‹ Mémoires de Mistriss Bellamy (volume 2)Chapitre 32 sur 58 · LETTRE LXXXII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXII

8 octobre 17 — .

A cette époque, j'eus le chagrin de perdre mistriss Cracroft. Notre intimité avait duré plusieurs années. Cette excellente femme fut regrettée par tous ceux qui avaient été à même d^apprécier ses vertus. Elle avait le caractère le plus doux , des sentimens élevés, et quoique pure comme les anges, de Findulgence pour les faiblesses de son sexe : elle ne rougissait point de la société d^mie femme bien injustement décriée , qu^elle savait avoir été trompée indignement , et lâchement calomniée.

A la vraie vertu, se joint toujours cette disposition à compatir aux fautes d^autrui,ii plaindre Jeurs erreurs. Ce sont ces personnes étrangères à la fragilité humaine, qui ne rougissent point d'accorder une larme de pitié à Finfortimée qu'un moment d'oubli a précipitée dans ral>îme.

Aussitôt que le théâtre fnt fermé , je re-

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tournai sur le continent. J^ appris que madame Brillant, actrice française dont je vous ai précédemment parle, sVtait retirée dans un couvent. J^admirai sa résolution , et j enviai son bonheur.

Ce qui avait, cette année-ci, déterminé mon voyage , était qu'un de mes créanciers avait promis de signer mon sauf-conduit, si je voulais lui donner trente guinées. Il mVvaitmême donné cette assurance par écrit. Cependant , le soir même du jour où je lui avais remis Targent, il me fit signer un commandement pour le surplus. Irritée de cette mauvaise foi, je donnai caution , et je me décidai à soutenir le procès. Un procureur que M. Woodward m'avait indiqué, ne suivit pas cette cause avec assez d'attention , et me laissa condamner par défaut.

Ne pouvant supporter F idée que ma caution fût inquiétée à cause de moi , et craignant pour ma propre liberté, je profitai des offres d'amitié que m'avait faites mistriss Collier, qui , fuyant la persécution et les folies d'un abominable mari, s'était établie en France, .l'ailai Vy trouver. Elle me préJa sur-le-champ la somme dont j'avais besoin, et prit monbil-

let payable dans un an. Je renouvelai, chez elle, connaissance avec la belle mistriss A***, qu^on avait envoyée en pays étranger, à cause d^ an penchant qu'elle avait témoigné à un célèbre chanteur. Je n'aurais pas parlé de cette circonstance, si quelques années après il n'en était résulté de-là une autre très-désagréable pour moi.

A mon retour à Londres , j'appris que miss Willford , cousine de mistriss Rich , devait débuter dans Estiphanie. Ceci , joint au dérangement de ma fortune, changea beaucoup les manières de mistriss Rich à mon égard, h II )) fut un temps , dit Jane-Shore , où mon ap- » proche était une petite fête. Le sourire, » quand on me voyait, paraissait sur tous )) les visages. )> Mais cette dame n'arrêtait ses regards que sur les personnes éclairées du soleil de la fortune : enveloppée des ombres du malheur, je n'avais plus droit à son attention.

Je ne pouvais, sans doute , trouver mauvais qu'on eût donné à cette jeune actrice un rôle de début ; mais il me semblait qu'on aurait pu me consulter sur la convenance même du début. Au reste, de toute la famille Rich, avec qui

jadis j'avais été si liée, je ne voyais plus guère que mistriss Walquer , la plus jeune fille de M.Rich. Celle-ci avait des manières naturelles, un cœur dont la bonté se peignait dans ses moindres actions. Je ne voulus point Taffliger, enlui disant que sa belle-mère paraissait changée pour moi.

Ce fut dans ce temps-là que M. Kelly publia un ouvrage intitulé Thespis , dans lequel il attribuait au désordre de mes finances la diminution de mes succès au théâtre. Pour compenser cette observation , il imputait ce désordre à ma générosité. Je ne fus point flattée du compliment. Je n'ai jamais désiré que, dans ces choses, ma main gauche sût ce que faisait ma main droite.

Précisément au moment où le théâtre allait s'ouvrir , il se présenta une circonstance dont les propriétaires du théâtre profitèrent d'autant plus volontiers, pour me dégrader aux yeux du public, que l'année suivante était la dernière démon engagement. J'avais payé à mistriss Ray , mon obstinée créancière, deux années delà somme convenue. Je n'avais pris d'elle que des reçus , ignorant qu'il fallût pren-

dre la précaution de faire rayer les quatre cents livres de dessus robligalion.

Je fus surprise d''apprendre quVUe s'était présentée plusieurs fois chez moi. Le comte Haslang' était malade delà goutte. Les soins que je lui rendais absorbaient presque tout mon temps. Je rentrais fort tard, et elle ne me trouvait point. Enfin, elle me laissa un billet par lequel elle me mandait que si je voulais faire assurer ma vie (i), elle serait parfaitement tranquille sur sa créance. Pour me débarrasser de ses importunités, je lui fis dire que si elle voulait me désigner quelqu''un qui pût faire TafFaire , je l'arrangerais comme on

(i) C'est-à-dire, faire prendre par un tiers l'engagement de payer, à la mort de mlstriss Bellamy , la somme dont elle était débitrice. Celle-ci , pour prix de cette promesse , se serait engagée à donner, pendant toute sa vie, une somme annuelle calculée sur la probabilité du temps que son âge pouvait lui faire espérer de vivre. Ordinairement le créancier lui-même paie l'annuité pour assurer sa créance. Cette opération est, en Angleterre, très-familière et très-utile. Nous avons eu , en France , une compagnie d'assurances sur la vie ; mais détournée dès son origine du but de son institution , elle n'a servi qu'à alimenter pendant quelques instans la fuieur de l'agiotage.

( Note du traducteur. )

îe jugerait à propos; mais que je ne voulais ni la voir, ni lui parler.

Mon respectable ami, M. Fox Faîne, qui m''honorait encore de sa bienveillance, mVvait promis de venir diner le lendemain avec moi. Il nVtait pas encore arrive , lorsque mistriss Ray, accompagnée d''un bomme, se présenta en voiture à ma porte. Quoique je ne devinasse pas pourquoi elle voulait que je fisse assurer ma vie , dans un moment où jVtais en parfaite santé , j^attendais avec impatience la ])ersonne qu^elle avait promis de m'envoyer. Je lis donc dire à Tbomme qui était avec elle, de monter : quant à elle, j'avais positivement défendu qu^on la laissât entrer.

Je vis paraître un homme qui avait Pair d^un juif italien. Aussitôt qu^il fut assis , ne doutant point qu'il ne fût venu pour Fobjet que m\avait annoncé mistriss Ray, je lui demandai ce que coûterait Tassurance de ma vie pour quatre cents livres que je devais encore à mistriss Ray. L'étranger parut surpris de ma question ; je la lui répétai. Il me dit alors, en mauvais anglais, que je me trompais sur l'objet de sa visite; que rambassadeurdeTripoly,

dont il était Tinterprète, étant depuis longtemps mon admirateur, et ayant appris que jVtais débitrice de la dame en question , avait promis à celle-ci , si elle pouvait me faire agréer les visites de son excellence, de payer ce que je lui devais, et tout ce dont j^aurais besoin. Je reconnus alors que la proposition de faire assurer ma vie nVtait qu^un prétexte qu^elle avait pris pour avoir occasion de me faire ces propositions.

J'éprouvai, dans ce moment, tout ce que peut sentir une femme offensée ; jVtouffais de colère et d'indignation. Lorsque je pus me reconnaître, je me hâtai de sonner, et de dire au domestique qui entra, démontrer Fescalier à cet homme. Le drôle craignit, je crois, d'après mon agitation, et l'air que prit le domestique , qu'on ne lui montrât un chemin plus court; il se hâta de rejoindre la dame, et partit avec elle. La suite m'apprit qu'irritée du mauvais succès de son beau projet , elle avait été sur-le-champ trouver son procureur, et avait pris contre moi un mandat d'arrêt pour neuf cents livres, dont deux cents provenaient de créances qu'elle avait achetées pour ajouter à la sienne.

DE MISTRISS BELLAMY. Q./^l

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