LETTRE LXXXVI
l4 novembre 17 — ,
On donnait le Négociant anglais; mistriss Yates y faisait le rôle d'Emilie , qui , maigre sa beauté, lui convenait peu, et je jouais celui de lady Alton , auquel sa figure et sa taille eussent été beaucoup plus propres.
Le jour où cette représentation devait avoir lieu , je fis mettre dans tous les journaux un avertissement conçu en ces termes : « In- )> cessamment sera publiée une lettre de » George- Anne Bellamy, à John Calcraft )) Esq. , )) avec cette épigraphe : u Lorsque le » banquet (de la vie) est fini, arrive le mo- )) ment du compte , moment terrible auquel » riiomme ne sourit plus. G a y. »
A Finstant même où la pièce allait commencer , M. Colman vint dans ma loge , et m'apprit , qu'en conséquence de cet avis ^ M. Calcraft était venu chez lui , jurant qu'il s'en prendrait à tout le théâtre , si je ne pro-
mettais pas de renoncer à une publication qui lui mettrait un poignard dans le cœur, et un pistolet à la tête. Il avait ajouté avec force imprécations , que si , du moins , je ne lui donnais pas quelque temps , non-seulement il allait mettre ses menaces à exécution , mais qu'il sVdresserait au lord chambellan pour m'imposer silence ; que du reste , il chasserait mes deux enfans , et les laisserait mourir de faim , plutôt que de leur donner le moindre secours.
M. Colman avait paru blâmer cette violence de M. Calcraft qui Pavait quitté brusquement. Le directeur , cependant, par intérêt pour moi , fit valoir plusieurs considérations pour m'engager à céder. Il m'observa, entre autres choses, que je jouais à Tabri d'un sauf-conduit , et qu'en persistant , je pourrais faire beaucoup de tort à mes créanciers. Il employa avec soin les raisonnemens qu'il crut les plus propres à me déterminer ; je m'obstinais toujours.
Il me pria alors de différer, du moins, la publication de ma lettre jusqu'à la fin de la saison du théâtre. Enfin, vaincue par ses instances , je lui promis ce qu'il voulut : com-
plaisance fatale , dont je n''ai cesse, jusqu'à ce jour , de me repentir.
Mais M. Calcraft ne m'^en doit point d''obligation , je ne cédai qu''à la considération que jWais pour son négociateur; ce fut à lui que je fis le sacrifice de mon opinion, et non au misérable qui m'avait trompée. Celui-ci avait répandu le bruit que notre séparation avait eu pour cause mes galanteries; il nommait même à ce sujet le comte Harrington. J'étais si irritée de ce propos , que j'aurais dû faire justice de lui, en publiant toutes ses faussetés.
Mais telle était ma destinée. Il était décidé que je me laisserais toujours influencer quand je serais sur le point de faire une démarche raisonnable. Je ne peux attribuer qu'à cette fatalité la condescendance que j'eus en cette occasion; non que je suppose à M. Colman d'autres motifs que l'amitié , qui fut pour moi d'un grand poids. Il ne pouvait avoir en vue aucune considération personnelle ; car , si M. Calcraft et ses associés eussent fait quelque tort au théâtre , des personnes aussi opulentes auraient sans doute amplement dédommagé les propriétaires. Je ne sais quel sort m'en-
DE MISTKISS BELLAMY. 27 1
traînait avec une force que je n'ai jamais su vaincre.
Le fait suivant peut vous donner une nouvelle preuve de Fadresse avec laquelle cet invisible génie mV'garait toujours hors du sentier que me traçait la prudence.
La rupture était ouverte entre les propriétaires; il devint nécessaire à M. Golman de faire signer aux acteurs un écrit par lequel ils approuvaient son administration , et consentaient à se soumettre à sa direction.
Il m'apporta cet écrit , en me priant de le signer. Je répondis que, comme j'étais engagée avec les quatre propriétaires , il ne me paraissait pas prudent , au premier coupd'œil, de signer un écrit par lequel je donnerais à Tun d'eux la préférence. Il m'observa que, d'après ses conventions avec ses associés , il devait être le seul directeur en exercice, et que, par conséquent, il n'y avait aucun inconvénient à reconnaître ce droit. Il était si sûr, ajoutait-il, qu'après un peu de réflexion je serais de son avis, qu'il me laissait l'écrit. Le lendemain , il viendrait dîner avec moi.
M. Colman était à peine sorti, que M. Ru-
therford et M. Woodward entrèrent, et pro'bablement pour le même objet; car le premier me dit sur-le-champ : Avez-vous signe? Je répondis que non ; mais je convins qu'on m'avait laisse Técrit. M. Ru therford me pria de le lui montrer : ne pouvant disposer d'une chose qui m'était confiée, je le refusai. Il me dit y alors, que s'il eût pu le tenir, il l'eût brûlé ^ parce que deux acteurs l'avaient signé, qui, certainement, ne l'auraient pas fait si, auparavant, on leur en eût présenté un en faveur des autres propriétaires. J'insistai d'autant plus pour ne le pas montrer, ajoutant que quel qu'en fût l'objet, je ne voulais pas me rendre coupable d'un abus de confiance.
M. Rutherford , à ces mots , sortit en colère. M. Woodward, qui était resté, employa tous les raisonnemens possibles pour me détourner de signer. Il insista sur la mauvaise conduite qu'avait tenue M. Colman à mon égard, quoique je dusse , ce me semble , m'en prendre plutôt à M. Powell. Enfin , fatiguée par les instances de M. Woodward , déterminée par ma reconnaissance pourlui, et surtout par mon inconséquence ordinaire, je cédai à ses sollicitations. Je renvoyai l'écrit à M. Col-
•nan, avec un billet par lequel je le priais de me dispenser de le signer. Mais j Vspérais , ajoutai-je, que mon refus ne me priverait pas, le lendemain, du plaisir de le voir. Cependant, il ne tint compte de mon invitation, et, depuis ce temps , nous fûmes absolument étrangers Fun à Tautre.
Ainsi me laissai-je , encore une fois, pousser contre mon inspiration particulière , à faire une démarche funeste à mes intérêts; et quoique je ne puisse en accuser que la faiblesse de ma volonté, il me semble, pourtant, que la fortune avait quelque part à cette suite d^inconséquences.
Elle en eut davantage , à Texemple suivant, qui démontre assez que je notais pas de ses favoris.
Vers la fin de Thiver, M. Powell me dit, un soir, au foyer, que M. Bentley et lui avaient dîné chez lord TyraAvley. Dans la conversation, miss Nancy 0''Hara, qui avait pour lui un penchant avoué, lui avait dit que je toucherais bientôt un legs considérable, lady Tyrawley étant fort malade. Je recevais ordinairement, tous les soirs, une invitation d'aller voir cette dame. En rentrant chez