‹ Mémoires de Mistriss Bellamy (volume 2)Chapitre 51 sur 58 · LETTRE XCVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XCVIII

1 mars 17 — .

Un avis parut dans les papiers publics , annonçant qu'on allait publier , dans une brochure, le nom de toutes les personnes qui sMtaient rendues dans King's-bench , ou qui étaient inscrites sur les livres de cette demeure. Craignant de voir mon nom confondu avec ceux de gens quis^ étaient fait inscrire, etsVtaient procuré des billets de feu dans des vues frauduleuses , jVcrivis à M. Woodfall (i) pour empêcher , s'il était possible , cette insertion. Je lui exposais les vraies circonstances de mon arrestation , et le priais de ne pas mettre mon nom, parce que , dans le mois suivant, devait se terminer une affaire qui m'avait causé tant de désagrémens. Mais , à mon grand chagrin , quand la fâcheuse liste

(1) Propriétaire d'un journal ancien et estime, connu sous le nom de Woodfall register. ( Note du traducteur. ^

DE MISTRISS BELLAMY. SyS

parut, mon nom s'y trouva, ainsi que celui de mistriss Douglas , en assez mauvaise compagnie.

Les gens de la maison que j'habitais n'avaient eu aucune connaissance de ce qui m'était arrivé : quand ils virent mon nom sur le rôle de King's-bench , ils prirent beaucoup d'inquiétude, et craignirent que , pour annu- }er de nouvelles contraintes , je ne voulusse profiter de ma qualité de prisonnière , ce que prétendaient pouvoir faire toutes les personnes qui étaient sur la liste. Je fus extrêmement humiliée d'une supposition si contraire à mes principes. Je trouve tout simple que le malheureux marchand , qui se trouve réduit, par des pertes , à l'impossibilité de payer , profite des actes d'insolvabilité, ou d'autres moyens légaux , pour éviter des poursuites. Mais je ne pense point qu'il soit permis à d'autres d'user de ces avantages. Je m'étais conduite conformément à cette opinion , lorsque j'avais refusé de me libérer , par un pareil acte , de dettes bien autrement importantes.

J'avais fait part à mon fils Metham de la manière dont s'était comportée avec moi son amie. Surprise de ne point recevoir de lui de

réponse, par le retour du paquebot (i), je pressentis mon malheur. Mes craintes ne tardèrent pas à se réaliser. J''écrivis à sir George , pour savoir s^il avait reçu quelques nouvelles. Sa réponse me parvint cachetée de noir; je rouvris en tremblant ; je vis à la première ligne: « Rassemblez tout votre courage. » Je ne pus continuer; je tombai par terre, sans connaissance.

Lorsque je repris mes sens , je vis autour de moi, fondantes en larmes, la maîtresse de la maison et quelques autres personnes quVlle avait appelées à mon secours. Mes pleurs ne coulaient point; la douleur était prête à me suffoquer. De tous les chagrins que j'ai éprouvés , ce fut là sans contredit le plus sensible. Je perdis dans mon fils tout ce qu'une mère pouvait espérer ou désirer; un ami , un protecteur, le seul soutien qui me restât. Mon fils Henri était aux Indes orientales , et le sinistre

(1) Le départ et le retour des paquebots , pour les colonies , sont aussi réglés que les courriers de la poste- Nous avons eu en France des paquebots pour nos îles de l'Amérique; mais l'usage en a duré peu de temps. Il serait a souhaiter qu'à la paix on renouvelât cet utile établissement. ( No/c du tradintciir. )

DE MISTIUSS BELLA31V. 377

tjvenemerit qui m'enlevait son frère redour hlait pour lui mes craintes : je me regardais comme sans enfans; car pour ma fille, je ne pouvais , après les procèdes qu'elle avait eus pour moi , la considérer comme mon enfant; elle m'avait montre par sa cruauté qu'elle était la vraie fille de M. Galcraft.

Je n'avais pas même de quoi acheter des vétemens de deuil. Sir George, que je priai par écrit de venir à mon secours , me répondit qu'il ne le pouvait pas : ses propres dépenses absorbaient tout ce qu'il avait sauvé des débris de sa fortune. J'eus encore recours à M. Stacie, qui me donna ce qui m'était nécessaire.

Je fis de^ démarches pour obtenir des lettres d'administration de la fortune de mon fils. On m'en détournait , par l'observation que peutêtre cette fortune ne suffirait pas pour couvrir les frais; mais je ne pouvais croire qu'il n'eût pas laissé quelque chose à la Jamaïque. Je persistai dans mon dessein. Au bout de quelques mois , un des principaux créanciers de mon fils détermina son procureur à prendre pour moi , à la chambre des communes , l'engagement de payer les frais. Après beaucoup de

peines, les lettres furent obtenues. Si-tôt que je les eus, j'appris, à mon grand étonnement, par M. Barry, secrétaire du général Dalling, qu'il y avait un testament, dont il promit de m'envoyer copie. Cette nouvelle m'empêcha de faire aucun usage de mes lettres. Malgré tous les soins que j'ai pris depuis trois ans, j'ignore encore aujourd'hui si mon fils est mort riche ou insolvable.

Ainsi, toujours trompée dans mes espérances, jouet habituel de la fortune , je ne savais de quel côté me tourner. Heureusement, le comte Haslang, sorti, comme par miracle , de sa longue indisposition , promit de me renouveler le secours qu'il m'avait donné pendant quelque temps ; mais tout ce que je recevais était consommé d'avance par des besoins antérieurs. Les directeurs de Covent-Garden se prêtèrent encore à m'obliger, en me donnant des billets; mais un changement de pièce , une erreur d'affiches , empêchèrent qu'ils ne me fussent utiles. Je ne reçus que vingt guinées de mistriss Armstead , pour une loge; libéralité particulièrement méritoire de la part de cette dame , que je ne connaissais point. Le comte Haslang eut alors

une rechute , ce qui me rejeta dans de nou-. veaux embarras. Tout semblait se réunir pour les augmenter; chaque espérance quis^ofFrait à moi s'évanouissait à Finstant où j'allais la saisir; chaque rameau auquel je m'accrochais se brisait au premier effort , et je retombais dans ^ le torrent qui m'entraînait. Ceci me rappelle un colibet de ma mère. Elle prétendait que la fortune avait frappé si souvent à ma porte sans que je lui permisse d'entrer, qu'il y avait à craindre qu'un jour elle ne m'envoyât une miss (i) de sa famille , qui ne se laisserait pas éconduire. La prédiction n'a été que trop vraie. L'infortune est venue ; il a bien fallu la laisser entrer ; et au lieu de se contenter d'une simple visite , elle est devenue ma compagne pour la vie,

(i) Misfortune , qui en anglais repond à noire mot infortune. Les calembourgs sont dans loutes les langues ; il s'en est fait dans tous les temps. {Note du traducteur.)

38o MÉMOIRES

Page 1