TOME II
leurs bontés, étaient malades, absentes ou mortes; ce qui changeait de beaucoup ma situation. Mes liaisons politiques ne me promettaient pas plus de satisfaction. M. Fox fît la faute d'*accepter les sceaux ; poste où il devait avoir trop d''entraves pour faire le bien. On eut beaucoup de peine à Vy déterminer. Son acceptation fut accompagnée d^une circonstance singulière. Il se vit trois fois ministre, et trois fois simple particulier, dans l'espace de vingt-quatre heures.
Sa perte fut vivement sentie par le département de la guerre. Aucun secrétaire d^Etat ne s'était acquitté de ses fonctions aussi honorablement , ni avec autant de satisfaction pour le public. Son attention infatigable descendait jusque dans les plus petits détails. Jamais un officier n'était obligé de paraître deux fois à son audience; et il savait, dès la première, si sa demande était de nature à réussir ou non.
Il est vrai , et c'est une réflexion qui se sera naturellement présentée; il est vrai, dis-je, qu'Hun homme d'un génie aussi élevé, et d'un sens aussi juste que l'était M. Fox , ne pouvait guère se trouver heureux dans une si-
luation où il n'avait pour second qu'un homme dont les talens se bornaient à savoir donner à dîner. Mais une fois qu'il eut cédé à des suggestions dangereuses, il ne lui fut plus possible de revenir sur ses pas : et chaque jour il eut à re'parer les bévues de son agen t.
La nouvelle administration où il entrait ne fut pas heureuse. Une suite d'eVénemens imprévus, le départ de la flotte, et la fatale catastrophe qui donna à M. Pitt une si belle occasion de faire briller son éloquence; tout contribua à son discrédit.
L'ambition de M. Calcraft fut fort trompée, lorsqu'il vit qu'il n'avait pas été nommé secrétaire de son patron. Le nouveau ministre donna cette place à son neveu, M. Digby. Ce chagrin affaiblit beaucoup les liens de la reconnaissance qu'il devait, à tant de titres, conserver pour M. Fox. Il ne put dissimuler son mécontentement. J'eus beau lui faire sentir combien il était peu propre à siéger au parlement : il s'était trop flatté de figurer dans la Chapelle de Saint-Etienne , pour écouter mes représentations. Pour éluder le règlement qui
exclut du parlement les premiers commis des secrétaires d'Etat, il sVtait propose' défaire passer l'agence des régimens à ses deux principaux commis, en se réservant la plus grande partie des émolumens.
Ses prétentions me firent pitié. Sans doute, lui dis-je , à votre entrée dans la chambre , vous ne serez pas long-temps à savoir de quel côté vous aurez à siéger ; ou plutôt , vous ne serez guère propre qu'à dire oui ou non. Il parut choqué de ma manière de le juger , et me répondit qu'il était encore assez jeune pour apprendre; qu'il avait été assez long-temps dans la dépendance, et qu'il ne voulait plus être l'esclave de personne. Fatiguée de tant d'insolence et d'absurdité , je lui dis que j'étais fâchée de prendre tant de peine pour l'empêcher de paraître un monstre d'ingratitude. S'il réussissait dans ses projets, je lui garantissais le mépris et l'indignation de tout être raisonnable. Il fut frappé de ma vivacité et de l'expression de mépris que j'avais mise dans toute mon action, et parut, pour le moment , renoncer à ses grands projets.
Mais sa conduite prouva , depuis , que cette prétendue déférence à mon opinion n'était
qu'un masque qu'il avait pris pour me déguiser ses véritables desseins , et pour se débarrasser de ce qu'il appelait mes jérémiades.