I. M^** Galodé, de Saint-Jean-des-Bois
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pour vivre la première année de notre union. J^emprnntai un peu d'argent de mes amis pour acheter les meubles de notre petit ménage et pour payer d'avance le loyer de la terre que nous exploitions ; la guerre que nous venions de terminer avait coûté beaucoup à mon beau-père par les pillages des Républicains; ils lui avaient pris tout son bétail. Il fallut donc payer le loyer de la terre avant d^en avoir joui; ce n'était guère commode pour de nouveaux mariés, obligés d'emprunter jusqu'au pain dont ils avaient besoin pour vivre. Je m'occupai à monter peu à peu mon atelier pour faire des faulx; je fis un soufflet poor la forge, un étau, des marteaux et des tenailles, enfin tout ce que je crus nécessaire pour commencer.
Au bout de neuf mois de mariage, ma femme donna le jour à une petite fille qui ne vécut que sept semaines. A la suite de ses couches, ma femme éprouva une très longue maladie qui nous occasionna bien de la peine et nous coûta beaucoup d'argent ; elle recouvra heureusement la santé. Je passai encore une partie de l'été de i8oa à préparer ma forge et peu à peu je m'accoutumai au travail. Enfin, au mois de septembre, je commençai à travailler depuis le matin jusqu'au soir à faire des faulx. J^avau loué un domestique pour m'aider à les forger; noua ea faisions huit tous les jours, mais il fallait bien travailler. Ce qui me donnait beaucoup de courage, c'étaient les compliments que je recevais tous les jours; ceux qui venaient me voir trouvaient ma marchandise fort belle et très bien faite; cela me donnait grand espoir de la vendre très avantageusemont. Après avoir travaillé de toutes mes forces justpi'au mois d'avril, je restais encore dans Finquiétude de trouver à vendre cette marchandise; je me décidai à la porter en Anjou et en Poitou et à courir les foires \w\xr la vendre aux marchands qui s'y trouvent.
il n'entrait pas dans mes projets de vendre mes faulx en détail. Je n allais aux foires que pour me faire connaître des marchands. Ceux-ci, au premier abord, crurent que je courais les marchés pour leur faire tort, pouvant, comme fabricant, vendre à meilleur marché queux; je les détrompai bientôt par la constance que je mis à ne pas vouloir vendre en détail. Cela les détermina à acheter toutes mes faulx entre eux tous ; chacun m'en prit trois ou quatre douzaines; enfin ils se les partagèrent et me les payèrent ti*ès bien. Je les vendis 4^ francs la douzaine ; elles me coûtaient en matière, 1er, acier, charbon, et drogues pour les tremper, dix-neuf sous la pièce, ce qui me faisait un profit de 3 francs par faulx. L'argent que je rapportai en échange de ma marchandise, me mit à môme de payer toutes les dettes que j'avais contractées, et il me restait encore quelques fonds pour recommencer mon travail de l'année suivante. Je commençais alors à avoir le cœur content, ayant la certitude que mon travail me permettrait d'élever ma petite famille honorablement : j'avais une petite fille âgée de six mois.
Ma femme n'avait pas été sans inquiétudes pendant mon voyage dans le Poitou et l'Anjou, qui dura près d'un mois. Pendant ce temps il était arrivé une aventure qui ne la rassurait pas. Un de mes cousins, parti comme volontaire au commencement de la Révolution, et resté au service depuis ce temps-là sans qu'on eût jamais entendu parler de lui, revint pendant mon absence. Il était assez mauvais sujet avant d'être militaire, et n'avait changé qu'en mal, s'il était possible, pendant le temps qu'il avait passé à l'armée. A son retour il ne parlait que de tuer tous ceux qui avaient été Chouans, et surtout moi et tous ceux qui avaient été oiiiciers. Il avait eu un frère que les Chouans avaient fusillé pendant son absence, et
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c'était pour venger sa mort qu'il prétendait me tiier, que plusieurs autres. Il en voulait surtout à m«rf, n nommé Le Teinturier, adjudant de la légion que j*aTids commandée, et à Guimont, lieutenant de la compagnie de Saint-Jcan-des-Bois. A mon arrivée, il y avait eu âéjjk plus que des menaces à Tégard de Le Teinturier et de Guimont; il les avait rudement battus, et Fun et Fautie avaient abandonné femmes et enfants pour se soustraire à sa furem*. Comme c'était contre moi qu'il criait le pbs haut, j'arrivais dans un mauvais moment. Ma pauvre femme, qui désirait mon retour, le redoutait en mèsM temps, vu les menaces de ce malheureux parent; èUe aurait souhaité qu'il eût péri à l'armée plutôt que d^être revenu troubler le repos dont nous jouissions. Quand je fus arrivé, après m'avoir embrassé, elle se mit à pleurer et me raconta tout ce que ce mauvais sujet avait dit contre moi et contre les deux autres ofliciers qui avaient été obligés de quitter le pays pour éviter le sort dont il neus menaçait. Ma femme ne voulait pas que je me rende à Téglisc le lendemain, qui était un dimanche, me disail qu'elle étîiit certaine qu'il s'y trouverait. Je me mis à rire et lui dis que Guimont et Le Teinturier avaient eu toH de s'en aller î\ cause de lui, que j'étais bien sûr qu*il ne me dirait rien de désagréable. Tout ce que je pouvais fan dire était loin de la rassurer. Le lendemain, je me levai pour aller à la première messe, pensant bien que e^étaU celle où je pourrais plutôt voir cet homme qui se mon* trait si méchant. Ma femme lit de nouveaux efforts pour m'empéoher d'y aller, mais toutes ses représentlÉttoBS fmvnt inutiles. J'avais une excellente paire de pistolets; je les mis bien en état et en garnis mes poches, et je fus i\ l'église comme à l'ordinaire. En y allant, je contrai plusieurs voisins «pii m'avertirent du danger «I
voulurent, comme ma femme, m'empôeher de continuer mon chemin. Tout ce qu'ils purent me dire fut inutile ; ma résolution était prise ; je voulais rencontrer cet hommelà le plus tôt possible. Cela ne tarda pas; je fus satisfait. Kn entrant dans l'église, la première personne sur laquelle je jetai les yeux, fut ce charitable parent. Je vis qu'il y avait de la place à côté de lui, je fus de suite m'y placer. Il me jeta un coup d'œil un peu sévère, qui pourtant ne m'ellraya guère ; je lui en rendis un qui valait pour le moins le sien. La messe finie, il sortit; deux minutes après je sortis aussi, bien persuadé que j'allais le trouver à la porte et que la scène allait commencer. Mon plan bien arrêté était de me laisser insulter de la langue autant qu'il le voudrait, mais de ne pas souffrir le pl^is petit jeu de mains. J'avais donc l'intention de le laisser se compromettre en m'injuriant de toutes ses forces, et de répondre par des honnêtetés piquantes h tout ce qu'il allait me dire ; de le déterminer par là à me frapper, comme il avait fait à l'égard de Guimont et Le Teinturier, et de lui brûler la cervelle à la porte de l'église devant tous les habitants de la comnmne. Je sortis de l'église, avec cette ferme résolution. Gomme je m'y attendais, mon cousin était ellectivement à la porte. Quelle fut ma surprise et celle de tous les assistants, en voyant cet homme si méchant, qui avait répandu tant d'invectives contre moi, venir me sauter au cou, m'embrasser cordialement, me faire mille caresses ! Je lui répondis sur le mtMnc ton. Toutes les craintes de ma femme et de mes amis prirent fin. Je ne l'ai jamais recherché depuis; je ne l'ai jamais fui; partout où je le rencontrais, il me faisait beaucoup de politesses.
Je recommençai mon travail pour l'année suivante avec le projet de faire une plus grande quantité de faulx. Je
J±ltji^LL
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traraillai depuis la lin du mois d'aoU jusqu'au niw— Wl cernent de mai. Je ne m'aUendais guère alon ft ce qn M préparait pour moi. Je jouissais depuis quatre ans de 11 plus grande tranquillité; j'avais en le plus grand Mte d'éviter tontes les compagnies qui auraient pu me Mndn suspect aux yeux du gouvernement; je vivais très iLlilt et ne m'occupais que de mon petit commerce et da MÎa de ma famille, lorsque dans la nuit du 6 au 7 mai iSoft dix gendarmes vinrent à ma maison. Par un pur haMid, nous étions allés à Vire, ma femme et moi, et iioaaj avions couché. Ne me trouvant pas à la maison, ïla d»" mandèrent au domestique où j'étais. Il répondit qu'il ■*•■ savait rien, que cependant il présumait que je pouTCJB être chez un oncle que j'avais à Sourdeval. Il y a daaz lieues de chez moi à cette ville. Les dix gendarmes pi^ tirent de suite et s'en allèrent chez mon oncle pour TOir si j'y étais, d'après ce que leur avait dit mon doinestîqaa. Ne m'ayant point trouvé à Sourdeval, ils revinrent T«l deux heures de l'après-midi à la maison, voir si fMidi revenu. Ne ra'ayant point encore trouvé, ils résolnresldl s'établir dans une petite aubei^e très pen éloignée de ■• maison, et d'attendre là mon retour. Mon iliiimiiHi|1i. voyant qu'ils mettaient tant d'importance & me trouf . vint au-devant de moi pour me prévenir et me mettra «■ mesure de ne pas me laisser prendre, si je ne le jogeala à pro|)03. Il nous rencontra à deux lieues de chei moi. Ja tins sur-le-champ conseil avec ma femme sur le parti fai j'avais à prendre. Je fis ce raisonnement : & coup air quelqu'un aura porté une dénonciation contre iiii>i ; il bol J en venir à une explication ; mon innocence et lun eumlnile A me sont garants que cotte affaire ne peut avoir dr «aile; I je pourrais m'wcupcr do celte explication sans ontpo les inuins dos gondannoa. mais ce serait bien plot J
long, et paraîtrait suspect. Je me trouvais dans une circonstance très embarrassante : j'étais sur le point de livrer les faulx que j'avais faites depuis huit mois ; il fallait que je commence à les tremper le lendemain matin et qu'elles fussent livrées toutes dans quinze jours; si je ne me rendais pas aux gendarmes et étais obligé de me cacher pendant cette quinzaine, je ne pouvais livrer ma marchandise et j'allais me trouver dans le plus grand embarras pour faire honneur aux obligations que j'avais contractées. Si je me cachais, tout le monde me jetterait la pierre, en disant que si je n'étais pas coupable je ne me cacherais pas. Apres avoir bien réfléchi sur toutes ces raisons, nous décidâmes, ma femme et moi, qu'il valait mieux aller trouver les gendarmes et voir ce qu'ils me voulaient. Je m'en fus tout droit à la petite auberge où ils étaient, disant que je venais me mettre à leur disposition. Le maréchal des logis qui les commandait me dit qu'il avait ordre de faire ime perquisition chez moi; qu'on lui avait dit que j'avais des armes et que j'entretenais correspondance avec les généraux Georges, Pichegru et Moreau. Je déclarai n'avoir point d'armes, ni de correspondance avec les personnes dont il me parlait, et môme que je ne connaissais aucun des trois : ce qui était bien vrai. Arrivés à la maison, ils demandèrent à ma femme de leur faire l'ouverture des meubles; elle leur ouvrit les secrétaires, les commodes. Après avoir regardé dans deux ou trois tiroirs, où il paraissait chercher des lettres, Ripaux, le maréchal des logis, tira un papier de sa poche et m'en donna lecture : c'était un mandat d'arrêt contre moi envoyé par le Grand-Juge, ministre de la Police générale. Les gendarmes prirent un ton plus insolent et m^ordonnèrent de les suivre, ce qu'il fallut faire sans réplique. Je ne m'inquiétais pourtant pas beaucoup, croyant
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toujours que c'était une errear du ministre de la PcJiee, ou plutAt qa'il avait été trompé sur moD compte et qall me serait facile de le détromper; je me flattai» de l'espnr d'être en liberté dans huit on dix joors aa [das tard. J'embrassai ma femme et je pris dans mes bras ma pelïto fille pour l'embrasser aasst; elle me prit par le cou avae ses petites mains ; elle ne voulait pas me qoitter. EDe n'avait qae seize mois. Il semblait qu'mi pressentïnmt disait à cette cbère enfant qu'elle serait bien des ""■^■f sans me revoir. Après l'avoir emportée très loin avec oiai. je fas oblige de l'arracher de mes bras pour la remettra malgré elle au domestique qui me suivait poor la re i porter. Ce fut un moment très dor ponr moi; les cris qu'elle poussait en s'en allant me perçaient le cœor; j'eas de la peine à cacher mes larmes aux gendannes qni ne conduisaient.
Ils me menèrent en prison à Tinchebray où je passai la nuit. Des amis m'y apportèrent un lit et à souper. Je Ah aussi bien que possible ; je ne dormis pas beauconp de toute la nuit. Le matin dès le jour, je vis arriver ma femna et luaboUo-s^vur: elles restèrent à causer avec moL Le coneier^' vint nie prévenir qae les gendarmes étaient à la eoneiergerie. m'attendant ponr me conduire k Do^ front. Je congédiai proniplrment ma femme et sa aoar, pour leur ôimixnor le dt^^agn^raenl de me voir lier et garrotter »>H» leurs yeus. et conduit comme on voleur. Kilra m'embrassi'rent toutes les deux en fondant m larmes al s'enfuirt'nt à l'instant. Je ilesi'endis à la geAle. où je traiH vai cint] gendarmes qui |>araissaienl asseï d ■n'avoir attentlu dix minutes. Ils prirent leor cord me lier les deux bras; je leur dis que je n'étais p criminel. i|u'ils |Hiuvaicnt bien $< dispenser de m'a a\tv lettr v-i>r\lc. 'luits savaient bien que je ai'étaia
ù eux volontairement et que je ne chercherais pas à leur échapper. Ils me répliquèrent brusquement que si je disais un mot de plus, ils allaient me mettre les menottes. Je ne leur répondis rien, sinon qu'ils en étaient bien les maîtres. De ce moment je pris la résolution de souffrir très patiemment toutes les vexations qu'il leur plairait de me faire subir. Aussitôt sorti de la prison, j'aperçus ma femme et sa sœur s'en allant devant moi dans la rue ; je tremblais d'en être vu lié comme un voleur, au milieu de mes cinq gendarmes qui me menaient avec grand appareil. Ils paraissaient aussi fiers que s'ils eussent remporté une grande victoire.
Nous arrivâmes à Domfront dans cet équipage. On me conduisit tout droit à la prison ; on me lâcha au milieu de la cour entre quarante ou cinquante prisonniers, dont une partie étaient des criminels, et le plus petit nombre se trouvaient comme moi en prison parce qu'ils avaient serv le Roi ; et c'étaient ceux qui étaient le plus étroitement gardés. Je fus bientôt entouré de tout ce monde, et chacun s'empressa de me questionner; je répondais aux ims, mais impossible de répondre à tous à la fois. Un de la bande interrompit brusquement tous les autres en disant qu'on avait le temps de faire toutes ces questions, que le plus pressé était de me faire payer la bienvenue. Un autre qui se trouvait devant moi et ne m'avait pas dit une seule parole depuis que j'étais entré, sans m'avoir cependant quitté, alla lui frapper sm* l'épaule et lui dit : « Quand tu feras payer la bienvenue à celui-là, ce sera moi qui la paierai pour lui ; apprends cela, camarade. » Je me retournai pour voir qui prenait si bien mes intérêts; je vis un grand et bel homme, qu'après avoir plusieurs fois regardé, je reconnus pour un des grenadiers qui avaient fait toute la guerre avec moi. Il dit aux autres que j'étais son
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ancien commandant et qn'il ne souffrirait pas qa^on m*iii* suite. Il prononça ces mots d'un ton qui me fit croire que les autres le respectaientbeaucoup.De ce moment il ne fiit plus question de me faire payer la bienvenue. On nous fit entrer dans les chambres ; dans celle où Ton me dit de me mettre, nous nous trouvâmes six ; un vieux, qui était dniiom* bre, prétendit que c'était à moi, comme le dernier arrivé, à faire le service de la chambre. Mais, heureusement pour moi, mon grenadier se trouvait en être; il ne permit pu que je vide les seaux, plus qu'il n'avait voulu qu*on me fit payer la bienvenue. Ce fut à lui que je dus le respect que tous mes compagnons de prison eurent pour moi pendant trente-six heures que je passai à Domfront. Je n'y fos pas couché comme à Tinchcbray, où j'avais un bon lit : il fallut se reposer sur la paille, ou plutôt sur la souille, car cela n'était autre chose, et une fourmilière de poux qui étaient au travers et faisaient remuer la paille. Mon domestique arriva le matin pom* m'apporter des chemises et plusieurs autres petits eflets que ma femme m'envoyait. Il faisait tomber les poux qu'il voyait courir par douzaines sur mon habit. Je lui défendis de rendre compte de cette circonstance à ma femme, et lui recommandai de dire que j*étais très bien traité. Après que j'eus passé deux nuits dans cet agréable hOtel, le brigadier de la gendarmerie de Tinchebray vint me dire qu'il fallait partir et que c'était lai qui était chargé de me conduire à Alençon. Je fus content de savoir que c'était Desfonceaux, ce brigadier, qui allait me conduire : je le regardais comme un ami. Depuis quatre ans je le connaissais, et il était venu plus de vingt-cinq lois nie demander à diner chez moi à ce titre, et je pois dire ([ue je l'avais toujours reçu avec honnêteté; je me félicitais donc d'avoir un tel conducteur. Il commença pu* ordonner aux gendarmes qui étaient avec lui de m*attA»
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chéries bras avec des cordes; je croyais d'abord qu'il disait cela pour plaisanter ; point du tout ; les gendarmes tirèrent leurs cordes, je présentai mes bras, et en termes de marine, je me trouvai amarré.
Nous nous mimes en route vers les dix heures du matin; nous arrivâmes à Prez-en-Pail vers six heures du soir. Desfonceaux me fit conduire à la prison par les deux gendarmes qu'il avait avec lui. La prison de ce lieu est un petit cachot d'à peu près huit pieds carrés et de trois pieds et demi de hauteur ; elle ressemble beaucoup aune logea cochons. Il y avait dans le fond de ce trou une botte de paille qui nageait sur trois ou quatre pouces d'eau. Je fis beaucoup de difficultés pour entrer dans cet abominable lieu ; je dis aux gendarmes qui voulaient m'y introduire, qu'il fallait aller chercher le brigadier, qu'il n'était pas possible de faire coucher un homme dans im pareil endroit. Desfonceaux arriva; il trouva que j'étais bien diflicile de ne pas vouloir passer la nuit en ce lieu. Je lui fis observer qu'il y avait plus de quatre pouces d'eau et qu'il était impossible de s'y asseoir. Il dit que je n'avais pas besoin de m'asseoir, que je pouvais me coucher et que cela devait me suffire, mais qu'il craignait que la porte ne fût pas assez solide. Elle était cependant en fer, renforcée d'une grosse barre et attachée avec trois cadenas. Il ajouta qu'il fallait me mettre les fers aux pieds et aux mains. Il fallut me résigner à me coucher sur le flanc dans l'eau jusque par-dessus le corps, souffrir le poids d'environ soixante livres de fer aux pieds et aux mains, et me résoudre à dormir comme je pourrais. Je proteste que je n'ai pas fermé l'œil depuis six heures du soir que je fus amené dans ce maudit cachot, jusqu'à dix heures du matin que mon ami Desfonceaux vint me trouver, me demandant d'un air ironique comment j'avais passé la nuit et com-
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ment je me portais. J'avais on si soaveraîn mépris poar lui que je ne lui répondis rien. Je demaDdai «a g«Alïer qai était avec lui un petit verre d'ean-de>vie qui me fit le plusgraod bien; j'étais prêt à me troaver mol, «[vès ktot été renfermé pendant quinze heures chai^ de fera dan* cette fosse, où je ne pouvais me tenir ni deboot ni asns. Non ! de ma vie je n'ai élé anssi fatigné qae je l'étais es sortant de cette caverne à ours.
Kous nous achemiuAmes sur la route d'AIeoçon; j'aveis toujours les cordes serrées autour des bras. ArriTés à Alençou vers sept benres du soir, on me condnisit toat droit à Ift prison, qui ressemblait à nn palais par c<Mip^ raison avec celle que je venais de qnitter. AosùtAt qw je fus entré, tous les prisonniers m'accostèrent en me d»> mandant les uns après les autres pourquoi j'avais été arrêté. Je leur di^i^ais (|ue je ne le savais [ je ne pouvais donc pas le leur dire. Plusieurs v iiinÉidonee me prévenir de prendre bien garde, de ne pH me Éicr ù Unit If monde: uic dire qu'il y avait beamoep de moutims daus la prison. Ceux qoi venaient me faire ces contidenccs. nie disaient que je pouvais «Tur tontB tHiuliaiu-c en eux. tju'ils étaient détenus ponr leor atH» t'Iienicut bien i-umm à la cause du Roi. qu'ils i lluo»u)Ku-te cl U' ^'uvcrnement. qu'ils n {ktin-e «(u'iU vovatcut bien que j'étais honnête hoauMB cl )H'u:>uL' cimii;:. (.■u\. Je leur laissais dire toal M t)u tU voulaient et uc leur rèpiMidais rien, ce qù M fuitmit (Ki^ leur utruitv : leur but était de me soutîfer MM stvn-l. si j'en avuts eu. Jt- fus bientiU prévenu par d'ha*» uOti^s ^us vtitt st- tn.>uv;ttenl t-iHume moi dans cette priaMlki ((uc ci'u\ ipii ui'iAvuient si bien acvostëen a i^i'<t(-iuvut ivu\ 1(111 e\<rrviùeul It métier de i c i,-st-;i>dir\- d'csi>i<>tis. tl Ëillut pavmr là la hMavcaoe : fet
fus quitte pour cinq ou six pots de cidre, dix ou douze bouteilles. Quoique cette prison fût remplie de vermine, je m'y trouvais comme en paradis en la comparant à celle d'où je partais.
Le troisième jour que j'étais habitant de ce château, je m'avisai de faire une pétition et de l'adresser au président du tribunal d'Alençon, pour le prier de me faire savoir pourquoi j'avais été arrêté et amené en la prison de cette ville. Environ deux heures après que j'eus prié le concierge de porter ou de faire porter ma requête à sou adresse, arriva un lieutenant de gendarmerie qui me fit plusieurs questions, comme : si je marchais bien, si j'avais des moyens pécuniaires, et si j'étais d'un fort tempérament. Je le priai de vouloir bien me faire le plaisir de me dire pour quelle raison il me faisait ces questions. 11 me dit que je partirais le lendemain matin pour aller à Joux qui était ma destination; comme il y avait à peu près cent cinquante lieues, il était nécessaire de savoir si je marchais bien ; il était indispensable que je jouisse d'un bon tempérament pour pouvoir y aller à pied, à moins que je n'eusse de l'argent pour m'y faire conduire en voiture. Je lui dis qu'il m'était de toute inutilité de penser à une voiture s'il fallait que je la paie ; que je n'avais pas dix francs d'argent; que mon tempérament n'était pas très fort ; et que n'ayant jamais fait cent cimpiante lieues de route, j'ignorais absolument si je pourrais la faire à pied. 11 ne m'en demanda pas davantage et s'en alla. Peu de temps après deux gendarmes vinrent à la prison demander à me parler; c'était pour me prévenir de me tenir prêt à partir le lendemain matin à cinq heures. Ils m'annoncèrent qalls étaient chargés de me conduire au fort de Joux sur la frontière de Suisse. Je leur dis que je n'avais pas assez d'argent pour faire la route à mes dépens. Ils m'apprirent
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qae le goQTemement m'accordait cinq francs pkr jaor; Qi s'en allèrent faire leurs préparalib de voyage, etje zrtoo^ nai aaprès de mes compagnons de prison attendre avea patience le lendemain matin. Il y avait sept jours qa»f 4tais en prison ; j'étais mangé par les ponx; je sais eeriû qne j'en avais sur moi plus de mille ; n'y étant pas caean accoutnmé, je m'écorcheis la peau à force de me gratter; j'étais dans le même état qne si l'on m'avait firotté toOtle corps avec des orties ; ce que je n'avais pas égr^igné était couvert d'ampoules. J'étais bien aise de quitter nn endroit où j'avais à combattre nue armée aussi nombreuse; je tuait beaucoup d'ennemis, mais le nombre en était si grand qu'il ne me restait plas encan espoir de les vaincre tona; je pensais qn'ane fois dans ma forteresse, je leor ferais la guerre avec plus d'avantage et que peut-être je rénstirais àlesdétruiretous. Mais si j'avais cet espoir, j'épromraisla chagrin de penser qae j'allais m'éloïgncr de près de devz cents lieues de ma chère femme et de mon enfant. Je aïK vais qu'elles n'avaient aucun antre moyen d'existence qw mon travail; la situation où je les voyais m'était bien ^aa pénible que la mienne; j'avais le ccenrnevréen emilfr géant l'avenir de ces deux infortunées qui aTaient toirit perdu en me perdant. Après m'être livré pendant qnelqM temps au chagrin qui était gravé bien profondément daas mon âme, je priai le concierge de me donner dn papieral de l'encre pour éci-irc à ma femme. Je m'efforçaia de M dire ce que je pouvais imaginer de plus consolant. Un lettre terminée, je la remis décachetée au geAUer poor qu'il en prit lecture et eût la bonté de la metb« à la poste. Il me dit que c'était très bien, mais qa'il fcllyH VA donner do l'argent pour payer celui qui aurait la pMmt ds la porter à la poste. Je lui donnai quelques sona al la quittai pour me mettre sur la paille à la disct^on de HM*
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ennemis, qui ne me laissèrent gaère dormir de la nuit.
Le lendemain, les deux gendarmes, comme ils me Favaient dit, arrivèrent, le sac sur le dos, le sabre au côté, le fusil à Fépaule. Ils commencèrent par apprêter leurs cordes et m'amarrer les bras très solidement. Ensuite ils me présentèrent une paire de menottes et me demandèrent si je préférais les porter dans mes poches ou les avoir aux mains. Je leur dis de les mettre dans mes poches, où je ne pouvais porter les mains à cause des cordes qui m'entravaient. J'avais un peu de linge dans un mouchoir que je pris à la main, et me voilà parti avec mes deux gendarmes. Le brigadier se nommait Roussaux; il était d'Angers. L'autre avait nom Lestié, dit Buisson. Ce dernier était d'Alcnçon môme. Ils servaient tous deux dans la gendarmerie à pied. Buisson était un drôle d'original; il avait été adjudant-général sous les ordres du général Santerre dans la guerre contre la Vendée; de ce grade, il était redevenu simple gendarme à pied. Nous fûmes coucher à Bellôme ; il fit assez beau temps pendant notre route.
De BcUéme nous fûmes à Nogent-le-Rotrou. J'avais un cousin dans cette ville ; je priai un gendarme d'aller lui dire que j'étais à la prison et que je le priais de venir me voir. Il vint de suite et pria le concierge de me laisser sortir pour dîner avec lui et les gendarmes qui m'avaient sous leur responsabilité et que mon cousin invitait aussi. Comme je pensais bien que je ne serais pas libre de longtemps, je priai mon cousin de faire venir un notaire pour faire une procuration aussi étendue que possible à envoyer à ma femme; j'avais laissé des affaires à terminer, et je savais qu'elle ne pourrait pas les arranger sans ma procuration. Nous dînâmes; mon cousin demanda aux gendarmes la permission de me faire coucher chez lui, en
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leur offrant na Ut dans la même chambre où U deTaitae mettre. Ils ne voulareat pas y consentir et je fus obligé d'aller couclier à la prison. Mon conain vint avec moi jusqu'il la porte et me quitta en plenrant comme on enfaoL J'avais un peu plus de calme dans l'espiit, depuis qiw j'avais passé h ma femme le soin de nos affaires. Cette pensée me soulageait un peu.
Le lendemain matin, nous partîmes de Nf^ent vers tix. hcureset arrivâmes vers hait heures dn soir. Noos noas étions arrêtés en route à un village où je me tronTai trè* malade; je Fus plus d'une heure et demie sans aocmie connaissance. Lorsque j'eus recouvré mes sens, on oie forva à boire un verre d'eau-dc-vie, qui me fit le plM grand bien. Nous filmes arrêtés très longtemps dans ce village, d'où nous repartîmes pour Cliâteaudun. Arrivé i la prison, je dis aux gendarmes qui m'accompagnaient, (ju'il me serait impassible de faire à pied la roule de Ghih tcaudim à Orléans, où ils devaient me conduire le lendeluain. Ils allèrent chercher un docteur et l'amenèrent BW visiter; il trouva que j'avais beaucoup de fièvre, et dédw* que j'étais incapable de faire la route & pied; il dootaîl même fort que je pusse supporter la voiture ; il consàUa aux gendarmes de me laisser me reposer un jour; je serais l>eiit-etrc plus en état de soutenir le lendemain la fatigoa (le la route. Le brigadier Itoussaux dit que cela n'était pM possible, qu'il allait se faire donner une voiture pour m^ mettre, et ipic là oii je criverais, il me laisserait. En ilinsMl ces u)ols. il lut » la municipalité se faire donner on ordw pour avoir une ehaii-etle. Le docteur me fit faire de k tisane et me fit apporter tm lit pour passer la nait. Je BM déshabillai pour la prcmièiM; fois depuis <ine j'étais MttN les umins de mes bourreaux : c'est le nom qui leur oa^ vient le mieux. Jeprisquelqucs vciTes de tisane et d
un peu pendant la nuit. Le docteur vint me voir de bon matin, et me trouva beaucoup mieux que la veille; il me dit qu'il allait tâcher d'obtenir que je reste là im jour ou deux, et cpi'il ne doutait pas que ce temps ne me fît grand bien, et que je serais en état de supporter les fatigues de la route. Mes gendarmes en jugèrent autrement. A huit heures du matin, ils amenèrent à la porte de la prison une charrette garnie d'une botte de paille, et le sieur Roussaux vint me signifier de m'habiller sur-le-champ et de monter en voiture : c'était une voiture qui n'était pas douce. Il fallut obéir et monter sur la charrette; lorsque j'y fus, ils eurent soin de me lier avec leurs cordes et de m'attacher à la charrette, et nous voilà en marche pour Orléans.
Mes gendarmes, montés avec moi dans la charrette, avaient pris à Chàteaudun quelques bouteilles de vin ; ils en avalèrent en route plusieurs verres qui leur échauffèrent la tête, en sorte qu'ils arrivèrent à Orléans en chantant, comme ils avaient fait pendant toute la route. Le spectacle d'un prisonnier étroitement lié sur une charrette, entre deux gendarmes qui chantaient avec un air de triomphe, attira les regards de toute la populace qui se trouvait dans les rues d'Orléans à notre arrivée, les gendarmes ne cessant de dire à droite et à gauche que c'était un prisonnier d'Etat qu'ils conduisaient. La curiosité de voir un homme de pareille importance fit suivre la charrette par plus de quinze cents personnes jusqu'à la porte de la prison. Arrivés dans l'intérieur de la première cour, nous entrâmes à la conciergerie. Aussitôt que je fus dans cet appartement, le concierge ouvrit une autre porte et me lit entrer dans une autre cour remplie de prisonniers. Ces malheureux s'empressèrent d'entourer le survenant, chacun loi faisant ses questions, comme il est d'usage dans
ao8 vJHoiBEs DB Honjn.
tontes les prisons. Mais je ne tardai pai à Mre débanaMé de tous ces importons. La porte de la oonr s'ouvra avaa fracas, le concierge parait et s'adressaot k moi, dit: « UoB* sieur le nouvean vena, Toolex-Toos bienavoir la bonté éa passer par ici. » Il me fait entrer avant lui dans la g«Ala,at se tournant vers moi, me dit très poliment : c Monsiaar, je vous demande bien pardon de vous avoir fUt anliw dans cette cour, où vous étâee confondu avec tons les bit gands qui la remplissent. Aossitât que ces ^iiiiilai — (montrant du doigt Roossaox et Buisson) m'ont dit qw vous étiez un prisonnier d'État, je me sois empreaaé dt vous rappeler et de vous laire venir ici pour vons miaax traiter, car je sais respecter les opinions, a Le paima diable de Roussaux voulut élever la voix pour repréaaater BU concierge que j'étais un homme de très grands ÎMportance et qu'il fallait me mettre an cachot pour £tre phi sûr de moi ; le concierge lui répliqua que pendant que f^ tais dans sa maison, je n'étais plus sons la responsabilîM de la gendarmerie. Roussaux et Buisson voulurent réptNldn quelque chose, niais le concierge ne leur donna pat 11 temps de unir leur phrase et ordonna à on grand fpÙBb^ lier ou porte-clés qui était présent, de passer sor-le* à la porte ces deux insolents. L'ordre Ait exécnté a que donné, et comme ces messieurs voulaient lUr* ht l'écalcitrants, il leur allongea à chacun nn grand MNp4l pied dans le derrière et leur ferma la porte an do*, {htli scène finie, le concierge me renouvela ses excaaaa «I ■• pria de vouloir bien le suivre. Il me conduisit dans ^M très belle chambre où étaient deux dames qui 1 me présenta à elles et m'oflrit un fauteuil, en n m'asseoir et de passer l'après-midi avec son époUH Mm belle-sœur. Elles me demandèrent très poliment M n» beaucoup de précautions, quel était le si^et de mon «wp»
tation et depuis quand elle avait eu lieu; je cherchai à satisfaire de mou mieux à toutes les questions qu'elles me firent. Elles prirent bien part à mes peines et furent surtout très toucliées lorsque je leur parlai de ma femme, qui était dans la plus grande inquiétude sur mon sort, et de ma petite fille, que les gendarmes avaient été obligés d'arracher de mes bras pour m'emmener, quand ils m'avaient arrêté. A mon récit ces deux personnes, mille fois trop sensibles pour leur état, se regardaient les larmes aux yeux en disant : « Pauvre petite femme ! Pauvre enfant ! » Puis elles me disaient de prendre courage ; qu il fallait espérer que les honnêtes gens ne seraient pas toujours maltraités, qu'il viendrait un temps où je serais récompensé de tout ce qu'on me faisait souffrir. L'heure du souper arriva ; le concierge et ces dames m'invitèrent à souper avec eux. Ils me racontèrent qu'ils avaient été attachés à la maison de Penthièvre avant la Révolution. Le mari me dit qu'il avait servi dans la cavalerie de la République contre la Vendée; qu'il avait eu souvent le désir de passer du côté des Vendéens ; mais le peu de ressources qu'il voyait à cette brave armée, l'en avait toujours empêché; enfin qu'il avait eu le bonheur d'être blessé et d'obtenir son congé ; que tout en servant la République, il n'avait pas cessé de porter la famille royale dans son cœur. Après le souper qui était très bon, il prit une chandelle et me conduisit dans une très belle chambre ne ressemblant en rien à une prison ; je me couchai et dormis fort bien.
Le lendemain matin, il m'apporta du café à ma chambre. Puis je pris congé de mes hôtes, en leur témoignant ma reconnaissance du mieux qu'il me fut possible. Mes deux gendarmes m'attendaient à la conciergerie, plus humbles et plus honnêtes que la veille ; je montai en charrette avec eux; ils m'amarrèrent comme à l'ordinaire, et nous voilà
itù uhsoiais bs Uottiilt.
partis pour Moatargis. Il n'y eut ce joor-l& rien de Temtf> quable, sinoo que nous fâmes obli|^ de concher dans ^ boorg dont j'ai oublié le nom. Comme il ne s'y trug r ait point de prison, mes gendarmes me firent la grAce de b» faire coucher à l'anbei^e ; ils m'attachèrent par nn pied an bois dn lit dans lequel j'étais, et, par une double pr6caution. Buisson coucha avec moi, et Ronssanx nom attecha ensemble avec les menottes. Nous passâmes aiiw la nuit, ce qu'ils ont bien fait valoir depuis, en disant qot pendant notre route, ils me faisaient coucher avec eux plutôt que de me mettre en prison : comme je l'ai déjà dit. il n'y en avait pas.
Le lendemain, nous nous rendîmes de bonne henre i Montargis; nous fîmes la route à pied, parce qne mes gendarmes s'étaient fait payer la Toiture par celui qui étail commandé pour nous conduire. Lorsqu'ils m'earent d^ posé en prison, je ne les revis que le soir, qu'ils Tinrent m'apporter à souper el me dire qu'ils Tiendraient Me chercher de bon matin le lendemain. Ils Tinrent effecliT*> ment assez matin; je ne les fis pas attendre tongten^; nous nous mîmes en route pour Joigny, où nous conch&nM*. Après m'avoir déposé en prison, mes gendarmes AtfeiÉ se promener; ils firent la rencontre de deux grenadîan qu'ils avaient connus à l'armée. Cette rencontre me débai^ rassa de leur présence jusqu'au lendemain & midi, qaUla Tinrent me prendre pour me conduire à Xurerrc,
11 était nuit lorsque nous y arrivftmes; d me menèrent proniptement à la prison pour se i ser de moi ; je ne les revis pas le lendemain de toote la journée. C'était le dimanche de la Pentecôte. Le Inndt* vers trois ou quatre heures de l'après-midi, mes desK gardes du corps vinrent non pas pour recevoir n mais pour me donner les leurs; ils me dirent que J*«i
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à me tenir prêt à partir le lendemain matin à quatre heures. Roiissaux avait la figure toute déchirée, ce qui me fit croire qu'il leur était arrivé quelque aventure. Le lendemain, les deux gendarmes arrivèrent à la prison, comme ils m'en avaient prévenu ; ils avaient recruté un camarade qui me parut, par son costume et sa démarche, être un marin. Lorsqu'ils m'eurent garrotté comme à l'ordinaire, car cela ne manquait jamais, nous nous mimes en route à pied pour nous rendre à Tonnerre. Lorsque nous fûmes à une petite lieue sur la grande route, au carrefour pleureur de ces trois compagnons, il fallut entrer dans uncaharetet boire un verre d'eau-de-vie ensemble avant de se séparer. J'appris là qu'ils s'étaient disputés la veille et s'étaient donné les coups de poing dont mes deux champions portaient les marques sur leur figure, ce qui me fit voir que le résultat du combat n'avait pas été en leur faveur. A dire vrai, le marin leur avait donné une roulée qui comptait; Roussaux avait la figure toute déchirée, et l'adjudantgénéral Buisson avait l'œil gauche au beurre noir. Le matelot leur avait proposé leur revanche au sabre ; il leur renouvela l'offre qu'il avait faite la veille ; mes deux braves refusèrent par prudence, alléguant qu'ils ne pouvaient s'exposer et se battre, étant chargés d'une mission aussi importante que celle de conduire un prisonnier d'État ; mais que s'ils le rencontraient en revenant, à coup sûr ils se battraient avec lui. Il répondit qu'il ne lui était pas possible d'attendre leur retour ; le vaillant Roussaux paya Teau-de-vie qui avait été bue, et ils se quittèrent les meilleurs amis du monde.
Nous primes la route de Tonnerre en Bourgogne, où je passai la nuit. Le lendemain matin, nous partîmes à cinq heures pour arriver le soir k Ghâtillon-sur-Seine. Je savais que le père et les deux frères de M. Mandat demeu-
aia ifjÊMoiREs 0B Mouinr.
raient dans cette ville. Aussitôt à la prisoû et débanvasé de mes deux importuns estafiers, je priai le geôlier de me donner un petit morceau de papier, et j'écrivis à ces messieurs un billet pour leur dire que je venais d'arriver ea la prison de cette ville, que j'avais eu le malheur de perdre, il y avait quelques jours, un petit paquet ob élail mon linge, que je n'en avais pas pour changer, et qo*eii ayant un pressant besoin, je les priais instamment de m^ettvoyer une chemise, une cravate et un mouchoir de poche. Le concierge me dit qu'ils avaient répondu qu'ils ne cou» naissaient pas ce nom-là; ils ne m'envoyèrent rien. Les deux MM. Mandat avaient servi sous mes ordres, Vnù. comme capitaine, l'autre comme volontaire; il n*y avait pas un an que je leur avais envoyé le portrait de leor firère tué en Normandie. Il me fallut faire le reste de la route sans changer de linge, quoique je fusse baigné de soeur tous les soirs en arrivant en prison. L'extrême chaleur, jointe au mauvais état de ma sauté, faisait que je ne pouvais faire quatre pas sans être traversé par la sueur. Mes deux gendarmes vinrent me chercher assez matin ; nous nous acheminâmes sur la route de Dijon; nous fûmes obligés de coucher en route dans un village ; conmie il ne s'y trouvait pas de prison, mes conducteurs me firent encore la grêee de me faire coucher avec eux, en prenant les mêmes pré* cautions que la première fois. Le jour suivant, nous arri* vâmes d'assez bonne heure à Dijon. Le lendemain, noitf fûmes coucher à Auxonnc, de là à Dôle, et de Dôle à Sa» lins. Partout j'étais obligé de coucher sur une botte do paille. A Salins, il y avait dans la prison un officier, capitaine d'habillement arrêté pour erreurs dans ses comptes; il avait un lit et me fit coucher avec lui; mais son lit était plein de punaises, comme ma chemise de poux : ces ia* sectes ne me permirent pas de fermer l'œil de la nuit. Mes
deux sbires se présentèrent fièrement à la porte de la prison aussitôt qu'elle leur fut ouverte, et m'ordonnèrent de leur présenter mes bras pour y mettre les menottes, disant que le général qui commandait à Joux trouverait sûrement très mauvais que j'arrive chez lui sans porter les fers. Il fallut me soumettre à leur volonté, assez content de la pensée d'être débarrassé de ces deux importuns compagnons de voyage. Nous partîmes assez matin de Salins et étions arrivés vers deux heures de l'après-midi à Pontarlier, qui est à trois petits quarts de lieue du fort de Joux. Nous traversâmes cette ville sans nous y arrêter, poui* venir à une petite auberge qui est sur la grande route de Neuchâtel, exactement au pied de la rampe qui monte au château de Joux. Mes gendarmes me firent descendre à cette auberge, où il fallut faire un mauvais dîner avant de nous séparer. Ils dressèrent un certificat attestant qu'ils s'étaient bien comportés avec moi ; je ne fis aucune diflîculté de le signer, et ne leur demandai aucun compte des cent sous par jour qui m'étaient accordés pour ma nourriture en route, quoiqu'ils n'eussent pas payé quarante sous par jour pour ma dépense.
2o6 MÉ5IOIRES DE MOULTN.
leur offrant un lit dans la môme chambre où il devait me mettre. Ils ne voulurent pas y consentir et je lus obligé d'aller coucher à la prison. Mon cousin vint avec moi jusqu'à la porte et me quitta en pleurant comme un enfant. J'avais un peu plus de calme dans Tesprit, depuis que j'avais passé h ma femme le soin de nos affaires. Cette pensée me soulageait un peu.
Le lendemain matin, nous partîmes de Nogent vers six heures et arrivâmes vers huit heures du soir. Nous nojs étions arrêtés en route à un village où je me trouvai très malade; je fus plus d'une heure et demie sans aucune connaissance. Lorsque j'eus recouvré mes sens, on me força à boire un verre d'eau-de-vie, qui me fit le plus grand bien. Nous fûmes arrêtés très longtemps dans ce village, d'où nous repartîmes pour Ghàteaudun. Arrivé à la prison, je dis aux gendarmes qui m'accompagnaient, qu'il me serait impossible de faire à pied la route de Ghàteaudun à Orléans, où ils devaient me conduire le lendemain. Ils allèrent chercher un docteur et l'amenèrent me visiter; il trouva que j'avais beaucoup de fièvre, et déclara que j'étais incapable de faire la route à pied ; il doutait même fort que je pusse supporter la voiture ; il conseilla aux gendarmes de me laisser me reposer un jour; je serais peut-être plus en état de soutenir le lendemain la fatigue de la route. Le brigadier Roussaux dit que cela n'était pas possible, qu'il allait se faire donner une voiture pour m'y mettre, et que là où je crèverais y il me laisserait. En disant ces mois, il fut à la municipalité se faire donner un ordre pour avoir une charrette. Le docteur me fit faire de la tisane et me fit apporter un lit pour passer la nuit. Je me déshabillai pour la première fois depuis que j'étais entre les mains de mes bourreaux : c'est le nom qui leur convient le mieux. Je pris quelques verres de tisane et dormis
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connu. » — « lia servi avec vous, n'est-ce pas? » — « Il y 'a servi quelques jours. » — « Comment, quelques jours ? Il n'a donc pas toujours servi avec son frère ?» — « Non.» — « Comment cela ? Pourquoi n'a-t-il pas toujours servi avec son frère ?» — « Sûrement, il n'avait pas les mêmes opinions que le général. » — « Et comment a-t-il été un moment avec son frère, s'il n'avait pas les mêmes opinions ? Vous allez le trouver là-haut, » dit-il en me montrant le fort, nous l'avons prisonnier depuis quelque temps. Racontez-moi donc comment il a servi un moment avec vous. » — « En voici la raison. Nous étions trois ou quatre cents hommes dans le bourg de Saint-Sever, à deux lieues de Vire ; les troupes républicaines qui étaient dans cette ville, en furent averties; elles vinrent nous attaquer ; nous les battîmes complètement. En les poursuivant, on arrêta sur la grande route comme espion, un jeune matelot ; il fut amené au général pour être examiné ; il se trouva que les deux frères se reconnurent. Cela fit une scène assez touchante; il y avait cinq ou six ans qu'ils ne s'étaient vus. Le jeune Frotté servait dans la marine depuis trois ans ; il venait de Brest à Caen, où demeurait sa mère. Le général emmena son frère avec lui, lui donna un des mousquetons que nous avions pris aux Républicains; le même jour, il lui fit donner un habit d'uniforme, et le voilà embarqué avec nous. Quatre jours après, il fut se rendre à Vire et nous laissa là. Voilà, Monsieur, comment il a servi avec nous. »
Je ne lui disais pas que son frère l'avait envoyé à Caen, qu'il avait été arrêté à Vire ; qu'il avait dit aux Républicains, lorsqu'il se vit en leurs mains, qu'il avait déserté d'avec nous; ils le crurent et môme le conduisirent à Caen chez sa mère.
Le commandant ne me fit pas d'autre question ; il re-
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toutes les prisons. Mais je ne tardai pas à être débarrassé de tous ces importuns. La porte de la cour s'ouvre avec fracas, le concierge parait et s'adressant à moi, dit: « Monsieur le nouveau venu, voulez- vous bien avoir la bonté de passer par ici. » Il me fait entrer avant lui dans la geôle, et se tournant vers moi, me dit très poliment : « Monsieur, je vous demande bien pardon de vous avoir fait entrer dans cette cour, où vous étiez confondu avec tous les brigands qui la remplissent. Aussitôt que ces gendarmes (montrant du doigt Roussaux et Buisson) m*ont dit que vous étiez un prisonnier d*État, je me suis empressé de vous rappeler et de vous faire venir ici pour vous mieux traiter, car je sais respecter les opinions. » Le pauvre diable de Roussaux voulut élever la voix pour représenter au concierge que j'étais un homme de très grande importance et qu'il fallait me mettre au cachot pour être plus sûr de moi ; le concierge lui répliqua que pendant que j'étais dans sa maison, je n'étais plus sous la responsabilité de la gendarmerie. Roussaux et Buisson voulurent répondre quelque chose, mais le concierge ne leur donna pas le temps de finir leur phrase et ordonna à un grand guichetier ou porte-clés qid était présent, dépasser sur-le-champ à la porte ces deux insolents. L'ordre fut exécuté aussitôt que donné, et comme ces messieurs voulaient faire les récalcitrants, il leur allongea à chacun un grand coup de pied dans le derrière et leur ferma la porte au dos. Cette scène finie, le concierge me renouvela ses excuses et me pria de vouloir bien le suivre. Il me conduisit dans une très belle chambre où étaient deux dames qui brodaient, me présenta à elles et m^offrit un fauteuil, en me priant de m'asseoir et de passer l'après-midi avec son épouse et sa belle-sœur. Elles me demandèrent très poliment et avec beaucoup de précautions, quel était le sujet de mon arres-
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gatoire ; puis on alluma une chandelle, on prit une lanterne, le guichetier arriva et on m'ordonna de le suivre. Avant que je fusse sorti de chez le commandant pour être conduit avec les autres prisonniers, Lefèvre me dit qu'il fallait lui remettre mon couteau, mes rasoirs, ma montre et mon argent. Gomme je lui déclarai n avoir ni couteau, ni rasoir, ni montre, il me fit fouiller par le porte-clés dans tous les replis et doublures de mes habits et jusque dans mes souliers. Le commandant me suivit; nous arrivâmes à une porte de fer pratiquée dans le grand mur que j'avais laissé à ma droite en arrivant; on l'ouvre; je vis qu'il y avait une double porte, la seconde était ouverte; je me trouve dans un grand escalier aboutissant à un appartement au haut de la terrasse, au niveau de la plate-forme du château; c'était un corps de garde où il y avait vingt hommes; le commandant en prit six pour escorte, avec le guichetier qui portait un très gros paquet de clés. Après avoir traversé un espace de douze ou quinze pieds entre la porte du corps de garde et le pied du château, nous arrivâmes à la porte d'entrée du donjon; elle était double ; nous enfilâmes un petit corridor noii* sous voûte ; de distance en distance, nous trouvions une lourde porte fermée par des verrous d'une grosseur énorme. Ayant passé par trois de ces portes, il s'en trouva, avant la quatrième, une sur notre droite que le porte-clés ouvrit ; nous montâmes un petit ecalier de huit ou dix marches, au haut duquel il y avait une porte qu'il fallut encore ouvrir, donnant entrée dans un passage voûté pareil à celui que nous venions de quitter. U fallut encore ouvrir deux portes dans ce couloir avant d'arriver à la casemate qui m'était destinée. On ouvrit la double porte qui en fermait l'entrée et je me trouvai avec MM. de Frotté, Girod et un particulier qui se nommait Demonces.
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âl8 BfÉMOIBES DB MOULUT.
Girod était unoi&cier anglais qui avait donné m déndiBUMt de sous-lieutenant des gardes à cheyal du roi d*Aiigl0len<e« pour Tenir servir avec M. de Bourmont dans les armées royales du Maine. Demonces avait aussi servi dans la même armée, où il portait le nom de La Barte. M. de Frotté m'aborda d'un ton très mécontent et me dit: « Eslrce que vous me connaissez ? M'avez-vous vu dans les Chouans? x> Je lui dis que je le croyais; il me demanda où je lavais vu; je répondis que j'avais d^ raconté cela au commandant qui était là présent, et je lui rappelai en quatre mots la petite affaire de Saintâever où nous l'avions fait prisonnier, et comment il avait passé deux ou trois jours avec nous et avait déserté. U convint de tout cela et fut très content de n'être pas comprcNuis par ce que j'avais dit de notre connaissance.
Le commandant nous quitta, emmenant avec loi toole sa suite ; on entendait encore un quart d'heure après son départ, le bruit des clés et des verrous qui fermaient les portes. Après avoir parlé un moment avec mes trois eompagnons d'infortune, je demandai à M. de Frotté 8*il as pouvait me prêter des habits pour changer, faute de quoi j'allais les remplir de vermine, car j'en étais coavert. Je leur racontai comment mes gendarmes avaient perda an route mes effets, et de quelle manière j'avais été tndié dans les différentes prisons par où j'étais passé. M. de Frotté me donna tout ce qui m'était nécessaire pour ehan» ger, depuis les bas et les souliers jusqu'au chapeaa* Ja donnai toute ma dépouille à la femme Jably, blanidiis* seuse des prisonniers, et lui reconunandai de bien ftdva bouillir tous mes vêtements. Je soupai avec ces après quoi je fus me jeter sur le lit préparé pour Absorbé par mes préoccupations, je passai la nuit sans dormir.
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Le lendemain était le jour de promenade. Elle se faisait sur la plate-forme où était placé le château, dans un petit terrain de dix à douze toises carrées, qui se trouve au bout du donjon, à côté du corps de garde par où j'étais entré. Cette petite place était bornée du côté du Midi et de rOuest par le grand mur que j'avais vu en me rendant chez le commandant ; ce mur dépassait de quatre pieds le terrain où nous allions à la promenade. Le côté du Nord était borné par le château, et celui de TEst par une palissade de sept à huit pieds de haut. Nous nous trouvâmes dix dans cette promenade, MM. de Frotté, Girod, Demonces et moi ; une autre cliambre, composée de M. le marquis de Teul et son fils, de Poitou, de M. du Portai, qui est de Ploermel, département du Morbihan, et de M. de la Valette, qui est des environs d'Argentan, en Normandie ; les autres étaient deux nègres, le père et le fils; le père avait été colonel ayant le commandement d'un régiment de nègres à la solde anglaise, à Saint-Domingue. Après que ces messieurs m'eurent fait passer un ample interrogatoire sur la part que j'avais prise aux affaires politiques depuis la Révolution, et sur le rapport que leur fit M. de Frotté de ma conduite dans les Chouans, je ne tardai pas à acquérir la confiance de la plus grande partie d'entre eux. Il y avait aussi quatre malheureux Bretons enfermés ensemble dans une casemate, qui ne parlaient que breton. Peu de jours après mon arrivée, M. le marquis de Rivière et M. Allier d'Hauterochc vinrent augmenter notre nombre. Après que nous nous fûmes promenés deux heures sur cette petite place, très rétrécie encore par les carottes et les choux que le commandant y avait fait planter, la garde placée autour de la promenade, de peur, disait-on, que nous ne nous jetions pour nous tuer par-dessus le mur de quatre-vingts pieds en hauteur
ââO BiÉMOIRES DE MOULIN.
donnant sur la cour da commandant, nous signifia de trer dans nos casemates.
Cinq on six jours après mon arrivée à Jaax, je toB etteiat d'un mal de tête insupportable ; il faut en avcûr eooflint pour s'en faire une idée. Au bout de quelques heures, je fus pris d'une hémorrhagie effroyable ; le sang me <MHileH continuellement par le nez ; en moins de quatre heores, j'avais rempli deux fois mon vase de nuit. Mes camanides avaient fait tout ce qu'ils pouvaient pour arrêter cette hémorrhagie, me lavant d'eau froide les mains et la figwe, m'appliquant entre les deux épaules une serviette treoh pée d'eau froide. Voyant que, malgré tous leurs soias» j'allais périr si je n'étais secouru, ils frappèrent aux barreaux de notre fenêtre, qui donnait sur la porte du cofps de garde, mais à vingt ou trente pieds d*élévatioiiv ee qui rendait diflîcile de se faire entendre des soldats. &!&&• à force de crier, ces messieurs parvinrent à se fiedre eBtendre de la garde, et à lui demander de faire monter le commandant. Une demi-heure après, il arriva ; mes pagnons lui montrèrent la quantité de sang que y perdue et le prièrent d'envoyer promptement cherdier médecin, faute de quoi j'allais mourir. Il envoya champ à Pontarlier chercher un docteur attaché à lliôfi» tal, qui ne tarda pas à arriver ; le sang continuait à coolflr ; le docteur, ayant apporté dans sa poche un petit d'alcali volatil, en versa un peu dans ma main el ma de le respirer bien fort. Je le fis ; j'en ressentis un tel que je perdis mes sens pendant plus de dix minutes, le sang ne coulait plus. Le docteur resta avec mol voir si rhémorrhagic n'allait pas recommencer; moindre effort que je faisais, comme de tousser on d*< nuer, faisait repartir le sang, et toujours il me fidsail pirer son petit flacon d'alcali. J'étais déjà très
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malgré cela, le docteur trouva nécessaire de me saigner. Cette opération faite, il me donna son flacon, me recommanda de m'en servir toutes les fois que le sang repartirait, et s'en alla. Le lendemain matin, il revint vers huit heures et me fit encore une assez forte saignée. Il me trouva beaucoup de fièvre, ce qui le surprenait beaucoup, après tout le sang que j'avais perdu. L'hémorrhagie avait cessé, mais mon mal de tête n'avait pas du tout diminué ; je souflrais horriblement. Vers quatre heures de l'aprèsmidi, le docteur revint et me trouva bien plus mal. Il dit au commandant qu'il était grand temps de me retirer d'avec ces messieurs ; que j'étais attaqué d'une fièvre putride des plus mauvaises, qu'elle pouvait se communiquer si on me laissait avec eux ; qu'il y avait tout à croire que je n'en reviendrais pas ; qu'il fallait me faire conduire sur une litière à l'hôpital de Pontarlier, et qu'il m'y donnerait ses soins jusqu'à la fin. Le commandant dit qu'il ne consentirait pas à ce que l'on me conduise à Pontarlier. Le docteur lui déclara qu'il serait impossible de me sauver de cette maladie si je restais à Joux ; toutes ses représentations furent inutiles. M. Lefèvre dit que je pouvais crever, que cela lui était égal, mais qu'il ne souffrirait pas que je quitte le fort. Tout ce que put lui dire le docteur n'eut pas le pouvoir de toucher son humanité : il l'avait mise à de plus fortes épreuves à Nantes en 1798 : c^était lui qui avait fait exécuter en cette ville les fusillades et les noyades ordonnées par Carrier. Il consentit seulement avec difliculté à ce qu'on me retirât de la casemate pour me mettre dans la grande cour d'en bas, dans la chambre d'un des capitaines de la garnison qui eut la complaisance de me l'ofirir. Lefèvre le permit à condition que j'aurais deux sentinelles à ma porte. On m'y fit porter de suite par quatre soldats, et l'on me déposa sur un lit.
à33 U^OIRBS bB MOOUlt.
Le docteur venait me voir tons les jours denx fins, i^ portant avec lui tout ce qu'il voulait que je prenne jtuqa.*A son retour ; il le mettait auprès de mon lit et reeauaamnéA k la femme Jably de venir le pins souvent possible me bàn prendre les drogues qu'il m'avait ordonnées. Enfin, omiln son attente, il parvint à me sauver. Il m'a dit vii^ feii que sur cent personnes attaquées de cette maladie, il y O avait quatre-vingt-dix-neuf qoî mouraieat; il prétendait que je devais mon salut à la grande quantité de sany qne j'avais perdue par l'hémorrhagie et les salées. Il B'eil impossible de rendre compte des maux de t£te que j*aî soulTerts pendant les liuit ou dix premiers jours de mewaladie; lorsque je fus en convalescence, tous mes cherenc tombèrent à la fois, comme si j'avais Até une perroqne; pendant très longtemps, j'eus la tête sans plus de cheveu que sur ma main ; j'avais peur de rester chanve. Dès qot je fus convalescent, le commandant me ût reconduire STCB MM. du Portai et Ménard-La- Valette. M. du Portai est ^ des meilleurs amis que j'aie jamais eus.
Aussîtdt que je fus rétabli, nous conçûmes leprcjetde nous échapper de nos cachots si nous pouvions en tro n Tef le moyen. Cent projets furent formés et rejetés le mêaM jour. Le commandant ne permettait aucune eommnniefr tiou entre nos chambres ; on se voyait quelquefois à la promenade, mais jamais tous à la fois; la moitié des | niers se promenait un jour, l'autre moitié le 1 toujours de dix lieures à midi ; s'il tombait de Tean pM^ dant ces deux heures, la promenade était perdm pov nous; jamais on ne nous la permettait h un antre moMMl de la journée.
M. le marquis de Rivière était au secret poor nona ; L^ fèvrc le croyait du moins; il lui était quelquerois | de se promener un moment dans raprès-miili .
iiiili. Souvent I
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aussi il lui était permis d'aller chez le commandant lui donner à dîner; quand M. le marquis avait reçu de ses amis quelque panier de bon vin, du gibier ou de la volaille, M. Lefëvre Tautorisait assez volontiers à venir dîner avec lui en famille, et lui permettait toujours d'y passer la soirée. M. le marquis nous racontait le lendemain comment ils s'étaient arrangés, ce qu'ils avaient fait et dit. Le commandant, qui tenait au secret avec tant de rigueur M. de Rivière de sa propre autorité, ne se doutait guère que, malgré lui, nous faisions tous les jours la conversation avec le respectable marquis. Nous avions mis en communication les cinq casemates où il y avait des prisonniers, au moyen de petits trous que nous avions pratiqués dans nos cheminées et que nous rebouchions avec une espèce de mastic fait avec de la suie ; nous pouvions nous écrire toutes les fois que cela nous faisait plaisir; nous pouvions parler de vive voix avec M. de Rivière, môme nous voir, sa cheminée étant adossée à la nôtre et au même niveau. Il nous a souvent passé d'excellent vin par le moyen d'un petit tuyau de carton que nous avions fait ; il veinait de sa bouteille dans un bout du tuyau, et nous en mettions une autre sous le bout qui était de notre côté; puis nous buvions à la santé du Roi et de la famille royale, en dépit du commandant et de ses verrous. Quelquefois, en nous parlant de M. de Rivière, Lefèvre s'étonnait de la grande quantité de vin qu'il buvait; il nous disait qu'il devait être gris tous les soirs ; que cependant il allait le voir à différentes heures de la journée, et que jamais il ne l'avait trouvé hors de son sang-froid. Nous n'étions pas aussi surpris que le commandant, puisque nous en buvions notre bonne part.
Pour communiquer avec les autres chambres qui étaient au-dessous de la nôtre, nous avions établi un télégraphe :
ft34 MÉMOIHES DB MOULItf.
c'était le nom que dous avions donné à nne petite eorda au bout de laquelle nous mettions un plomb ; nous y attachions un billet, et, par un trou pratiqué dans l'ange d* notre cheminée, nous le laissions descendre, en imitant k cri des matelots qui lèvent l'ancre. Ceoz d'en bas, eo» naissant le signal, prenaient le billet, nous FépiHid^eat par nn autre, et le même cri nous avertissait de tinr à nous notre corde. De cette manière, uotis correspondioM toute la journée.
Le commandant avait prêté le plan du fort, qui se tnNH vait dans les archives de la place, à M. le marquis de Ri> vière, qui en avait tiré une copie et nous l'avait donnée par notre petite porte de communication. Ce commandât nous contait des histoires à nous faire rire sur la manifcra de vivre de M. le marquis; il avait surtout bien peorqoa la quantité de vin consommée par lui dans son cachot a* lui devint funeste. Nous lui demandions si M. le marqida buvait beaucoup lorsqu'ils dînaient ensemble; il nous di> sait que non; son convive était très réservé et Be tenail sûrement sur ses gardes. Tout cela nous amusait toni. Dans nos entretiens avec M. de llivière, celui-ci n o— assurait que le commandant ne craignait pas nn verre da vin, et que toutes les fois qu'il dînait avec lui, ille L dans les vignes du Seigneur. Tout cela noua était d'à grande recréation. Il semble que ce qui est caché don plus de plaisir qu'une chose faite librement; nos manœuvres nous divertissaient bien plus que n WMi avions eu la permission de communiquer ensemble.
Xous avionsavec nous une jolie petite chieiiiK-qui appartenait à M . Girod ; cette petite chienne nous e(ir«-<iiuiil be«acoup et nous lui étions très attachés. Lorsq.i'tl fut dt^cidé que nous tenterions de nous évader, il fut q lu-'^tion de a voir ce <iue nous ferions de Bibi : c'était le nuui de la petitQ'J
chienne. Nous n avions que deux partis à prendre ; c^était ou de la tuer, ou de remporter. Il fut décidé en conseil que nous prendrions ce dernier parti ; pendant que nous en parlions, il semblait qu^elle comprenait que nous délibérions sur sa vie ; elle nous caressait cent fois plus encore qu'à Fordinaire, et surtout M. d'Hautcroche, qui était de Topinion la plus prudente, celle de la poignarder : elle caressait habituellement très peu M. d'Hauteroche. Ce jour-là elle le fit tant que son cœur en fut touché, et, d'un commun accord, il fut arrêté que nous lui conserverions la vie et l'emporterions avec nous. Pour nous en faciliter les moyens, nous finies un sac de toile en forme de gibecière, que nous mettions en bandoulière, et nous y placions Bibideux ou trois fois par jour; il y avait trois boutons en haut du sac pour le fermer quand Bibi était dedans ; elle n'avait que la tête hors du sac et ne pouvait tomber. Nous la mettions tous les joiu's dans cet équipage, la caressant beaucoup; elle y fut bientôt accoutumée, n'y bougeait pas du tout; en lui montrant le sac, elle venait s'y placer d'elle-même.
Nous avisions aux movens d'elTectucr notre évasion ; c'était le sujet ordinaire de nos entretiens. Pour nous désennuyer, nous faisions venir des livres de Besançon ; dans le nombre, il se trouva les Mémoires du baron de Trenck qui avait passé une partie de sa vie dans les prisons, sous le règne du grand Frédéric. La lecture de ces Mémoires nous prouvait qu'il n'y a rien d'impossible à l'homme, ou plutôt (|u'avec de la patience et du courage, l'homme vient à bout de surmonter les plus grands obstacles. Il fut décidé que nous n'essaierions pas de nous échapper avant le couronnement de Bonaparte, fixé au mois de novembre, dans l'espoir qu'en montant sur le trône, il voudi'ait peut-être faire acte de générosité envers
3a6 M^lfOIRBS OB MOULIN.
les prisonniers d'État. Nous attendîmes cette époque arec plos ou moins d'espoir; ce jonraniTa «t jo n'en fiupM plus avancé. Cependant, plusieurs de doos reçnrent lear liberté ; de dix-sept prisonniers que nous étions an mafa de novembre, nous ne nous trooTflmes pins qoe cinq •■ I" janvier. Les deux. MM. du Tenl, M. de la Valette et M, du Portai avaient été renvoyés chez eui. Jean Quinot' et son fils avaient été expédiés à Toulon et iucoTpiwte dans un régiment de pionniers. Les quatre Bas-Bretms, qui ne parlaient pas français, avaient été envofés aoUali dans un régiment. Celui qui se disait M. Demonces avait obtenu sa liberté à condition d'entrer dans la poHee. Bafin nous n'étions plus que cinq, et il ae nous restait plaa aucun espoir de sortir de nos cachots, qu'en tftchant da trouver le moyen de percer notre prison et de nous enfidr. Les cinq qui restaient étaient le marquis de Rivièra, Charles de Frotte, Allier d'Hauteroche, l'Anglais Girad et moi.
Vers le lo ou 12 janvier i8o5, nous concl&mea enfla de chercber à exécuter un des mille plans d'éTadoa que nous avions projetés depuis que nous étions Ml prison. Dans la casemate où nous étions réunis, e^ ccpté M. le marquis de Rivîoi'c, qid était au secret. Il paraissait y avoir dans un des murs la trace d'une porta remaçonnée. Il lut décidé que c'était par cet endnrît qu'il fallait essayer de percer le mur. Pour seul outil, now avions un petit ciseau de menidsier, dont M. Girod se Sfl^ vait pour découper du carton, avec lequel il faisait daa boites; noas en Unies usage pour dé^rnir les premièrea pierres; puis, avec les pincettes nous achevions de Ita ébranler et de les arracher ; une fois les proiniëres tirée*. les autres furent plus faciles ik faire santer. Noos travaillâmes avec grande activité toute la nuit; lorsqu'il fat
i8o5. aaj
bientôt jour, nous mimes une partie des décombres dans le fond de nos lits ; nous en fîmes rentrer dans le trou autant que possible, en replaçant sur le devant toutes celles qui faisaient le parement du mur, dans le même ordre qu'avant de les avoir arrachées ; avec un peu de mortier et de la poussière par-dessus, il ne paraissait plus que le mur fût endommagé. Nous attendîmes avec impatience la nuit suivante pour finir de percer le mur et voir ce qui se trouvait dans la casemate qui était à côté de nous, car nous savions bien que ce n'était pas l'extérieur du fort. La seconde nuit, nous parvînmes, à notre grande satisfaction, à percer ce premier mur ; nous entrâmes dans la casemate qui était de l'autre côté, avec beaucoup de précaution. Je m'y coulai sans chandelle, de crainte de laisser voir de la lumière dans des pièces où il ne devait pas y en avoir. Après avoir fait le tour de la casemate en tâtant les murs, je reconnus qu'il n'y avait aucune ouverture autre que celle que nous y avions pratiquée et par laquelle je venais d'entrer, et un four qui avait été bâti dans un coin de cette casemate. Je revins à l'entrée et rendis compte de ma reconnaissance à mes camarades. M. Girod vint avec moi ; je lui fis reconnaître très aisément que je ne m'étais pas trompé. Nous demandâmes la chandelle, en assurant que nous allions prendre les plus grandes précautions pour éviter de laisser voir la lumière, si contrairement à ce que nous croyions avoir bien reconnu, il se trouvait quelque ouverture. Nous primes la chandelle et la tenant collée contre nous, nous découvrîmes peu à peu la lumière. Il nous fut enfin aisé de voir qu'il n'existait d'autre ouverture que celle que nous avions faite dans le mur. Nous fûmes au comble de la joie lorsque nous vîmes qu'il y avait une embrasure de canon remaçonnée, prouvant clairement que c'était l'extérieur du fort. En examinant le
aaB HéMOiREs vs hoduk.
four bflti dans un des coins de la caBemal barre de fer qai a^ait été placée ponr Hontenir me piom cassée au manteau de la cheminée ; je fis «anter celte barre sans beaucoup de peine; elle nom (àt de la pin grande utilité pour le travail qui nous restait i Uvft Nous employâmes le reste de la nuit à retirer les pierree que nous avions mises dans nos lits, et h les peaaer dmâm cette pièce; nous ne conservâmes que celles qni WMS étaient nécessaires pour boucher le trou comme la vetlk, ce qui fut fait avec la plus grande précantion. A-unUt après, nous nous empressâmes de donner connaîsMaee de nos succès à M. le marquis de Rivière, l'engageant à faire ses préparatifs po;ir s'échapper avec nous; celaat nous aurait pas coûté plus d'une heure de travail de pifr tiquer ud passage de sa casemate dans la nMre, an iiiiijiM de la barre de fer que nous venionsde trouver. Mais M. la marquis avait obtenu du gouvernement d'avoir le fcMtpot prison à la dcmaude de plusieurs parents et amis demaarant h Paris, qui s'étaient faits ses cantioDS corps poar corps; en s'échappant avec nous, il craignait avec nisoi que le gouvernement se vcngeilt sur eux. Il fallait dose que M. de Rivière rcnonçftt à ce que ses amis avaient obtenu pour lui, ou que ceux-ci cessassent d'être cantâons de SCS actions. Nous le pressions tous les jours d'écrire k tUt elTct : tous les jours il nous promettait de le faire, et fn délicatesse pour nous il ne le faisait pas, depeor qaeeeUe démarche ne fût un trait de lumière pour le commandant. et (pic cela ne nous fit surveiller de plus près et déeonnfr notre travail.
Tous les soirs i> neuf heures, nous ouvrions la A cela s'entendait d'ouvrir le passage que noos i pour entrer dans la casemate où était le foor. .Viut^titâl qu'il était rouvert, nous passions ponr noua meltre H
travail, M. Girod et moi. M. de Frotté se mettait de garde au coin de la fenêtre de notre casemate, de manière à tenir les yeux flxés sur le coi*ps de garde. Une sentinelle nous était suffisante pour ne pas nous laisser surprendre, mais la position de cette sentinelle était très fatigante. Il fallait qu'elle se tienne debout sur une chaise, et tende le cou en avant pour avoir continuellement en vue la porte du corps de garde. Le mur a six pieds d'épaisseur, et il y avait à la fenêtre deux grilles de barreaux de fer entre-croisés, l'un à la partie extérieure, et l'autre à l'intérieur de l'embrasure. Le commandant avait fait fermer au dehors les trois quarts de la fenêtre par un grillage en fil de fer où l'on n'aurait pas passé le bout du doigt. Pour découvrir à travers tous ces obstacles la porte du corps de garde placée en face, mais à quinze pieds plus bas, afin que le commandant ou tout autre ne pût passer sans être vu, il fallait que M. de Frotté, monté sur une chaise, se levât sur la pointe des pieds et allongeât le cou comme un héron. M. d'Hauteroche occupait un poste qui n'était pas bien pénible, servant d'intermédiaire entre M. de Frotté et nous qui étions au travail du mur extérieur; il pouvait rester assis, et était seulement chargé de nous préparer du mortier dans un plat, pour reboucher le trou de communication lorsque le travail de la nuit était terminé ; il était de plus chargé de nous faire un bol de punch que nous prenions avant de nous coucher.
Il nous fallut onze nuits pour percer le mur extérieur, qui avait neuf pieds six pouces dans l'endroit où nous l'avions attaqué ; nous y travaillions huit heures toutes les nuits. Nous faisions des prises avec notre petit ciseau, et nous dégarnissions un peu les pierres; puis avec notre barre de fer nous les faisions sauter, en prenant beaucoup d'attention à ne pas faire de bruit. Entre M. Girod et moi.
a3o MÉMOIRES DE MOULIN.
Tun alternativement travaillait à détacher les ]^«rres; Tautre les prenait et les plaçait dans im cmn de ht ease* mate, de manière à ne pas nuire à notre oaYTBge* Enfin la onzième nuit, nous vîmes le jour par le trou que bous iûsions. Nous fîmes bien attention à ne pas faire sanler le dernier rang de pierres ; lorsqu'elles lurent bien AégÊomm et qu'il ne tenait plus qu'à nous de les faire sauter, nous en restâmes là, car il ne fallait pas faire d'ouvertare Yiaihie avant d'avoir les moyens d'effectuer notre descente.
Par le plan du fort que M. le marquis de Rivière noos avait donné, nous savions que la partie du rocher où notre travail aboutissait était la plus escarpée de toute la montagne. 11 fallait donc nous procurer des cordes poor eflbe> tuer notre évasion. Nous n'avions d'autre moyen d*€»ifidre qu'en coupant en bandes les draps de nos lits. De chnqne drap nous Urnes huit bandes ; cela nous donnait scnzAntequatre bandes, qu'il fallut corder bien serré par denx ; nous parvînmes ainsi à faire une corde très solide. Lorsque nos huit draps furent employés, notre corde se trovm avoir deux cent dix pieds de long. Nous ramassAmesiMft ce que nous avions de serviettes, de doubliers et de Remises, pour allonger encore notre corde de trente-cinq à quarante pieds. Nous fûmes trois jours à nous reposer et à faire notre corde. Tous les eiîorts que nous fimes ponr déterminer M. le marquis de Rivière à s'échaj^ier nous furent inutiles. Avant de mettre le couteau dans draps, nous lui proposâmes d'attendre tout le tempe qn*il voudrait pour qu'il pût dégager ses amis de leur cnniion; il n'y voulut jamais consentir.
Sous prétexte de vouloir nous coucher sur nos UH pendant le jour, nous n*y laissions plus mettre le mniB à la femme qui venait les faire tous les jours, à l'heore ok le cantinier, escorté de la garde, apportait notre dîner. Ni
avions eu bien soin de garder chacun une serviette poui' faire voir un petit coin de linge à nos lits. Lorsque notre corde fut finie et tous nos arrangements préparés, nous dîmes adieu à M. le marquis, qui allait dîner ce jour-là avec le commandant. Il nous souhaita toute espèce de bonheur et de prospérité, et nous donna à chacun des quatre un petit souvenir. Le mien était im couteau et une fourchette qui se passaient Tun dans l'autre en un manche d'écaillé. Il donna à M. de Frotté et à moi, à chacun un louis de 4^ fr., qui avaient échappé par hasard aux recherches que le commandant faisait avec beaucoup d'exactitude dans les poches de tous les hôtes qui lui étaient envoyés pour le fort. Ces quatre louis nous furent du plus grand secours, vu que nous n'avions pas un sou. Le marquis de Rivière nous avait donné ce jour-là une excellente poularde de Bresse, avec des truffes et quelques bouteilles de bon vin. Comme il allait dîner chez le commandant, il nous promit qu'il allait le faire boire assez pour le mettre hors d'état de nous pom'suivre lui-même ce soir, dans le cas où l'on s'apercevrait sur-lechamp de notre départ. Après avoir pris congé de M. le marquis de Rivière, nous nous occupâmes de notre dîner; nous itmes rôtir la poularde qu'il nous avait donnée ; à cinq heures, nous commençâmes à dîner. Ayant fini à six heures et demie, nous nous préparâmes au départ. Nous avions chacun une arme de défense, pour le cas où quelqu'un aurait voulu s'opposer à notre passage et nous arrêter une fois que nous serions en liberté. Mon arme était un compas qui au besoin m'aurait servi de poignard; M. de Frotté avait un couteau à gaine, ainsi que M. Girod; M. d'Hauteroche avait le petit ciseau qui nous avait tant servi pour pratiquer les brèches que nous avions faites dans les deux murs.
a33 H^KOIBES DE UOULOI.
A sept heures just«, nous flmesroQTerttiredali passer dans la casemate voisine par où derût m lUre notre sortie. Nous étions assez gais; le TÎn de M. da Rivière nous avait un peu échanffés, mrtont H. d*HaHtoroche. Une des pierres qoi fermaient notre premiar tnm ' était très pesante ; il était cependant difficile de se uibUi» deux pour l'dter ou la remettre eo place : on se sonl exposé à la laisser tomber sur le plancher, et le Ivnitda cette chute aurait pu faire venir la garde. J'étais hmi fort pour la remuer à moi seul; je la pris et la plaçai av le pied du lit de M. d'Hauteroche, qui se bvnvaït la plas près. Voilà qu'il me cherche querelle, me demandant oè il allait coucher si je mettais les pierres sur son Ut. Voyant un homme qui avait déjà perdu la tète, je pensai qall serait phia court de prendre cette pierre et de la portar sur mon lit, que de chercher à lui faire entendre ndsan. Nous passâmes tous les quatre dans la pièce voisine; nous déroulâmes notre corde, retirâmes les demièna pierres du second trou, plaçâmes notre barre de 1er an travers pour y llxcr notre corde mise en double, et nona descendîmes sur la plate-forme du ch&teau. Une fois là, nous tirâmes notre corde par un bout, et elle se t de la barre de fer qui la retenait. Cette première à était de vingt-cinq à trente pieds de haut. Nous étiona t la pointe la plus escarpée du rocher.
C'était le 37 janvier i8o5; la neige couvrait la terra de plus de deux pieds. Nous aperçûmes à cinq on six totaaa plus loin, un petit sapin qui se trouvait tout à fait sorlv bord du rocher. Nous fûmes y attacher notre eerda; M. Girod la prit et se laissa glisser en descendant; i^rta qu'il eiU descendu soixante ou quatre-vingts pieds, U M trouva sur la pointe d'im rocher qui avançait k tel point qu'il ne laissait voir que le vide; on n'en apercerait pas la
fond, malgré la blancheur de la neige qui couvrait la terre. Ce précipice effraya M. Girod: c'était fait pour cela; il regrimpa comme il put par la corde et arriva jusqu'à nous, certifiant qu'il était impossible d'effectuer notre descente par cet endroit. Nous détachâmes notre corde et la traînant avec nous, nous fîmes le tour du petit plateau sur lequel nous étions. Après l'avoir parcouru deux ou trois fois, nous reconnûmes qu'il n'y avait aucune possibilité d'y fixer notre corde. Il fallut tenir conseil sur le parti que nous allions prendre. M. d'Hauteroche fut d'avis d'attendre sur place le jour, qui peut-être nous ferait découvrir un moyen de nous tirer de ce mauvais pas. MM. de Frotté et Girod furent du même avis. Je dis à ces messiem*s que j'étais bien persuadé que si nous attendions le jour dans cet endroit, nous serions gelés le lendemain matin, et qu'au jour nous ne manquerions pas d'être repris. Je leur fis envisager tout le danger de notre situation; je leur dis que j'aimerais mieux me tuer en descendant que de geler sur la pointe de ce rocher. En leur tenant ce discours, je ne leur laissai aucun doute sur ma détermination. Je pris la corde et fus la rattacher au sapin où nous l'avions fixée la première fois. Je leur dis que j'allais descendre aussi loin que la corde allait pouvoir me conduire; une fois au bout, si je trouvais où fixer la corde, je la secouerais, et ils pouvaient descendre. Je me laissai glisser le long de ma corde avec la ferme résolution d*affronter tous les dangers. Lorsque je fus à la place que M. Girod avait déjà reconnue, j'avoue que je fus effrayé; il me fut impossible d'apercevoir le fond. J'examinai ce qui me restait de corde; je vis qu'il y en avait encore plus de cent cinquante pieds; je repris la corde à deux mains et me laissai glisser le plus doucement qu'il me fut possible. Enfin après avoir descendu un espace de plus
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226 MÉMOIRES D£ MOULIX.
les prisonniers d'État. Nous attendîmes cette époque aTec plus ou moins d'espoir ; ce jour arriva et je n'en fus pas plus avancé. Cependant, plusieurs de nous reçurent leur liberté ; de dix-sept prisonniers que nous étions au mois de novembre, nous ne nous trouvâmes plus que cinq an i«' janvier. Les deux MM. du Teul, M. de la Valette et M. du Portai avaient été renvoyés chez eux. Jean Quinot et son fils avaient été expédiés à Toulon et incorporés dans un régiment de pionniers. Les quatre Bas-Bretons, qui ne parlaient pas français, avaient été envoyés soldats dans un régiment. Celui qui se disait M. Demonces avait obtenu sa liberté à condition d'entrer dans la police. Enfin nous n'étions plus que cinq, et il ne nous restait plus aucun espoir de sortir de nos cachots, qu'.en tâchant de trouver le moyen de percer notre prison et de nous enfuir. Les cinq qui restaient étaient le marquis de Rivière, Charles de Frotté, Allier d'Hauteroche, l'Anglais Girod et moi.
Vers le lo ou 12 janvier i8o5, nous conclûmes enfin de chercher à exécuter un des mille plans d'évasion que nous avions projetés depuis que nous étions en prison. Dans la casemate où nous étions réunis, excepté M. le marquis de Rivière, qui était au secret, il paraissait y avoir dans un des murs la trace d'une porte remaçonnée. Il fut décidé que c'était par cet endroit qu'il fallait essayer de percer le mur. Pour seul outil, nous avions un petit ciseau de menuisier, dont M. Girod se servait pour découper du carton, avec lequel il faisait des boites; nous en Unies usage pour dégarnir les premières pierres; puis, avec les pincettes nous achevions de les ébranler et de les arracher; une fois les premières tirées, les autres furent plus faciles à faire sauter. Nous travaillâmes avec grande activité toute la nuit; lorsqu'il fut
Bibi du château sur la plate-forme; comme elle le fatiguait, pendant les hésitations qui nous avaient retenus avant de descendre par Tendroit diflicile, M. Girod avait tiré de son sac la pauvre Bibi et Tavait posée les pieds dans la neige, bien décidé à la reprendre avec lui pour descendre, quand on en aurait reconnu les moyens. Malheureusement il Toublia et la laissa perchée sur la pointe du rocher. Aussitôt que cette pauvre petite bête fut seule, elle commença à japper; dès que nous Fentendlmes, il fut question de remonter par la corde pour reprendre la pauvre Bibi. Ce n'était pas chose facile ; j'en avais eu la preuve. Nous encourageâmes Girod à remonter; il avait encore le sac au cou ; d'ailleurs Bibi lui appartenait. Il lit des eflbrts inimaginables et ne put jamais atteindre le second nœud de la corde. Il fut obligé de descendre et de dire qu'il ne pourrait remonter quand il irait de sa vie. MM. de Frotté et d'Hauteroche étaient bien moins encore que lui dans le cas de le faire. Il n'y avait plus que moi pour cette expédition. J'avais eu tant de peine la première fois, que je craignais bien de ne pouvoir réussir. Enfin je me mis en devoir de monter, et avec de grands eflbrts et beaucoup d'arrêts sur les nœuds de la corde, je parvins une seconde fois jusqu'au haut. Je me reposai là une minute; je mis Bibi dans mon sac; il semblait que cette pauvre petite bête sentait tout le prix de la peine qu'elle m'avait donnée. Elle allongeait sa petite tète hors du sac et me léchait la figure, comme pour essuyer la sueur qu'elle m'avait fait couler. Je rejoignis mes camarades; nous descendîmes jusqu'au bout de la corde; puis nous tirâmes dessus tous les quatre, et comme nous nous y attendions, elle cassa à l'endroit où nous l'avions coupée presque aux trois quarts, contre le pied du sapin. Nous en rattachâmes vite le bout aux épines qui se trouvaient dans
a34 MÉMOIRES DB MOULIN»
de soixante-dix à quatre-vingts pieds, je sentiB «Tee i grande joie que mes pieds touchaient à terre, qaioiqjaCiL restât encore plus de cinquante pieds de ma ooid^ t je commençais à craindre d*en trouTer hienlAt le InméL Lorsque j'eus pris terre, je continuai de descendre jvaqe^av bout de la corde, où je vis avec beaucoup de sel qu'il se trouvait des épines assez fortes pour qpiH possible d'y attacher une seconde fois notre ccurde. Jjie commençai à Fagiter de toutes mes forces pour dooDer le signal à mes camarades; mes elBbrts forent inutiles; ea longueur et la pointe du rocher sur laquelle elle portapli empêchait le mouvement d'arriver jusqu'à Tarbre oà elle était attachée. Je n'osai appeler pour leur dire de cendre, de peur que les sentinelles du fort pussent m* tendre et que cela mit de suite la chasse après nous. D fallut donc me déterminer à remonter par la corde, ee qa n'était pas une chose facile, surtout à Tendroit oà elle descendait perpendiculairement. Heureusement qne lovt les sept pieds, notre corde avait un assez gros nœud; celé me servait à me reposer et à reprendre haleine de tenqie en temps. Par ce moyen je parvins à regrimper jiia^*à la pointe saillante du rocher, et enfin jusqu'à ces messiean. Je fis renaître l'espoir dans leurs cœurs. Je learreooatid brièvement que j'avais été jusqu'au bout de la corde; qe*il y avait des broussailles où on pouvait la rattacher descendre le reste de la montagne. Je redescendis leur montrer le chemin et les attendre au pied du pice. Nous convînmes que le dernier à descendre conperell à moitié la corde près de Tarbre où elle était fixée; fois tous les quatre descendus, nous tirerions deflsoe la casser : ce moyen nous réussit très bien. M. de Frolli descendit après moi ; puis vint M. d'IIauteroche; M. GiroA passa le dernier. 11 avait bien descendu sa petite diimuM
Bibi du château sur la plate-forme; comme elle le fatiguait, pendant les hésitations qui nous avaient retenus avant de descendre par l'endroit diflicile, M. Girod avait tiré de son sac la pauvre Bibi et Tavait posée les pieds dans la neige, bien décidé à la reprendre avec lui pour descendre, quand on en aurait reconnu les moyens. Malheureusement il l'oublia et la laissa perchée sur la pointe du rocher. Aussitôt que cette pauvre petite bête fut seule, elle commença à japper; dès que nous Tentendîmes, il fut question de remonter par la corde pour reprendre la pauvre Bibi. Ce n'était pas chose facile ; j'en avais eu la preuve. Nous encourageâmes Girod à remonter; il avait encore le sac au cou ; d'ailleurs Bibi lui appartenait. Il Ut des eflbrts inimaginables et ne put jamais atteindre le second nœud de la corde. Il fut obligé de descendre et de dire qu'il ne pourrait remonter quand il irait de sa vie. MM. de Frotté et d'Hauteroche étaient bien moins encore que lui dans le cas de le faire. Il n'y avait plus que moi pour cette expédition. J'avais eu tant de peine la première fois, que je craignais bien de ne pouvoir réussir. Enfin je me mis en devoir de monter, et avec de grands eflbrts et beaucoup d'arrêts sur les nœuds de la corde, je parvins une seconde fois jusqu'au haut. Je me reposai là une minute; je mis Bibi dans mon sac; il semblait que cette pauvre petite bête sentait tout le prix de la peine cpi'elle m'avait donnée. Elle allongeait sa petite tète hors du sac et me léchait la ligure, comme pour essuyer la sueur qu'elle m'avait fait couler. Je rejoignis mes camarades; nous descendîmes jusqu'au bout de la corde; puis nous tirâmes dessus tous les quatre, et comme nous nous y attendions, elle cassa à l'endroit où nous l'avions coupée presque aux trois quarts, contre le pied du sapin. Nous en rattachâmes vite le bout aux épines qui se trouvaient dans
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plus qit'nut- fMBte vmm^ie edfe da tait ffi^B ^HiMi
faus(<»i> «Vin- le^ pir^ à» MTchec Ahk JaaaqpB ^ |iat' 1ji p«W'. aA'aiit la jimautian de amjma^mitm uiiln' t-unli' qw- unini tmlniane (lLJiUxLBaa».1^4ei litruMii «vant-frank' et deaccBdahè ksit'iKi ffiKgàA
avauLilvcniiatt-qu'll iM'fif tronvfttfloiB^ ange-^Bl tniiL ]tituT- uou.- cu^rloutii- : r'étail 11. Girad qni-Aiil Ai de i-f tit' inipitrbmh- rerouuaMBance. ^bob me ^taBB l(ttijrt(.'m}>f^ sauf" ul)u^ ^plaudii' de la «âge jwéonAiia Ilttu^ jnvuious df trabier la nurdr igvès hdub. X. fl dit4]iarut daus mi tn>ii : il nni» ^ipida à «m «bombs, I difituil dt' hieu }ireudrf pardr à mr pas lemiiï»!* jtm }irf(û[ii(!t' . qu'il ii'avail }tu l'-vitsr pnisgDÏI 4lait«aMPH ut^i^TC. A raidt' dt' la cindt- qui lui fut jaUF«ti]BfHl t'attaoliu. utiut^ le i-t'tirûiurs de oc jirécqnoK. «à 9 y a dt' quoi 11' lairejH-ririuillcl'tuti. d'il n'avait puAéMSV AjM'èc itvuii- U>ui-ui i» troD et ccmlâiiiir A i IvtigUMuyt-. uou(^ Littuvâiuet: ' Ni^us }lrilue^ iuijm'u à drtûLr [lonr troartr 1* gm df l'oiitarlitT à >ifucli&tel.
Nous uXuuee ]>af^fHJt plus dr drax à trOM C >\tu' iMun <^uU-adiuies |iai-ler: i (Hi'jit jMur écuuU-r d'où letialeut les toIx ^ ilimui. Nouit r«4»uuûuiefi de «nitr que ce
sonnes qui marchaient sur la grande route. Ce fut à cet endroit-là que nous laissâmes notre corde, Nous gagnâmes la grande route aussitôt que les voix que nous avions entendues se furent éloignées. En arrivant sur cette route, nous nous embrassâmes tous les quatre de bien bon cœur ; nous nous regardions comme sauvés; cependant nous avions encore bien des dangers à courir. A ce moment mes trois compagnons me dirent que c'était à moi qu'ils devaient leur liberté ; que si je n'avais pas eu plus de courage qu'eux, nous serions demeurés sur le haut du rocher; enfin ils me remercièrent beaucoup et me dirent les choses les plus flatteuses à ce sujet.
Avant de partir, nous avions mis dans nos poches deux tablettes de chocolat ; nous les mangeâmes avec bien du plaisir. En ce moment, nous entendîmes l'horloge du château sonnant une heure du matin. Nous continuâmes à marcher sur la grande route allant du côté de Verrières, village où sont établies les douanes de la frontière de Suisse. D était prudent pour nous de tourner ce poste. M. d'Hauteroche nous assura qu'il allait nous conduire par un petit sentier qu'il connaissait, avant d'arriver au village de Verrières, et que nous allions très facilement éviter de passer devant le corps de garde des douaniers. Tout en suivant la grande route, nous passâmes en face d'une maison où un homme nous invita à entrer, pour voir si nous n'avions pas de contrebande dans nos paquets. Nous l'assurâmes que nous n'avions même pas de paquet ; il nous dit qu'il fallait entrer pour qu'il le vérifiât. M. d'Hauteroche lui répondit assez brusquement et nous dit de ne pas faire attention à cet insolent et de passer notre chemin. Il cria un peu après nous, en disant qu'il allait faire sortir ses camarades et nous arrêter. Nous redoublâmes le pas et ne vîmes personne venir à notre poursuite.
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