‹ Mémoires de Mistriss Bellamy (volume 2)Chapitre 17 sur 58 · LETTRE LXXII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXII

25 juillet 17 — .

Mon voyage de Bristol à Chester, par des chemins de traverse fort mauvais que je fus obligée de suivre, fut peu agréable. Je trouvai à Chester mes domestiques, mes effets, mon argenterie, tout ce que j'espërais y trouver, excepté Targent qu'avait dû me produire le reste de mes bijoux. M. Calcraft m^crivit ; mais il ne me dit pas un mot de la seule chose qui eût pu me faire trouver sa lettre agréable. Je donne ici la copie de cette curieuse épitre, vrai modèle de style amoureux :

« Christ ! Jésus-Dieu ! pourquoi me tenezvous dans cette inquiétude ? Si vous ne voulez pas m''écrire , dites-le moi, et ne me rendez pas complètement malheureux. J'ai reçu une lettre de mylord , et j'ai vu celle que vous avez écrite à votre femme de

chambre, qui m^apprend que vous êtes inébranlable dans voire résolution. Je hais ' HoUwood et tous les lieux qui peuvent me ' rappeler combien j^ai été heureux dans ' votre société. Caroline a presque brisé mon i cœur, en me montrant Taimable lettre qui

• accompagnait vos présens. Tout le monde

• est heureux, excepté moi; mais le cha-

• grin et la goutte vous auront bientôt dé-

> livrée de Fhomme que vous haïssez. J'ai

> donné ordre qu'on vous envoyât votre ar- » genterie, votre nouvelle chaise à porteurs,

• et vos livres. Je vous fais passer un parche-

> min que j'ai trouvé, et que je suppose être un ) double de votre annuité; mais comptez que » je ne regarderai pas cette rente comme suf- ) fisante pour vous. Pour l'amour de Dieu,

> écrivez-moi, et soyez sûre que tant que je

> respirerai, je serai

)) Votre affectionné

)) John CALCRAFT. »

Le parchemin dont il est ici question , était l'écrit que m'avait donné M. Davy (celui qui m'avait prêté les cinq cents livres ), pour cons-

(Hter que je n^avais vendu Fannuitë que con- (lilionnellement. L'^effronterie avec laquelle M. Calcraft prétendait ignorer un arrangement dont il mWait fait des reproches , augmenta , s^il eût été possible , mon mécontentement et le mépris que j^avais pour lui.

Malheureusement, je concentrai ces sentimens dans mon cœur, et je ne les fis connaître , non plus que les offenses qui y avaient donné lieu, à personne autre que lady Tyrawley, tandis que mon ancienne amie, qui m^avait succédé dans Taffection de M. Calcraft, répandait partout mille faussetés contre moi. Avec de Fesprit et de Fimagination, elle savait revêtir ses mensonges d^une vraisemblance qui y faisait ajouter foi : mon silence, d''ailleurs, lui donnait sur moi un grand avantage. Mon extravagance devint le sujet d'une foule de calomnies ; on en inventa de plus graves : le bruit se répandit que j'avais pris du goût pour un homme que je connaissais a peine, et que c''était pour sacrifier h cette nouvelle passion que jVivais quitté M. Calcraft. Otte supposition nVtait pas trop pro- ]>able; car, en ce cas, i\u lieu de m\'n ailcr si

loin, je serais apparemment restée à Londres, où demeurait cet amant suppose; mais la calomnie ne raisonne pas, et ainsi font, la plupart du temps, ceux qui Tecoutent.

Loin de se livrer alors à quelque tendre penchant, mon ame, fatiguée de tant de dégoûts et d^ennuis, répugnait à tout engagement, non que je crusse devoir me Tinterdire par la considération des liens qui mVvaient unie à M. Calcraft ; sa duplicité les avait tous rompus. Si j'avais pu partager quelque sentiment de cette nature, il mVût été facile de sortir de tout embarras ; plusieurs concurrens sollicitaient mes bonnes grâces; et dans le nombre était un des hommes les plus généreux et les plus considérables du royaume.

Ce qui prouve évidemment que ma séparation d^avec M. Calcraft n^avait point eu pour cause, comme Pont dit mes ennemis, la manière dont je m''étais conduite avec lui, c'est le style de toutes ses lettres; celles même qu'il m'écrivit dans les momens où il semblait devoir être le plus irrité, et par conséquent le plus disposé à me faire de pareils reproches, s'il en eût eu sujet, ne sont toutes remplies que de témoignages de tendresse et d'affec-

lion. Jugez-en par une des dernières que j^ai reçues de lui : elle prouve bien positivement que ma conduite, malgré les imprudences dont je me reconnais coupable , n^a jamais dû ni mériter ses reproches, ni altérer rattachement qu^il avait pour moi; en voici la copie :

17 janvier 1^61.

« Ma très-chère Georgina,

n II arrive d''Irlande courrier sur courrier, )) et pas une lettre de vous ! Pourquoi ne j> mMcrivez-vous pas, et bien longuement? )> Je ne suis jamais si content que lorsque je i) reçois bien des détails de ce qui vous con- )) cerne, et jamais si affligé que lorsque je )> n''en ai point. Les enfans se portent bien j )) ils sont charmans. J''ai été cette semaine avec M mon frère au scrutin , pour assurer son élec- )> tion , qui , j^espère , passera sans opposition. )) Ecrivez-moi, je vous en prie; vous ne sa- )) vez pas combien de peine me fait votre né- )) gligence.

)) A vous , et pour toujours.

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Le paquebot nVtait pas prêt à faire voile de Park-Gale, et de peur de perdre le dédit porte' par mon traité , si je n^étais pas à temps à Dublin , je partis pour Holy-Head. Dans ce voyage, que je fis seule, j^eus tout le temps de me livrer à ma mélancolie. Je portais envie au sort de mes propres domestiques : gais et tranquilles, on lisait sur leur maintien la sérénité de leur conscience , tandis que mon ame était en proie à la tristesse et à Tamertume. Je réfléchissais avec douleur, non-seulement sur ma position, mais sur Fingratitude, sur la perfidie d^un homme qui, tout en affectant de me regretter, inventait et faisait circuler sur mon compte les propos les plus injurieux et les moins vraisemblables.

On disait, entre autres choses, quejVtais devenue sensible aux soins d\m certain comte, avec la femme duquel j^vaisThonneur d''étre fort liée ; circonstance qui, si j^avais eu quelque penchant à la galanterie, eût suffi, ainsi que la laideur du comte, à faire de lui le dernier homme que jVusse voulu choisir pour mon amant. Mes ennemis nVurent pas honte d''engager un famélique écrivain , qui désho-

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nore la marine dont il fait partie, à nie maltraiter dans une mauvaise pasquinade.

Dans ce voyage de Head, quelque tristes que fussent mes journées , mes soirées notaient pas sans agrément. Dans toutes les auberges se trouvait quelqu^un qui jouait de la harpe, instrument favori des Gallois. Leurs airs semblaient avoir été faits exprès pour répondre à la triste disposition de mon imagination. Quand j'arrivai au bac de Conway, le vent était si fort, qu'il fut impossible de traverser. Je fus obligée de passer la nuit dans la maison des pontonniers.

Il me fallut souper dans la même pièce que toutes les personnes qui , comme moi, avaient • été forcées de rester à cette auberge. Il n'y avait , au rez-de-chaussée , qu'une chambre qui, comme celle de Cobler, servait à la fois de parloir, de cuisine et de salon. Seulement, le lieu où nous nous tînmes était séparé de la cuisine par un rideau. Ces deux pièces étaient assez remplies. Outre ma suite, qui consistait en deux postillons, un guide, deux laquais et trois femmes , il se trouvait nombreuse compagnie. Rien, dans la maison, ne me promettait un fort bon gîte. Mais je fus très-

agréablement surprise de trouver un des meilleurs soupers que j^aie jamais vu dans une auberge. J'eus, de plus, une petite chambre très-propre, un fort bon lit, et toutes les commodités qu'on eût pu désirer dans une des meilleures auberges de la route ; le tout à si bas prix , que je ne peux pas comprendre comment les gens de la maison purent y faire quelque profit.

Je trouvai à Holy-Head le paquebot prêt à partir. Beaucoup de gens avaient attendu pour s'y embarquer. Cependant très-peu voulurent s'y hasarder, parce que la mer était fort orageuse : mais je faisais si peu de cas de la vie, que je m'inquiétais peu de l'état de la mer. J'allai donc abord, où, pour mefaire honneur, on me plaça dans ce qu'on appelle la chambre du conseil. Il résulta de cette distinction, que je fus un peu plus incommodée que je n'aurais été. Nous essuyâmes une tempête qui dura quatre jours, pendant lesquels je souffris des douleurs extrêmes. Ce qui augmentait mon mal, c'est que je n'avais rien à boire que de l'eau. La traversée se fait ordinairement en quelques heures, et j'avais cru inutile de faire des provisions.

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Nous débarquâmes à Dunlarni. JVtais si affaiblie par mes souffrances , qu'on fut oblige de me porter à terre. On avait envoyé de Dublin une voiture pour me conduire près le collège Green , à la demeure de mistriss Molloy, avec qui j'avais autrefois été fort liée. Comme il m'eût fallu , pour défaire mes malles, plus de temps que je n'en voulais perdre, je partis sans même changer de linge. On peut présumer que , dans l'état de tristesse où j'étais , et après quatre jours d'une situation aussi pénible , je ne faisais pas une fort brillante figure.

Depuis long-temps annoncée, j'étais attendue à tout moment. La curiosité avait engagé plusieurs étudians du collège à épier mon arrivée. Je les trouvai rassemblés devant la porte de la maison où je devais loger, ets'attendant probablement à voir une merveille. Rien moins, selon eux, qu'une beauté parfaite ne pouvait avoir fait le sujet de tant de conversations, ni fourni matière à tant devers qu'avaient faits à ma louange leurs prédécesseurs.

Une des femmes qui me servaient était assez belle; elle attira d'abord leurs regards.

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Mais , comme elle n^avait pas celle tournure élégante qui distingue une femme du bon ton , leur erreur ne fut pas longue. Enfin , je sortis de la voiture. Ils purent contempler ce prodige si long-temps annoncé. Quel spectacle ! et combien il différait de celui que sVtait figuré leur imagination abusée ! Songez à ce que dut leur paraître une pauvre petite créature bien sale, bien faible, bien jaune, courbée par la fatigue ; en un mot , à tous égards , le contraire de quelqu''un qui eût eu à la beauté les moindres prétentions : telle je me montrai à la foule des spectateurs. Surpris et confondus , ils se séparèrent sur-le-cbamp ; et sans m'impor tuner de leur admiration, me laissèrent la liberté de me traîner vers la maison.

Je passai la soirée à Thôtel du Parlement, où se trouvaient plusieurs des anciens du collège , ainsi que le prévôt, il en vint d^autres pour voirie monstre qui, le matin , avait tant déplu aux curieux. Mais , grâce à un habillement simple et propre, dont j^avais eu le temps de me revêtir, je parus moins hideuse qu^on nVvait dû me représenter.

Le lendemain, M. Mossop vint me félici-

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ter de mon arrivée. Il avait craint pour moi , à cause delà tempête. Ilm^apprit que M. Woodward était retenu à Cork, par la fièvre; mais qu''aussitôt qu''il avait entendu parler de mon engagement, il avait envoyé à M. Barry la lettre par laquelle je promettais de lui donner la préférence. Celui-ci avait eula malhonnêteté de Tafficher dans un des cafés les plus fréquentés de Dublin. Je dois ajouter ici que M. Calcraft, instruit de ce procédé, envoya demander à Barry 4oo livres qu'il lui avait prêtées quelques années auparavant. M. Barry ne pouvant pas les payer , Woodwardfut obligé de les lui avancer , et fut ainsi puni de Tindiscrétion qu'il avait commise en envoyant ma lettre.

J'avais fait repartir de Holy-Head pour Londres, mes gens et mes chevaux, pour éviter l'embarras de les amener à Dublin. Ne trouvantpasd'appartemens commodes, je pris une maison meublée dans Frédéric-street : et comme le théâtre ne s'ouvrit pas immédiatement après mon arrivée , j'eus le temps de voir plusieurs dames qui m'honoraient de leur souvenir et de leur amitié. Mon ancien ami , M. Crump, avec qui j'avais continué à traiter

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pour des toiles crirlande, après que ma mère avait cesse de s'^occuper de cet article , vint me saluer et m'oiFrir ses services. Comme il négociait sur toute espèce de marchandises , je lui demandai du vin et d'^autres objets dont jVvais besoin. Il avait fait une association de commerce avec un nomme Hosea Coates : ce dernier était un homme grossier, turbulent et fort attache au théâtre de Crow-street , dans lequel il avait plusieurs portions d'intérêt 5 en conséquence , il craignait fort de me voir réussir.

A Touverture des théâtres, les dames de Dublin se partagèrent en différens partis, se faisant un point d'honneur de soutenir de tout leur crédit le théâtre auquel elles s'étaient respectivement intéressées. Ladys Kyldare , Brandon, Leinster, Powerscourt, miss Caufield,lady Lumm, plusieurs autres personnes de rang, se déclarèrent en faveur de M. Mossop et de moi. Dans la vérité, j'attribue à leur bienveillance une grande partie du succès que nous eûmes, la troupe de Crow-street étant infiniment plus forte que la nôtre. Elle était composée de Barrv; de Woodward, d'Abbington et de Filz-Henry , et de quelques bons

acteurs du second ordre. Parmi ceux-ci , je dois comprendre mistriss Dancer, qu^alors on était bien loin de regarder comme une actrice distinguée.

Quant à la nôtre, elle me rappelait le régiment, en haillons, désir John FalstafF(i), dont il avait dérobé une partie aux gibets. Cependant, au bout de quelque temps, nous fumes renforcés par M. Brown, qui avait du mérite dans la comédie; et par M. Digges,qui était très-aimé à Dublin , surtout parmi les dames. Comme ce dernier jouera un rôle important dans la suite de mon histoire, il esta propos que je vous en fasse le portrait. Il a des talens , une taille avantageuse et une belle figure ; et il a Fart de persuader aux gens avec lesquels il traite , qu'ail est le meilleur des hommes. Par mes rapports avec la famille Delawar , j'avais appris qu^il avait été maltraité par son oncle, et son sort m'avait intéressée. Mais comme il avait la réputation d'un homme à bonnes fortunes, je refusai de recevoir ses visites.

Je débutai dans Belvidera; mais je ne fus

(1) l'ersoniiHgo de Shakcspeaic.

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pas, à beaucoup près, reçue coiniiie je Pavais ëtë jadis. JVn fus très-ofFensëe , ne faisant pas réflexion qu'*autrefois je n''avais pas eu de concurrence à craindre , et qu'à présent il me fallait lutter contre une troupe dont les moyens auraient fait honneur à un théâtre de Londres. Cependant nous fîmes plus que partager les suffrages du public.

M. Mossop remit au théâtre T Orphelin de la Chine, qui avait réussi à Drury-lane, Thiver précèdent. Les habits avec lesquels nous devions jouer, lui et moi, vinrent de Londres. Mais nous étions fort embarrasses pour faire faire ceux des autres personnages. Le directeur avait eu une querelle avec Tracey, le tailleur, et nous n'avions pas plus de crédit que d'argent. Cependant, il était essentiel que notre représentation eût lieu avant celle que l'autre troupe devait faire de la même pièce, sans quoi nous avions peu d'espoir de soutenir la concurrence. Nos rivaux avaient commandé à Londres leurs costumes , leurs décorations, et on avait célébré, avec ostentation, dans tous les journaux, ces magnifiques préparatifs.

Enfin , j'obtins de Tracey, non-seulemenl

qu^il fît les habits , mais même qu'il en fournit les matériaux. Nous faisions trois répétitions par jour. Nous prîmes tant de soins, nous nous donnâmes tant de peines , quVn moins d'une semaine nous fûmes prêts. Nous devançâmes ainsi les acteurs de Crow-street, et nous eûmes huit belles représentations , avant que leurs costumes si vantés fussent arrivés. Notre célérité fut très-préjudiciable aux entrepreneurs de ce théâtre , qui ne purent se couvrir des frais considérables qu'ils avaient faits pour cette pièce.

M. Digges , qui se proposait de faire ma conquête , soupirait respectueusement pour moi, et couvrait de tant d'égards sa vanité, que je crus avoir été trompée dans le portrait qu'on m'avait fait de lui. Enfin , présenté par une femme de mes amies , il trouva nioyen de me faire recevoir ses visites. Il était aimable et amusant; on ne pouvait guère ne pas se plaire dans sa société. Il affecta , d'abord , de contraindre ses sentimens ; mais , au bout de quelque temps , étant tombé malade , ou feignant de l'être , il m'écrivit , pour me déclarer que son amour pour moi était la cause de cette

indisposition. Poussée par une fatalité' irrésistible, je lus ses lettres ; bientôt après, survint une circonstance qui accéléra Faccomplissement de ses désirs.

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