LETTRE LXXIII
3i juillel 17 — .
Mon mémoire pour le vin et les autres articles que jVvais demandés à M. Crump, montait à 4oo liv. , dont j'avais payé la moitié. Je me proposais de solder le surplus , lors de mon bénéfice: car, quoique je reçusse cinquante guinées par semaine ma négligence et le gaspillage de mes domestiques étaient cause que je nWais jamais une guinée devant moi. Je fus fort étonnée d^apprendre que M. Crump avait fait banqueroute, que Coates avait pris possession de ses effets, de ses livres, etc.
On avait demandé Coriolan. M. Mossop avait Tespoir d'une souscription pour six représentations , ce qui devait le mettre en état de payer les acteurs. Aucun, excepté moi, nVtait régulièrement payé, quoique, à dire vrai , je ne puisse comprendre ce que ce directeur faisait de son argent. Allant un jour,
comme à Fordinaire, à la répétition, je remarquai un homme de mauvaise mine qui marchait à côté de ma chaise. Chemin faisant, j'allai faire une visite : cet homme me suivait toujours. Ne supposant pas que sa présence pût m''annoncer quelque danger, j attribuai son importunité à la beauté de ma chaise, qui réellement attirait tous les regards.
JWais du monde à dîner, ce qui me fît partir pour le théâtre plus tard que je ne faisais ordinairement. Lorsque mes porteurs entrèrent dans Damask-street , Phomme qui le matin m^avait suivie , frappa à la glace du devant de ma chaise; lorsque je Feus ouverte , il me montra un papier. Je lui demandai ce qu'il voulait : cMtait , me dit-il , un mandat dVrrêt , pour les 200 liv. que je devais à Coates, comme successeur de Crump. Il insista pour que je le suivisse à Tinstant. Je lui dis que, s'il voulait venir avec moi jusqu'au théâtre, je lui donnerais la somme réclamée, et que, de plus, je lui ferais un beau présent pour sa complaisance. Mais il refusa d'y consentir, le demandeur lui ayant, dit-il, donné expressément des ordres contraires.
Je fis donc de nécessité vertu , et j^accompagnai l'homme dans Skinner-Row. En y arrivant, j'envoyai chercher Coates ; mais on ne le trouva point. L'officier me dit alors franchement que Ton ne m'avait arrêtée à cette h eure, que pour m'em pêcher de j ouer ce j ourla. On lui avait particulièrement recommandé de ne me pas faire arrêter le matin , sachant bien que, si on me laissait le temps, je paierais la dette, et qu'ainsi le projet échouerait, îl était deux heures du matin avant qu'on eût pu trouver le créancier; et comme il avait donné des ordres positifs pour qu'on n'arrangeât point l'affaire sans lui , je fus obligée d'attendre qu'il lui plût de venir. Mistriss Molloy et miss Ly'll vinrent me voir dans Fintervalle. Jamais , je crois , si bonne compagnie ne s'était réunie dans la maison de l'officier.
Cependant mistriss Usher , pour me remplacer au théâtre , avait été obligée de lire mon rôle. Aussitôt que la pièce fut finie, M. Mossop vint me trouver : je craignais beaucoup qu'il ne donnât à Coates quelques coups de bâton ; c'était ce que celui-ci semblait désirer. Je n'avais jamais vu d'homme ni plus gros-
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sier, ni plus impertinent. Il eut rimptidence de nous dire qu'il savait bien qu'il nous eût ëtë facile d'avoir son argent ; mais qu'il avait voulu m'empécher déjouer ce jour-là. Tous les procèdes sont bons , ajouta-t~il , lorsque l'intérêt est de la partie.
Quand M. Digges me vit dans cette position^ il devint furieux : dans son premier mouvement il infligea à Coates une sévère punition ; ce qui, joint à d'autres embarras qui lui survinrent, l'obligea de quitter Dublin. Avant son départ, il m'écrivit demandant instamment à me parler; j'y consentis. Dans cette entrevue , il me pressa de former avec lui une liaison sérieuse : les qualités de sa personne, la situation où je le voyais, la pitié, la reconnaissance obtinrent mon aveu. Notre union , quoique non-obligatoire pour lui , d'après les lois du pays , à l'égard d'une personne de ma secte , était cependant valide sous tous les autres rapports ; et le résultat en fut qu'elle nous rendit l'un et l'autre fort malheureux, pendant deux ans qu'elle dura.
Il était décidé queje ne serais heureuse dans aucun de mes attachemens; je ne sais à quoi
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attribuer cette singularitc; mais Shakespeare n'a-t-il pas dit :
a Parcourez les livres , consultez et This- » toire et la fable; partout vous verrez Fa- » mour véritable être malheureux. Tantôt )) il souffre d'une opposition de caractère; » tantôt il est affligé par une disproportion )) dVige , ou contrarié par des parens qui ont » fait un autre choix. Est-il formé par une )) heureuse sympathie? la guerre, les ma- » ladies, la mort, Fassiégent et le menacent. » Son bonheur passe comme un son fugitif; » il est léger comme Fombre , rapide comme » un songe ; il disparait comme Féclair qui » brille au milieu d'une nuit obscure (i). »
Je reçus , vers cette époque , de M. Falderman Cracroft, mon procureur à Londres, une lettre par laquelle il m'apprenait que le procureur de M. Davy avait ordre de me poursuivre pour les arrérages échus de ma pension, à moins que je ne lui donnasse un pouvoir pour le mettre en état de les demander légalement à M. Calcraft, qui avait refusé de les payer. Comme je n'avais point douté qu'ils
(i) Songe d'une nuit dété, acte l, scène L
ne fussent régulièrement servis , je fus doublement irritée de la bassesse avec laquelle , dans sa lettre , il affectait d^ignorer cette affaire. Je signai donc , sur-le-champ , le pouvoir que mVn voyait mon procureur, et je Fenvoyai à Londres par le preinier courrier. J'appris ensuite que M. Calcraft , sYtant permis de traiter fort cavalièrement la personne qui s'était présentée pour lui faire la demande de cet argent, avait été arrêté. Offensé d'un procédé si injurieux pour un homme de son importance , il avait porté la cause à la chancellerie , où elle est restée pendante jusqu^à la mort de M. Davy , qui était trop riche et trop paresseux pour suivre le procès.
Je restai à Dublin jusqu'au milieu de l'été. M. Mossop, ne pouvant alors me donner tout ce qu'il s'était engagé à me payer , je fus obligée , avant de quitter l'Irlande , d'emprunter 4oo livres. En débarquant en Angleterre, je tombai si malade à Chester, que je fus forcée d'y rester pendant plusieurs jours. Deux dames qui, dans la traversée, avaient eu pour moi beaucoup d'attentions , eurent la complaisance de retarder leur voyage , et de m'at-
tendre pour que nous pussions aller ensemble à Londres.
Lorsque je fus convalescente, elles mVngagèrent à aller au concert. J'y trouvai M. Crump. Je ne Tavais ni vu, ni entendu nommer depuis que jWais été arrêtée pour ce que je lui devais. Supposant naturellement qu'il avait eu connaissance de cette affaire , et qu'il y avait consenti , je fus surprise de le voir m'aborder avec sa familiarité ordinaire, et je ne pus m'empécher de lai témoigner mon étonnement. Une explication s'ensuivit, après laquelle il sortit brusquement de la chambre , et partit , à ce que j'ai su depuis , pour Dublin, où il comptait se venger de Goates. Mais il n'y réussit point : celui-ci ayant eu quelque avis de son dessein, chercha à éviter sa colère , et partit pour l'Angleterre. Peu de temps après , M. Crump , qui déjà avait eu quelques symptômes d'égarement, devint fou et mourut.
Je n'étais pas encore bien rétablie , quand j'arrivai à Londres. J'allai y reprendre mon ancien logement à Chelsea : de-là , j'écrivis à M. Cracroft, pour lui annoncer que je le verrais dans quelques jours. Je lui devais une
somme considérable ; et il m'avait témoigné dans ses lettres quelque mécontentement de ce que jV vais quitté le royaume sans IVn avertir. Ma négligence était d''autant moins pardonnable , que j Vlais fort liée avec sa femme et sa famille.
Lorsque je vis Falderman, il me demanda si jVvais quelque engagement pour le théâtre. Je lui répondis que non, ajoutant que je ne pouvais songer à en prendre un , jusqu'à ce que mes affaires fussent arrangées. C'était , me dit-il, une opération difficile, parce que je devais beaucoup plus que je ne paraissais le croire. Je n'avais point douté que M. Calcraft n'eût appliqué au paiement d'une partie de mes dettes le produit du reste de mes bijoux, article que j'avais cru pouvoir monter à environ 4^00 livres. La main-d'œuvre de la plupart était si curieuse, que la vente en devait être facile et avantageuse. Il y avait, entre autres, un moulin à vent qui, une fois monté, tournait pendant trois heures, et un bonnet monté avec une rare élégance.
Quelle fut ma surprise , lorsque j'appris de falderman, que ces bijoux avaient été remis à M. ^Teffries, armurier dans le Strand , qui,
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par ordre de M. Calcraft, les avait deTaits, et que leur vente n''avait produit en argent que i 100 livres! Comme j^avais acheté ces articles h des hommes distingues dans ce genre de commerce, et remis à M. Calcraft les reçus des vendeurs, qui se montaient à plus de 6000 livres, je ne pouvais rien concevoir à ce résultat. Je priai M. Cracroft décrire à ce sujet à M. Calcraft.
L^'alderman me dit ensuite qu'il avait reçu de ClifFord (qui mWait quittée pour se marier) un état de mes dettes, et qu'elles se montaient à io,v3oo livres. Le courage, alors, me manqua tout-à-fait : je n'avais rien à espe'rer de M. Calcraft qui, dans cette occasion, s'était montré non-seulement cruel, mais malhonnête. M. Cracroft me fit entendre que je pourrais profiter d'une loi en faveur des créanciers insolvables, que l'on discutait alors. Jamais, je l'avoue, je ne m'étais encore trouvée si humiliée. La seule supposition d'une pareille mesure me fi.t tant de peine , que je fus quelques instans sans pouvoir parler.
Je répondis enfin que j'étais incapable de ce procédé. Ce serait de ma part une fraude insigne , mes dettes ne provenant que de mon