‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 11 sur 110 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

37 novembre 17 — .

Enfin ce jour tant redouté arriva. M. Quin \ avait déclare dans toutes les sociétés que je 1 ne réussirais pas. M. Rich, au contraire, avait ! répandu mes louanges de tous côtés. Ces con-| tradîctîons avaient excité la curiosité du pu-i blic. Lorsqu^on leva la toile , la salle se trouva remplie d^une foule nombreuse; ce qui n^arrivait guère à Covent-Garden qu^aux premières représentations , ou à la remise des pantomimes.

Il m^est impossible de vous peindre ce que jVprouvai en entrant sur la scène. Eblouie par Faction des lumières, étourdie par le bruit des applaudissemens , je perdis tout-àcoup et la voix et la mémoire ; je restai en place immobile comme une statue. Enfin, quelque pitié de ma jeunesse , quelque prévention favorable inspirée par ma figure , ou par un costume extraordinaire , parce qu^il

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était élégant et simple, engagèrent un des spectateurs qui était dans ce temps-là le tyran du parterre (i) , à crier de baisser le rideau jusqu'à ce que j'eusse vaincu ma timidité.

M. Quin triomphait. M. Richme conjura de la manière la plus pressante de faire usage de mes moyens; mais ses instances n'eurent aucun effet. Lorsque j'essayai de reparaître , j'étais si tremblante qu'à peine m'entendait«on des loges qui étaient sur le théâtre. Au reste , pen* dant tout le premier acte, on applaudissait avec tant de force , quoiqu'on n'entendit pas un mot, que ma voix , dans toute sa portée , n'aurait pu se distinguer au milieu du bruit.

Le directeur , croyant son honneur intéressé à mon succès, avait, pour me soutenir, dispersé ses amis dans toute la salle. Lorsqu'il vit que je ne pouvais me rassurer, il fiit aussi déconcerté que si son sort ou celui de $oq théâtre eussent dépendu de mon début.

Il renouvelait ses caresses , ses encourag»mens : soins perdus ! Bien, jusqu'au quatrième acte , ne put me tirer de ma stupidité. C'était

(i) M. Chitiy; on Tappelait par dérision M. Town fM. le Publie).

là le moment critique qui devait décider de ^mon sort ; c^était là quMl fallait tomber ou ^ "

réussir. Tout-à-coup, à rétonnement du pu-Ti^^^^ ^ blic , à celui des acteurs et à la grande joie l\/.yV\'*^'^ ^ du directeur, je me sentis inspirée; je brillai dMn feu soudain, et, jusqu^à la fin du rôle , je remplis avec le plus grand éclat cette tAchc difficile , dans laquelle souvent ont échoué des actrices consommées.

M. Quin fut si émerveillé , comme il eut en- 1 jifj^ji^ suite la bonté de me le dire , de ce développe- i , ,

ment imprévu , qu'il m'attendit dans la cou- ^ ^^^ lisse jusqu'à la fin de l'acte. Alors , transporté , il me prit dans ses bras , et m'enleva de terre en me disant : Tu es une divine créature , en toi repose le vrai talent. Les spectateurs me prodiguèrent les témoignages de satisfaction. Pour M. Rich, il était aussi triomphant que lorsqu'il voyait réussir une de ses pantomimes favorites.

Les acteurs qui , une demi-heure auparavant , me regardaient d'un œil de pitié , m'entourèrent pour me charger de complimens et de félicitations. M. Quin , comme pour expier le mépris avec lequel il m'avait traitée, fut , s'il est possible , plus flatteur dans ses éloges ^

quil n^avait été piquant dans ses sarcastnesn Cette expression paraîtra forte à ceux qui Font connu. On sait que Fàcreté de ses expressions satiriques Tentrainait quelquefois bien au-delà des mouvemens de son cœur, Fun des meilleurs, j^ose le dire , dont jamais homme ait eu à se glorifier.

La nouveauté d^un pareil succès obtenu par un enfant (car je paraissais encore plus jeune que je notais) , malgré la concurrence d^un V^ic^ ^^^'' Garrick et d'une Cibber (i) intéressa telle- « ;^ ment le public, qu'on donna la même pièce

^ * / trois jours de suite; chose d'autant plus re- 1 V" * " marquable , que FOrpheline était une ancienne pièce extrêmement connue, et qui n'était soutenue que par un rôle. M. Quin , comme je l'ai dit, quoique acteur très-distingué dans tous les rôles qui ne contrastaient pas avec son âge et sa tournure, ne pouvait guère , à près de soixante ans , et avec assez d'embonpoint, paraître le frère d'une fille de mon âge. Un accueil si flatteur, des louanges si supérieures à tout ce que j'eusse osé me pro-

(i; Qui jouaient la même pièce au thifâtre de Drury- I a ne . ( Note du fraduvtc u r. )

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mettre, enivrèrent ,. comme on peut le croire, un cœur trop susceptible de vanité.

M. Quin , devenu mon ami , prit quelques ^-^^^^^"^'^ ^ . informations sur moi , sur ma mère , qu'ail ne iuMtr^^^^-v connaissait point du tout , quoiqu^il eût joué \ avec eUe pendant plusieurs années. Satisfait du résultat de ses recherches , il ne voulut point être obligeant à demi. Sachant que je passais pour la fille de son ancien ami , lord Tyrawley, afin de ne nous point humilier et de ne point embarrasser notre délicatesse , il mit sous enveloppe un billet de banque , et l'adressa à ma mère par la petite poste» Non content d'avoir pourvu à nos besoins , il chercha toutes les occasions de nous témoigner des ég-ards. Il me fit en particulier Thonneur de m'admettre , par une invitation générale, aux soupers cpi'il donnait régulièrement quatre fois la semaine , m'engageant en même temps à n'y point venir seule, parce que , ajouta-t-il en plaisantant, il n'était point encore assez vieux pour être sans conséquence (i).

(i) CeUe prëcaution rappelle un mot peu connu de madame de Sévigaë. Sortant d'une maison où elle avait ren-

Tous les gens de lettres du temps se trouvaient à ces réunions^ où Tesprit, la gaieté, la bonne plaisanterie , circulaient sans contrainte. La conversation, dans ces repas, roulait en général sur les nouveautés littéraires ; et , cemme la plupart des convives étaient auteurs , une critique fine et juste ^ . «ine discussion sans aigreur relevait les défauts de chaque ouvrage , ou en faisait ressortir les beautés.

M. Quin , avec tant d^excellentcs qualités , notait pas exempt de quelques défauts. Il avait ses caprices , ses préventions , ses préjugés ; sa satire était amère , et son expression nVtaît pas toujours délicate. Mais'quel homme est parfait?

L^anecdote suivante vous donnera quelque

idée de sa manière,

contré Ména|;e , elle Tinvita â l'accotiipagner Âama use autre visite : prêt à monter en yoituce , et ne voyant pas avec elle sa demoiselle de compagnie qui , suivant Tusage du temps , ne la quittait gsère , Ménage se plaignit de ce que madame de Sévigné le regardait comme telleraexitaajift conséquence , qu'elle ne craignait pas d'aller seule en voilure avec lui. a Montez , montez , mon cher Ménage } si voua me £&cbyes , i'ivai vous voir chez vous. »

{N&te du irmhittmr. )

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Garrick sWisa un joar de vouloir jouer Othello en habit moresque, nouveauté d^une part très^éplacee , puisque Othello, général vénitien , devait être vêtu à la vénitienne , et de Fautre peu avantageuse à Garrick, qui n^était pas grand, et que ce vêtement devait (aire paraître encore plu$ petit.

Après la pièce , quelque vint conter cette^ particularité à M. Quin. Sur quoi celui-ci dit eu riant : Le petit bon homme , au lieu de représenter le More, devait avoir Tair du petit nègre chargé de porter la queue de De^ démone.

Garrick sentit rinconvenance de cette innovation , et ne Fa pas répétée depuis^ -

Vous avez pu juger, par quelques passages de mes lettres, que les conversations savantes ne me déplaisaient pas. Je perfectionnais plus mon jugement par celles des petits soupers de M« Quin , que je nVusse fait par la lecture de tous les ouvrages dont on y parlait. Mistrîss Jad^n me fàâsait ordinairement Fhonneur de m^ accompagner. Un jour elle y rencontra un parent qu^elle «Vvait pas m depuis plusieurs années; bomme non moins d&stingué pur Fintiselletice «de son csruotère,

que célèbre par ses poésies. Celait Thomson, Tauteur des Saisons.

Puisque j'ai commencé à vous entretenir de M. Quin , trouvez bon que je vous cite un trait de lui qui fait honneur à sa mé^ moire , et qui ne sortira jamais de la mienne. Pendant qu'il avait la principale direction du théâtre de Covent-Garden , il remit sur la scène the Maid*s tragedy-y de Beaumont et Fletcher: il jouait dans cette pièce le rôle de M elantius , mistriss Pritchard faisait celui d'Evadné , et moi celui d'Aspasie. Un jour, après la répétition , il demanda à me parler dans sa loge. Comme il évitait toujours avec soin de me voir en particulier^je fus étonnée de cette invitation ; je craignais d'avoir, par quelque ( 1 1. c i inadvertance , oflFensé un homme que je res-

/ pectais comme un père. Ma crainte ne fut pas

longue; aussitôt que je fus entrée , il méprit ,X^ la main , et me dit avec une touchante bonté : Ma chère enfant, j'entends dire que vous êtes extrêmement courtisée : que l'amour f delà parure, ou quelques autres motiÊ, ne

vous conduisent pas à quelque imprudence. Les hommes en général sont des fripons. Vous êtes jeune, aimable; vous êtes obligée à plus

de précautions qu^une autre. Si vous avez besoin de quelque chose que Fargent puisse procurer, et qu^il soit en mon pouvoir de vous donner, venez me trouver. Dites-moi : a James Quin , donne-moi telle chose. » Ma bourse sera toujours ouverte pour vous. Quelques larmes de reconnaissance coulèrent de mes yeux ; je vis rouler dans les siens celles de lliumanité : sur ses traits était empreinte la douce satisfaction d^une ame noble qui fait iine action généreuse:

meurait cette dame : jVus tout lieu dVtre flattée de la réception qu^elle me fit. Sa politesse égalait toutes ses autres qualités.

Je ne fus pas reçue de même à Thôtel de Queen^sberry. La duchesse avait le projet d^humilier ma vanité , avant de servir ines intérêts. Satisfaite de la manière dont m^avait traitée la comtesse de Cardigan , je me fis conduire à rhôtel de Queen'sberry. Aussitôt qu'Hun de mes porteurs eut frappé et dit mon nom , le valet de chambre parut. Je le priai d'informer sa Grâce (i) que je me présentais pour avoir Thonneur de lavoir. Je fus fort étonnée, quand il revint, de lui entendre dire que sa Grâce|ae connaissait personne de ce nom. J'assurai le domestique que c'était par ordre exprès de la duchesse que j'avais pris la liberté de venir. Il me répondit que sûrement il s'était fait quelque méprise dans l'envoi de cette invitation. Je ne vis d'autre parti à prendre que de, m'en retourner.

Quelque humiliante que fût pour moi cette scène, j'ai cru devoir vous en faire le récit.

(0 Titre particulier afiectë , en Angleterre, aux ducs et duchesses . ( Note du traducteur. )

DE MISTRISS fi£LLAMY. Oq

Nous ne sommes tous que trop portés à la vanité, je rétais plus qu^une autre, et cette leçon , quelque sévère qu'elle pût me paraître , était véritablement une preuve d'intérêt que la duchesse avait voulu me donner.

Je revins à la maison , d'autant plus mécontente, que je m'attendais à être persifflée, à cette occasion , par une parente nouvellement arrivée d'Irlande , dont ma mère s'était depuis peu infatuée. Comme j'aurai souvent à vous parler de cette chère cousine, et qu'elle a été pour moi la source de plusieurs chagrins, c'est peut-être ici le lieu de vous dire que son corps difforme offrait à son ame perverse une habitation très-convenable.

Si l'on en croit les règles de Hogart, elle devait être pourvue de mille grâces, car il n'y avait pas dans toute sa personne une seule ligne droite. Son esprit n'avait guère moins de travers. Dès son arrivée , j'avais paru lui déplaire ; son aversion , dont je n'avais jamais pu savoir la^ cause , m'était devenue si importune que je m'en étais plainte à mistriss Jackson, qui avait inutilement prié ma mère de lui chercher une autre demeure.

Ainsi que je Pavais prévu, je nVus pas plutôt raconté à ma mère la manière dont j^avais été reçue à Thôtel de Queen'sberry , que la chère parente soutint que ma prétendue invitation était une supposition de ma vanité. Impatiente , je sortis pour aller au théâtre.

En entrant au foyer, je fus abordée par le prince Lobkowitz , qui venait me demander, pour le jour de mon bénéfice, une loge pour le corps diplomatique. Après avoir remercié son altesse , je lui dis qu^elle pouvait avoir une loge sur le théâtre , et , envoyant chercher le concierge , je le priai d^en faire note sur son livre. Jugez quelle fut ma surprise , lorsque celui-ci me dit qu'ail ne me restait pas une loge dont je pusse disposer! Toutes , à Fexception de celles de la comtesse de Cardigan, de la duchesse douairière de LeedsetdeladyShaftesbury, avaient été retenues par la duchesse de Queen'sbcrry. Je fus tentée de croire que cet homme plaisan*tait, d'hantant plus que cVtait lui qui m^avaii fait , delà part de la duchesse, Pinvitation que j^avais trouvée être fausse. Cependant il persista, et me dit de plus que la duchesse avait

D£ mSTRISS BBLLAMY. 7!

€D outre fait demander deux cent cinquante billets. Jen^en fus que plus embarrassée pour expliquer la manière peu obligeante dont j^ayais été reçue le matin.

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