‹ Mémoires de Mistriss Bellamy (volume 2)Chapitre 37 sur 58 · LETTRE LXXXV · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXV

6 novembre 17 — .

A la fin de cet hiver, expira mon engagement au théâtre de Covent-Garden : et à la même époque, la patente fut cédée à MM. Colman , Harris , Powell et Rutherford. N'entendant point parler de M. Colman qui était le directeur , je commençais à renoncer à Fespoir de renouveler mon engagement; mais , un matin , M. Woodward me dit qu'il avait eu, avec le directeur, un entretien dans lequel il lui avait demandé si j'étais engagée : Oui, avait répondu le moderne Térence (i), je compte sur elle. Mais la multiplicité des affaires m'a empêché de la voir : vous me ferez plaisir

(i) M. Colman est auteur de plusieurs comédies, entre autres du Mariage clandestin , qu'il fit en société avec M. Garrick, et de la Femme jalouse, dont le sujet est en partie tiré de Tom Jones. {No/c du traducteur )

262 3IÉM0IRES

de lui dire que je me propose d^ aller au premier moment.

Il était doublement heureux pour moi d''être sûre d'un engagement, et dWoir à servir sous un chef dont je considérais les connaissances et les talens. Le lendemain, nos conventions furent signées pour trois ans. Ayant lieu de me croire estimée par M. Colman, je m''attendais à recouvrer, par la préférence qu'il me donnait, le rang que j'avais tenu au théâtre. Dans cet espoir, je me décidai à ne rien épargner pour mériter son suffrage.

M. Talderman Cracroft marié à une riche héritière, et occupé de grands intérêts, m'avait priée de le décharger du soin de distribuer mon traitement à mes créanciers. M. Powell, du bureau des soldes, avait bien voulu le remplacer pendant un hiver. Mais, comme cela exigeait quelques détails, il ne voulut pas continuer. J'avais droit peut-être à plus de complaisance de sa part. C'était moi qui l'avais présenté à M. Fox, quoique je ne le connusse que comme sous-trésorier au théâtre de Covent-Garden. Il avait, sans contredit, toutes les qualités propres aux affaires. Mais , comme bien d'autres, quand il eut fait son che-

niiii , il renversa rëchelle qui Favait aide à monter.

M. Woodward m'avait montré, en toute occasion, un grand désir de m'obliger; et, comme son intégrité était bien connue, je le priai de prendre le soin de cette distribution. Il s'en chargea avec une extrême complaisance, et s'en acquitta avec une exactitude qui satisfît tous mes créanciers.

Nous ouvrîmes la campagne avec quelque éclat. M. Powell était justement estimé. Je ne doute point qu'il n'eût fait honneur au théâtre anglais , s'il avait eu le temps, s'il eût pris la peine d'acquérir les connaissances nécessaires à un art si difficile.

Nous parûmes ensemble , pour la première fois , dans les rôles de Jaffier et de Belvidéra. Il me fît, à cette occasion, des complimens si flatteurs, que j'eus tout lieu de croire qu'il avait renoncé à toute idée d'engager mistriss Yates, comme, dit-on, il en avait eu le projet.

Quelques jours après , ce bruit se renouvela, et M. Colman vint me trouver pour me dire que cet arrangement était absolument nécessaire ; qu'il serait très-malheu-

reux pour la troupe, qu''une actrice de ce mérite acceptât, à Drury-lane, un traité qu'on lui proposait. Son engagement ne me ferait aucun tort : au contraire , on pourrait remettre plusieurs pièces dans lesquelles nous brillerions Fune et Fautre. D'ailleurs , je retiendrais la plus grande partie de mes rôles.

Satisfaite par ces assurances , et de plus , rendant un sincère hommage aux grands talens de mistriss Yates, je me réjouis de sa réunion avec nous. J'ai sujet de penser qu'elle ne me vit pas avec les mêmes sentimens. Lorsqu'à la première répétition , j'allai au-devant (Felle pour la saluer, et me féliciter de la voir dans notre troupe , elle reçut froidement mon compliment; et depuis ce temps, nous ne nous parlâmes plus.

Peu de temps après, M. Colman fît débuter, dans sa pièce du Négociant anglais, une jeune personne nommée Morris, qui y obtint un grand succès. Elle parut ensuite dans le rôle de Juliette. Comme son âge et ses agrémens répondaient au personnage, je n'eusse pu raisonnablement me plaindre de ce qu'on le lui faisait jouer , quoiqu'alors il ne fût pas

DE MJSTRISS BELLAMY. 265

d'*usage d'ôter des rôles aux premiers acteurs, à moins que ce ne fût pour les donner à des personnes d'un mérite reconnu.

Cette jeune actrice brilla comme le lys de la vallée, qui, nouvellement éclos, chargé de pluie, tombe et périt. Une mort hâtive vint moissonner tant de grâces , tant de talens , et ne lui permit pas même de jouer le jour de son bénéfice , où elle devait faire le rôle de Juliette. Ses parens me prièrent de la remplacer, ce que je fis volontiers, regrettant bien sincèrement la fin prématurée de cette jeune beauté qui pouvait donner une autre Farren à notre théâtre.

Avant la fin de Thiver , les deux associés de M. Colman et de M. Powell se plaignirent de ce que ceux-ci avaient usurpé toute Fautorité. Ils leur reprochaient de tant dépenser en habits et en décorations , qu'ail ne resterait aucun bénéfice à partager , quoiqu'en général les chambrées fussent nombreuses. Je voyais peu M. Powell ; persuadée qu'il m'avait trompée , je le méprisais , et je n'allais guère au théâtre que lorsque j'y étais obligée. J'avais formé une société assez intime avec le célèbre M. Hoole , traducteur estimé

de Métastase , du Tasse , et de la plupart des grands poètes italiens. J'avais besoin des distractions que me procuraient son amitié et celle de sa femme , pour me consoler de voir tomber en ruines tous mes châteaux en Espagne.

Tel a constamment été le résultat des événemens que j'ai cru les plus heureux de ma vie. Toujours les espérances les mieux fondées se sont évanouies comme le souper de Sancho-Pança. J'ai toujours entrevu le bonheur , et n'en ai jamais joui.

Je pris , dans l'été , à Strand , une petite maison agréablement située ; la proximité de la ville avait pour moi un mérite de plus , mon service auprès du comte exigeant , presque tous les jours , ma présence.

Au retour de l'hiver , la division des propriétaires du théâtre devint publique. M. Colman ayant voulu que mistriss Yates fît Imogène dans Cymbeline (i) , rôle dans lequel elle était en possession de plaire au public , mistriss Harris et Rutherfort insistèrent pour

(i) Pièce de Shakespeare , raccommodée par Garrick.

{Note du traducteur.)

DE MISTRISS BELLAMY. 'iSj

le donner à inistriss Leffingham ; celle-ci était une très-belle personne , mais très-inférieure à mistriss Yates , qui joignait au talent la science que donnent de longs travaux. De ces discussions , résulta un procès qui , suivant Fusage , ne fat utile qu'aux gens de loi ; eux seuls y gagnèrent quelque chose.

Ce temps est Fèpoque d'un des èvènemens les plus importans de ma vie , la suppression d'une lettre que j'avais écrite à M. Calcraft. J'ose croire que si , alors , cet écrit eût paru, j'eusse été , en quelque sorte , vengée d'un homme qui m'avait si indignement traitée. Ma conduite, connue du public , eût été justifiée , et l'opinion eût cessé de s'égarer sur mon compte; je vous dois les détails de cette circonstance.

Page 1