LETTRE XCIX
3o mars 17 — .
La rechute du comte me privant de ce qu^il m'avait promis de me donner jusque ce que mes affaires fussent arrangées, je fus obligée de réduire encore ma dépense ; je changeai de logement pour en prendre , provisoi- 1
rement , un moins cher que celui que j'oc- '"
cupais.
Pour me débarrasser de mes dettes , jVtais convenue avec le frère de M. Woodward de vendre Targent place dans les fonds dont il devait recevoir Tintérét pendant sa vie. M. Willet , le procureur des exécuteurs, avait promis de faciliter cette opération ; mais , lorsque Faffaire fut portée devant les barons de Téchiquier, il sY opposa, sous prétexte que cette demande était contraire à Fesprit ainsi quW la lettre du testament de M. Woodward. Sur ses observations , la requête fut rejetée. M. Willet, à tout prix , voulait éviter de
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rendre un compte ; cette action répond au reste de sa conduite; elle recevra, peut-être, un jour sa récompense.
Ma détresse devenait si pressante , que je me vis obligée d''importuner de nouveau le comte Haslang-. Je sentais combien cette démarche était peu délicate ; j'avais tant de preuves de Famitié du comte, que je ne pouvais supposer qu'il m'eût négligée; et la nécessité seule pouvait me déterminer à lui reparler de mes besoins.
Vous serez tentée peut-être de penser que Famitié qui subsistait entre nous avait quelque rapport à Famour. Mais je peux dire avec amour-propre , malgré tous les reproches qu'on a faits à ma conduite, que j'ai été honorée de l'amitié désintéressée de quelques uns des plus grands personnages qui aient figuré de mon temps, soit au sénat, soit dans la société privée , ou au théâtre.
Je n'attribue cette distinction flatteuse qu'à une philantropie générale, à une sincérité constante , et à ce que je n'ai jamais prétendu à aucune supériorité d'esprit ; faible trop commun aux femmes qui, à quelques talens, joignent de Finstruction et de la mémoire.
38a MÉMOIRES
Etant allée un dimanche à Golden-square , je vis avec un extrême plaisir le comte assez bien re'tablipour assister au service divin dans la chapelle ; ce qu^il nWait pu faire depuis plusieurs mois. Il m'*assura qu^il ne s''était pas trouvé si bien depuis trente ans. Il me dit en-^ suite qu^il se proposait de venir me voir incessamment, et que je pouvais envoyer le jeudi prochain ma domestique chercher la réponse à la lettre que je lui avais écrite. Il eut la bonté d'ajouter qu'il était bien fâché de m'avoir laissée dans le cas de lui rappeler sa promesse.
Attachée à son excellence , par une longue suite d'obligations , je me réjouis de son rétablissement, et je me flattai d'avoir, jusqu'à l'arrangement de mes affaires , un petit revenu assuré.
Conformément à son ordre , j'envoyai le jeudi ma fidèle petite domestique qui se rendit à midi à Golden-square , persuadée qu'elle allait toucher ce que j'attendais, et toute contente de revoir le comte qui la traitait toujours avec bonté. Je comptais tellement sur ce qu'elle devait me rapporter au retour, que je retins, pour dîner avec moi, une
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îamie qui était venue me voir. Mais devaisje croire qu'une de mes espérances se réalisât?
Lorsque Sally revint, je tendis bien vite la main pour prendre la réponse que , sans doute, elle me rapportait. Au lieu de me la remettre , elle me cria : « Point de ré- )> ponse , vous avez perdu votre unique ami; )> le comte est mort, w Frappée comme de la foudre, je ne pouvais Ten croire. Je courus , sur-le-champ, à Fhôtel, où je trouvai que la nouvelle était trop vraie : la veille Tange de la mort avait administré les trois fatales gouttes (i).
Le dimanche, le comte, après que je Teus
(i) C'était une opinion reçue chez les anciens Juifs , et qui subsiste encore chez quelques-ubs de leurs descendans , que , lorsque Dieu a ordonné la mort de quelqu'un , l'ange exterminateur plane sur la tête de la personne désignée , ayant à la main une épée à la pointe de laquelle pendent trois gouttes de fiel. Le moribond, apercevant cette vision , s'effraie , ouvre la bouche , et l'ange de la mort verse à l'instant la fatale potion qui produit les effets suivans : la première goutte prive de la vie; la seconde donne au cadavre une pâleur livide ; la troisième le réduit en poussière dans le tombeau. {Calmet , Disserf alion sur la défaite de l'armée de Sannach. )
quitté, avait demandé sa voiture pour aller rendre quelques-unes des nombreuses visites qu'on lui avait faites pendant sa maladie. Le temps était très-froid; et quelques dornestiques engagèrent son excellence à remettre sa promenade à un moment plus doux. Mais ilinsista, disant qu'ail aurait à peine le temps de rendre toutes ses visites avant le jour de la naissance du roi.
Il partit donc. Dans sa course , un des chevaux tomba ; le comte ouvrit la glace de la voiture jusqu'à ce que Fanimal fût relevé. Cela prit un peu de temps, pendant lequel il reçut le vent qui lui soufflait dans le visage ; circonstance nécessairement dangereuse pour quelqu'un qui n'était pas sorti de sa chambre depuis plusieurs mois, et qui venait d'échapper miraculeusement à une longue et terrible maladie.
Le soir , il se plaignit du froid. Le lendemain, il fut mieux; mais le jour suivant, on vit la mort approcher. J'ai su, de bonne part y qu'au lieu de le laisser finir en paix, on l'importuna dans ses derniers momens , pour lui faire faire un testament au préjudice du comte son fils.
Le jeune baron, héritier et exécuteur testamentaire du comte, se laissa conduire par les personnes qui Fenvironnaient. Au lieu de faire rendre à son excellence les honneurs qui convenaient à sa place et à son rang', on le déposa dans le cimetière commun de Saint- Pancrace. Plusieurs mois sVcoulèrent sans qu'on mît une seule pierre ou une indication quelconque, pour designer la place où il était. Je fus d'autant plus affectée de le voir traiter avec si peu d'égards, que lui-même avait paru très-mécontent de ce qu'on avait enterré dans cet endroit sa vieille femme de charge : il s'était exprimé à ce sujet avec beaucoup d'aigreur , et avait dit : « J'aurais )) plus d'attention pour un chien que j'aurais )) aimé. )> Ce ne fut qu'avec peine qu'il consentit qu'elle y restât, quoiqu'on lui eût dit qu'elle-même l'avait désiré. Pauvre homme ! Que n'eût-il pas souffert, s'il eût su que ses propres restes devaient être déposés dans un lieu pour lequel il avait tant de dégoût (i) !
(i) Des plaintes si peu sensées rappellent ces vers connus :
Je rêvais cette nuit que, de mal consume'. Cote à côte d'un pauvre on m'aviiit inhumé. 70ME II. aS
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Me sentant fort choqué d'un pareil voisinage, En mort de qualité, je lui lins ce lanj!;age : Retire-toi, coquin j va pourrir loin d'ici 5 11 ne t'appartient pas de m'approcher ainsi. Coquin, me reprit-il d'une arrogance extrême, Va ctiercher tes coquins ailleurs, coquin toi-même. Ici tous sont égaux; je ne te dois plus rien ; Je suis sur mon fuiiuer, comme loi sur le tien.