‹ Mémoires de Michelot Moulin sur la chouannerie normandeChapitre 29 sur 43 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

MOULIN SE PRÉSENTE AU GÉNÉRAL GARDANNE. — IL REFUSE SES OFFRES. — EMBARRAS DE SA SITUATION. — IL FABRIQUE DES FAULX. — SON ARRESTATION. — MAUVAIS TRAITEMENTS qu'il endure. — VOYAGE DE TINCHEBRAY AU FORT DE JOUX.

Je n'osai profiter du certificat que Lestienne m'avait envoyé, avant le départ du général Guidai. Aussitôt que je fus bien sûr qu'il n'était plus en Normandie, je fus à Caen trouver le général Gardanne, qui y commandait alors, avril 1800, afin de lui demander un sauf-conduit pour M. l'abbé Briône », qui avait toujours fait la guerre avec moi depuis nos premiers rassemblements jusqu'à la fin. Lorsque je fus chez le général Gardanne, il me fit beaucoup de questions sur l'espèce de guerre que nous venions de terminer. Il me parla de l'influence que j'avais sur les troupes que j'avais commandées ; il finit par me proposer du service dans son armée. Je lui dis que mon intention n'avait jamais été d'embrasser l'état militaire; que c'étaient les suites de la malheureuse Révolution qui m'avaient fait prendre les armes, et qu'on m'y avait forcé.

I. Uabbé Briône, de Lonlay-PAbbaye, avait suivi en qualité d^aumônler les colonnes de Farmée de M. de Frotté. Il vivait encore en 1814.

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« Comment cela ? » me dit-il. « Par la loi de la réqoisition ; je me trouvai dans Timpossibilité de rester neutre. » — « Pourquoi n'avez-vous pas pris les armes pour la République plutôt que de vous être mis contre? » Je fan répondis que j'avais eu de très fortes raisons pour me déterminer à prendre les armes contre la Républiqae. « Quelles étaient donc vos raisons ? Vous n^avez pas de fortune ; vous n êtes pas d'une famille à parchemins. Je vois que tous vos intérêts auraient dû au contraire Yons faire prendre le parti de la République et que vous auriei dû la soutenir de tout votre courage. » — « Je crois bien, général ; la République ne m'a fait perdre ni titres, ni honneurs, ni fortune, puisque je ne possédais rien de tont cela. Mais elle m'a fait perdre le meilleur des pères, qu'elle a fait incarcérer et périr inhumainement dans les prisons ; le seul crime dont il fût accusé était d'être bon* note homme. » A cela le général ne répliqua rien ; an contraire, il changea de conversation. Il me proposa da service dans les armées de la République, où il m'assora qu'il me ferait donner le grade qui correspondait à celui que j'avais dans les Chouans : c'était celui de lieutenantcolonel. Il commença par me faire beaucoup de compliments sur ma bravoure, mon intelligence et ma fidélité, et termina ses belles phrases par me dire que si j'avais fait pour la République ce que je venais de faire pour le Roi, je serais général. Je lui dis : « Général, ce n'est point l'ambition qui m'a fait agir. Au contraire, j'ai refusé de l'avancement dans l'armée royale, parce que je ne me croyais pas de capacité ni de talents sullisants pour oceih per un grade supérieur à celui ([ue j'avais. » Je le remer^ ciai des bontés qu'il avait pour moi en me proposant da service dans l'armée, ajoutant que je ne pouvais accepter les offres avantageuses qu'il voulait bien me faire ; qoe

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toat mon bonheur serait de pouvoir rester tranquille chez moi et y jouir de la paix que le gouvernement venait de nous accorder. Il me dit à cela qu'il voyait bien que je ne faisais que dissimuler, que la soumission que j'avais faite au gouvernement n était pas sincère, et que je ne faisais qu'attendre une occasion favorable pour reprendre les armes. Si je n'acceptais pas le service qu'il me proposait, il était évident que j'étais encore soutenu par les chefs de mon parti, et je me repentirais, mais trop tard, de n'avoir pas accepté les offres qu'il me faisait. Il me dit : « Vous n'avez aucune fortime : quels seront vos moyens d'existence? » Je lui dis que je croyais trouver les moyens de vivre dans mon travail et mon industrie; qu'autrefois mon père faisait des faulx, et que mon intention était de prendre cet état. Il me répondit qu'il ne le croirait que lorsqu'il me verrait travailler ; qu'étant chevalier de Saint-Louis, lieutenant-colonel, ayant de plus un bras cassé, je prenais une mauvaise excuse pour ne pas accepter les propositions qu'il m'avait faites ; que mon intention n'était point de faire des faulx, mais d'attendre une occasion favorable pour reprendre les armes contre le gouvernement. Je protestai du contraire. Il me donna un sauf-conduit pour M. l'abbé Briône, et je le quittai sans avoir pu lui persuader que mon intention était réellement de rester tranquille et de m'occuper à faire des faulx.

Ma position était très critique. Je me trouvais dénué de tout : sans fortune, sans argent, et môme sans linge et sans habits ; toute ma garde-robe ne valait pas i5o fr. Un bras que j'avais eu cassé d'un coup de feu et dont je suis resté incommodé, ne me rassurait guère sur mon succès dans le nouvel état que j'avais envie de prendre. Tout cela me tourmentait l'esprit nuit et jour. Les offres que le général Gardanne m'avait faites me revenaient souvent à la

pensée, me représentant un moyen d^existence bien plus certain et bien plus facile que celui que je me proposais d'adopter. Cela me tracassait et me mettait Fesprit dans un grand malaise. J'aurais voulu n'avoir pas été à Caen : je n'aurais pas eu ces sujets de tentation. Mais lorsque je venais à me rappeler la mort de mon infortuné père, les injustices que le gouvernement républicain avait ordonnées et toutes les horreurs qui s'étaient commises et se commettaient encore tous les jours, ce tableau me rendait bientôt ferme dans ma résolution de ne jamais servir on pareil gouvernement, de mourir plutôt de misère s'il le fallait.

Après avoir passé tout l'été de 1800 à bien réfléchir sur le parti que j'avais à prendre, je m'occupai sérieusement à arrôter mon plan de conduite et à le mettre à exécution. Il me manquait la chose la plus essentielle, l'argent pour acheter ce qui m'était indispensable pour me mettre au travail. Je n'avais pas un sou M il était cependant nécessaire d'avoir une certaine somme pour acheter ce qui était de nécessité absolue pour le ménage, ce qu'il fallait pour monter mon petit atelier, les matières à travailler pendant la première année ; encore, en plus de tout eela, il fallait vivre cette année entière, sans espoir de toucher d'argent avant la saison de couper les foins, qui était le temps où je pourrais vendre mes faulx. Tout cela présentait bien des diilicultés, jointes à celle de savoir si je pooi^ rais réussir à exécuter ce travail, car je ne l'avais jamais fait. C'était bien incertain pour moi, et plus encore pour ceux auxquels je pouvais avoir recours pour me prêter

I. On peut cependant regarder comme assez probable que dans le MMUt de cette année, et peut-être encore depuis, Moulin dut reoeroir à titrt d'appointements de son grade quelques fonds sur la caiiM de V royale, dont M. de Bruslart avait la disposition.

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de Targent afin de m'établir dans mon nouvel état. Ma fortune ne leur offrait aucune garantie, si je ne réussissais pas. dans mon entreprise. Ma position était donc plus critique qu'on ne peut se Timaginer. J'aurais bien eu une ressource : je pouvais épouser une demoiselle qui m'aurait donné un peu de fortune, et je me serais trouvé audessus de tous CCS embarras. Mes amis m'avaient proposé plusieurs partis de cette convenance, où j'étais sur de n'être pas refusé, si j'avais voulu me présenter. Mais mon choix était fait depuis longtemps; je n'attendais que le moment d'une paix certaine pour épouser une de mes parentes, qui malheureusement n'avait pas plus de fortune que moi ^ C'était bien dommage ; elle m'aimait assez pour m'épouser quelque fortune qu'elle eût eu. Plusieurs personnes cherchèrent à me détacher de ma cousine pour me proposer d'autres mariages. La fortune ne pouvait me tenter ; je savais bien que ce n'était pas elle qui ferait mon bonheur. Je fus assez heureux pour tenir à ma parole, et j'épousai ma cousine, qui est la meilleure et la plus douce de toutes les femmes, et n'a cessé de faire mon bonheur depuis notre union. Elle n'a pas eu autant à se féliciter d'être devenue ma femme, en raison de toutes les peines qu'elle a éprouvées à mon sujet ; mais elle est si généreuse que je ne crois pas qu'elle se soit repentie un instant de s'être unie à moi, quoiqu'elle en ait eu bien des fois l'occasion; elle est assez juste pour avoir compris que, si elle était malheureuse et tourmentée pour moi, je n'en étais pas la cause et que je n'avais rien fait pour lui attirer de pareils chagrins.

Nous nous sommes mariés le 11 novembre 1800. Je louai de mon beau-père une petite terre que nous fimes valoir

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