LETTRE XL
a3 décembre 17 — .
Le priDce de Lobkowitz eut la bonté de se contenter dW balcon ; je m^empressai de retourner chez ma mère, pour lui faire part de ces nouvelles , et triompher de ma malveillante cousine. Pour comble de satis&ction , je trouvai , en rentrant, un billet de la duchesse, qui mVngageait à Taller voir le lendemain matin. Je n^ai pas besoin de vous dire avec quel plaisir je me vis ainsi disculper de mensonge.
Cependant, je craignais tellement de recevoir encore quelque rebuffade à Thôtel de. Queen'sberry, que je pris le parti dY aller à pied , afin que , du moins, si j^ëtais mal reçue, personne n^en fut témoin. En frappant à la porte, je ne pus me défendre de quelque effroi; mais je fus sur-le-champ introduite dans Fappartement de sa Grâce , et j^ fîis accueillie aussi singulièrement que Ton
mWait traitée la veille. Hé bien , jeune personne, me dit la duchesse en m^abordant, quelle affaire aviez-vous donc hier pour aller en chaise? Il Êûsait beau temps, et vous auriez pu aller à pied. — Vous voilà vêtue comme il convient (j^avais une robe de toile). — D n'y a rien de si bourgeois que de porter de la soie le matin. La simplicité est la plus belle parure de la jeunesse , et vous nVvez pas besoin d'ornement; habillezr-vous donc toujours simplement, excepté lorsque vous devez paraître sur le théâtre.
La duchesse, tout en me parlant, nettoyait un tableau; je lui demandai la permission de prendre ce soin pour elle. Croyez-vous , me répondit-elle , que je n'aie pas de domestiques à qui le fidre faire , si je n'avais pas envie de le .faire moi-rméme? Pour excuser la liberté que j'avais prise, j'observai à sa Grâce que j'avais demeuréquelque temps chez Jones, et que l'on m'y flattai td'avoir acquis dans cet art quelque habileté. Quoi ! me dit la duchesse , êtes-vous la jeune fille dont j'ai entendu parler à Chesterfield ? Je lui diS que j'avais eu l'honneur de ■ connaître ce seigneur. Se faisant.alors apporter de son cabinet im sac de toile , eUe me dit ;
Personne ne peut donner à une Queen^sberry autre chose que de For; voilà 25o guinées, et de plus ao pour les billets du duc et les miens : mais il faut encore que je vous donne quelque chose pour Tamour de Tyrawley.
Tirant alors de son porte-feuille un billet de banque , elle me le mit dans la main , en me disant que sa voiture allait me conduire chez moi, de peur quêtant si chargée, ilnem^r* rivât quelque accident.
Quoique le caprice de la duchesse eût fini 4^une manière plus gracieuse qu^il n^avait commencé , et que son présent fût beaucoup plus beau que celui que mWait fait la com-<* tesse de Cardigan , je dois avouer que je fus bien plus flattée du procédé de cette dernière , qui m^a continué ses bontés pendant tout le temps que j^ai resté au théâtre. Il y a une manière d^obhger qui donne du prix aux moindres fiiveurs ; il y en a une autre qui mâe de Pamertume aux plus importans bienfaits.
Mon bénéfice me produisit beaucoup plus que je n^eusse osé Fespérer î plusieurs hommes , alors , me faisaient Fhonneur de se dire mes admirateurs , et ils prirent cette occasion
DE MISTR1S6 BJBLLAHY. y5
pour montrer leur générosité , sans offenser ma délicatesse.
Parmi ceux qui m^honoraient de leur attention , étaient lord Byron , seigneur qui n^avait guère à s'enorgueillir que d'un titre et d'une assez jolie figure , et M. Montgomery, qui s^est appelé depuis sir Georges Metham. Comme je ne voulais écouter aucune proposition que le mariage , et aucun parti qui ne tne donnât une voiture, M. Montgomery me dit franchement que quant au premier article, il ne pouvait me le promettre, parce qu'il était dans la dépendance de son père , dont il ne pourrait obtenir le consentement ; que pour le second , il n'avait point assez de fortune pour me le procurer. Après cet éclaircissement , il se retira dans le Yorkshire. La franchise de ce jeune homme , de l'affection duquel je ne pouvais douter , et qui ne chercha point à me tromper, m'intéressa beaucoup pour lui.