‹ Mémoires de Mistriss Bellamy (volume 2)Chapitre 14 sur 58 · LETTRE LXX · texte numérisé non relu

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II juillet 17 — •

Tout conspirait à rendre ma situation plus pénible ; et ces constantes agitations d^esprit prirent tellement sur ma santé, que je parus rarement sur le théâtre. La mort de miss French , qui expira à table sous mes yeux , quoique prévue depuis long-temps , m^afFecta beaucoup. J'ai appris depuis, que le misérable dont la trahison Pavait ainsi fait périr dans sa fleur , avait été chassé pour cause de poltronerie. Il n'y a que des lâches qui puissent traiter avec tant d'inhumanité un être faible et sans défense , une femme sensible et confiante.

Les mauvais succès des affaires publiques vinrent ajouter à mes chagrins domestiques. M. Fox devint l'objet des calomnies les plus grossières , et fut responsable des fautes d'autrui. Il avait été jugé nécessaire d'engager des troupes étrangères pour la défense du

royaume. C'était un beau champ pour Pe'loquence d'un orateur, qui, entre autres expressions hasardées, se permit celle-ci : « P uisse la motion devenir une meule de moulin, qui , suspendue au cou de celui qui Va faite , Fen traîne dans rahîme. »

Enfin , abreuvé de de'goûts , de contradictions, de calomnies, M. Fox donna sa démission. S'il lui eût été permis d'agir seul , et par ses propres lumières , je ne doute pas qu'il n'eiit continué à tenir le gouvernail avec succès.

M. Pitt ne manqua pas d'adopter le plan qui avait valu tant de censures à son prédécesseur. O était en Allemagne qu^il fallait conquérir V Amérique, Lorsqu'il en fit la motion dans la chambre , M. Fox se leva , et dit : « Je suis charmé de voir l'honorable membre rétracter l'opinion qu'il a soutenue jusqu'à ce jour : je fais des vœux sincères, pour que ce qui devait être à mon col une meule de moulin , devienne un diamant (i) aussi précieux que celui qui porte son nom , et qu'il pare le chapeau de M. Pitt. » L'air et le ton

(1) Diamant connu sous le nom du Pitt.

ajoutèrent infiniment au mérite de la pensée. Elle faisait sentir la versatilité du credo politique de M. Pitt , et Funiformitë du système de M. Fox , qui avait été invariablement dirige vers le bien public , comme Faiguille aimantée vers le nord.

Jetais aussi lasse de mes liaisons politiques, que de mes engagemens au théâtre. Vers la fin de la saison , je me proposai de passer sur le continent , ne doutant pas que M. Calcraft ne payât mes dettes. Mon attente , en ce point, fut cruellement trompée. Dès que rhiver fut passé , M. Calcraft se rendit chez lord Tyrawley , lui apprit qu^une perle considérable , qu^il venait dVssuyer, le mettait hors d^état de se charger , pour le moment , de mes dettes, et le pria de m^engager à patienter jusqu^à rhiver suivant. Il offrit, en même temps , de signer avec moi un billet à Sparks , pour les 4oo livres que je lui devais.

Je fus obligée dVccéder à cette dernière proposition, et je souscrivis avec lui le billet pour Sparks , qui n''a jamais été payé.

J'empruntai deux mille livres , sur mes bijoux , à Bibby , préteur sur gages , qui de-

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meurait dans la rue Stanhope, Clare-Market , et joignant cette somme ri Fargent que j'avais tire de mes bénéfices , je satisfis mes créanciers, autant qu^il me fut possible, ne réservant que 200 livres pour mon voyage de la Haye. Plus la société devenait désagréable pour moi , plus je sentais le besoin de quitter le royaume. JVtais si abattue , que la conversation même avait perdu pour moi tous ses charmes. Je dissimulais cependant la cause de mes chagrins , comme si j^eusse été coupable de la perfidie dont j'étais la victime , et que mes malheurs eussent été Teffet de ma propre imprudence , et non de la duplicité d'un autre.

Mon voyage de Hollande, pendant lequel il ne m'arriva rien d'intéressant , se borna à une course de deux mois. A mon retour en Angleterre , je fus invitée à m'engager encore avec M. Rich. Mais Barry étant allé en Irlande , je ne voulus pas hasarder ma réputation , en jouant dans une salle vide de spectateurs. Ainsi , persuadée que M. Calcraft paierait mes dettes , je me refusai à tout engagement. Ma santé était parfaitement rétablie ; mais j'avais conservé une mélan-

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colie que rien ne pouvait distraire. J'appelai la dissipation à mon secours; cette ressource ne me réussit pas. La plaie e'tait au cœur, et Tespérance seule eût pu la cicatriser.

Bientôt M. Wood^vard me proposa de rejoindre Barry , à Dublin , au théâtre de Crow-street , auquel tous deux étaient intéressés. Il avait été assez peu sage pour quitter Garrick , à Foccasion d'un léger différent , et pour exposer une fortune de onze mille livres dans une entreprise de théâtre , en société avec Barry, qui n'avait pas un schelling à lui, et qui était accablé de dettes. Pour commencer à jeter son argent par les fenêtres , il se proposait de faire bâtir un nouveau théâtre.

M. Mossop venait d'en élever un autre, en concurrence avec le leur ; et d'après l'accueil que j'avais reçu à Dublin , dans ma première jeunesse , il était naturel de supposer que mes succès sur les théâtres de Londres devaient me rendre une acquisition précieuse pour celui des deux auquel je m'engagerais. Je répondis à M. Woodward , qui m'avait écrit à ce sujet , que je ne pouvais , si

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long-temps d'avance , me décider sur ses propositions ; mais que , si je me déterminais à passer en Irlande , je lui donnerais la préférence.

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18 juillet 17 — .

A cette époque , la célèbre madame Bruna vint en Angleterre pour tâcher de recouvrer une terre qui avait été confisqpée sur son grand-père , sous le règne du roi Guillaume. Sa voix avait captivé le cœur du marquis de Abria , ambassadeur d^Espagne , qui avait remplacé le général Wall ; et comme ce ministre venait familièrement chez moi , et connaissait ma passion pour la musique, il me présenta cette dame. Ses talens et mon admiration établirent bientôt une sorte d'intimité entre nous; madame Bruna me donnait obligeamment tous les momens dont elle pouvait disposer.

Shakespeare dit qu'il n'y a point d'être si dur , si insensible , si farouche dont la musique ne finisse par changer la nature. Calcraft était une exception à cette règle. Telle était son aversion pour riiarmonie , qu'aux

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premiers accords qui frappaient son oreille , il se hâtait de sortir. Cette raison , jointe à mon goût pour la musique , me détermina à donner souvent des concerts , auxquels des dames du premier rang me faisaient Thonneur d^assister. Ma nouvelle amie s^£tait fait une si grande réputation , que toutes les fois qu'elle chantait , soit chez Tambassadeur , soit chez moi , la foule venait pour Fentendre. Je nVtais à la maifon que lorsque j^ivais du monde, de sorte que M. Calcraft et moi nous ne nous rencontrions presque jamais , excepté de temps en temps à dîner.

Le jour du nouvel an , j'avais toujours concert et bal. Cette année , M. Calcraft , en considération de ce que je n'avais pas d'engagement pour le théâtre , m'envoya cent guinées par son homme d'affaires. Cet excès de générosité me surprit beaucoup , et quoique cette somme fût fort au-dessous des dépenses du jour , puisque j'avais les premiers virtuoses , une société nombreuse et brillante , y compris les ministres étrangers , je jugeai à propos de l'accepter. L'infortuné comte de Bathmore, ministre de Danemarck, ouvrit la foule avec la comtesse d'Arrington ;

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les trois filles de cette dame , qu^on eût prises pour les trois Grâces , suivirent leur aimable mère.

La nuit se passa avec une gaieté qui était due en grande partie à Tabsence du maître de la maison. Il avait, comme je Pai su postérieurement, formé, depuis quelque temps, des liaisons avec une femme qui avait été mon intime amie. Ma femme de chambre m'avait bien donné à entendre que M. Calcraft avait de nouveaux engagemens , et ne manquait pas de répéter avec exagération tout ce que je disais de lui. Mais , comme ses amours ne me donnaient aucun souci , jVvais toujours fait la sourde oreille.

Apres le bal, quand je fus retirée dans mon appartement , ClifFord , pour qui son secret était un poids insupportable , vint me faire son compliment sur le cadeau des cent guinées , ajoutant que son maître avait eu bien peur que la fête n'eût pas lieu à l'ordinaire , ce qui lui aurait fait manquer son rendez-vous avec mon amie , madame une telle. Ma supposition ne me parut d'abord que ridicule ; mais , comme la dame en ques-

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tion était mariée , je commençai à Penvisager dW autre œil.

Enfin , ma femme de chambre m^apprit qu'il me serait facile de me convaincre , par moi-même , de la vérité de ce quVlle avançait; elle connaissait le lieu du rendez-vous, et offrait de m^ accompagner. M. Calcraftne m'inspirait pas assez d'intérêt pour que je ne lui permisse pas de grand cœur de porter ses vœux où il voulait. Mais une femme qui avait eu toute ma confiance, et que j'avais rendue maîtresse de tout ce que je possédais ! C'était là une perfidie à laquelle je ne pouvais m'accoutumer. Je vis alors d'où partaient tant de propos répétés à mon désavantage. La suite des engagemens que j'avais alors me fit oublier quelque temps les informations que je venais de recevoir.

Un soir cependant, Clifford vint me trouver , et me dit que si je voulais me rendre à une certaine maison , en Leicester-Square , je pourrais être le témoin oculaire de tout ce qui s'y passerait : je me laissai conduire ; mes yeux me convainquirent que ma bonne amie était la plus indigne de toutes les femmes.

M. Calcraft, dans la crainte d^un éclat qui pouvait Texposer au ressentiment d\in ëpoux outragé , revint à la maison , pour m^engager au silence. Mais jMtais déjà partie, pour me rendre chez madame Bruna , méprisant trop la dame et son galant, pour m^occuper d^eux. La honte , Tavarice , portèrent Famant à m'éviter pendant quelques jours , ce qui était loin de me déplaire , dans la résolution où {""étais de sortir de sa maison.

Malgré ce qui était arrivé, je ne doutais pas qu'il ne tînt la promesse qu'il m'avait si souvent faite , et si solennellement répétée à lady Tyrawley. Durant les trois derniers mois de ma résidence dans la rue du Parlement, nous ne nous rencontrâmes pas plus de deux fois. A l'expiration du terme , j'allai trouver ma respectable amie à Sommerset-house. Depuis que je lui avais fait confidence de ma situation réelle, elle avait redoublé d'intérêt pour moi. Trompée par le résultat d'une liaison forcée , avec un homme que je ne pouvais aimer ni estimer , je lui avais paru un objel digne de toute sa compassion.

Voyant que l'incertitude de mon sort me rendait réellement malheureuse, elle me con-

seilla de ne pas différer une explication nécessaire, et pour peu que M. Calcraft usât de tergiversation , de sortir sur-le-champ de sa maison.

Quoique la prudence me fît sentir qu^il n'était pas sage de le quitter, jusquW ce qu'il eût rempli ses engagemens, je résolus de partir dès le lendemain pour Bristol, s'il faisait la moindre difficulté. De retour de chez lady Tyrawley, je cachetai les reçus de Maisonneuve, Deard et Lazarus, qui m'avaient vendu mes bijoux. Ils montaient à six mille livres , sans compter ceux que m'avait légués miss Meredith , et dont je ne pouvais me défaire. En même temps Clifford eut ordre de commander une chaise à quatre chevaux pour six heures du matin , et de préparer tout ce qui m'était nécessaire pour le voyage.

11 était très-rare que M. Calcraft et moi nous dînassions seuls : heureusement nous nous trouvâmes ce jour-là téte-à-téte. Mistriss Walker, prévenue de mes intentions, s'était absentée à dessein; elle s'était préparée, comme moi, pour le voyage. Nous ne nous flattions ni l'une ni l'autre que les espérances de lady Tyraw-

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