LETTRE LXVI
lO juin 17
Je restai plusieurs semaines dans la cruelle situation où m^a laissée ma dernière lettre ; après quoi, je fus transporte'e à la ville. Deux consultations par jour n''amëliorèrent pas mon e'tat. La Faculté' me persécuta jusqu'à Noël : enfin ses doctes membres , dc'sespèrant de me procurer quelque soulagement , et honteux de prendre , sans fruit , tant d'argent , m'abandonnèrent à ma destinée. Mon humain et vigilant ami , M. Ad air , continua pourtant ses assiduités ; et voyant que les autres médecins ne m'avaient été d'aucun secours , il m'amena furtivement le docleur Lucas. Mais quoique le me'rite de ce me'decin fût incontestable , ses principes politiques étant fort différens des nôtres , son introduction dans notre maison fut trouvée répréhensible.
Le docteur découvrit bientôt la cause de
ma maladie , qui avait échappé à ses confrères. Il prononça que jVvais un abcès au poumon , ce dont Tèvènement prouva la ve'rite; il ajouta que, s^il venait à percer pendant que je serais assoupie , car je ne dormais pas , il devait me suffoquer.
Après mWoir préparée , par les remèdes qu^il jugea convenables , il mVnvoya aux bains chauds de Bristol , pour y passer les fêtes de Noël. Ces bains , à cette saison , ne sont fréquentés que par quelques misérables qu^on envoie là exhaler leur dernier souffle. J'avais entièrement perdu Tusage de mes membres , ne pouvant lever le bras jusqu'à latéte , et j'étais portée comme un enfant dans les bras d'un domestique. Durant le voyage , on m'avait défendu de faire plus de vingt milles par jour , et quoique nous fussions au cœur de l'hiver , j'étais obligée de laisser les glaces de ma chaise ouvertes. Comme j'étais fort connue sur la route , les maîtres et maîtresses d'auberge semblaient me faire leurs derniers adieux , et regretter la perte d'une de leurs meilleures pratiques.
Mistriss Sparks , femme de l'acteur de ce nom , avait quiîté sa famille pour m'accom-
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pagner ; des raisons de santé avaient forcé ma chère miss Meredith de faire un deuxième voyage en France. Mes deux gardes et ses domestiques me formaient un train considérable. Quand j'aurais dépensé, dans cette occasion , toute la fortune de M. Calcraft , je m'en serais mise peu en peine ; car mon ressentiment contre lui subsistait dans toute sa force ; je n'avais pas même voulu lui permettre de prendre congé de moi , ni souffrir qu'on prononçât son nom en ma présence.
Après une suite de pénibles journées, j'arrivai aux eaux, où les objets qui se présentèrent à mes regards, la triste perspective du lieu , le son funèbre de la cloche de Clifton , n'offrirent que de lugubres tableaux à mon imagination. Là , je fus confiée aux soins du docteur Ford, qui m'ordonna le vin de Porto et le punch. Accoutumée au vin trempé, l'usage de ces liqueurs , qui m'étaient inconnues , me fut désagréable. Mais j'avais été saignée si souvent, que mon état d'épuisement faisait craindre qu'il ne survint une hydropisie, quand même je guérirais de mon autre maladie.
Enfin l'abcès creva pendant que je pre-
nais Fair. Je retournai à mon logement, et le docteur Ford, aux soins duquel j^ai les plus grandes obligations, ayant été appelé, me fit conduire à la chambre de pompe, pour j recevoir la douche. Ensuite il me fit mettre dans un lit bien bassine; on me donna à boire un peu d'eau-de-vie brûlée. Je n'^avais pu me coucher depuis plus de quatre mois. Aussitôt que je fus au lit , le sommeil me prit, et je ne mVveillai qu^au bout de dix-huit heures. Ce sommeil fut si calme, que ceux qui me gardaient furent plus d^une fois tentes de croire que je mutais endormie pour touj ours : souvent ils mirent un miroir sur ma bouche , pour s''assurer si je respirais encore ; enfin ils commencèrent à se flatter que ce profond repos deviendrait un excellent remède , et serait le premier symptôme de ma guërison. Mon rétablissement fut plus prompt, cependant , qu^on n^eût pu s^ attendre ; car à mon re'veil , je me trouvai en état , non-seulement de me tenir debout , mais même de faire quelques pas. La cause du mal une fois de'truite , je repris des forces chaque jour , ce qui me de'termina à quitter ma triste solitude , et à retourner h la ville. Mais re'solue
de ne pas rentrer chez M. Calcraft, jMcrivis à ma mère , pour la prier de me louer sa maison. CVtait celle de la rue BrcAver , qu^avait jadis occupée M. Calcraft.
Quoique affligée des circonstances qui me faisaient quitter Parliament-street , ma mère me répondit que la maison serait pre'parée pour me recevoir. Aussitôt que M. Calcraft fut instruit de mon dessein , il pensa perdre la tête. Il craignait , avec grande raison , que je ne fisse pas mystère des motifs que j'avais eus pour quitter sa demeure. La plupart de ceux qui l'employaient , n'a Avaient pris confiance en lui que par égard pour moi. Lord Tyrawley , malgré la froideur qui subsistait entre nous, ne pouvait manquer de s'intéresser à mon sort : mon frère était encore plus redoutable ; et toutes ces considérations avaient bien plus de poids , sur lui , que la tendresse.
D'ailleurs , il n'était pas indifférent pour lui que je présidasse à sa table , à raison de l'importance de mes liaisons , et du nombre de ,mes protectrices parmi les dames du premier rang. Mais ce qui le touchait encore plus, et motivait ses promesses réitérées de payer mes
dettes , était Tattente où il était de la mort de mon amie miss Meredith. Cette jeune personne était abandonnée par les médecins , et comme on supposait qu'elle devait tester en ma faveur, il en concluait que ma fierté ne me permettrait pas dWoir des obligations à quelqu^un que je détestais si cordialement, et faisait, sans ménagement, des promesses qu'il croyait bien n''étre jamais dans la nécessité de remplir.
Il écrivit donc à mistriss Sparks , pour la prier de chercher Foccasion de me communiquer le contenu des lettres quHl lui écrivait, et qui renfermaient les plus belles promesses du monde. Il nMgnorait pas que je n'avais vu que cette dame ; et comme il avait avec elle des liaisons d'intérêt (i) , il était bien sûr que rien ne transpirerait. Son nom seul me jeta dans une telle agitation , qu'elle craignit de le prononcer devant moi. Mais il devint si pressant à chaque lettre, qu'elle se hasarda enfin à m'entretenir sur ce sujet.
(i) M. Calcraft avait alors trois parts dans le théâtre , et Ton s'attendait qu'ilachèterai; la patente , lorsque M. Sparks eut la promesse d'être directeur.
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Après diverses tentatives, elle parvint enfin à me lire une de ces lettres. M. Calcraft m^ conjurait, aunomde Thumanite, pourFamour de mes enfans et de moi-même , de retourner auprès de lui. Il s^engageait par tout ce qu^il y a de plus sacre, à payer mes dettes en trois mois. Il finissait par protester de la violence de sa passion.
Déterminée par Tavis de M. Quin , qui avait toujours ète' mon oracle , mais que la générosité de son cœur égara en cette occasion, fatiguée de toutes ces importunités , à peine remise de mes eaux de Bristol, je retournai enfin dansFodieuse maison, sous la condition expresse qu'il ne tenterait jamais de me voir ou de me parler seul , et quMl serait exact à payer mes dettes , articles auxquels il se soumit sans objection.