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heures du matin le jour de la Toussaint '. Au bruit des premiers coups de fusil, toute notre colonne se réunit; de l'autre côté, toute la garnison et la garde nationale de Vire accoururent au secours de leurs éclaireurs. M. de Frotté distribua ses troupes, plaça la légion de M. de Saint-Paul en observation sur la route de Vire à Sourde val, afin de couvrir ses derrières. A peine avait-il eu le temps de faire ces dispositions que la baUiille s'engagea avec chaleur. Trouvant plus de résistance qu'il ne l'avait présumé, dans la troupe sortie de Vire, il me donna Tordre de prendre avec moi une soixantaine d'hommes et d'aller avec ce détachement garder la route de Sourdeval, en remplacement de la légion de M. de Saint-Paul, qui se réunit au corps du général. Je pris donc 60 hommes des compagnies de Saint-Jean, d'Yvrandc et de Sourdeval, et j'allai me poster à l'endroit désigné. M. de Saint-Paul fit sa jonction et cette manœuvre détermina la déroute des Républicains, qui furent forcés de se replier sur Vire et d'y rentrer précipitamment. Les petites fortifications, les redoutes et les barricades dont on avait entouré la ville, arrêtèrent les Royalistes victorieux. Sans artillerie, il était impossible de forcer les retranchements et par conséquent de pénétrer dans la ville à force ouverte. Le général fit donc sa retraite. Mais les fuyards, voyant rétrograder la colonne victorieuse, firent une nouvelle sortie, qui fut vigoureusement repoussée. Ces manœuvres, alternativement offensives et défensives, furent répétées plusieurs fois dans l'espace de (quelques heures. Il y en avait déjà près de trois que l'action était engagée, quand j'entendis un avantposte que j'avais placé sur la route faire ime décharge
I. Moulin paraît s'être trompé sur la date de ce combat du Clos-Fortin, prt's Vire. Il n'eut pas lieu le jour de la Toussaint, mais le dimanche précédent, 37 octobre 1799.
l38 MÉMOIRES DE MOUUX.
siir un fort détachement de troupes qui anÎTait de Soor* deval, appelé par le bruit de la fusillade, au secours de la garnison de Vire. Dans cet instant, ma petite troupe élsik occupée à jouer aux cartes pour chasser rennui qa*dle éprouvait, d'être étourdie par le bruit de la lusillade sani pouvoir y prendre part. En un clin d'œil, elle fat soub les armes. Je descendis alors quelques centaines de pss le long de la grande route pour observer Tennemi, et je tîs la patrouille envoyée en reconnaissance qui se repliait très précipitamment sur mon détachement. Je donnai o^ dre à Gallouin-les-Sillons, capitaine de la compagnie de Sourde val, de conduire notre détachement sur une petite éminence vers laquelle je voyais se diriger les Républicains, qui se détournaient de la route en avançant sur la droite. Il était décisif pour nous de les prévenir dans Yœcupation de ce poste qui commandait la vallée. Pendant cette petite manœuvre, comme je voyais M. Miquelard- Hautschamps le jeune, chef de ma patrouille, vivement poursuivi et près de tomber entre les mains de Fennemi, je m'embusquai derrière un arbre et je tirai un coup de carabine sur ceux qui étaient sur le point de Fatteindre. Apparemment que ma balle siflla à leurs oreilles, car ils se jetèrent dans la rigole et abandonnèrent leur proie.
Voyant une fusillade s'engager sur la hauteur où j^avals envoyé Les-Sillons, je courus vite de ce c6té-là pour me mettre à la tète de ma troupe. Quand j'arrivai, les miens n étaient pas en déroute, mais ils avaient un peu plié, et faisaient leur retraite. Je tâchai de les rallier et de re» prendre l'offensive, et pour donner l'exemple, Les-SiUons, un soldat et moi, nous marchons & la rencontre de Fei^ iiemi, qu'un détour du chemin nous empêchait de décoo* vrir. Nous étions arrivés à moins de ti^ente pas d*un fossé qui faisait face au chemin où nous avancions, lorsq[ue
nous aperçûmes une centaine de canons de fusil appuyés sur le fossé et dirigés sur nous. Pas de moyen d'éviter la décharge : il fallait opter entre mourir en brave ou en lâche, entre recevoir le coup mortel dans la poitrine ou dans le dos. Tous les trois nous marchons droit à Tennemi, en criant : « En avant ! » Les Républicains font une décharge dont le bruit égala celui d'un feu de bataillon : chose inouïe, nos habits furent criblés de balles sans que nous fussions blessés tant soit peu gravement. Comme la fumée de la décharge nous dérobait à nos ennemis, un de leurs ofliciers sauta sur la haie pour s'assurer si nous étions tous les trois étendus sui* la poussière. Nous n'avions rien perdu de notre sang-froid, et il ne parut pas plus tôt qu'il fut accueilli par un triple coup de fusil. L'oilicier tomba mort au pied du fossé parmi les siens, qui, sans respirer, prennent la fuite glacés de frayeur. Nous nous élançons à leur poursuite. Bientôt je suis assez près d'im grenadier pour lui porter un coup de la crosse de ma carabine entre les deux épaules, ce qui le fait tomber sur le nez. Je le saisis par le collet et lui déclare qu'il est mon prisonnier. Comme je voyais une foule de Bleus fuir devant nous, je lui demandai de quel corps il faisait partie. « Je croyais, lui dis-je, avoir affaire à la garde mobile de Sourde val. » — « Vous ne vous êtes pas trompé, me répondit mon prisonnier : la colonne de Sourdeval est là, mais elle n'est pas seule. Nous sommes partis ce matin 4oo hommes de Mortain pour venir coucher à Vire. Nous faisions halte à Sourdeval, lorsque nous avons entendu la fusillade qu'on entend encore là-bas. Aussitôt la colonne mobile de l'endroit s'est réunie à nous, et nous nous sommes mis en marche. Ainsi c'est à elle et à nous que vous avez eu affaire. »
Cependant mes 60 hommes poursuivaient vigoureuse-
l4o MÉMOIRES DE MOUUN.
ment les Républicains ; mais je jugeai prudent d'arrêter leur essor et je fis battre le rappel. Je réunis mes soldats sur la hauteur que nous avions occupée déjà, et j^obser* vai les manœuvres qu'allaient faire les ennemis qui se ralliaient un peu sur une éminence en face de la nôtre, mais à un bon quart de lieue de distance. Comme je n*étais pas en force pour les débusquer, je me bornai à placer un grand nombre de factionnaires sur tous les points, afin d'éviter une surprise et de ne pas perdre de vue les opérations de rennemi.
Quand toutes mes dispositions achevées me permirent d'interroger plus amplement mon prisonnier, qui étail sergent de grenadiers, je m'informai si c'était dans Tintention de nous rencontrer que son bataillon se rendait i A'ire. Il me répondit que non, que son bataillon se rendait tout droit à Caen pour y recevoir une direction. Il ajouta ([u'il était natif de Lisieux, qu'il se nommait Moulin. € Et moi aussi, je m'appelle Moulin, lui répondis-je. Nous ne sommes pas dans l'habitude de tuer nos prisonniers, quoique la cruauté des Républicains envers les nôtres, lors même qu'ils les rencontrent sans armes, ne provoque que trop d'aussi sévères représailles. Souvenez-vous d'avoir été fait prisonnier par un Moulin. x> A Tinstant je lui fis tourner son habit à l'envers, ce que nous avions coutume (le faire à l'égard de tous nos prisonniers républicains, jusqu'à ce que nous eussions changé leur uniforme pour les incorporer dans nos légions, loi'squ'il y avait lien.
J'appris que l'oilicier tué au pied de la haie était le lieu* tenant de la colonne mobile de Sourdeval. On m^apporta son portoleuille, où il se trouvait un peu d'argent que je lis pass(»r à sa veuve. Six autres Républicains restèrent aussi sur la place.
Openùaut le ieu paraissait toujours assez vif dans les
environs de Vire. M. de P^rotté repoussait toujours victorieusement la garnison de Vire à mesure qu'elle sortait pour harceler ses derrières lors(|u*il opérait sa retraite. Au bruit de la fusillade engagée avec mon détachement, le général avait envoyé M. de la Pivardicre pour reconnaître ce que c'était. Celui-ci retourna rendre compte du résultat de l'action ; mais il fut une seconde fois renvoyé vers moi, pour observer avec soin les mouvements des 4oo honmies de troupe de ligne et des loo hommes de colonne mobile. Sur les trois heures de l'aprcs-midi, les Virois sortirent avec deux pièces de canon, qu'ils vinrent placer pour foudroyer le corps du général Frotté, précisément sur le revers de la hauteur que j'occupais depuis onze heures du matin. Je m'avançai pour reconnaître la position des canonniers et de ceux qui protégeaient les pièces. L'ennemi n'avait pas découvert le poste où nous étions embusqués, ce qui explique comment il s'était mis dans un lieu si désavantageux. Ayant reconnu que les deux pièces de canon n'étaient servies et gardées que par nue trentaine d'hommes, je préparai mes dispositions pour m'en emparer, ce qui allait réussir d'emblée. A cet ellct, je relevai une partie de mes factionnaires, qid formaient ma ligne d'observation, et j'allais fondre avec une quarantaine de braves, par derrière sur le poste ennemi, disperser les canonniers et les autres soldats qui gardaient les pièces, dont je m'emparais infailliblement. Mais M. de la Pivardière s'opposa à cette opération, alléguant que les 5oo hommes postés sur l'éminence en face de nous, allaient nous tomber sur le dos au moment de l'action. En vain lui représentai-je qu'il ne me fallait que dix minutes pour me rendre maître de ces pièces ; qu'il n'y avait aucun obstacle qui nous empêchât de nous replier après ce mouvement vers l'armée de M. de Frotté, qui n'était pas plus
1^*2 MÉMOIRES DE MOUUK.
éloignée de nons que noos ne Tétions nons-mêmes de k colonne quil redoutait: M. de la PiYardière me ooamanda, comme mon supérieur, d'abandonner mon projet et de replacer mes factionnaires en observation comaie auparavant. J'obéis, mais non sans répugnance. Après avoir rétabli ma ligne d'observation, je voulus encore reconnaître mieux les deux pièces de canon qui étaient fort à ma bienséance ; je m'en approchai très près, sans prendre la précaution de me dérober à la vue de Fennemi. J'aurais voulu qu'il m'eût attaqué et ponrsiiiTi, parce que cela m'aurait mis à même de me rendre midtfe des pièces sans désobéir à mon chef. Mais soit que ks canonnicrs ne m'eussent pas aperçu, ou qu^ils fissent semblant de ne pas m*apercevoir, ils ne m'attaquèrent point et se retirèrent après une heure ou une heure et demie.
Le général, voyant approcher la nuit, fit sa retraite sans être poursuivi par Tennemi, qu'il avait forcé six fois pendant la journée de rentrer dans la ville. Il envoya nn aide de camp me donner l'ordre de le rejoindre, avec mon détachement, au château de Gathemd. Pendant le souper, M. de Frotté me demanda pourquoi je ne m^étais pas emparé des deux pièces de canon, qui avaient été une heure et demie placées au revers de ma position ; il lyouta qu'il n'avait fait sa retraite qu*après leur départ, espérant toujours que j*allais m*en rendre maître. Je répondis que c*était M. de la Pivardière qui nf en avait expressément empêché. M. de la Pivardière, étant présent, expliqua la position de mon détachement. M. de Frotté lui fit observer, comme je Tavais fait précédemment, que rien ne s*opposait h ma jonction avec le principal corps d'armée après Texécution de mon projet. M. le brigadier général fui blâmé par tous ceux qui étaient présents, parmi lesquels
on distinguait le prince de la Trémouille et le marquis de Bellegarde, officier envoyé par Catherine, impératrice de Russie, pour inspecter les armées royales de l'intérieur de la France.
La fusillade de Vire fut longue, puisqu'elle dura depuis huit heures du matin jusqu'après le coucher du soleil, mais elle ne fut pas pour cela très meurtrière. Les Royalistes perdirent M. Le Prévost, gentilhomme émigré, d'un mérite très distingué ', et six volontaires furent blessés ; cinq l'avaient été à l'affaire que mon détachement avait engagée. Les Républicains perdirent quatre officiers et quatorze ou quinze soldats. Le même soir, je présentai mon prisonnier au général qui, après en avoir tiré des éclaircissements, le renvoya à Vire chargé d'une adresse ou proclamation pour engager les soldats républicains à abandonner leurs drapeaux et à se ranger sous ceux de l'honneur et de la fidélité. Le général lui donna en outre un peu d'argent avec cette lettre, en lui recommandant bien de la faire connaître à tous ses camarades. Nous avons appris depuis que ce brave homme s'était parfaitement acquitté de sa commission. Il lut publiquement la proclamation de M. de Frotté dans tous les carrefours de Vire; mais, par malheur, l'efTet ne répondit pas à son zèle, et soit que la peui' du danger qu'il avait couru lui eût glacé le sang, ou par tel autre accident qu'on imaginera, ce grenadier plein de loyauté tomba malade dès le lendemain et mourut deux jours après à l'hôpital.
Tel fut le résultat de cette journée, plus remarquable
I. M. Le Prévost de la Moissonniëre, cousin du général de Frotté, était le père de Glément-François-Charles Le Prévost de la Moissonniëre, dit Robert, depuis chef de bataillon au a6* de ligne, et alors commandant en second de la légion du pays d'Auge, qu'il dirigea seul dans la campagne de 1800.
l4^ MÉMOIRES DE MOULIN. J
par le nombre d'hommes en présence de chaqae eflié par rimportance de nos succès. Le lendemain, 9 vembre ^ le général fit avancer sa division sur Monlj^ie et Saint-Pois. Les renforts qui étaient arrivés à Vire pM» dant la nuit, de Yillers, Tkorigny, Condé, Tinchefanj* Sourdeval et Mortain, se mirent à notre poiirsoite. A Montjoie, ils rencontrèrent un petit détachement de dix hommes qui nous amenaient trois sommes de cartoacbei. Ils tuèrent deux de ces infortunés, et en manquèrent Hi troisième de très près; ce nommé Dumaine, de Ger, dit Charles-joie, se voyant saisi à droite et à gaache pardon soldats qui le tenaient par les pans de son habit, ne dit pas la tramontane ; il se dépouille avec prestesse de veste, qu il laisse entre les mains de ses bourreaux» 8*é* lance, vole, gagne du terrain, et malgré plusieurs décharges de coups de fusil, échappe sain et sauf à la foreir de ses ennemis. Ses sept autres compagnons durent «aiB leur salut à la rapidité de leur fuite.
Cet accident nous fut très préjudiciable à cause de k perte de notre petit convoi. Pendant ce temps, la colonne de M. de Frotte était arrivée à Saint-Pois. Elle pritpoii* tion un peu en avant du bourg, sm* une hauteur du oâlé de Montjoie. Un fort détachement fut envoyé à la déeoiK verle du côté où Ton avait entendu des coups de fusfl;il se replia bientôt, après avoir reconnu les Républicains» d(mt le corps paraissait fort considérable. La tête de lenr colonne ne tarda pas à être en vue, et dans quelques ■&• nutes. la fusillade s^engagea très vivement. Le géntedlcn second, M. le vicomte dX)illiam$on, reçut deux balles en très peu de temps; Tune lui avait effleuré le gras delà janilie et Tautre lui avait fait une blessure asset légènà
i. jS <»clol)ro i'\iO'
du général de Frotté. Nous marchâmes à sa rencontre et, dès le lendemain, il arriva au château de la Lande-Vaumont. A la première nouvelle de notre reprise d^armes, il était accouru au milieu de nous, où l'appelaient tous les Toeux et toutes les espérances. Il nous témoigna combien l'extravagante expédition d'Alexandre, qui avait par suite amené et nécessité nos hostilités prématurées, avait contrarié ses vues, en donnant l'éveil au gouvernement, et en mettant en garde contre un coup de main des places importantes, dont il avait l'espoir de s'emparer par surprise. Dès lors, les plus intelligents ne purent s'empêcher de sentir la funeste influence de cette course irréfléchie sur tout l'ensemble de la campagne que nous allions entamer. Quoique l'audace d'Alexandre se présentât sous quelques côtés brillants, on ne peut se dissimuler qu'elle n'eût gravement compromis nos succès. Néanmoins, le général ne négligea rien pour relever ou fortifier nos espérances, et surtout pour remédier au mal et tirer de la situation le meilleur parti possible.
A cet eflet, il ordonna un rassemblement général des quatre principales légions, celles de Saint-Jean, d'Avranches, d'Ambrières et de Fiers. M. de Monceaux et chaque chef de légion donnèrent ordre à leurs capitaines de réunir leurs diverses compagnies, et pendant ce temps-là mon détachement de iqo hommes escorta le général aux revues qu'il fit dans les cantons respectifs de chaque légion. Trois ou quatre jours après, des détachements de la légion de Henri et de celle de Fiers que commandait le baron de Commarque, levés à l'improviste, rejoignirent l'escorte du général dans la forêt d'Andaine. Les trois détachements réunis montèrent au nombre de 7 à 800 volontaires.
Avec cette petite troupe, le général attaqua une garnison de i5o soldats républicains dans le bourg de Cou-
l46 HÉHOIBES DE HOUUlt.
« Vive le Roi I Voilà comme lea CStoiUBS se iStatSC rallie ses compagnons elles réunit à nn autre ilétaciH ment qui gardait on passage. Les ennenÛB qui le pour»uH-j vaieatetlc chargeaient Tivemeat, y furent anAUB et Ua tôt mis en déroute, après j avoir perdu de 4o à Sobooipa Le reste de notre colonne, sous le commandement immt diat du général, repoussa victorieusement sor tons lasM très points les Républicains, dont la déroute fttt c Après les avoir poursuivis assez loia, i et nous portâmes vers Brécey.
La colonne passa deux jours dans les environs d' A T W ches; puis elle dirigea sa marche par la Hayo-Paiiad. Gavray, Ccrcnces, Contrièrcs et Cerisy-la-Salla. Dtas le voisinage d'AvrancKes, te comte de Rnays nous amft rejoints avec 7 à Bao lioinmes, et de petits corpe de loo^ de Go et de ^o hommes avaient aussi recruté notre ar* mec à noti'e passage dans les environs de Villedien, 4b Coutanccs, etc., ce qui porta le corps de M, de Frotté à 3,000 ou 3,3oo hommes. En passant par Gérences, UMi arrêtâmes le curé constitutionnel de cette commune, qa*aa nous avait signalé comme un forcené Jacobin. Plus loia, même chose advint au curé de Montpinchon. Danslaiatei commune de Gérences, on nous dit qu'an nommé F<daid( furieux llépiiblicaiu, <jui avait porté le patriotisme dftnnf gi([ue jusqu'à faire condamner aux fers ses deux fils poM avoir servi sous nos drapeaux dans la première guerre, s'é' tait retranché dans son château avec une cinquantaine dflS pluscliauds Républicains du pays, détcrminésà se défouih* jusqu'à la mort. M. de Frotté jugea que ce gibier était dt bonne prise, et fit ses dispositions en conséquence; il El cerner de très loin In maison par un fort cordon, qai dK>. • vait se r^-sserrer graducllemciit et bloquer Folard et mk bande, l'our mieux assurer le succès do sa manceavre» It
général avait envoyé M. de Saint-Panl avec un détachement passer la rivière de Sienne, afin de couper toute retraite à Folard. Toutes les mesures étaient prises de manière à ce ([u'il lui filt impossible de s'échapper, s'il se fiit trouvé dans son château; mais, soit que Tavis donné à M. de Frotté fût faux, ou ([ue Folard eût prévenu par sa fuite notre investissement, nous ne trouvâmes aucune résistance. M. de Saint-Paul ue pouvait passer la rivière pour nous rejoindre en droite ligne ; le général fit avancer la colonne au delà de Gérenccs, comptant que M. de Saint- Paul et sa troupe allaient facilement se réunir au corps principal. Mais M. de Saint-Paul, qui n'était pas très au fait de ces localités, s'égara et ne put nous rejoindre qu'après deux jours de marche.
Cependant nous étions arrivés à Cerisy-la-Salle, où nous dîuAmes. Déjà le général donnait des ordres pour continuer sa marche, quand il survint un orage affreux ; l'eau tombait et roulait par torrents ; cette circonstance détermina le général à faire passer la nuit dans cet endroit. Quelques honnêtes gens de Cerisy ayant rendu un assez bon témoignage du curé de Montpinchon, il avait obtenu sa liberté, tandis que celui de Cérenccs, qui n'avait trouvé aucune recommandation, était toujours gardé au (luartier général. M. de Saint-Paul, après avoir longtemps erré de côté et d'autre, apprit enfin que nous avions pris la route de Montpinchon et s'achemina sur nos traces. Il était près de minuit lorsqu'il arriva dans ce bourg. 11 cherche des renseignements et un guide; le hasard ou le mauvais ange du curé de Montpinchon le conduit à la porte du presbytère: il frappe, on ouvre la porte, et le curé se présente. M. de Saint-Paul lui demande s'il a vu les Chouans, et de quel côté ils sont allés. Le curé lui raconte avec beaucoup de bonhomie, mais non sans cha-
l48 MÉMOIRES DE MOULUf.
leur, comment il a été toate la journée leur priMMUÛar; 9 se félicite bien cordialement d'être tiré des mains de ces brigands-là ; il assure qu'il a une parfaite des chemins par o(l ils se sont dirigés, du lieu où ils allés coucher, des endroits où ils ont placé des sentinéUBS et leurs avant-postes. Il ajoute qu'il est très fiieile d0 ks surprendre, et finit par lancer contre eux ses nnalMiiiM constitutionnels, et par se proposer pour guide à M. de Saint-Paul, en disant : « Citoyen, je serai voire guide; 3 semble que la Providence vous ait adressé à moi posr vous donner tous les renseignements nécessaires, aflft dt vous mettre à portée de détruire tous ces brigands qai font la désolation de la patrie, et sont les ennemis impl^ cables de la liberté. » M. de Saint-Paul, voyant à qm & avait aifairc, loin de détromper son homme, ne fit qo'é* paissir le bandeau qu'il avait sur les yeux, en abondanl dans son sens, et renchérissant même sur les malédicttoas du curé, il traita fort mal les Royalistes. « Vous avei ni» son, citoyen cure, ajouta-t-il. Dieu punira les coapabks» et je ne vais rien négliger pour être l'instrument de ses vengeances. » Voilà le cm*é très content qui marche en avant avec M. de Saint-Paul, en lui continuant tonjous ses instructions. Ils arrivèrent en peu de temps an booiy de Cerisy-la-Salle. En arrivant, le curé voulait iaivs prendre des dispositions à M. de Saint-Paul, qu'il prenail toujours pour un chef de Républicains, afin de snrprendfe le quartier général ; M. de Saint-Paul marchait to^joors en avant, eu disant : « Nous sommes forts; je suis sûr de mon fait; nous les emporterons d*assaut. » Bientôt ile^ tend une voix qui lui crie : a Halte-là I Qui vive ? ^ Ghasseui*s du Roi, x> répond M. de Saint-Paul. — « Qoéllt division ? » — « Division d'Henry. )> Le bonhomme de curé se trouva tout déconcerté ; il voulut fausser
gnie à son interlocuteur, mais celui-ci lui fit mille instances pour le retenir dans sa société : bref, il le consigna à la garde, et s'avança pour se faire reconnaître du poste et faire entrer sa troupe. 11 se rendit droit au quartier général pour rendre compte à M. de Frotté de tout ce qui lui était arrivé depuis sa séparation. Il raconta la mésaventure de rhonnéte curé de Montpinckon, que Ton ramena aussitôt dans la compagnie de celui de Cérences.
Le lendemain après déjeuner, la colonne se mit en route pour Belval, Saint- Lô-de-Courcy, passa sous les murs de Goutances et s'arrêta au château du Lorey. Les légions furent réparties dans les villages voisins pour y dîner. Un corps de Bleus, qui nous suivait de loin depuis deux ou trois jours, nous y atteignit enfin ; il attaqua le quartier général au moment où les légions étaient un peu dispersées. M. de Frotté fut d'abord forcé à battre en retraite ; mais bientôt, ses forces s'étant réunies, il reprit roffensive. La légion de Saint-Jean arriva fort à propos pour arrêter la colonne républicaine. J'étais à la tête de cette légion ; je rencontrai le vicomte d'Oilliamson, qui me dit de descendre un clos qui était devant moi pour charger l'ennemi en flanc. Je descendis précipitamment avec une quarantaine d*hommes par l'endroit désigné; mais je ne fus pas plus tôt arrivé à trente pas de la haie du bas du clos, que nous fûmes accueillis par un feu bien nourri, dirigé sur nous par les Républicains embusqués derrière cette haie. Nous étions trop avancés pour rétrograder : la distance à parcourir pour regagner le haut du champ nous aurait exposés trop longtemps au feu de l'ennemi. Nous nous élançâmes au même instant dans un trou creusé pour tirer de l'argile, qui formait comme un petit retranchement; j'y plaçai ma petite troupe pour la mettre à Fabri des décharges les plus meurtrières. Avant d'arri-
i,ff> x£xora£s de xocxix.
\ f:r à cet enfoncement, ie cheTalier de Lair da Bois ' reçut une halle qni Ini traversa le flanc : je hn dis de se conciier par terre derrière le petit rempart qni nous protégewS. Au rnéme instant^ il s'écrie qu'one seconde balle venait de lui blesser l'antre coté: à peine avait-il prononcé cette parole, qu'une troisième balle loi traverse le miliea du corps. [^ douleur l'empêchait de pouvoir se ployer pour se mettre à couvert en se couchant dans renfoncement qui n*avait que deux pieds à deux pieds et demi de profondeur. Deux de mes camarades saisirent le chevalier par les deux épaules, je le pris par les pieds et nous retendîmes par terre tout de son long. Avant d'arriver i Vahvï de ce retranchement, mon détachement avait reça en moins de deux minutes une cinquantaine de balles, dont heureusement la plupart, si on en excepte celles qn avaient porté sur le chevalier de Lair du Bois, n^avaient fait cpr(*fneurer la peau et cribler nos habits. Trois de mes conii>a^nons eurent leurs fusils brisés dans leurs mains par le choc des balles. Une fois à Tabri des décliar^es les plus meurtrières, nous fîmes aussi snr rembuH<'a(l<t enneniie un feu bien dirigé. Pendant ce temps-là, M. Foucault, dit Laville, lieutenant de la compagnie ÔlY' vrande, avait débouché par un clos voisin, sans ôtre dArouv(*rl, et avait réussi à tourner les Bleus qui tiraient sur nous. Il fit un feu si terrible qu'après avoir tué bon nombre de Uépublieains, il les força à abandonner leur position et à prendre la fuite. Déjii toute Tarmée de M. de Kr4)tté s'était réunie au bruit des coups de fusil; ellepoor» suivit les ennemis sur tous les points et en Ct un carnage
1. l.ttuit-llono (lallory ilo I.air du Hois, un des meilleurs ofBders dite I^KUui dr h'ItM'i ot le |>riiu*i|Ml chef du canton do Mt*»»ey. H reçvl,àlK ar^l4«\irati\>u, un brt'M't dr lii'utcuanti'olouel ei vécut jusque «■ avtiiuv.
i:99- iî>i
assez considérable. Nous n'eûmes personne de lue, et guère de giâèvenient blessés, que le chevalier de Lair du Bois, qui ne fut pas longtemps à se rétablir de ses blessures. Le combat avait été extrêmement vif pendant une demiheure ; le corps républicain était de i,5oo à 2,000 hommes. Nous allâmes coucher au château de Montcuit et la colonne fut logée dans les villages voisins. M. de Montcuit > trouva une maison sûre pour y placer le chevalier de Lair du Bois; il fut très bien soigné dans cet asile. Les émissaires de notre général rapportèrent que les Républicains se réunissaient h Saint-Lô au nombre de neuf à dix mille hommes ; ce corps était à la vérité composé en grande partie de colonnes mobiles et de gardes-côtes, et Ton n'y comptait qu'environ 3, 000 hommes de troupes de ligne. Le général fut encore informé qu'un bataillon de 5oo grenadiers était à Périers et avait ordre de venir attaquer les Chouans pendant la nuit. Sur cet avis, le général me chargea de placer 200 hommes en bivouac sur la route de Périers, à demi-lieue du quartier général; j'y établis les compagnies de Saint-Jean et d'Yvrandc, et fis avancer encore à une demi-lieue plus loin un piquet de dix hommes, avec ordre de se replier en silence sur le bivouac dès qu'ils apercevraient les grenadiers, et d'envoyer un bon coureur en instruire le général. La nuit se passa sans que l'ennemi parût. Le lendemain matin, toutes les légions étaient déjà réunies un bon quart d'heure avant l'aube du jour, lorsque M. Hardouin, dit Voltige 2, capitaine delà
I. M. Fcrrand de Montcuit, dont M. Louvel de Monceaux épousa depuis la fille.
a. Il semble y avoir quelque confusion dans ce passage. Hardouin. dit Voltige, avait été nommé, d'après Moulin, capitaine de la compagnie de Saint-Jean, dite des grenadiers, après l'attaque du Teilleul. C'est son frère, Hardouin, dit Crt'pin, qui devait être devenu récemment capitaine d'Yvrande. C'est probablement le premier qui était aux avant-postes.
l5o MÉMOIRES DE MOULIN.
ver à cet enfoncement, le chevalier de Lair du Bois ^ recul une balle qui lui traversa le flanc ; je lui dis de se coucher par terre derrière le petit rempart qui nous protégeait. Au môme instant, il s'écrie qu'une seconde balle venait de lui blesser l'autre côté ; à peine avait-il prononcé cette parole, qu'une troisième balle lui traverse le milieu du corps. La douleur rempôchait de pouvoir se ployer pour se mettre à couvert en se couchant dans renfoncement qui n'avait que deux pieds à deux pieds et demi de pi'Ofondeur. Deux de mes camarades saisirent le chevalier par les deux épaules, je le pris par les pieds et nous retendîmes par terre tout de son long. Avant d'arriver à Fabri de ce retranchement, mon détachement avait reçu en moins de deux minutes une cinquantaine de balles, dont heureusement la plupart, si on en excepte celles qui avaient porté sur le chevalier de Lair du Bois, n'avaient fait qu eftleurer la peau et cribler nos habits. Trois de mes compagnons eurent leurs fusils brisés dans leurs mains par le choc des balles. Une fois à l'abri des décharges les plus meurtrières, nous fîmes aussi sur l'embuscade ennemie un feu bien dirigé. Pendant ce temps-la, M. Foucault, dit La ville, lieutenant de la compagnie d*Yvrande, avait débouché par un clos voisin, sans ôtre découvert, et avait réussi à tourner les Bleus qui tiraient sur nous. Il Ut un feu si terrible qu'après avoir tué bon nombre de Républicains, il les força à abandonner leur position et à prendre la fuite. Déjà toute l'armée de M. de Frotté s'était réunie au bruit des coups de fusil; elle poursuivit les ennemis sur tous les points et en lit un carnage
I. Loiiift-Renô Gallerv de Lair du Dois, un des meilleurs ofRctera de la légion do Fiers et le [>rinoipal clief du ounton de Messey. U rcçut^ à la Restauration, un brevet de lieutenant-colonel cl vOcut jusciu^ an Ige avancé.
assez considérable. Nous n'eûmes personne de tué, et guère de grièvement blessés, que le chevalier de Lair du Bois, qui ne fut pas longtemps à se rétablir de ses blessures. Le combat avait été extrêmement vif pendant une demiheure ; le corps républicain était de i,5oo à 2,000 hommes. Nous allâmes coucher au château de Montcuit et la colonne fut logée dans les villages voisins. M. de Montcuit > trouva une maison sûre pour y placer le chevalier de Lair du Bois; il fut très bien soigné dans cet asile. Les émissaires de notre général rapportèrent que les Républicains se réunissaient à Saint-Lô au nombre de neuf à dix mille hommes ; ce corps était à la vérité composé en grande partie de colonnes mobiles et de gardes-côtes, et Ton n'y comptait qu'environ 3, 000 hommes de troupes de ligne. Le général fut encore informé qu'un bataillon de 5oo grenadiers était à Périers et avait ordre de venir attaquer les Chouans pendant la nuit. Sur cet avis, le général me chargea de placer 200 hommes en bivouac sur la route de Périers, à demi-lieue du quartier général; j'y établis les compagnies de Saint-Jean et d'Yvrandc, et lis avancer encore à une demi-lieue plus loin un piquet de dix hommes, avec ordre de se replier en silence sur le bivouac dès qu'ils apercevraient les grenadiers, et d'envoyer un bon coureur en instruire le général. La nuit se passa sans que l'ennemi parût. Le lendemain matin, toutes les légions étaient déjà réunies un bon quart d'heure avant l'aube du jour, lorsque M. Hardouin, dit Voltige ^, capitaine delà
I. M. Fcrrand de Montcuit, dont M. Louvel de Monceaux épousa depuis tafiUe.
a. n semble y avoir quelque confusion dans ce passage. Hardouin. dit Voltige, avait été nommé, d'après Moulin, capitaine de la compagnie de Saint-Jean, dite des grenadiers, après l'attaque du Teillcul. C'est son ftrère, Hardouin, dit Crt'pin, qui devait être devenu récemment capitaine d'Yvrandc. C'est probablement le premier qui était aux avant-postes.
l5a MÉMOIRES DE MOULIN.
compagnie d'Yvrande, envoya prévenir qu'il avait aperçu Tavant-garde des grenadiers qui arrivaient. Le général donna ordre à Voltige de se retirer sans livrer combat, et de former lui-môme Tarrière-garde de Tarmée qui coin* mençait à défiler. Le général avait dessein de traverser la grande route de Saint-Lô à Coutances avant d'engager l'action, afin de pouvoir eu cas de besoin se retirer par Pontfarcy sur Vire. Lorsque la tête de notre colonne arriva sur cette grande route, elle découvrit l'armée républicaine postée entre Marigny et le village de la Fosse ■. Cette armée était celle qui s'était réunie à Saint-Lô. Le général me dit, ainsi qu'à quelques autres ofiiciers qui se trouvaient à ses côtés : « Si nous ne les attaquons pas, ils vont nous harceler toute la journée ; il faut les prévenir et fondre sur eux vigoureusement; peut-être nous laisseront-ils tranquilles aprî's cela. » Le général improvisa ses dispositions. J*ai déjà dit que deux compagnies de la légion de Saint-Jean formaient l' arrière-garde ; le reste de cette même légion fut placé à la tète de la colonne. L*arniée ennemie nous attendait de pied ferme, et notre arrière-garde venait d'apercevoir les grenadiers qui étaient arrivés an château de Monlcuit presque à Tinstant où nous le quittions. « Toi, Michelot, me dit le général, dispose la légion en colonne d'attaque, huit de front, et marche très lentement en battant la charge, à pas redoublés, de manière à ne pas arriver avant vingt ou vingt-cinq minutes à portée d'engager sérieuscnumt l'action, afin de me donner le temps de tomber sur le fianc et les derrières de l'ennemi, avec les légions de Fiers et d'Ambrières, par ce petit chemin couvert qui se dirige à droite pi'csque parallè*
I. La Fosso, village û la limite dos communos de Marigny, Cametounet Carantilly, sur la route de Saint-LO à Coutances.
lement à la grande route. » En môme temps, M. de Ruays reçut ordre de se placer avec la légion d'Avranches, forte de plus de 800 hommes, précisément à Tendroit où nous débouchions dans la grande route, afin de faire face aux grenadiers, qu'il devait battre complètement, puis se réunir à ma légion contre la masse de l'armée républicaine. Je calculai ma marche sur la distance qui me séparait de l'ennemi, suivant Tordre du général, en sorte que je n'engageai l'action qu'au bout de vingt minutes. Tandis que je fixais toute l'attention des Républicains en leur tirant de loin quelques coups de fusil dans le dessein de les distraire de tout autre soin, le général parvint à les tourner sans qu'ils s'en aperçussent. Il réveilla leur attention par quelques décharges terribles sur leurs flancs et leurs derrières, à cinquante pas de distance, il tua un grand nombre d'hommes et mit toute l'armée momentanément en déroute. L'attaque de M. de Frotté les prenait entre deux feux, et les forçait à passer sous celui de ma légion. Je m'avançais à pas accélérés pour leur couper toute retraite sur la gauche, quand M. de Monceaux me cria de ne pas m'engager si loin, de crainte de me trouver acculé entre la rivière et le corps de grenadiers qui accourait à notre poursuite. « M. de Ruays, répondis-je, n'est-il pas làbas pour leur faire face ? Je n ai d'ailleurs entendu aucun coup de fusil. » — « Ne compte pas sur M. de Ruays, me répliqua mon chef de légion ; il n'arrêtera pas les gi^enadiers : ne connais-tu donc pas Thomme ? » Trois ou quatre minutes après, des coups de fusil nous arrivent par derrière. Un brouillard qui s'était élevé depuis un quartd'heure offusquait la vue ; persuadé que c'était une méprise de nos camarades qui, tirant sur l'ennemi par-dessus nos tètes, faisaient leurs décharges trop bas, je leur criai, en agitant en Tair mon chapeau : « Tirez plus haut, ou ne
« jt.
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tirez pas. » Mais les balles ne respectaient point mes cidres et ne nous arrivaient que mieux : alors je soupçonnai ce que ce pouvait être : ellcctivement M. de Ruavs avait lâché pied. En examinant avec plus d'attention, j'aperçois les pompons des gi'cnadiers par-dessus ime haie, à cent pas derrière moi. Je donne à mes gens le signal de faire volte-face: mais le petit nombre des miens qui se trouvaient autour de moi dans ce moment ne me mit pas en état de battre les grenadiers. Ce n'était encore que leur avant-garde, qui nous avait lAché quel([ues bordées. Je redescends dans la grande route jusqu'à l'endroit où nous avions commencé à tirailler sur l'ennemi: à cinquante pas plus loin marchait le corps de grenadiers en bon ordre, l'arme au bras. Nous passâmes sous leurs yeux à droite de la roule, afin de rejoindre la colonne du général. Aussitôt après cette manonivre, nous ripostAmes à leurs décharges par un feu «issez vif: mais comme, pendant que je m'étais détourné sur la gauche avec un détachement de 80 à 100 hommes pour harceler pai» derrière l'ennemi aux prises avec la colonne de M. de Frotté, les trois quarts de la légion de Saint-Jean s'étaient réunis à lui. je ne pus avec i(K> hommes tenir avec avantage contre 5oo grenadiers qui se sentaient soutenus par un corps considérable de troupes républicaines : je jugeai prudent de faire une retraite régulière. Les grenadiers ne nous poursuivirent j)as longlenips. n'osant sans doute s'avancer trop avant dans le bocage. D'un autre côté, la niasse de l'armée, qui avait d'abord fui devant M. de Frotté, s'était ralliée lorsqu'elle se vit secondée par le corps de grenadiei-s: elle l'cprit ciuch[ue avantage contre notre général qui, voyant faiblir sa colonne, avait aussi ordonné sa retraite.
H nous avait indiqué (^>uibou pour cenliv de ralliement aj)rès l'action. Je m'y dirigeais, d'ab«>rd presque au hasard.
ne connaissant point les localités. Après avoir fait unquai't de lieue, je rencontrai le comte de Ruays avec une cinquantaine des siens, tapis dans le coin d'un champ, se croyant enveloppés de toutes parts, dans la plus grande alarme et n'osant bouger de la place. « Votre position ne vaut rien. Monsieur le comte, lui dis-je, il faut en prendre une meilleure, reprendre votre marche et vous rendre au point de ralliement. » Il me dit qu'il n'avait pas un homme qui sût de quel côté était Quil>ou. « Je conçois, lui repartis-jc, qu après une aussi grande alerte, vous devez être tout désorientés ; j'avoue aussi que je ne sais pas le chemin de l'endroit; mais pourtant je vous y conduirai si vous voulez me suivre. Attendez-moi cinq minutes. » Je pris quatre hommes avec moi ; je courus au village le plus voisin. La première personne que j'aperçus fut un jeune homme de seize à dix-sept ans; je lui lis signe d'approcher et lui dis qu'il fallait qu'il me serve de guide. Il m'apprit qu'il y avait encore une lieue jusqu'à Quibou. Je lui donnai le temps de chausser des souliers, et je retournai auprès de M. de Ruays, auquel j'avais laissé ma troupe. Son détachement s'étant réuni au mien, nous formâmes un corps de i5o hommes; j'en choisis douze à quinze des plus alertes pour marcher en avant avec mon guide ; deux éclaireurs de chaque côté du chemin, marchaient en le longeant par dans les champs, afin de prévenir toute surprise. Après trois quarts d'heure de marche, nous arrivâmes à un carrefour, où nous reconnûmes les traces d'une colonne nombreuse qui avait passé par là depuis peu. Grand embarras pour savoir si c'était un corps royaliste ou républicain. M. de Ruays, toujours du parti de la prudence, était d'avis de ne pas suivre la môme route, quoiqu'elle conduisit droit à Quibou. Je représentai à M. le comte qu'il était trop prompt à s'alarmer, qu'il était très présmnable que
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c'étaient les traces de notre général ; qu'au surplus nous étions sur nos gardes et que si nous rencontrions les Bleus, il faudrait faire la meilleure contenance possible. Nous continuâmes notre route et bientôt ime femme, sur notre interpellation, nous assura que nos camarades venaientde passer. « A quoi connaissez-vous que ce sont nos camara* des ? » lui dis-je. « Ah, Monsieur ! reprit-elle, parce qu*il y a à leur tête cinq ou six gros Messieurs, qui ont comme vous la croix de Saint-Louis à leur boutonnière. » Cette naïve déclaration rassura un peu le comte de Ruays. Enfîn un quai*t de lieue plus loin, nous trouvâmes M. de Frotté qui faisait halte. Il ne manquait plus que nous et M. de la Pivardière. Nous ne perdîmes que bien peu d'hommes dans Faction; M. deBeaumont, commandant en second de la légion d'Avranches, y fut tué ; mon détachement avait aussi perdu deux officiers et deux soldats pendant que j'opérais ma retraite. Un des premiers mouvements du général, à notre réunion, fut de me témoigner sa joie de me revoir sain et sauf; il m'embrassa à plusieurs reprises, en me félicitant delà bonne contenance que j'avais faite, et d'avoir perdu si peu de monde. Il nous croyait écrasés, et avait les plus grandes alarmes sur mon compte, car on lui avait dit que j'avais été tué en traversant la grande route sous le feu des grenadiers.
M. de Ruays ne reçut pas un accueil aussi flatteur; le général lui demanda, avec une sévérité mêlée d'ironie, comment il s'y était pris pour laisser arriver le corps de grenadiers sur la légion de Saint- Jean sans les attaquer et leur fermer le passage. M. de Ruays raconta qu'il avait attendu quelque temps les Républicains au poste désigné; mais qu'ayant entendu la fusillade engagée plus bas, an village de la Fosse, il était tout à croire que les grenadiers avaient évité sa rencontre et qu'ils s'étaient dirigés
sur la gaucho par Tcndroit où le feu se faisait entendre ; qu'ainsi ils s'étaient dérobés à sa surveillance et avaient joint la légion de Saint-Jean, dont ils avaient chargé les derrières; qu'alors il avait marché sur eux avec sa troupe, mais que, l'épaisseur du brouillard leur ayant tout à coup dérobé l'ennemi, M. de Beaumont, qui s'était trop avancé en observation, avait été tué par les grenadiers; que cette surprise avait jeté le désordre dans ses rangs et qu'il n'avait pu rallier que le petit noyau qui ne l'avait pas abandonné et avec lequel il avait fait sa retraite. «Vraiment, vous avez fait votre retraite de bonne heure, » lui repartit le général. A l'instant il lui tourna le dos et ne lui dissimula guère son mécontentement.
M. de Monceaux avait failli tomber entre les mains de l'ennemi; il s'était éloigné de sa troupe dans sa fuite, cl sans Le Tessier S de la Corie , qui l'aidait à marcher, et qui tirait à toutes les haies sur les grenadiers pour retarder leur course, il aurait infailliblement été victime de son imprudence.
M. de la Pivardièrc, qui s'était aussi trouvé isolé dans la fuite du corps auquel il appartenait, montra plus de courage et ne fut pas si heureux. Ce qui le perdit, c'est qu'il avait mal entendu le mot de ralliement; il était étranger au pays et ne le connaissait pas. Il demandait Tribou au lieu de Quibou ^ ; le premier est un village
I. GuiUaumc le Tessier, capitaine, de la paroisse de Beauficel, grand ami de Moulin, à qui il a survécu : il en sera souvent question dans ses Mémoires. Les reproches adressés ici à M. de Monceaux paraissent bien peu fondés, n venait de donner à Moulin des preuves d*une prudente pré- Toyance. U est aisé de comprendre comment MM. de Monceaux et de la Pivardière, parvenus à l'âge de la maturité, ne pouvaient suivre à la course les jeunes gens quUls avaient sous leurs ordres : ce n'était défaut ni de prudence ni de courage. Le combat de la Fosse eut lieu le 3 norembre 1799.
a. Quibou est à cinq kilomètres au sud-est de la Fosse ; Tribehou est à
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situé vers le rivage de la mer, et le second un boorg qui se rapprochait des cantons ordinairement occupés par notre armée, de èorte que plus il allait, plus il s*informait, et plus il s'égarait dans un canton couvert de troupes ennemies, et dont pres(|ue toutes les maisons étaient habitées par des Révolutionnaires, ou des hommes au moins fort peu disposés à lui donner asile. Après avoir erré longtemps en vain, épuisé de fatigue et de besoin, il se décida enfin à entrer à tout risque dans une habitation pour demander des rafraîchissements. Il s'adressait à des Républicains enragés qui, pour mieux le perdre, feignirent do lui faire bon accueil. Pendant que le maître de la maison lui donnait à boire et à manger, le fils alla avertir la troupe républicaine qui se trouvait dans le même village, de venir arrêter un brigand réfugié chei eux. Un détachement s'en vint de suite avec le lils pour saisir M. de la Pivardière. Le traître prévint les Bleus ([ue son hôte paraissait très déterminé, qu'il était armé d'une espingole et de pistolets, etcju'il tenait toujours ces armes à la main. Il convint avec eux qu*aiin de le prendre sans danger, ils allaient s'embuscpier; que pour lui, il allait rentrer seul, et ([ue son père et lui allaient s'élancer sur le l>rigand pour lui arracher son espingole. Aussitôt dit, aussitôt fait : le perlide rentre seul, donne le signala son père; tous deux se jettent sur la victime |M>ur la désarmer. Mais M. de la Pivardière, liomme d*une taille très bien prise» et «l'une force rare, malgré son Age déjà avancé, ])<)rle un coup de poing au lils, le terrasse, tire un pistolet et lui fait expier son crime sur-le-champ en lui brûlant la cervelle. Le père, ellrayé. sort pour éviter
(Iiiin/(* kiloun'trf** au Nonl, <l.iiis la diriv'iloii ilo C.irfnîan. l'nc orriUe iiiliabituvf a la priuioiiciutioii du CU>U*iitiii |H'ut facilomtMil confondre les deux noms.
un pareil châtiment. Le fils avait prévenu les Bleus que le premier qui allait sortir, serait le brigand qu'il allait mettre à la porte. Aussitôt qu'ils virent paraître le père, qu*ils prirent pour M. de la Pivardière, ils firent une décharge et le tuèrent. Ils vont pour entrer dans la maison; M. de la Pivardière, qui en était resté le maître, leur tire son coup d'espingole, comme ils franchissaient le seuil de la porte, et du même coup en tue deux et blesse un troisième. Aussitôt il saute par-dessus les cadavres étendus par terre, et s'enfuit à toutes jambes pour échapper aux mains de rennemi qui le poursuit. A deux ou trois cents pas de là, une balle lui casse une jambe, et il est massacré sur place. Telle fat la 'fin de cet officier, aussi distingué par sa loyauté que par une valeur très brillante. Je tiens le récit de la scène qui précéda sa mort d'un de mes cousins, témoin oculaire, qui se trouvait faire partie du détachement envoyépour le massacre ; je le lui ai fait raconter plusieurs fois, et toujours il me l'a raconté de la môme manière, ce qui fait présumer de sa véracité.
Le jour môme de la fusillade de la Fosse, M. de Frotté nomma M. le comte de Ruays brigadier général, c'est-àdire commandant des deux légions de Saint-James et d'Avranches. M. de la Perrière » fut nommé à sa place chef de la légion d'Avranches. Le commandant de celle de Saint-James, qui ne s'est réunie à nous que dans la dernière guerre, était M. d'Escures. Il n'est pas dilficile d'expliquer la promotion de M. de Ruays, si l'on fait attention
1. Pierre-Jean de Frotté de la Perrière, proche parent du général. Cs choix eut peu de succès, cet odicier n'étant pas connu dan^ TAvranchin, où M. de Ruays ne le voyait pas venir avec plaisir. M. de la Perrière dut flc retirer du côté d'Alençon, où il se trouvait au moment de la paciQcalion, n reçut de la Restauration un brevet de colonel.
^-l6o HÉUOIRBS DE MOULIN.
- iqu'oû lui dtait uD commandement fixe et immédiat, poor ■Mai en donner un supérieur, mais indéterminé. 7 I^ colonne de M. de Frotté se retira par Villediea. le *EGast et Saint-Pois. La légion d'Avranches, avec celle de £ Saint-James, rentrèrent dans leurs cantons respectib; il en fut de même des noyaux des diverses légions de Vill^ ; dieu et du Cotcntin, qui s'étaient réunis momentonimait au corps de M. de Frotté.
M. le vicomte d'Oilliamson. qui avait été blessé de deux coups de fen ù l'afTaire de Saint-Pois, n'avait pas, ma^ré ses blessures, quitté la colonne. Ses plaies, et sortonl celle de sa jambe, s'étaient beaucoup ulcérées par la fatigue et le défaut de soin. Vaincu par l'épuisement, il Alt obligé de se retirer dans une maison de confiance, pour faire panser ses blessures et reprendre des forces; mats quelques jours après, il eut le malheur d'être décoDTot, arrêté et fusillé par les Républicains. Ce fut notf perte très considérable pour le parti royaliste, car M. le vicomte d'Oilliamson était un oflîcier d'un rare mérite, d'mi Bail|^ froid, d'une fermeté d'dme, d'une bravoure capable d'afr frontcr les plus grands dangers. Il était déjà sur te déclin de l'âge ; mais il avait encore c<Miservé bien de l> vigueur.