CHAPITRE VI
l'armée noire. — SA DÉROUTE A LA RUFAUDIÊRE. — COBfBAT DE LA FORGE-COQUELIN. — AFFAIRE DU CHAMP DE TRACY. — MOULIN BLESSÉ. — PACIFICATION ET AMNISTIE DU 24 'U^N I796. — EMPRISONNEMENT DE MOULIN. — IL EST MIS EN LIBERTÉ.
Comme, depuis trois semaines, nous n'avions pas séjourne sur ce pays, cette petite armée noire, dont j'ai déjà parlé à Taflaire de Saint- Vigor-des-Mézerets, où nous leur avions donné une leçon un peu sévère, était parvenue à s'organiser impunément dans les murs de la ville de Vire. On lui avait donné le nom d'armée noire par la raison que les deux tiers en étaient composés de prêtres apostats et intrus, chassés de leurs paroisses à cause de leur mauvaise conduite et de leurs excès de toute espèce '. Ils formaient une bande de 260 hommes. L'impunité l'avait enhardie au point qu'elle faisait tous les jours des incursions dans les paroisses voisines de Vire, et qu'elle marquait toujours son passage par des pillages, des viols et des assassinats. Ils étaient au village de la Rufaudière,
I. Ces intrus étaient, pour la plupart, au nombre des déclassés et aventuriers de la pire espèce dont Claude Fauchet, évêque constitutionnel du Calyados, avait rempli les rangs de son clergé.
paroisse de Bernières, où ils commettaient leurs forfaits ordinaires, lorsque la légion de M. Mandat, forte de 5 i 600 hommes, arriva à Saint-Quentin-des-Chardonnets» k VLD. petit quart de lieue de la Rufaudière. Quelqnes habitants du village, qui s'étaient enfuis à rarrivée de rarmée noire, avertirent M. le baron de Mandat du brigandage qu'on faisait dans leurs habitations.
Aussitôt, M. le chef de légion partage sa eoloime en trois détachements, et répartit la compagnie de Saint- Quentin en trois pelotons, dont chacun fut placé à la t£te d'un détachement pour lui servir de guides. Un de ces détachements passa à droite, l'autre à gauche du village de la Rufaudière, et lorsque M. Mandat eut jugé qu'il était bien investi, il marcha en avant sur le village avec le troisième détachement et tomba sur l'armée noire, qui n'avait placé ni garde ni factionnaires. Ces misérables n'eurent d'autre ressource que la fuite ; mais ils étaient bloqués de tous côtés parles Royalistes, qui en tuèrent en dix minutes plus de 200 i. Il n'y eut qu'un seul Royaliste de tué, encore le fut-il par sa faute, car il voulut arracher le fusil des mains à un blessé qui avait la cuisse cassée et était assis sur son séant; celui-ci, l'ayant laissé approcher à quatre pas, lui tira son coup de fusil et le tua. Pas on seul autre Royaliste ne reçut une égratignure à cette affaire.
Les débris de cette colonne noire de brigands rentrèrent à Vire au nombre de 35 ou 36, dont encore il y en avait une partie de blessés. L^abbé Cuirat, leur commandant, fut un des premiers tues. Il était chargé, comme ses soldats, d'effets pillés dans le village ; car ils étaient sur
I. Au dire de Séguin, iU ayaicnt encore entre leurs inalns onxe ft ou filles, victimes de leur brutalité.
le point d'en partir lorsque les Royalistes les attaquèrent. Les uns étaient chargés d*un paquet de linge ou autres effets ; les autres d'un pot de beurre, d'un quartier de lard, d'un jambon. Chacun de ces pillards s'était emparé de ce qu'il avait trouvé à sa bienséance. Après l'action, M. Mandat fit déposer sur une place tous les effets trouvés sur les Républicains ; ensuite il fit réunir tous les habitants du village pour venir reconnaître et reprendre ce qui appartenait à chacun.
L'abbé Duparc, lieutenant de cette bande de brigands défroqués, ne périt pas dans ce combat; il rentra à Vire; mais la leçon qu'il avait reçue au village de la Rufaudière lui profita si bien qu'il n'osa plus s'exposer à un pareil danger. Il ne sortait plus jamais, lorsqu'il savait les Royalistes dans le pays. Il fallut une rencontre inattendue, comme celle de la Rufaudière, pour joindre cette petite colonne de bandits; les Royalistes avaient déjà été plusieurs fois à sa poursuite, depuis la petite affaire de Saint- Vigor-des-Mézerets, sans pouvoir l'atteindre.
Après la défaite de l'armée noire, la légion de Saint- Jean-des-Bois se dirigea par Tallevende, Gathemo, Le Gast, Saint-Pois, Saint-Laurent de Cuves et Brécey. Nous y apprîmes qu'une colonne de 600 grenadiers, sortie d'Avranches, venait sur nous. Au moment où nous apprîmes cette nouvelle, notre légion était justement en marche sur la même route et s'avançait à la rencontre de ces grenadiers. M. le baron de Mandat répondit à ceux qui nous donnaient cet avis : << Ils viennent ? Tant mieux ! N'est-ce pas, Michelot ? » ajouta-t-il en me souriant. « Nous leur ferons voir qui nous sommes. Nous allons marcher à leur rencontre jusqu'à la hauteur de la Forge-Coquelin. » Les braves gens qui nous avertissaient nous assurèrent que
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nous les rencontrerions avant la Foi^e, qui était à demi» lieue de Fendroit où nous étions alors ■.
Effectivement, à peine avions-nous marché dix niinates, que les éclaireurs de notre avant-garde et ceux des grenadiers se rencontrèrent et échangèrent quelques coups de fusil. Notre avant-garde continua de marcher en avant, tandis que celle des grenadiers faisait retraite en se défendant un peu. Nous trouvâmes un de leurs hommes toé sur la route ; un peu plus loin, nous en trouvâmes encore deux autres, qui avaient eu le môme sort. Quoique nous eussions dédoublé le pas au premier coup de fusil, notre avant-garde les poursuivait et les poussait plus vite que nous ne pouvions suivre avec la colonne. Cependant, lorsqu'elle approcha de la hauteur de la Forge, elle trouva plus de résistance ; nous finîmes par rejoindre notre avant-garde. Nous remarquâmes que les principales forces des Bleus étaient placées sur le sommet de la hauteur. Alors je pris à droite de leur position avec un tiers de notre colonne; M. Mandat, avec un autre tiers, tourna leur gauche ; et pendant ce temps-là, M. Saint-Louis, à la tête <le Tautre tiers, les attaqua très vigoureusement. Comme nous étions à la fin du mois de mai, la hauteur des hlés cachait nos manœuvres à Tennemi. Nous nous étions emparés, M. Mandat et moi, des fossés ou haies qui se trouvaient sur le flanc de leur position, et du pied de ces haies nous les avions à découvert. Nous étions môme à assez petite distance pour (jue nos décharges pussent les foudroyer. Saint-Louis s'était également rendu maître des fossés qui lui servaient de rempart contre les attaques que
I. La Forgc-CAïqucliD, village do la commune «lu (ii*and-(lclUnd, sur la route dWvranches à Mortain. M. de la SicotièriMlomie à ce combat la date du i" juin i;()(l: il se i>eut touterois qu'il ait eu lieu t roi «i ou quatre Jours plu» tôt.
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Tennemi tenta plusieurs fois de ce côté-là. Leur commandant eut une cuisse cassée dès le commencement de l'action ; et Timpossibilité, ou du moins Textrême difficulté de s'ouvrir un passage sans abandonner ce commandant, les détermina à se défendre obstinément dans la place qu'ils occupaient, espérant toujours qu'il allait leur arriver du secours. Ils l'attendaient des garnisons de Saint- Hilaire, de Ducey et de Mortain. Il y avait quatre heures et demie que la fusillade se faisait entendre, quand M. Mandat donna à M. Cauvin, qui faisait d'ordinaire le métier de commissaire des guerres et parfois, dans l'occasion, celui de chef de bataillon, l'ordre de passer le fossé avec les compagnies de Saint-Quentin, de Viessoix et de Vaudry, et avec ces trois compagnies, de chasser à la baïonnette le reste des grenadiers. L'ordre donné s'exécuta à l'instant. Les grenadiers, effrayés par le grand nombre des leurs qui avaient été tués sur la place à leurs côtés, prirent la fuite par l'endroit où Les-Sillons était embusqué avec sa compagnie. Lorsqu'il vit les grenadiers foncer sur lui à toutes jambes, il se crut perdu avec tous les siens ; il leur fait tirer une décharge ; voyant que cela ne les arrêtait pas, il prit la fuite un moment. Mais s'apercevant bientôt que les grenadiers ne songeaient pas à le poursuivre et qu'ils fuyaient eux-mêmes, il leur cria de rendre les armes, qu'ils étaient ses prisonniers, qu'il ne leur arriverait aucun mal. A ces mots, plus de 4o grenadiers jettent leurs armes à terre. Au même moment, M. Poidevin, qui venait de perdre son frère tué pendant l'action, tire, en arrivant près de Les-Sillons, son coup de fusil presque à bout portant sur un des prisonniers faits par Les-Sillons. Cet acte effraya les autres prisonniers ; ils s'échappèrent presque tous; quelques-uns eurent même la présence d'esprit de reprendre leurs armes qu'ils
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avaient jetées. A peine les grenadiers étaient-ils débosqaés de leur monticule, que la garnison de Ducey arrÎTa, mais un peu tard, à leur secours. Nous tirftmes encore quelques coups de fusil les uns sur les autres, après quoi nous nous retirâmes, tu Tépuisement total de nos muni* tions. Heureusement, les Bleus de Ducey ne cherchèrent point à inquiéter notre retraite, car le défaut de muni* tions ne nous aurait pas permis de leur opposer beaucoup de résistance. Les Bleus perdirent près de 3oo grenadiers dans cette bataille; leur commandant eut Tamputation faite, mais cela ne le sauva pas : il mourut de sa blessure. Les Royalistes n'eurent que 8 hommes de tués et i4 de blessés. Tous les nôtres, tant tués que blessés, avaient été atteints à la tête, car ils avaient en tout le reste du corps abrité par les haies qui leur servirent de rempart.
Les Royalistes regagnèrent le plus promptement possible la forêt de Saint-Jean-des-Bois, tant pour se procurer des munitions que pour se reposer quelques joors. Arrivés sur le pays, M. Mandat permit à ceux qui le voulurent, de s*cn aller chacun chez eux pour huit jours seulement. Gomme nous avions une compagnie de déserteurs républicains qui n avaient point d'asile, nous étions obligés de tenir le noyau de la légion toujours réuni. Cette compagnie était composée de 70 à 80 hommes ; à peu près autant de jeunes gens du pays préféraient rester toujours sous les drapeaux ; tout cela réuni formait un détachement de i5o hommes. Pour ne pas laisser tant d^hommes à nourrir au pays qui nous servait toujours de refuge, nous décidâmes, M. Mandat et moi, de faire une petite course aux environs de Vire avec cette petite troupe. Nous partîmes le 5 juin et nous allumes coucher à Trutemer. Le lendemain, nous nous rendîmes à Estry. Le 7, comme
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nous allions traverser à Tracy ' la route de Vire à Villers, nous aperçûmes un détachement de aoo hommes de la troupe de Vire qui marchait sur la grande route. Les apercevoir, fondre sur eux et les charger, tout cela fut Taffaire d*un moment. Nous en tuâmes sept sur la place où nous les attaquâmes. Après s'être défendus un bon quart d'heure, ils prirent la déroute à toutes jambes. Je les poursuivais dans le champ de Tracy, lorsque quelquesuns des fuyards, qui étaient à plus de huit cents pas devant nous, se retournèrent et nous firent une décharge. Je reçus une balle dans le bras gauche, et mon fusil me tomba de la main. Je défis ma ceinture et avec elle je mis mon bras en écharpe ; après quoi, je continuai à poursuivre les fuyards. Voyant qu'ils allaient tomber entre nos mains, ils se jetèrent dans le château de Gourson, situé sur la grande route de Vire à la Graverie. Quand je les vis se barricader, je pris le parti de les laisser là et de me rendre à GampagnoUes, lieu de notre ralliement. J'avais à peu près 60 hommes avec moi. M. Mandat, avec le reste de notre troupe, avait poursuivi les fuyards du côté de Vire. La garde nationale de cette ville, forte de 5 à 600 hommes, sortit contre M. Mandat, lui barra le passage et l'empêcha de venir nous rejoindre à GampagnoUes. Gomme il n'avait que 80 et quelques hommes, il fut obligé de plier devant une force si supérieure à la sienne ; cependant, il fit sa retraite en bon ordre. Son firère reçut une balle dans une épaule. Dans cette petite affaire, nous tuâmes huit hommes, dont sept bourgeois de Vire et un soldat de la ligne. Nous n'eûmes pas d'autres blessés que M. Mandat, frère de notre chef de légion, le capitaine de la compagnie des déserteurs, et moi.