi, en voyant accourir les Républicains, se crut assailli de nouveau par la masse du corps mis en déroute un quart d'heure auparavant. Ce détachement royaliste crut être écrasé par un si grand nombre et déjà il battait en retraite ; mais, s'apercevant bientôt que cette colonne de Républicains était elle-même en faite et poursuivie par la légion de M. Griffon, il se retourna sur les Bleus qui, malgré leurs ellbrts pour se rallier autour de leur convoi, furent forcés de tout abandonner et de s'échapper. Ainsi, la légion de Fiers et une centaine d'hommes de la colonne du général de Frotté restèrent en possession du convoi.

96 MÉMOIR£S DE MOUUN.

Les Républicains perdirent plus de 3oo hommes dans cette journée-là > ; les Royalistes en perdirent 4^ ^ 4^f sans parler de 3o et quelques blessés. Le capitaine de la compagnie de Lonlay-F Abbaye reçut à travers le conToi une balle qui porta d'aplomb sur cinq pièces de six francs qui se trouvaient dans la poche de son gilet. La violence du coup gauchit les pièces appliquées Tune sur Tautre, et renversa Thomme contre le fossé. Il en fut quitte pour une violente contusion; son côté, fortement meurtri, devint tout noir ; cependant, la douleur ne se ût sentir que pen* dant quelques jours. Les Royalistes se retirèrent après avoir emporté les leurs du champ de bataille. Parmi les morts de notre parti, il ne se trouva qu*un seul officier : c'était le frère de M"™« de Saint-Paul, de Lingeard.

Un des nôtres s'étant avisé de fouiller dans la poche d'un lieutenant républicain, étendu mort sur le champ de bataille, y trouva le portefeuille de M. de Frotté, qui avait été pris sur son secrétaire, tué au Mesnil-Ciboult. Chose étonnante ! il avait été si soigneusement conservé qu*il n'y manqua pas une seule adresse, ni le moindre papier ; nous le retrouvâmes dans le môme état que loi'squ il avait été pris.

Sur le soir, les légions se réunirent et allèrent coucher à Lonlay-r Abbaye. Le lendemain, elles se portèrent par Passais vers Gorron. Après des courses faites de tons côtés sur la lisière du Maine sans avoir rencontré d'obstacle de la part des Républicains, le général de Frotté renvoya ses légions dans leurs cantons respectifs, et s'en alla, avec un petit détachement, faire une revue du côté d'Avranches. M. Mandat, chef de la légion de Saint-Jean* s'en retourna par Raroiiton et rentra aussi sur le territoire particulier de son commandement.

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