‹ Mémoires de Mistriss Bellamy (volume 2)Chapitre 23 sur 58 · TOME II. Il · texte numérisé non relu

TOME II. Il

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LETTRE LXXVL

22 août 17

Mon récit se prolonge. Ma mémoire exercée par le travail qui m'occupe , me fournit mille circonstances que je croyais avoir oubliées : un incident en rappelle un autre, et je crains que mon ennuyeuse narration ne fatigue votre indulgence. J'écarte donc tout ce qui ne tendrait pas au double but que je me suis proposé , celui de satisfaire votre curiosité , et d'écarter les préventions que le public a conçues contre moi , faute de connaître tous les détails de ma vie.

M. Digges faisait, pour me rendre heureuse, tout ce qui dépendait de lui. Il me procurait tous les plaisirs qui étaient à sa disposition; mais j'étais si importunée des réclamations continuelles qu'entraînaient les dettes qu'il avait contractées avant notre union , que je ne pouvais ni goûter aucune satisfaction , ni lui

ïnoiilrer autant de complaisaiire que je Taurais voulu.

Vers le milieu de la saison , il m*'apprit que son frère, le capitaine Dudley Digges, était arrivé en Angleterre , et qu^il désirait beaucoup de le voir pour régler avec lui quelques intérêts de famille. Il se décida donc k Palier trouver, et nous nous vîmes obligés de conduire, comme nous pourrions, les affaires du théâtre. Mais la difficulté était dWoir de Targent pour les frais de son voyage. M. Still , mon procureur , chargé , dans ce pays , de tous mes intérêts , en avança à ma prière.

M. Digges , en arrivant à Londres , fut bientôt réconcilié avec ma mère : il logea chez, elle pendant tout son séjour. A son retour il me fit présent d^une grande montre d^argent à répétition, pour mettre au chevet de mon lit. J'avais souvent désiré dVn avoir une de ce genre , pour connaître les heures auxquelles il me fallait prendre certains remèdes quVxigeait Fétat toujours chancelant de ma santé.

Il y avait, dans notre troupe, une jeune femme que j'aimais beaucoup; c'était Tépouse

de M. Aickin , acteur du théâtre de Drurjlane. La mort ne tarda pas à nie Fenlever. Cet événement m''afFecta beaucoup , et contribua encore à déranger mon tempérament. Il nous fallut trouver quelque actrice pour me soulager de Textréme fatigue que me causait mon emploi. Je choisis, pour cet objet, mistriss Rennedey , avec qui j'avais joué autrefois , pendant mon premier vojage à Dublin.

Cette actrice , son mari et leur fils furent , en conséquence , engagés à un prix que ne comportait pas Edimbourg; mais que faire? Il était impossible que je jouasse toujours, et je ne pouvais me faire doubler que par quelqu''un qui eût une certaine réputation. Les propriétaires se virent forcés dVccorder des conditions exorbitantes. Mistriss Kennedey avait du mérite dans quelques rôles; et comme elle avait fait partie de plusieurs troupes ambulantes, elle avait étudié presque tous les emplois. Sans être belle, elle avait assez bon air.

Une maladie vint frustrer Pespoir dans lequel nous Tavions engagée. Peu de temps après son arrivée, elle fut incommodée. Une

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éruption dangereuse parut sur son visage. Elle ne put jouer que quatre fois dans toute la saison. Son indisposition donna lieu à un incident qui fit beaucoup rire les spectateurs, et qui, peut-être, vous amusera.

Mistriss Kennedej , se croyant assezbien rétablie pour paraître , fit dire quVlle jouerait le rôle de Zaïre, dans the Mouriiing Bride, qu^on devait donner pour le bénéfice de quelqu\m à qui elle s'*intéressait. Mais le jour de la représentation, sur les quatre heures, elle se trouva si mal, qu^il lui fut impossible de paraître. La pièce avait été choisie à dessein; et il n'y avait ni moyen de la changer , ni possibilité de substituer quelqu'^un pour un rôle si important. Dans cet embarras , mistriss Farrel, sœur de mistriss Kenn^dey, plus âgée qu'elle d'environ vingt ans, et qu'on employait quelquefois pour faire les vieilles nourrices , entreprit déjouer le rôle.

Le public montra son mécontentement pendant toute la pièce, mais surtout au moment où Zaïre mourut. Se levant alors d'entre les muets et s'avançant sur la scène, elle dit aux spectateurs qu'elle était bien fâchée de n'avoir pu mériter leurs suffrages ; mais que

n^ayant joue ce rôle que par coinplaisance, et uniquement pour obliger la personne au bénéfice de qui se faisait la représentation, elle espérait qu''on voudrait bien Fexcuser. Après avoir fini ce discours , elle alla reprendre la place où elle sMtait levée , et se recoucha par terre entre les muets, qui couvrirent son visage du voile. Ce bizarre incident apprêta tellement à rire aux spectateurs, ainsi qu^àmoi qui entrais précisément en scène dans le rôle d'Almérie, qu^il me fut impossible de reprendre mon sérieux de toute la soirée.

Ceci me rappelle une aventure comique du même genre, qui arriva à mistriss Hamilton. Cette actrice jouait le rôle d^Arpasie dansTamerlan ; et comme elle était fort puissante , les valets de théâtre avaient beaucoup de peine à enlever le fauteuil sur lequel elle s'était jetée au moment de sa mort supposée. S^apercevaut de leur embarras, elle leur dit de poser le siège par terre; puis, faisant une révérence à rassemblée , elle s*'en alla sur ses pieds aussi fi'oidement que si elle n'*eût pas été supposée morte.

Je reçus, pendant que je dirigeais ce théâtre d^Edimbourg, un nombre incroyable de lettres

de comédiens ambulans , qui demandaient des engagemens. Tous écrivaient de manière à faire voir quHls se regardaient comme autant de Garricks et de Cibbers.

Dans rhiver suivant, Fhonorable mistriss Digges mourut, ce qui obligea son fils d^aller en Angleterre. Elle laissa 8000 livres à partager entre ses deux fils , à la condition que rainé quitterait le théâtre, et prendrait le nom de West (qui était celui de mistriss Digges). M. Digges m?apprit ces nouvelles pendant que j^étais au théâtre. Le même courrier m^apporta une lettre de ma mère , qui le pressait de partir.

Cétait la semaine suivante que devaient avoir lieu les courses, temps des grandes recettes du théâtre : cependant il fallait de Farg;ent , sur-le-champ , pour ce voyage. J'engageai donc à M. Stili la montre à répétition pour six guinées, et je consentis, cerne semble, qu'il en prît dix ou quinze au bureau. Je ne pouvais en donner davantage. Peu de jours après, j'avais besoin de 200 livresque j'avais promis de payer à mon inflexible créancière.

M. Digges partit pour l'Angleterre , avec

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promesse de revenir aussitôt qu'ail pourrait ; mais comme il ne devait plus jouer, Tépoque de son retour était indifférente. A la fin de la semaine ,j 'envoyai demander à M. Still les 200 livres : je reçus pour réponse qu^il n^avait pas un schelling; il avait donné à M. Digges tout Fargent qu^il possédait, et celui-ci lui devait 200 livres.

Je ne peux exprimer quel fut alors mon embarras : jWais prié M. Ferguson , procureur de ma créancière, de venir dîner avec moiàBonningtonlejour deFéchéance, parce que je me proposais de lui remettre Fargent. Cet homme , heureusement , avait une ame élevée, et faisait honneur à sa profession. Miss Wordley lui ayant appris la vraie position de mes affaires, dont je n^avais pas le courage de lui parler moi-même, il convint de m^accorder trois mois pour payer cette somme", et pour que sa cliente ne fût pas mécontente de ce délai, il lui payaTargent, et prit pour lui la créance. Une oblisfeance si rare méritait toute ma reconnaissance. Elle devint pour moi la cause d^un chagrin très-sensible. J^appris , quelques années après , que cet aimable jeune homme était une des personnes qui

avaient perdu la vie par la chute du pont d'Edimbourg, etje pleurai amèrement cette victime dW aftreux désastre.

Tandis que jliabitais Parliament - street (époque féconde en chagrins), j'avais recommande' à M. Calcraft , pour en faire un commis, un jeune homme qui avait une belle main. Environ deux ans après, celui-ci me dit qu'il avait une occasion de faire aux Indes-Orientales un voyage très-avantageux, m'assurant en même temps qu'il conserverait toujours' un tendre souvenir de l'intérêt que j'avais pris à lui. Il me le prouva bien par sa conduite postérieure. De retour en Angleterre, ce jeune homme, qui s'appelait M. Hearne, demanda de mes nouvelles. Il entendit parler de mes embarras ; et pendant que j'étais à Edimbourg, il m'envoya généreusement 200 livres. C'est le service le plus agréable que j'aie jamais reçu , parce qu'il était le témoignage d'un rare et précieux sentiment, la reconnaissance. J'aurai d'autres occasions de vous parler de cet estimable M. Hearac.

Je ne dois pas omettre un second exemple de ce genre, qui m'arriva vers le même temps. J'avais eu , autrefois , un domestique nommé

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Daniel Douglas. Il avait demeuré chez moi près de neuf ans : enfin, ses galanteries ayant fait du bruit dans la maison et toutes les filles s^occupant de lui, je le plaçai, comme domestique, chez le lord Hume, alors gouverneur de Gibraltar. Mylord en fît son majordome, et Daniel se conduisit tellement à la satisfaction de son maître , que celui-ci, en mourant, lui laissa quelque chose.

On m'avait dit qu'un M. Douglas s'étaif présenté chez moi, plusieurs fois, en mon absence. Un jour, allant à Castle-Hill, je fus abordée par un homme dont le visage m'était familier , quoique je ne le reconnusse pas d'abord : le pauvre garçon fondit en larmes , et se fît bientôt reconnaître. Après s'être informé de ma santé , etc. , il me pria de lui accorder, à mon premier moment de loisir, quelques instans d'entretien , rien autre chose ne le retenant à Edimbourg, que le désir de me parler. Je lui dis de venir l'après-midi chez moi. Je ne concevais pas quelle affaire il pouvait avoir à me communiquer : quoique j'aie toujours tâché de mériter l'affection de mes gens, je n'avais jamais eu pour lui d'attention particulière.

Il vint le soir , et m'apprit qa'll avait amasse onze cents livres. Sa femme venait de prendre sur la route de Douvres une auberge, pour îmtrer en possession de laquelle il leur fallait payer 700 livres. îl espérait, ajout£i-t-il , que je pardonnerais sa présomption ; il craignait que je ne fusse pas dans une position aussi heureuse que celle où il mVvait vue , et , si jVvais la bonté de faire usage, pour le temps que je voudrais , du reste de cette petite fortune, dont jWais été pour lui Toccasion, je lui ferais plus déplaisir que jamais ne pourrait lui en causer aucun autre emploi de ses fonds.

Je pouvais à peine retenir mes larmes. Cette offre touchante était faite d'une manière si délicate ! Le digne homme avait Tair de solliciter un prêt plutôt que de l'offrir. Je le remerciai tendrement; mais je refusai d'accepter sa proposition ; non , certes , que je m'en tinsse offensée : elle me flattait et m'honorait , mais je venais de recevoir de M. Hearne , qu'il connaissait, ce dont j'avais besoin pour le moment. Je ne pouvais, d'ailleurs, me résoudre à emprunter un argent qui lui avait coûté tant d'années de sagesse et d'économie ;

sans être sûre qu^il me fût possible de le rendre quand il en aurait besoin. Le bon Douglas se rendit avec regret à mes raisons; il me quitta, aussi mortifie' de ce que j^avais refusé son argent, que Peut été un autre qu^on aurait poursuivi pour le payer.

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