‹ Mémoires de Mistriss Bellamy (volume 2)Chapitre 11 sur 58 · LETTRE LXVIII · texte numérisé non relu

LETTRE LXVIII

28 juui 17 — .

Les beautés d^ Anvers me dëterinmèrent a y faire quelque séjour; mais rien ne me frappa plus que la cathédrale. J'en admirais , un matin , la grandeur et la majesté , quand je vis une espèce de fantôme, enveloppé dans une large mante, et dont les yeux se fixaient sur moi. Mistriss Walker, qui m''accompag'nait dans cette promenade, se rappelant Taventure de sir Charles Hanbury-Williams , commençait à concevoir des craintes qui n'étaient pas déraisonnables.

L'inconnue demande à mon domestique si je n'étais pas mistriss Bellamy; sur la réponse affirmative de celui-ci, elle fond en pleurs, et pousse un cri. L'église était pleine; on se presse autour de nous : les regards s'arrêtent sur moi : mais le domestique qui m'accompagnait ayant observé au peuple que ce n'était qu'une mendiante, la foule se dissipa. Car, là comme ail-

leurs, la pauvreté est redoutée, et on la fuit comme une contagion.

Quand la foule fut dispersée, la personne qui avait causé tout ce tumulte attendait en silence que je lui parlasse la première. Je lui demandai qui elle était. Son nom , me dit-elle, était Biddy Kendal ; elle était fille de mistriss Kendal, dont je fréquentais les assemblées à Dublin, et avec laquelle j^avais été fort liée. Je me la rappelai sur-le-champ , et lui demandai ce qu^était devenue sa sœur Betty. n Venez, ma chère, me dit-elle avec un » accent irlandais , et en me saisissant viven ment la main : venez la voir; jVspère que » nous la trouverons encore vivante , et que » votre vue ranimera ses yeux éteints dans les » larmes. » Elle me pria cependant de ne point venir en carrosse , désirant de n^être pas remarquée , et m'avouant , d''ailleurs , qu^une voiture ne pourrait arriver jusqu'à leur porte.

Nous sortîmes de Téglise ; après beaucoup de tours et de détours, nous arrivâmes à une chétive habitation, que je n'aurais jamais cru pouvoir exister dans Tenceinte de cette belle et opulente ville. Enfin, gravissant une es-

pèce d¥chelie, nous pénétrâmes dans cet asile de la misère. Jamais une scène pareille ne s'était présentée à mes yeux. Le premier objet qui les frappa, fut le cadavre d'un homme que cacnait une seule couverture. Un peu plus loin , sur une misérable paillasse , était assise une femme maigre comme un squelette, qui se tordait les mains, dans Fexcès du désespoir. Près d'elle, un enfant couché semblait lutter contre la mort ; un autre , âgé de neuf à dix ans, et couvert de haillons, faisait chauffer quelque chose dans un pot de terre placé sur des cendres de tourbe ; les larmes ruisselaient le long de ses joues.

Je restai , quelques momens , immobile de surprise et de compassion. De son côté, la femme semblait absorbée dans la douleur , et ne paraissait pas prendre garde à nous. Courage, Betty, lui dit alors sa sœur, voilà mistri«ss Beîlamy qui vient vous voir. Sans répondre, elle ouvrit des yeux égarés , et retomba sans connaissance. J'avais eu la précaution d'envoyer mon domestique chercher quelques rafraîchissemens , dont l'effet fut aussi prompt qu'extraordinaire. Cette personne , que je croyais mourante, reprit ses sens, et, à ma

DE MISTRISS BELLAMY. jS

grande surprise, paruf presque aussi gaie que, peu de minutes avant, elle avait paru accablée de sa misère.

Sa sœur m''apprit alors que Tinfortunée, ayant épouse un officier irlandais, avait fait naufrage avec son frère etson mari. Tous deux avaient péri. Ce malheur lui avait fait perdre tout ce qu'acné possédait : sa vie et celle de ses deux enfans avaient e'té sauvées par un matelot d'Anvers : c'était lui dont je voyais le cadavre. Cet homme , aussi humain que brave, les avait conduites à son habitation, où il avait dépensé jusqu'à son dernier sou pour les soutenir; mais, en se privant de son asile, il avait gagné un rhume, dont il était mort le matin même.

Biddy Kendal ajouta qu'une dame de qualité, lui ayant écrit de venir la joindre à Spa, où elle la prendrait comme demoiselle de compagnie, elle avait, en débarquant à Flessingue, trouvé une lettre qui lui apprenait la détresse de sa sœur. L'humanité et la voix du sang l'avaient conduite à Anvers, où, pour faire subsister cette malheureuse famille, elle avait tout sacrifié , tout vendu, il ne lui restait pas même des habits. Cet homme mort était

pour elle un surcroît dVmbarras. Elle ne savait à qui faire sa déclaration, et elle craignait qu^on ne la mît à la porte du misérable logis quVlle occupait : elle se trouverait sur le pavé , dépourvue de toute ressource.

J^avais craint d^abord que le décédé ne fût le mari de mistriss Bramsted. Je consultai mon valet, qui m'avait déjà servie en Angleterre, et qui était devenu domestique de louage. Il me dit qu'il connaissait, dans les faubourgs, une personne chez qui Ton pourrait placer la famille. Quant au corps, il avait pour ami quelqu'un de la police, à qui il allait s'adresser pour le faire enterrer.

Lorsqu'il fut parti pour exécuter le plan convenu, je ne pus m'empécher de remarquer que la reconnaissance ne paraissait pas la vertu favorite des deux sœurs. Elles semblaient insensibles au sort de leur bienfaiteur, et ne s'occupaient que de leurs intérêts, en véritables Irlandaises (i). Cette découverte me causa tant de dégoûts , que je les quittai aussitôt après le retour de mon

(i) On reconnaît ici In haine générale des Anglais contre

domestique, qui avait arrête' la pension de toute la famille , à raison de douze ducats par mois.

Je partais, lorsque niistriss Bramsted me demanda si je me rappelais Sally French, jeune personne que jWais beaucoup aimëe dans son enfance. Elle se hâta d^ajouter qu^un officier, qui partait pour rejoindre son régiment en Flandre, avait détermine cette jeune fille à quitter un oncle dont elle attendait tout. En passant par Anvers , il était allé voir une veuve de ses parentes , qui tenait un hôtel garni. Cette femme Pavait décidé à quitter sa compagne ; ce qu'ail avait fait un matin, en la prévenant, par une lettre, quelle ne devait plus compter sur lui. Depuis ce temps , miss French était en proie au plus sombre désespoir , refusait de prendre de la nourriture, et voulait expier sa faiblesse en hâtant la fin de sa vie.

Instruite de sa demeure , je me hâtai de me rendre auprès dVUe. Je la trouvai dans

les Irlandais , et l'on sait combien ces derniers ont de raisons de rétorquer ce reproche contre leurs oppresseurs.

{Note du traducteur. )

yÔ MÉMOIRES

un appartement décent. Son aspect me frappa : citait la plus belle personne que j''eusse jamais vue. Grande et bien faite , elle avait un air extrêmement noble et imposant. Elle me reconnut et vint à moi, en me disant, d^une voix affaiblie : Que vous êtes bonne, ma chère dame, de daigner venir voir la plus malheureuse créature qui soit sur terre ! Après avoir calmé ses premiers transports, je lui dis que je venais pour Femmener. A cette nouvelle, un rayon de joie brilla sur ses joues décolorées. Elle sourit ; on eût cru voir le soleil perçant un brouillard de printemps. Ses comptes avec son hôtesse furent aisément réglés, et mon aimable fugitive fut bientôt prête à me suivre.

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