‹ Mémoires de Michelot Moulin sur la chouannerie normandeChapitre 26 sur 43 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

COUP DE MAIN DE VASSY. — ARMISTICE. — CANTONNEMENT DE LA ROCHELLE. — LA GUERRE RECOMMENCE. — COMBAT DE COS9É. — LE GÉNÉRAL DE FROTTÉ SE REND A ALENÇON ; SA MORT. — PERFIDIE DE GUIDAL.

Le général de Frotté continua sa retraite par Vengeons et Saint-Martin-de-Chaulieu. L'armée républicaine nous suivait à quelques lieues de distance ; mais le dénuement de munitions nous forçait à éviter d'engager aucun combat. La colonne mobile de Sourdeval vint nous attaquer à Saint-Martin-de-Chaulieu ; nous ne lui opposâmes que quelques tirailleurs pour protéger notre retraite. Cependant le général avait encore bien 2,000 hommes sous les armes; mais les trois quarts de ses soldats n avaient pas une seule cartouche dans leurs gibernes, ni même leurs fusils chargés. Le chevalier de Roullours, capitaine des grenadiers de la légion de Saint-Jean, fut tué dans cette petite escarmouche de Saint-Martin. La colonne se retira dans la forêt de Saint- Jean-des-Bois, et là le général licencia pour quelques joui's les trois légions qui lui restaient, afin de leur permettre de se reposer et surtout de se procurer les objets dont elles avaient besoin pour une nouvelle campagne. Peu de jours après, M. de

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Frotté fut appelé aux conférences qui s'établirent & Pouancé et Segré entre les généraux royalistes des départements de rOuest et les généraux de la République chargés de négocier la pacification des insurgés. Mais avant son départ, il voulut parcourir les divers arrondi»* sements de ses légions, afin de les passer en revue.

Pendant cette opération, quelques-uns de ses officiers prirent leurs mesures pour exécuter Tordre qu^il avait donné, de faire contribuer les acquéreurs de biens natio» naux. L'argent qui provenait de ces expéditions était consacré à Téquipement des troupes. Quoiqu'elles fussent momentanément licenciées, le clief de la légion de Saint- Jean et moi, nous tenions toujours une centaine d'hommes en service actif, afin d'olïrir un asile et un centre de ralliement aux volontaires qui ne pouvaient trouver de refuge chez leurs parents ou leurs amis, et pour laisser toujoui's en vue un noyau de légion, auquel pussent facilement se réunir, en cas d'alerte, ceux qui avaient profité de la permission de se retirer quelques jours dans leurs foyers, ou dans ceux de Thospitalité. Un dimanche matin, j'avais quitté ce petit détachement resté sous les armes, pour aller voir ma mère au lit de la mort. Pendant mon absence, qui ne fut pourtant que de quelques heures, M. de Monceaux se laissa surprendre par la colonne mobile de Sourdeval, au village de la Vallée, sur Saint* Jean-des-Bois ; un des factionnaires reçut une balle an travei's du corps et le détachement fut mis en déroute. Le chef de la légion, M. de Monceaux, aurait même été in* failliblement pris sans le secours de Le Tessicr, qui pro* tégea sa marche en faisant une contenance respectable contre les llépublicaiiis. Le Tessicr est un militaire plein de dévouement, d'honneur et de loyauté; il joint le sanyfroid le plus réiléchi à la bravoure la plus brillante. Sa

yaleor ne consiste point en fanfaronnades, comme celle de tant de bravaches ; c'est une intrépidité éclairée, qui voit le danger et qui le brave, parce que son âme ne connait d'autre règle que le devoir, d'autre mobile que l'honneur. Cependant le détachement de M. de Monceaux se dispersait. Le bruit de la fusillade retentit jusqu'à mon oreille; je vole au secours de ma troupe et je parviens à rallier une partie des fuyards ; mais la colonne mobile s'était déjà retirée.

Pour faire diversion et relever l'honneur des armes de mon petit détachement, je voulus le signaler par quelque fait d'armes digne de fixer l'attention. J'avais appris qu'il s'organisait, dans le bourg de Vassy, une colonne mobile qui n'était encore composée que de 4^ hommes armés ; mais qu'il était arrivé, la veille, des fusils pour porter cette colonne à 90 hommes; je résolus d'attaquer ou plutôt de surprendre cette troupe dans sa caserne. J'arrive avec 28 hommes près du bourg de Vassy à une heure de nuit. J'entrai dans une ferme pour prendre des renseignements sur la force et les opérations de la nouvelle colonne mobile de leur bourg. Les braves gens de la ferme, dont je connaissais l'opinion, me dirent que jusqu'ici les soldats de la colonne mobile s'étaient bornés à faire le service dans le bourg; qu'une sentinelle était placée devant la porte de la caserne ; que la veille, il était arrivé à Vassy quarantecinq fusils de munition tout neufs afin de doubler la colonne ; qu'il y avait apparence que ce doublement ne tarderait pas à avoir lieu, car on s'était occupé toute la journée à garnir la caserne de lits et de meubles pour les recrues qui devaient arriver. Ces renseignements m'étaient très précieux pour déterminer mon système d'attaque.

Je priai les fermiers de me prêter, pour deux ou trois heures, quatre blouses de toile ; je les fis endosser à quatre

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de mes hommes, Hardouin dit Crépin, capitaine, son frère Jean Hardouin, sons-lieutenant, et deux soldats, François Pelvey et Jacques Joubin; je leur donnai ordre de s'emparer de la sentinelle sans faire de bruit, s'il était possible. La nuit était extrêmement obscure; mes quatre hommes marchaient à trente pas en avant; ils entrent dans le bourg. Lorsqu'ils furent au milieu, en face de la caserne, le factionnaire cria : « Qui vive ?» — « Ami, » répond Crépin. « On ne passe pas par cet endroitrlà, » dit le Républicain. Crépin répliqua qu'il faisait si noir qu'on ne voyait pas trop par où Ton allait, et qu'il cherchait les endroits où il y eût le moins de boue, en tâtonnant avec ses pieds. Tout en causant de la sorte, il arrive auprès du factionnaire: d*une main, il le saisit au collet, et de Tautre il lui met sur la poitrine le bout de son mousqueton, en lui disant : « Si tu bouges ou dis un mot, tu es mort. » En niùine temps, il lui commande de le conduire a son corps de garde. Le factionnaire, soit par méchante volonté, soit qu'il eût perdu la tùte, au lieu de les conduire au corps de garde, les conduisit a l'autre extrémité du bourg. Mais moi, qui suivais avec le reste de mon petit détachement à trente pas derrière, à peine avais-je entendu le léger bruit lait par reulèvement de la sentinelle, que je m'étais glissé auprès de la porte de la caserne, ne sachant de cpiel côté tourner, car je ne voyais rien, n'entendais rien. Cependant j'aperçois à la faible lueur d'un (lambeau, à travei^s une croisée qui se trouvait sur ma droite, des hommes armés en mouvement, se disposant à sorlir rariue au bras. Je me rapproche bien vite de la porto de la caserne, tpii s'ouvn» aussitôt. Le premier qui sort, jc le saisis au eollol, m'empare de son fusil, et passe riioiuine el l'arme aux mains de celui de mes soldats qui était le plus proche. Au second je lis de même: au troi-

sième, j*en fis autant, ainsi qu'au quatrième. Les trois premiers n'avaient soufflé mot; mais le quatrième me demanda d'un ton assez haut : « Quelles gens êtes-vous donc pour nous traiter ainsi ?» — « En avant, chasseurs, pénétrez dans la caserne et bayonnettez tout ce qui vous résistera. » Telle fut ma réponse. En même temps, nous entrons dans la caserne et désarmons successivement les 45 hommes qui y étaient logés, sans qu'un seul opposât de résistance.

Cependant, Crépin revint avec son prisonnier; le désarmement était déjà opéré. Je commandai à Toflicier républicain de me livrer encore les quarante-cinq fusils neufs arrivés la veille. Il me déclara qu'ils étaient dans la chambre de la municipalité au-dessus de la caserne, mais qu'il n'en avait pas la clef : j'ordonnai d'enfoncer la porte et de prendre les fusils. L'officier m'ayant dit qu'il attendait 5o hommes de renfort qu'on lui avait annoncés de Gondé, je demandai un soldat de bonne volonté pour le placer en faction devant la porte, de crainte de surprise, pendant qu'on allait s'emparer des fusils et des munitions de guerre qui se trouvaient dans la caserne et la chambre municipale. L'envie d'avoir de beaux fusils tout neufs avait bouleversé toutes les têtes de mes soldats ; aucun ne répondit à mon appel. « Eh bien, mes amis, leur dis-je, ayez bien soin de prendre tous les fusils et toutes les munitions, je vais me mettre en faction moi-même. » Je me plaçai donc devant la porte pour observer ce qui se passait dans le bourg. Tout à coup j'entends arriver un cheval au grand trot ; je crie : « Qui vive ? » au cavalier qui, s'arrêtant tout court, me répond : « Républicain ; » je lui dis d'avancer ; quand il se fut approché à cinq pas de moi : « Halte-là, lui dis-je, qui est le Républicain ?» — « Gendarme, » me répond-il. Comme il tombait un brouil-

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lard fort épais, il était enveloppé de son mantean ; je fis réflexion que si je Tarrôtais de front, il pouvait me tirer un coup de mousqueton ou de pistolet, sans que je le visse toucher ses armes. Je lui ordonnai donc de me tourner le dos et de se retirer ; il obéit. Dès qu'il Teut fait, je lui commandai de s'arrêter, d'ôter son manteau, de descendre de cheval et de venir à moi. Tous mes ordres successifs étaient exécutés de point en point et sans réplique. Arrivé à moi, je lui dis de me rendre son mousqueton, son sabre et ses pistolets ; il me déclara n'avoir pas de mousqueton, et me remit son sabre et ses pistolets. Alors je lui de* mandai d^où il venait et qui il était. « Je viens de Caen, me répondit-il, je viens de solliciter une permission d'aller passer quelque temps dans ma famille qui demeure en Champagne. Mais le général n'ayant pas voulu me signer un congé de semestre avant une revue de la gendarmerie du département qui doit avoir lieu dans quinze jours, je retourne à Vire, ma résidence, jusqu à cette époque prochaine. » Je lui donnai ordre de me remettre les dépèches dont il était chargé ; il me protesta n'en avoir d'aucune espèce. Je lui ordonnai de me remettre le prêt de la gendarmerie de Vire dont il était porteur ; il me remit un sac où il se trouvait près de 800 francs. Pendant tous ces arrangements, le dépouillement de la caserne et de la municipalité s'était eflectué. Je fis charger le cheval du gen* darme de deux pa<|uets de fusils et mes soldats prirent le reste sur leurs épaules. J*emmeuai avec nous le gendarme Thibault : c'était le nom de mon prisonnier. Quand nous fûmes éloignés d*une demi-lieue de Vassy, j'entrai dans une ferme pour nous rafraîchir et prendre une heure de repos. C'est de là que je renvoyai mon gendarme, après lui avoir donné un re<:u de la somme enlevée, pour mettre à couvert sa responsabilité, et après avoir distribué

ses yeax à mes soldats les 800 francs. Comme Thibault n'avait pas du tout fait le récalcitrant, et qu'il avait été d'une docilité vraiment exemplaire, je lui rendis son cheval. Il me témoigna toute sa reconnaissance de la modération étonnante dont j'avais usé envers lui, car il s'était attendu au sort que les Républicains faisaient en pareil cas subir aux Royalistes. Je fis lier les quatre-vingtniix fusils en petits paquets de trois ou quatre chacun, afin que mes vingt-huit hommes se partageassent le fardeau, et nous partîmes.

J'étais bien content de notre expédition ; mais le sentiment des besoins pressants de ma légion mêlait quelque amertume à ma joie. La légion était presque toute mal chaussée, en sorte qu'il nous eût fallu une certaine somme pour lui acheter des souliers. Je résolus d'avoir recours aux premiers moyens qui nous avaient si bien réussi, et de faire peser sur les acquéreurs de biens nationaux, avec qui nous étions naturellement en état de guerre, tout le poids des contributions qui nous étaient devenues indispensables ; car nous avions usé les moyens et épuisé la bourse des honnêtes gens, à qui leur dévouement avait dicté les plus grands sacrifices pour la cause sacrée du Roi. La veille, nous avions manqué d'arrêter deux Républicains forcenés, acquéreurs d'une grande quantité de biens nationaux ; je m'étais proposé de les mettre en pension dans mes souterrains, et de les rançonner pour dix bons milliers d'écus, ce qui nous aurait fait un bien indicible. Il fallut se tourner d'un autre côté ; un de mes soldats me donna avis qu'il allait passer par la route de Vire, avant deux heures, un nommé Lelièvre, de Tinchebray. Le personnage était bon à prendre ; il pouvait largement nous fournir 4 à 5, 000 fr., sans être de retour, à raison des revenus de ses acquisitions de biens illégitimes. Mes

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hommes étaient exténués de fatigoe ; j'en choisis six et leur promis une récompense, s'ils voulaient m'attnper mon Lièvre, tandis que les autres allaient se reposer. M. Foucault-Laville se proposa pour les commander et diriger l'expédition ; il alla s'embusquer dans un lien co» vcnable. Quand Lclièvre et Lebicot de la Fie, dit Le Nasaitl, qui était avec lui. vinrent à passer, Laville leur rria : « llalte-U ! » Étant montés chacun sur un bon cheval et armés de pistolets, ils voulurent tous deux forcer le passage, malgré les baïonnettes. Ils tirèrent leurs coups de pistolet sur notre petit détachement. Foucault ordonna de tiivr sur les ehevaiix : les eavaliers furent démontés ft l'in^laitl: la balle qui avait tué le cheval de Lelièvre avait on tnOme temps eassé la jambe du cavalier. M. Foucault lit saisir les deux hommes et les conduisit, i la prière lie Lelièvre, chez un des parents de celoi-cl, frr^ mierau viliai;e île la Saussaie, eu Trutcmer, Son parent le eaulionuu (Hkiir lu somme qu'on lui demandait, et cautionna Btissi le >asar»l; apK-s quoi, Laville leur rendît la liln-rtè et nie rejoiicnil tlans la matinée.

l>eu\ ji'urs apri's, le j;énêral mêcrïvit «pi'il y avait on aitnistiee, et qu'.n'ri-s avoir tiis[Hvtê le pays de son c«nbmaudemeut, îl partait iKnir se rvndro aux (.-onfér^nccs de IVuanee : que ncus uvivus le -Irviit de prendre nos ruk* tonnetut-tits (Ut-tout iHi il n'y »vait |K>tnt de cantonnemoit r\-p«blii,»ttt ; qi\e le< ltU'u> n'avaieut pas le droit de bire de si>rtie si-.r î.'s vjuijwirîîi.-* que mnis iKvu|iioii3. pour (•reuvlrv aiiv'une v-v'utribtition. Il titiis^t par m'mgagtr iti.-1'.îr rvuiui- U IvfU'-.t de M. de Mouoeaux. à IVxerrar tv«i-.* te-4 jv'Mt-i .m tnj'-.V;",i',-ut lU-s jurtiie* et à la discipttiie v\\;mUo'.v il--> cAiwi-K ,,u'.lu a être ti'uj.-Hirs sur Do» ganlca \iw-*:» lU-^ Kv't'u'?L^-.uy.S- q'ù tif tu.Jkttqii«-nûieol pa« de ^■^^■t^■n.v■r 4 ('.■.•u> ^i'.r^-^x-aarv II me Rvvouaiahlail sfédm-

lement de ne faire à partir de ce jour, et de ne souffrir aucun acte d'hostilité, et d'assujettir mes soldats à la discipline la plus exacte.

Le général donna de pareilles instructions aux autres chefs de légion ; toute Tarmée avait repris les armes pour présenter une attitude respectable aux yeux des Républicains, afin d'influencer les dispositions et stipulations du traité de paix que ménageait la diplomatie aux conférences indiquées. Chaque légion établit son cantonnement dans son arrondissement.

M. de Monceaux et moi, nous donnâmes des ordres pour la réunion intégrale de la légion ; nous lui communiquâmes la lettre de M. de Frotté; nous déclarâmes Fintention où nous étions de fixer le cantonnement de la légion au château de la Rochelle, commune de Bernicres. Je déclarai particulièrement à nos volontaires que je tenais à exécuter en tous points le dispositif de la lettre du général. Je prévins que tous ceux qui voudraient se retirer pour travailler ou se reposer pendant l'armistice, en étaient les maîtres, mais que ceux qui allaient me suivre,seraient tenus de se soumettre â toute la sévérité du régime militaire; que ceux qui se retireraient chez leurs parents, ne seraient néanmoins pas entièrement émancipés de toute discipline; que je surveillerais aussi leur conduite et punirais les moindres délits auxquels ils se porteraient.

En même temps je donnai des ordres à M. Guesdon pour se cantonner, avec le 2** bataillon de la légion de Saint- Jean, au château de Saint-Auvicu ' ; il avait 5oo hommes; et moi, j'allai m'établir avec le i" bataillon, fort de 700 hommes, au château de la Rochelle. 11 n'y

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