‹ Mémoires de Michelot Moulin sur la chouannerie normandeChapitre 32 sur 43 · CHAPITRE Xm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xm

MB DE MOULIN EN ANGLETERRE. — MISSION PéRILUTOSB QUYl ACCEPTE. — IL DÉBARQUE SUR LA c6tB DB FRANCaS. -~ BLAUVAIS ACCUEIL d'UN GENTILHOMME.

De retour à Londres, je fus reçu comme auparavant chez ^I. le comte de Frotté. M. le chevalier de Bmslarl m'avait fait obtenir, avant mon départ pour Danizick, un traitement de deux schellings par jomr, mais il ne iîil payé que vers la fin du mois de novembre ; je fus donc jusqu'à cette époque à la charge de MM. de Frotté et de Bruslart. Peu de jours après mon arrivée à Londres, Monseigneur le comte d'Artois avait eu la bonté de me faire remettre dix livres sterling par M. le comte François des Cars, capitaine de ses gardes, et je reçus une pareille somme que Monseigneur le prince de Ck>ndé donna i M. le chevalier Je Bruslart pour me les remettre ; ces vingt livres furent employées à mliabiller. Lorsque je commen* çai à toucher mon traitement, vers le commencement de décembi*e, M. de Bruslart me trouva une pension chet un fermier où j*étais parfaitement bien; il ne m'en coûtait pour vivre que mes deux schellings. C'était à Woodford* bridge chez M. lleede ; il n'y avait que le père, la mère el une demoiselle Agée de dix-sept ans, qui parlait bien frnn*

çais. Je demeurai un an dans cette maison ; chez ces brayes gens, j'étais comme le fils de la maison. Je n'y restai qu'une année, car cela m'ennuyait trop d'être sans occupation. Oldmill, c'est le nom de la ferme où je demeurais, était à une demi-lieue de Wainsteade où demeurait M. de Bruslart, et à trois lieues de Londres, mais à un quart de lieue de toute habitation. L'ennui m'en chassa; je revins à Londres. Aussitôt que j'y fus arrivé, M. Flint fît augmenter mon traitement de d^ux schellings ; j'avais donc quatre schellings par jour; je m'en trouvai très heureux, car il m'aurait été impossible de vivre à Londres avec quarante-huit sous par jour, ne pouvant me loger à moins de 8 francs par semaine. Je ne fus pas longtemps sans me mettre à travailler; je m'associai avec un Français qui faisait du Jason; j'achetai quatre onces d'or; je priai M. Blouin, dit Duval ', de me permettre de les mettre en œuvre à sa boutique. Il me le permit très volontiers, bien persuadé que je ne réussirais pas ; je trompai son attente; dans le cours de la semaine, je fis avec mes quatre onces d'or vingt pieds de chaîne, qu'il porta avec la sienne chez le marchand pour lequel il travaillait. Il me paya cinq schellings par pied pour la façon. Ce premier succès me donna beaucoup de courage ; je m'associai avec M. Blouin, dont je n'eus pas à me louer. Il m'a fait perdre plus de cent cinquante louis, et je fus bien heureux de ne pas perdre davantage, n'ayant voulu aucune association pour la matière ; nous n'étions associés que pour la façon.

M. Flint, qui s'intéressait toujours à moi, fit augmenter mon traitement par son gouvernement ; il le fit porter à huit schellings par jour. Cela me permit d'envoyer un peu

I. Robert-François Blouin-Duval, d'Avranches, avait servi dans les Ghonans, où il passait pour avoir commis plus d^un acte répréhensible.

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d'ar^nt à me femme. J'ftvais reçn plonenn toi» de aet lettres; elle me disait que le gooTememeat s'était cnqiartf de mon bien et qa'elle en était feimièra, ayant préféré le louer que de le voir loaé par d'autres. Je saTais cette malheureuse mère sans ressources ; je trooroi moyan de lui faire passer quarante louis. Ce fat une g sance pour moi que de recevoir une lettre m'ai réception de cet argent, et m'assnrant que i ma fille étaient en très bonne santé. J'aurais bien ipréféwé les faire venir en Angleterre ; toutes les fois que je pouvais trouver une occasion de lui écrire, j'engageais ma feauM à venir me rejoindre; je lui indiquais les moyens qu'elle pouvait prendre pour y réussir. Mais la grande difficulté qu'il y avaitpour s'embarquer, jointe à la surveillance cootinuclle que M. de la Magdclaine, préfet du département de l'Orne, exerçait sur elle, l'empêchèrent d'y parvenir. Toutes les fois tpie je pouvais trouver une occasion ponr lui écrire et lui faire passer de l'argent, c'était pour moî un vrai bonheur ; j'ai pu lui en envoyer suffisamment, pen* dant mon absence, pour la mettre en état de vivre hiHM^ rablcmeot et d'élever notre enfant.

Dès la première année que je fus en Angleterre, il (tat question de ni'envoycr remplir une mission en France. L'euric (juc j'avais de revoir ma femme et ma fille, et même de les ramener avec moi, s'il était possible, me lat sait désii-er ui'deminent d'Otrc chargé de cette misaîoii. J'ct;)is toujours dans cet espoir ; plusieurs fois j'ai été anr le départ, et toujours quelque chose venait me retenir. Il me fut plusieurs fois propose de venir en France ponr la conipte du gouvernement anglais ; j'aurais été bien pay4; mais il n'entrait pas dans ma manière de voir de Tenir dans ma patrie prendre des renseignements pour un goo* verneinent étranger, qui était en guerre avec elle. J'étais

tout prêt à marcher et à exécuter tout ce qui me serait ordonné, mais je ne voulais recevoir d'ordres qu'au nom du roi de France. M. le comte de Puisaye a plusieurs fois voulu m'cnvoyer en Normandie prendre des renseignements dont il avait besoin; je lui demandai toujours rasscntiment de Louis XVIII, et cette condition, à laquelle je tenais absolument, empêchait toujours mon départ. Pour me décider, M. le comte de Puisaye me faisait offrir d'augmenter mon traitement, si je consentais à remplir la mission dont il voulait me charger ; il promettait de faire porter mon traitement à quinze schellings par jour, ce qui m'aurait fait une augmentation de sept schellings par jour. L'argent ne pouvait me détacher du parti que j'avais servi si fidèlement; je me refusai constamment à toute démarche qui ne serait pas approuvée par S. M. Louis XVIII. D'ailleurs je croyais m'ôtre aperçu depuis longtemps que M. de Puisaye était désavoué par le Roi dans ce qu'il était censé faire au nom de Sa Majesté. M. de Puisaye envoya Erigent et Jean Mary sur les côtes de Bretagne ; il envoya aussi Alexandre " à Jersey pour faciliter leur descente, et pom' aller les chercher à la côte au point convenu et les ramener en Angleterre.

A cette époque, M. le comte de Frotté avait obtenu la permission d'aller demeurer à Jersey. M. de Puisaye, croyant qu'il y avait été envoyé par le Roi pour surveiller sa correspondance, demanda et obtint le rappel de M. de Frotté. Trois mois à peu près avant ce rappel, je m'étais brouillé avec Alexandre et Destouches ^, qui tenaient des

1. Alexandre Billard, ancien commandant en second de la division d^Ambrières.

9. Jacques Destouches, officier chouan de la division de Coutances, employé à la correspondance avec les îles anglaises. Ayant été arrêté et condamné à mort, il fut enlevé de la priton de Coutances, où il attendait son exécution, par un détachement de Chouans, le 9 février 1799. Ce coup de

366 MEHOIBBS DE IfOtlUff.

propos diffomants contre ce Tcu&vmv ri«uiBM;{b rr|w daient des écrits tendant à le Ctdre passer pour on fimlia et un voleur. Je ne pus sonflHr que le pbre de mon gfmt rai fût traité de la sorte ; j'engaj^eai Alexandre rt Deehw ches à retirer les propos qu'ils avaient tenus, et fcdéehirv les écrits diffamatoires qae Destonches avait fait* coHbe M. de Frotté, et que colportait Alexandre. DestoaekM aurait volontiei-s consenti à déchirer ces écrits, aiif Alexandre et un nommé Chandelier > s'y opposaieni et tout leur pouvoir. Je leur déclarai que je prenais à IbrAit de leur demander la preuve de ce qu'ils avançaient ec^tos M. de Frotté, s'ils ne voulaient pas se rétracter. Ibpwsistèrent, et je fus obligé d'en donner connaîssanee à M. le chevalier de Bruslart, qui obtint du Roi la nniHiM tîon d'nn Conseil pour prendre connaissance de Mtts atTairc ; le Roi nomma pour en faire partis MM. le niavé» chai de Vioiiicsnil, et les comtes de Vangîraad et de k Chapelle '. Apres avoir entendu Destonche* sur !■ plaintes qu'il portait contre M. le comte de FrolU. etki calomnies absurdes qu'il continuait à soutenir, le Cnn— fl dt'dara que Destouches devait faire rétractation pnblîqM

mnin audaciriix. accompli en sa hvrur, lui xalnt une lorte daoÉléWM. Frappi' d'à lie liai Ion mentale, il a paaaè In gilus icnuide purU« de ••■ ^» ti'iicu à l'asile du Bun-Sauvpiir, â Cacn, où 11 F»l mort 1« t8 m»i ML

I. McDlns-Phillbfrt 1^ Chandrllrr, dit de PirirrvUlc, cnrAU « rilinr i;tl1danslt' 1i hllliinn'j-iliMrnin ilr In Mnnli|rnr. piwfi im tThn— — Jlh Mayenne, où il commanda un corps dans in raviron* de BueagM i-ii i:ii!i, nommé en i;])g ]iar M. dr Bounnont, chof deU Hgfaw iBflli et Venlie.

■j. Charks-Joarpii-HyariiiUic DiiIioiiil, marqul* de VIoPMsail, —liail de Fniiiiv, no k m aorti i:ÎS, mori le .1 mam i»»;.

Pirrrr.Hi!iié-Maric, cumlc île Vaiiiciraud, Tloe-amlnl, taum—Mfch .Martinique, né en i;{a mort le i( mars iHig.

AlFzandrr.Kranïoi»-Marie l.c t'illriil, comle de La ta^ eB i , al k la Boùl i-y;, colonel du rèBiuienl de BaMl^y en i;;», mr>f ■"•'■U»l * B il' 1 iléceiul>rc i^i, n rein|ili ■uprt's des prtncrs Ira li " de la (guerre pendant l'Éinii^rallun.

des accusations calomniatrices qu'il avait répandues contre M. de Frotté, ou prouver ce qu'il avançait. S'étant refusés à Tune et à Fautre des conditions contenues dans la sentence du Conseil, Destouches et Alexandre furent arrêtés par ordre du gouvernement anglais comme perturbateurs du repos public, et conduits en Amérique : je crois que ce fut à New-York. Destouches acheva de perdre la tête pendant la traversée; il fut ramené en Angleterre comme fou; il Test depuis cette époque, sans avoir jamais recouvré un moment sa raison.

Alexandre repassa peu de temps après en France. Il fut trouver ma femme, et lui dit que j'étais un de ses grands amis; que si elle voulait m'écrire, il avait une occasion sûre de me faire parvenir la lettre qui me serait remise à moi-même, et qu'ainsi elle pouvait y mettre tout ce qu'elle voudrait. Heureusement qu'elle ne mit rien dans sa lettre qui pût la compromettre, car cette lettre ne m'a jamais été remise. C'était sûrement un moyen de se venger de moi sur ma malheureuse femme, s'il avait trouvé dans sa lettre quelque chose qui pût la faire paraître répréhensible aux yeux du gouvernement.

J'ai encore eu l'honneur d'être nommé par le Roi d'un Conseil qui eut lieu pour juger une affaire d'honneur entre M. de Ganne et M. le chevalier de Lantivy. Ce Conseil était composé de M. le maréchal de Viomesnii, de M. le duc de la Châtre, de M. le comte de Vaugiraud, de M. le chevalier de Bruslart et de moi. Les missions honorables dont j'ai été chargé à diflérentes époques prouvent assez que ma conduite m'a mérité la confiance du Roi dans toutes les circonstances.

Les cinq dernières années que j'ai passées en Angleterre, j'ai été intimement lié avec les deux MM. Cadoudal.

^ '.^lit.' - ..

368 MEMOIRES DE MODUN.

frères du général Georges. Noos avons mangi habitodlemeat ensemble pendant quatre ans.

Le moment si désiré arriva enfla, je Tenx dire eelai d'être enroyé en France de la part da Roi. An mo» de janvier i8i3, M. le chevalier de Broslart vint me ùàn la proposition d*y passer pour remplir tme missiMi dont je serais chargé par M. le comte de Blacas. J'acceptai arec bien de l'empressement la proposition qui m'était Ikdia. Nous prîmes tous les arrangements que nous crAmMln meilleurs pour assurer la réussite de l'entreiurise d<wt jt me chargeais. A cette époque le danger était rilifMii pour pas.sor en France de la maoièrc qae je devais sa» ployer, qui était de me faire jeter sur la c4te par mi palil bateau pèclicur entre deux postes de gardes-cAtes «t de douaniers, et de gagner l'intérieur du pays comme je poai^ rais. Depuis deux ans, tous ceux qui avaient ét^ eavoyéa en France avaient péri; pas un n'était revenu; MM. Pri* gcnt, de Goiiyon, de Chateaubriand, de Bar, de Rom, Vitlel, et plusieurs autres, avaient été pris et lusiUés *. Il

1. PrlK^Dt Tut saiia ccss<- l'a^rDl du comte de Pii1ut« poor «es conwponilances entre l'Angleterre rt la Bretagne de i^gf i iSnS. AiTM*«a«Mi dernière année, an uiomcnt oi'i 11 s'embarquiil pour Jcnej av tmm Rotrnciir. Il chercha vainement a sauver n rie par de malllpln A' tion», et fut fusillé â Rennei le ii octobre 1806.

M. de Gouyon de Vaucoiileiir». oltlcfer de marine émifrt, ItatuntUM Rotèneur en venant e^e^rh^^ Prigent dana un canot. Hal^r* naUvlt|*> né'ral qu'il inspirait, il tut TusUle à Rennca le S octobre iSeS, anc •(x mHM pereoDoes notables du pays, roupabloa d'arolr doDDé ulle à P>|g«BC

1^ cbevaller Armand de Chateaubriand, eouiln de I^ntevr dtt GMt Ji <:hrisliaiiixiiie, fut arrêté fur la c<lte de France, où lemauTai* leMpsAiM ftireê de prendra terre, et fusillé A Paris eo 18119.

Le Peige de Bar. pnéral en Fécond de l'armée royde du lIoiMki^ M arrêté â lile d'Uoual. a son .-(rrivée d'AitRlcterre, et Aulllè aor ptaM Ktm M-s deux compaitiums. I.e Cueni et Droi.chefldebatalUoDdBlaRlHKM»

MM. de Itoie et Viltrl n'appartenaient

t.uc-sur-Mer (Calvndiis;. le 8 septembre 1801

m'était nécessaire d'avoir avec moi un homme qui connût bien la côte où je voulais me faire jeter; je choisis M. Charles Lenoir " pour m'accompagner. M. de Bruslart approuva mon choix; il me dit que je ne pouvais en faire un meilleur, d'après rintelligence qu'il connaissait à M. Lenoir, mais qu'il doutait de sa bravoure si on était obligé d'en venir aux mains avec les douaniers, gardes-côtes ou gendarmes ; que Lenoir ne portait jamais d'armes : il ajouta qu'il me donnerait un brave garçon sur lequel je pouvais compter dans le cas où nous serions attaqués; nous pourrions nous mettre dos à dos, il ne m'abandonnerait pas; c'était M. Ferdinand Grammont î*, qui avait fait la guerre un moment en Normandie sous les ordres de M. de Frotté, dans la légion du Cotcntin. Ce M. Grammont était marié depuis plusieurs années à une demoiselle de l'île de Jersey, où il demeurait chez son beau-père. M. Lenoir demeurait également à Jersey; j'achetai une paire de bons pistolets pour en faire présent à celui-ci, afin de le décider à se défendre si nous étions attaqués dans le voyage que nous allions entreprendre. M. de Bruslart me fit présent de la carabine à deux coups qui avait appartenu à M. le général de Frotté; elle se démontait et pouvait se porter dans la poche d'une redingote, sans être aperçue. C'était une arme bien précieuse pour le voyage que j'allais faire; elle me l'était encore plus parce qu'elle avait appartenu a:i meilleur de mes amis. Il fallut, avant de partir de Londres, me procurer un costume de nature à ne pas me faire paraître suspect une fois débarqué en France, et à me permettre

I. Charles Lenoir était le dernier de cinq frères, dont quatre avaient péri pour la cause royaie. L^un d'eux était capitaine d'une compagnie dans la légion royale d'Avranches.

a. Ferdinand Grammont avait été surtout employé à la correspondance arec le poste anglais établi aux Ues Saint-Marcour.

-^■> Il a 1 1 J^

S^O MÉMOIRES DE MOUUX.

de voyager sans être remarque. Je fus acheter chez un juif, marchand de vieux habits, une vieille redingote bmne, un mauvais pantalon, et un chapeau à moitié osé: je mis ce costume dans ma malle, et nous partîmes, M. de Bruslart et moi, quelques jours avant le camaTal. Noos nous rendîmes à Bath, où nous passâmes ce moment mrte M. le duc d'Harcourt, et nous partîmes pour Jersey, où M. de Bruslart se rendait pour décider M. GrammoDt à m'accompagner. En passant à Guernesey, je fus dire on petit bonjour à M. le comte de Frotté, qui depuis quelque temps demeurait dans cette Ue ; je n'y fus pas plus de deux heures à terre.

Nous repartîmes pour Jersey. Mon dessein était de M pas me l'aire voir aux Français qui y demeundent Comme nous arrivions, M. de Bruslart me demanda si j'avais beaucoup de connaissances dans Tile; je lui dis que je ne connaissais que M. Lenoir, chez lequel j'allais descendre, et un M. Morvan; que je ne savais pas où celin-ci demeurait, mais que je désirais fort qu*il ne sût pas que j'étais dans Tile, et (|ue j'espérais bien ne pas le rea* contrer, car il allait être nuit lorsque nous débarquerions. La première personne qui se présenta à nous, en déba^ quant, fut M. Morvan. 11 vint de suite à moi et me fil mille questions sur le motif de mon voyage à Jersey; il nie demanda qui était ce Monsieur, avec lequel j'étais. J'évitais autant cfue possible de satisfaire sa curiosité très déplacée. De sou coté. M. de Bruslart me demandait quel était cet houiuie ({ui me connaissait. Je lui dis que c'était ce M. Morvan dont je lui avais parlé, et que j'étais très lâché de cette rencontre, car je le connaissais pour être trcs indiscret. Il m'engagea à l'inviter si venir dîner a^ec nous à riiotel de Dill. Je retournai vers M. Morvan* qai suivait un peu derrière nous, en venant du port ila Tiilet

et Tinvitai en disant que je serais flatté de lui faire faire connaissance avec M. le général de Bruslart. Morvan accepta et nous accompagna à Thôtel. Le général ne tarda pas à faire tomber la conversation sur la situation de la France, et sur le malheur de MM. de Gouyon, Prigent, de Chateaubriand, de Bar, etc., etc., qui avaient été arrêtés par suite du peu de discrétion gardée à leur départ pour la France ; il partit de là pour lui dire en confidence que je partais pour m'exposer aux mêmes périls où ces Messieurs avaient succombé; il ajouta que la confiance que nous avions en lui et que nous lui manifestions en lui faisant cette confidence, nous était un sûr gainant qu'il n'en donnerait connaissance à (|iii que ce pût être ; enfin que nous exigions qu'il nous en fit la promesse sur sa parole d'honneur. Il nous assura très solennellement, et avec serment, qu'il n'en parlerait à personne, pas même à sa femme. Nous le priâmes de venir nous prendre le lendemain au point du jour, pour nous conduire cliez M. Lenoir, qui demeurait à une bonne lieue dans la campagne : nous ne connaissions pas les chemins.

Le lendemain matin M. Morvan arriva comme il nous Tavait promis et nous partîmes pour Faldoaet, village 011 demeurait M. Lenoir. Avant d'y arriver, M. de Bruslart demanda à M. Morvan d'éviter de passer devant la maison de M. le comte du Trésor, ne voulant pas qu'il sût que nous étions à Jersey, non plus que M. l'abbé de Grimouville. M. Morvan nous dit qu'il n'y avait rien de plus facile; qu'en arrivant au village, il allait nous mener à travers champs, et que nous allions arriver chez M. Lenoir sans être vus de personne. Effectivement, nous y parvînmes sans avoir été aperçus par qui que ce soit. M. de Bruslart envoya chercher M. Grammont et lui fit, ainsi qu'à M. Lenoir, la proposition de m'accompagner en France.

:Lhr-ir /-^«J— *

frères du général Georges. Nous avons mangé habituellement ensemble pendant quatre ans.

Le moment si désiré arriva enfin, je veux dire celui d'être envoyé en France de la part du Roi. Au mois de janvier i8i3, M. le chevalier de Bruslart vint me faire la proposition d'y passer pour remplir une mission dont je serais chargé par M. le comte de Blacas. J'acceptai avec bien de Temprcssement la proposition qui m'était faite. Nous primes tous les arrangements que nous crûmes les meilleurs pour assurer la réussite de l'entreprise dont je me chargeais. A cette époque le danger était extrême pour passer en France de la manière que je devais employer, qui était de me faire jeter sur la côte par un petit bateau pêcheur entre deux postes de gardes-côtes et de douaniers, et de gagner l'intérieur du pays comme je pourrais. Depuis deux ans, tous ceux qui avaient été envoyés en France avaient péri; pas un n'était revenu; MM. Prigcnt, de Gouyon, de Chateaubriand, de Bar, de Roze, Vittel, et plusieurs autres, avaient été pris et fusillés ». Il

I. Prigent fût sans cesse Tagent du comte de Puisaye pour ses correspondances entre l'Angleterre et la Bretagne de 1794 à 1S06. Arrêté en cette dernière année, au moment où il s'embarquait pour Jersey au barre de Roténeuf, il chercha vainement à sauver sa vie par de multiples dénonciations, et fut fusillé à Rennes le 11 octobre 1808.

M. de Gouyon de Vaucouleurs, officier de marine émigré, fUt arrêté au Roténeuf en venant chercher Prigent dans un canot. Malgré Tintérêt général quMl inspirait, il fut fusillé à Rennes le 3 octobre 1808, avec six autres personnes notables du pays, coupables d'avoir donné asile à Prigent.

Le chevalier Armand de Chateaubriand, cousin de Pauteur du Génie da Christianisme, fut arrêté sur la côte de France, où le mauvais temps Pavait forcé de prendre terre, et fusillé à Paris en 1809.

Le Peige de Bar, général en second de l'armée royale du Morbihan^ Ait arrêté à l'île d'Houat, à son arrivée d'Angleterre, et fusillé sur place avec ses deux compagnons, Le Guern et Droz, chefs de bataillon de la même ai^ mée, en 181a.

MM. de Roze et Vittel n'appartenaient pas aux provinces de POaest. Moulin a omis le nom du vicomte d'Aché, égorgé par des gendarmes à Luc-sur-Mer (Calvados^, le 8 septembre 1809.

i8i3. ajS

moi, chez M. Lenoir; que nous partions pour la France, mais que nous en faisions très grand mystère, et que nous voulions le cacher à M. le comte du Trésor et à M. de Grimou ville. Il leur disait cela sous le plus grand secret. Arrivé à la ville, il fit la même confidence à tout ce qu'il connaissait de Français. En moins d'un jour, notre départ de Jersey pour la France fut le secret de tous les habitants de nie.

Lorsque je vis M. Lenoir bien déterminé à m'accompagner, je lui fis présent de la paire de pistolets que j'avais achetée à Londres pour lui ; il fut très sensible à ce petit cadeau. Il ne s'agissait plus que de trouver un bateau et des hommes pour nous jeter sur la côte. Lenoir, qui connaissait tous les habitants de l'Ile, se chargea de nous en trouver. Le premier auquel il s'adressa ne lui demanda pas moins de cinquante louis pour notre passage et pour venir nous reprendre à la côte ; c'était là le plus difficile à obtenir. Tous nos arrangements pris, nous n'eûmes plus qu'à attendre les vents favorables ; il fallait qu'ils fussent du Sud ou de l'Est, pour qu'il fût possible d'aborder le point de la côte où nous voulions nous faire jeter, car il est impossible d'approcher du rivage lorsque les vents soufflent de l'Ouest ou du Nord, pour si peu forts qu'ils soient. Il y avait plus de trois semaines que le vent était Ouest, quand le 27 mars au matin, il tourna au Nord et vint à l'Est vers le soir. M. Lenoir, qui avait prévu dès le matin le changement de vent, nous fit embarquer au vieux château " vers deux heures de l'après-midi.

M. de Bruslart m'avait donné toutes ses instructions sur la mission que j'allais remplir. Il m'avait donné le titre

I. L^ancien chftteau fort de Montorgpueil qui domine le petit port de Gorey.

d^adjadant^néral, pour me mettre à même de donner aa besoin des ordres aux chefs de division qui étaient en Fraace. Lenoir et Grammont se tronyaient directement sous mes ordres.

n faisait mi temps charmant; nous étions nenf daw notre petit bateau-pêcheur; en quatre petites heures, noas arriTâmes en face de la baie de Saint-Grermain. Noos Ion» geâmes la côte pour reconnaître les Mortes-Femmes; oe sont deux rochers situés sous la commune de qui sont à sec lorsque la mer est basse. Quand nous bien reconnu ce point important et fixé le jour et rhcure où nos bateliers viendraient nous y reprendre. nous nous éloignâmes de la côte comme pour retournera Jersey. Après nous être éloignés assez pour ne pins Mrs vus de la côte française, nous nous rapprochâmes de tetvs peu à peu. A la tombée de la nuit, il survint tout à coap un brouillard qui nous empêcha de voir la terre, dont nous étions encore très éloignés. En approchant, nos ma* rins crui*ent avoir changé de direction, à ce point qa*ils n étaient pas certains, à trois quarts de lieue près, de Fendroit de la côte où ils allaient aborder. Ce métier-là était tout neuf pour moi; je savais que M. Lenoir avait beaa* coup d'expérience, je le voyais très embarrassé et inqoiot; il grondait les marins de s*y être mal pris et de s*6tre trpf éloignés de la côte contre son avis. Il fit sentir tout la danger qu'il y avait à descendre sur un point que nona aa connaissions pas parfaitement: nous pouvions nous jelsy dans un poste de gardes-côtes et nous faire arrètaP aussitôt. Le capitaine nous 'proposa de nous ramenay à Jersey; il tAcherait de s*y mieux prendre la prooliaina fois, et ne voulait pas nous exposer à ce péril, Dana etite circonstance difficile, M. Lenoir m'adressa la parois al me demanda ce que je voulais faire. Je lui répondla qna

j^avais toute confiance en lui, et que je m*en remettais à sa décision; je lui fis seulement observer qu'il y avait plus de dix jours que nous étions retenus par les vents contraires, qu'en retournant à Jersey, nous nous exposions à ne pouvoir nous rembarquer de quelque temps ; enfin je le priai de nous dire franchement son avis. Lenoir ne voulait pas s'expliquer. Je lui demandai ce qu'il ferait si je n'étais pas là ; il me dit que s'il était seul, s'il n'exposait que lui, il aurait moins de peine à se décider, donnant à entendre qu'en ce cas il descendrait. M. Grammont, qui était assis à l'autre bout de la barque, murmura qu'on n'exposait pas les hommes comme cela ; que c'était trop dangereux : qu'il fallait s'en retourner à Jersey. Je lui demandai d'un ton de voix assez fort ce qu'il disait ; il me répondit qu'il ne disait rien. Je donnai l'ordre au capitaine de pousser vers la côte et de nous mettre à terre. Le cœur me palpitait, me voyant près de mettre le pied dans ma patrie, après neuf ans que j'en étais sorti.

Aussitôt que le bateau toucha, nous sautâmes à la mer, M. Lenoir et moi. Les vagues nous couvraient d'eau jusqu'aux épaules ; nous tenions nos armes élevées au-dessus de nos tètes, pour les empêcher d'être mouillées et les conserver en état de faire feu si nous rencontrions des ennemis, une fois arrivés sur les miellés. Nous fûmes extrêmement surpris de voir que M. Grammont ne nous avait pas suivis ; une extrême prudence lui avait fait attendre dans le bateau que nous fussions arrivés sur la côte ; si l'on nous avait tiré des coups de fusil, il n'aurait point été exposé à en recevoir, ni à avoir ses culottes mouillées pour retourner à Jersey. Il faut avouer que je ne m'attendais pas à cela de M. Grammont; M. deBruslart me l'avait représenté comme l'homme le plus brave qu'il y eût au monde. La manière décidée qu'il faisait paraître lorsqu'on

ajU wkttonoK db mouum.

parlait des dangers qae nous «nrioni k eoarte, «t la Ivrit qa'il prodnisait en iàùsnt craqoer' 1m ha tt e r iaa d* Mi pistolets, anraieot pa me le bire eoiuîdérer eoamm ^ brave, si je n'avais pas cm remarquer que œ n'6taitqB*ai faisenr d'embarras, et j'en avaifl fiât l'obserTmlitMi i M. d à M*" Lenoir dès le premier joor qoe je l'aTais tb. Longue nous fOmes arrivés à la cAte, M. Lenoir et moi, mmb nons'demandàmes réciproqoement où était Onnmoa&i M le voyant pas auprès de nous; M. Lenoir me dit qaojft Pavais mieax ju^ qae M. de Bnislart. Enfin, toamaiit bm reg^ards du cdté du bateau, nooa aperçûmes notre bmt qui se dépêtrait dans l'eau comme il pouvait, et vandl après nous. Je lui fis des reproches de ne pas s'ttfe i^è la mer au même instant qoe nous. U m'assore fi »i» hs ment qu'il avait craint que nous ne fusnons reçus i li cAte par des coups de fusil ; U me dit qu'il avait une femme et des enfants, et qu'il n'avait pas envie de se faire tnar. Je lui répondis que personne ne l'avait forcé à immu mcomparer, et qu'il aurait mieux fait de demeurer aTH sa femme et ses enfants que de venir avec nous, car U y avait plus de dix à parier contre on, que noua ne nooi m tirerions pas et que nous y péririons.

Nous nous avançâmes un peu dans les terres : le dÉM- ^r devenait par suite on peu moins grand. NooS aaut trouvions, fort heureusement, peu éloignés du poîiit HT lequel nous avions voulu débarquer. Noos éticmi sur la commune natale de M. Lenoir; il s'agifwait d'entrer dat une maison poor prendre connaissance de l'état du pm*; mais où nous adresser pour être sûrs de trouver des WÊttà, ou Heulemeot quelqu'un incapable de nous dénoiMer aldt mettre sur-le-champ à notre poursuite les gardea«Mas là les douaniers? Le père de M. Lenoir demeurait daaa II village, mais il y avait plus de quatre ans qu'il mîmnM

reçu de lui aucune nouTelle ; il ignorait donc absolument si son père était mort ou vivant. Il fallait cependant se décider à entrer quelque part, en s'exposant à frapper à la porte d'une maison, peut-être remplie des troupes ou des douaniers qui gardaient la côte. Il était minuit vingt minutes ; nous entrâmes dans le village et arrivâmes à la porte du père de M. Lenoir; il frappa bien doucement; on demanda : « Qui est là? » M. Lenoir crut reconnaître la voix de son père ; il se nomma ; de suite la porte nous fut ouverte. Nous apprîmes que le village était plein de gardes-côtes et de douaniers ; que la maison touchant celle où nous étions, en renfermait dix. Il fallut nous retirer promptement, de crainte qu'une patrouille ne vînt à entrer et à nous surprendre, car ils faisaient continuellement patrouille. Nous nous acheminâmes sous la conduite de M. Lenoir par de petits sentiers à travers une grande lande, où il y avait peut-être cent chemins différents ; il fallait un guide comme lui pour ne pas s'égarer dans ce labyrinthe.

Après avoir fait près de trois bonnes lieues dans les terres, je m'aperçus que M. Grammont n'était pas plus fort pour la marche qu'il ne s'était montré brave à son débarquement ; il ne pouvait plus avancer. Comme nous nous trouvions dans un canton où il avait des connaissances, même des amis, je lui proposai de s'y arrêter, ce qn*il accepta avec satisfaction. Je lui dis que nous allions continuer notre route pour Vire, M. Lenoir et moi ; je lui donnai l'ordre de tâcher, par ses connaissances, de nous procurer les moyens de nous rembarquer pour Jersey, si le bateau qui nous avait amenés ne pouvait nous reprendre ainsi qu'il avait été convenu. M. Lenoir, qui a une grande expérience dans ce genre d'expéditions, soutenait toujours qu*il ne viendrait pas nous chercher, et que nous serions

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378 HÉMOIBES DB HODUS.

réddits «HZ moyens qoe nous tnniTatiaas en Fnnoepav aous rembarquer et passer ea Angleterre ou à Joraoy. M. Grammont m'assura qa'il n'anrait pas de peiiM i tma» Ter on bateaa pour nous reporter h Jenej. Sa miiriia fut donc de nous procurer ce moyen de sakA ; je lui hinii une adresse pour m'écrire, en me rendant compte de Vttift de l'opinion dans la presqu'île du Coteatîn, et des »mmgementa qu'il aurait pris quant eu bateaa qu'il afl rhirgneH. de trouver ; enfin, il devait m'indïquer la ""J"!! oàwMt pourrions le rencontrer, si nous avions besoin de InL

Nous nous séparâmes vers quatre heures et demie da matin. Nous march&mes très vite, M. Lenoir et mai, afla d'arriver avant le jour dans une maison qui était eneon éloignée de presque deux lienes; nous y arriTftmes eOb^ tivement sans être vus de personne. M. Lenoir trsppa ila porte ; la domestique, qui venait de se lever, lUMU omriL Lenoir lui demanda si les maîtres étaient à la maisoB; sv sa réponse aiUrmative, nous la priftmes d'aller leur dits qu'il y avait deux hommes qui désiraient leur dire boajour en passant. La domestique fit notre conunissiaB; deux minutes après, le maître descend. Lewùr, qui le OH^ naissait depuis très longtemps, le salue et lui doniw du nouvelles de la santé de plusieurs Émigrés qui le ta» chaicQt de près. Il nous lait monter dans sa ehonlNat M. Lenoir lui dit qui j'étais. Après m'avoir dit pl-nsinTI choses flatteuses, il nous demanda quel était le Boolif dt notre arrivée en France. Je lui dis qœ nons aviaoi ^H mission du Roi à remplir, et qu'en outre, nous étioBt chargés de nous informer do l'opinion publique en Ho^ mandie; de savoir quelle impression la campagne d*- Moscou avait produite sur l'esprit des Français» ti feoiB' CCS malheurs ne leur feraient point ouvrir les yeux, ekas . leur donneraient point l'idée de chasser l'ui

de rappeler leur souverain légitime. Il me dit que c'était une folie d'avoir de pareilles idées ; que le Roi ne devait jamais penser à rentrer en France ; que les pertes essuyées dans la campagne de Moscou par Sa Majesté l'Empereur étaient déjà réparées ; qu'il était en situation de battre ses ennemis ; que Louis XVIII allait être coupable de notre mort, comme il l'avait été de celles de Georges, Pichegru, Prigent, Vittel, Gouyon, Chateaubriand, De Bar, De Roze, etc. ; qu'en nous envoyant en France, on nous envoyait à la boucherie ; qu'il nous était de toute impossibilité d'échapper à la surveillance de la police de Bonaparte ; que nous serions découverts et fusillés sous peu. Il nous dit qu'il ne pouvait pas nous garder chez lui, de crainte que les gendarmes, qui passaient souvent par la grande route peu éloignée de sa maison, ne vinssent y faire une perquisition. Je lui demandai si les gendarmes, en passant sur la route, venaient quelquefois chez lui. Il me répondit que non, mais qu'il ne fallait qu'un malheur pour les y iaire venir. Nous l'assurâmes que nous n'avions été vus ni rencontrés de personne depuis que nous avions mis le pied sur le territoire français, excepté du père de M. Lenoir, à qui nous avions dit bonjour en passant; qu'il pouvait être tranquille, personne ne saurait que nous ayons passé la journée chez lui ; nous allions partir le soir aussitôt qu'il serait nuit ; pour le moment, il était trop grand jour pour nous exposer à aller plus loin ; d'ailleurs, nous étions très fatigués de plus de sept lieues faites depuis que nous étions débarqués ; nous avions été obligés de nous mettre à l'eau en sortant du bateau, et nous n'avions pas un fil de sec sur le corps. Malgré toutes nos représentations, il persista à vouloir nous mettre à la porte ; il nous dit que tout ce qu'il pouvait faire pour nous, était de nous donner on morceau de pain et une bouteille de vin, et que nous

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a^S MÉMOIRES DE MOULIN.

réduits aux moyens que nous trouverions en France poor nous rembarquer et passer en Angleterre on à Jersey* M. Grammont m'assura qu'il n'aurait pas de peine i tron^ Ter un bateau pour nous reporter à Jersey. Sa fut donc de nous procurer ce moyen de salut ; je loi une adresse pour m'écrire, en me rendant compte de 1\ de l'opinion dans la presqu'île du Gotentin, et des gements qu'il aurait pris quant au bateau qu'il se chargeait de trouver ; enfin, il devait m'indiquer la maison où nom pourrions le rencontrer, si nous avions besoin de loi*

Nous nous séparâmes vers quatre heures et demie dn matin. Nous marchâmes très vite, M. Lenoir et mcÀ, afin d'arriver avant le jour dans une maison qui était encore éloignée de presque deux lieues ; nous y arrivâmes eflee* tivement sans être vus de personne. M. Lenoir hnqqpa à la porte ; la domestique, qui venait de se lever, nous oavrit. Lenoir lui demanda si les maîtres étaient à la maison; sur sa réponse affirmative, nous la priâmes d'aller leur diie qu'il y avait deux hommes qui désiraient leur dire bonjour en passant. La domestique fit notre ooi deux minutes après, le maître descend. Lenoir, qui le naissait depuis très longtemps, le salue et lui donne des nouvelles de la santé de plusieurs Émigrés qui le lonp chaient de près. Il nous lait monter dans sa chambte; M. Lenoir lui dit qui j'étais. Après m'avoir dit plnaienrs choses flatteuses, il nous demanda quel était le motif de notre arrivée en France. Je lui dis que nous avions nns mission du Roi à remplir, et qu'en outre, nous éttoMS chargés de nous informer de l'opinion publique en Ner* mandic; de savoir quelle impression la campagne de. Moscou avait produite sur l'esprit des Français, si lOlS ces malheurs ne leur feraient point ouvrir les yeox, el ttS leur donneraient point l'idée de chasser rusurpatenr et

de rappeler leur souverain légitime. Il me dit que c'était une folie d'avoir de pareilles idées ; que le Roi ne devait jamais penser à rentrer en France ; que les pertes essuyées dans la campagne de Moscou par Sa Majesté l'Empereur étaient déjà réparées ; qu'il était en situation de battre ses ennemis ; que Louis XVIII allait être coupable de notre mort, comme il l'avait été de celles de Georges, Pichegru, Prigent, Vittel, Gouyon, Chateaubriand, De Bar, De Roze, etc. ; qu'en nous envoyant en France, on nous envoyait à la boucherie ; qu'il nous était de toute impossibilité d'échapper à la surveillance de la police de Bonaparte ; que nous serions découverts et fusillés sous peu. Il nous dit qu'il ne pouvait pas nous garder chez lui, de crainte que les gendarmes, qui passaient souvent par la grande route peu éloignée de sa maison, ne vinssent y faire une perquisition. Je lui demandai si les gendarmes, en passant sur la route, venaient quelquefois chez lui. Il me répondit que non, mais qu'il ne fallait qu'un mallieur pour les y iaire venir. Nous l'assurâmes que nous n'avions été vus ni rencontrés de personne depuis que nous avions mis le pied sur le territoire français, excepté du père de M. Lenoir, à qui nous avions dit bonjour en passant; qu'il pouvait être tranquille, personne ne saurait que nous ayons passé la journée chez lui ; nous allions partir le soir aussitôt qu'il serait nuit ; pour le moment, il était trop grand jour pour nous exposer à aller plus loin ; d'ailleurs, nous étions très fatigués de plus de sept lieues faites depuis que nous étions débarqués ; nous avions été obligés de nous mettre à l'eau en sortant du bateau, et nous n'avions pas un fil de sec sur le corps. Malgré toutes nos représentations, il persista à vouloir nous mettre à la porte ; il nous dit que tout ce qu'il pouvait faire pour nous, était de nous donner un morceau de pain et une bouteille de vin, et que nous

a8o HÉMoniBs db kouiui.

poaTions doob concher dans de lapulla qni étùt ■'tt ib* charretterie ouverte se troaTant devant ■• parte ; U aomm montra cet abat-vent de la fenttre de sa rfMmhre- X«i«bb qne l'oflà^ qu'il nons faisait, la vue de Tendndt oh U vos» lait nous placer, et cette propositioa fute par m geallt hoDune français doDt la famille avait été comblée de bastés par les Bourbons, enfin le peu de rea^iect qn'^ amât témoigné pour cette anguste famille, oui, je l'svoo», «nlft me fit sortir de mon caractère habituel. Je le regazdri fixement en loi adressant la parole avec humoiir. c Blo^ sieur, lui dis-je, si je me repentais jamais d'avoir oftbrassé le parti que j'ai suivi contre la Révolntiim francsÎH^ ce serait un j.... f.... do votre espèce qui en serait raiM D'après le tableau que vous venes de me faire de notn position en France, nous serions bien blflmaUiea d'alkr crever de froid dans la paille de votre charretterie. Pov le peu de temps qu'il nous reste à vivre soivutt votot aperçu, nous devons nous mettre un peu plus à notre litt Je vais me coucher dans votre Ut, et mtm c cet autre que voilà. » Je montrais du doigt n qui était dans la chambre. Tout en disant cela, je tiiMS ma carabine à deux coups de la poche de ma redingoto, )• regardais si elle était bien amorcée, ainsi que mes pûb^ lets, Lenoir fît aussi l'inspection des siens, après quoi jt signifiai à notre hâte de vouloir bien sortir de sa dwBbia pour que j'en barre la porte en dedans, afin que si !«■ gmr darmcs, ou toute autre troupe, survenaient, <h& m pÉt nous prendre qu'après avoir mis le feu k la maison M MMi avoir enscTcUs sous ses cendres. En même temps, ]• pl^ çais mes pistolets et ma carabine sons le traversio da lit où je devais coucher.

U vit bien que mon parti était pris et qu'il n'y »T*it pa moyen de nous mettre à la porte; notre homme dsviot ^

peu moins malhonnête ; il me dit que puisque j'étais déterminé à demeurer chez lui, il se défendrait avec nous, si nous avions le malheur que les gendarmes Tinssent pour nous prendre. Je lui répondis que je le remerciais bien de sa bonne intention de nous aider à défendre sa maison contre ceux qui viendraient nous y attaquer, que nous ne voulions pas qu il se' compromette pour notre défense, qu'il était libre de faire là-dessus ce qu'il voudrait, mais que nous tenions à être maîtres de notre chambre. Pour nous montrer que nous n'avions rien à craindre de lui, il alla chercher deux fusils à deux coups qu'il avait dans sa maison, et les déposa dans notre chambre avec toutes les munitions qu'il possédait. Nous commençâmes à nous remettre mieux ensemble ; il nous demanda si nous avions besoin de prendre quelque chose avant de nous mettre au lit; j'avouai que cela nous ferait du bien de manger im morceau. Il nous ût servir du pain et des ponmies, avec du cidre; la faim que j'éprouvais me fit trouver ce mets délicieux. Je lui demandai d'avoir la bonté d'aller chercher un Monsieur de son voisinage, auquel je désirais parler, et de lui dire que je me disposais à aller chez lui dans l'après-midi, s'il ne venait me trouver auparavant. Je pensai que c'était la manière la plus sûre de lui faire faire ma commission à son voisin, et d'engager celui-ci à venir de suite; ils allaient avoir peur, l'un qu'on me vit sortir de chez lui, l'autre que j'aille le trouver en plein jour dans son château. En effet, le premier se dépêcha de faire ma commission, et le second de venir me trouver, pour éviter une pareille visite, dont il me savait capable >.

I. Sans vouloir excuser le mauvais accueil fait à Moulin, il est juste d'observer que ses hôtes ne pouvaient ignorer qu^on avait fusillé à Rennes MM. de Botherel, de Launay, Ballet, Deschamps, Leclerc et Rastel, maire de Glayes, le 3 octobre 1808, pour le seul crime d'avoir donné asile à Prirent, ou d'avoir communiqué avec lui.

«)8a MÉMOIRES DB MOUUN.

M. de .... arriva donc vers les trois heures de Taprè^ midi ; il me manifesta le plaisir qu'il avait à me revoir, mais je voyais très bien qu'il aimait mienz avoir etpUUk^ là chez les autres que chez lui. Je lui fis part dn siqel do ma mission et de plusieurs autres choses dont H. do Bruslart m*avait particulièrement chargé pour loL Je le priai de vouloir bien se chai^r d'une ceinture de oeal louis, que j'avais sur moi et qui m'incommodait dans la marche ; il s'en chargea de très bonne grtoe» que de toutes les commissions que je voulus lui dcMUier. Nous parlâmes de l'état du pays; il me donna tous les renseignements que nous pouvions désirer sur les ti^up e s et la gendarmerie qui se trouvaient dans les arrandifleements de Goutances et de Saint-Lô, et des indicatiiMMi très précieuses pour tout le département de la Manche en général. La conversation que nous eûmes avec lui m rassura un peu sur la position critique où nous nous vions. Il assura que, costumés comme nous l'étioBS, nous pouvions traverser Saint-Lô, Goutances, Thorigny, Avranches, et toutes les autres villes qui se trouveraieDt sur notre route, sans que personne nous demandât de passeport, ni s'informât où nous allions; cependant il nom engagea à passer plutôt de jour que de nuit dans les viUes et les gros bom*gs.

Cette conversation, ainsi qu'un verre de bon vin» que notre hùlc tremblant nous avait fait boire en dînant, noua avaient remis le cœur un peu plus à l'aise; elle avait fail renaître en nous l'espoir que nous pourrions peul-êlie nous en tirer et trouver les moyens de repasser en Ani^ terre pour rendre compte de notre mission. Avant de qoifr» ter M. de ...., qui partit vers six heures du soir pour retourner à son château, je lui dis que j'enverrais Guillaume Le Tessier chercher le dépôt dont il voulait Uen ee

charger, et je lui demandai la permission de venir passer un jour à son château en revenant m'embarquer. Il me répondit très gracieusement que je serais toujours le bienvenu lorsque je lui ferais Tamitié d'aller chez lui, et nous quitta. Pour moi, je brûlais d'impatience de voir arriver la nuit, pour sortir de cette maison, dont on nous aurait voulus bien loin, tant on souhaitait d'être débarrassés d'hôtes aussi dangereux. Mais pour leur sûreté, il était de leur intérêt que nous ne sortions qu'à la nuit, afin de n'être vus de personne entre la maison et la gi'ande route. Aussitôt la brune arrivée, le maître de la maison sortit devant nous et nous précéda jusqu'à la route; il devait siffler s'il voyait du monde. Il ne rencontra personne et nous souhaita un bon voyage. On peut croire qu'il ne nous engagea pas à repasser chez lui quand le Roi nous enverrait une autre fois en mission.

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