LETTRE XII
ler jan\icr 17 — .
Lord Byron me poursuivait sans cesse ; mes refus blessèrent son amour-propre ; il résolut de se venger de ma froideur. Il était fort lié avec un homme dont la conduite déshonorait le rang, et dont je tairai le nom par égard pour sa famille. Mylord avait fait de cet homme son confident , son ami , titre non moins fréquemment profané que celui diamant par des gens dont Famé n^est digne de connaître ni Famour ni Tamitié : ce fut lui qu^il chargea du soin de sa vengeance. Le comte *** se croyait amoureux d'une jeune femme avec laquelle j'avais une étroite liaison ; il était persuadé qu'en me détournant des sentiers de la vertu , il aurait un moyen de plus pour attirer dans • ceux du vice celle qu'il aimait.
Dans ces vues il fréquentait la maison de mistriss Jackson , ce qui déplaisait fort à ma mère; mais comme il avait été un pilier de
coulisses pendant qu'elle étdit au théâtre , et que souvent il lui avait rendu de petits services , elle ne pouvait refuser ses visites. Elle le recevait avec une froideur qui eût rebuté tout autre qu^un homme de qualité; mais il était aussi confiant qu^'assidu. Ma mère m^avait enjoint de rompre toute intimité avec la personne qui était Tobjet des poursuites du comte: celle-ci était légère , et quoique née dans une position distinguée , elle sVtait dégradée par sa liaison avec une femme de qualité qui avait plusieurs fois quitté son mari.
Ma mère 9 alors, était devenue tout-à-fait dévote; la religion occupait une si grande partie de son temps , que le soir elle était rarement visible. Mistriss Jackson , que je ne quittais guères, et qui venait souvent avec moi aux soupers de M. Quin, m^avait transporté une grande partie de Fainitié qu'elle avait eue pour ma mère : mais je ne devais pas profiter long-temps de cet avantage.
Un dimanche soir, le vil comte ***, sachant que ma mère était occupée, vint me dire que miss B***^ la jeune personne dont j'^ai parlé, était en voiture au bout de la rue de Southampton , et qu'elle désirait de me parler.
Sans méihe me donner le temps de prendre ni mes gants , ni mon chapeau , je cours à la voiture; elle s^ouvre, le comte me pousse dedans, y monte avec moi; et les deux chevaux partent au galop.
Dans ma surprise , je pouvais à peine pai^ 1er; bientôt je mVcriai, je m^exhalai en reproches. Mylord les reçut avec une tranquillité vraiment philosophique , me disant froidement qn^on ne voulait point me faire de mal , et que je ferais mieux de rendre heureux lord Byron que de refuser ainsi mon propre* bonheur. Son ami, ajouta-t-il, était sur le point d'épouser miss Shaw, parti extrêmement riche , qui le mettrait à même de me faire de grands avantages. Étourdie de tant d'audace et d'insolence , je restais muette.
Enfin la voiture s'arrêta dans un lieu écarté , à l'extrémité de North-Audley-Street ^ en face de la campagne. OxfordrStreet^ alors, ne s'étendait pas aussi loin qu'aujourd'hui. Lé comte étant descendu, me fit entrer dans la maison. Il sortit ensuite pour me préparer , disait-il, un logement. Il en avait déjà vu un chet une couturière , au marché Camaby , dans Broad-Street, tX il se proposait de reve^
DÉ MISTJÙSS bbllamV. ^g
liir immédiatement me prendre pour m^ conduire. La maîtresse de la maison était, selon lui , une très-honnéte femme , et il protestait, avec les plus horribles imprécations ^ qu^on ne me voulait faire aucune violence.
Une grande crainte en fait taire de moindres , et Finconvénient de rester seule dans cette maison inconnue y ne me paraissait rien en comparaison de ce que j^avais à redouter de deux hommes aussi audacieux et aussi puissans. La terreur m^avait saisie : j^étais immobile et comme frappée de la foudre.
Peu de temps s^était écoulé, lorsque le comte revint. Avec lui, qui vis-je entrer!.... Mon propre frère. Une joie soudaine s^empara de moi à la vue de ce protecteur que m^envoyait la Providence. Je couruspour me jeter dans ses bras ; mais je fus si violemment repoussée, que je tombai par terre; je perdis connaissance. En reprenant mes sens , je ne vis auprès de moi quWe vieille femme qui me dit qu^elle avait ordre de me conduire au logement qui mVtait destiné.
Je demandai , d^abord , comment mon frère s^était trouva là : j^appris de la domestique qn^il avait infligé au lâche comte une punition
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corporelle ; mais , comme il avait supposé que j^ëtais venue de mon consentement , il avait déclaré quMl ne voulait plus me voir , et qu^il m^abandonnait à mon mauvais sort. La vieille femme ajouta qu^il savait menacé le comte et son complice d'une poursuite judiciaire; ce qui avait tellement intimidé le premier, quMl avait donné ordre qu'on me fît sortir de chez lui le plus tôt possible , craignant qu'on ne me trouvât dans sa maison, et qu'il n'en résultât une preuve contre lui.
En arrivant dans Broad-Street, je découvris, à ma grande joie, que la maîtresse de la maison , qu'on appelait Mirwan , avait travaillé pour moi, sans que je connusse sa de^ meure. Je lui racontai mon aventure simplement, comme elle m'était arrivée : et mon extérieur, ainsi que mes yeux, fatigués de pleurs^ témoignaient assez la vérité, de mon récit.
J'appris ensuite les particularités suivantes, relativement à mon frère , pour quij'étais plus inquiète que pour moi , car je lui étais tendrement attachée. Occupé sur mer pendant plusieurs années , et depuis long-temps attenda, il venait d'arriver, et, par une de ces com-
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lunaisons du hasard qu^on a peine à croire , il se trouvait au haut de la rue de Southampton, précisément au moment où Ton me faisait monter malgré moi dans une voiture. Disposé à secourir une personne à qui Ton semblait faire violence , il s^était avancé; mais la rapidité avec laquelle le cocher avait fait partir ses chevaux , ne lui avait pas permis de nous atteindre. Arrivé chez mistriss Jackson , il avait à peine eu le temps d'entrer et de demander de mes nouvelles, que cette dame sVtait écriée : Ah ! monsieur, courez à son secours! Iprd *** vient, à Tinstant même, de remmener. Mon frère , à ces mots , avait conclu que je devais être la personne qu^il venait de voir enlever. Mais sachant quHl lui serait impossible de rejoindre la voiture, il s^était rendu droit à la maison du comte. Ne le trouvant point chez lui , il s'était promené devant sa porte , jusqu'à ce qu'il le vît venir , et c'était alors qu'il l'avait accueilli comme je l'ai raconté. De chez le comte, mon frère était allé chez lord Byron , où il l'avait accusé d'avoir coopéré à l'enlèvement de sa sœur. Mylord avait nié qu'il eût aucune part à cette action , assurant même sur son honneur, ce qui,
au reste , était très^vrai , qu'ail ne m Wait pas vue de la journée.
Mon frère , ajoutant foi à Tassertion de lord F}rron, devint furieux contre moi. Sans faire de recherches ultérieures , il me jugea capable d^avoir formé une liaison illicite avec un homme marié, vieux et sans principes. Me regardant alors comme une femme perdue , il partit sur-le-champ pour Portsinouth , et je fus ainsi privée dVne protection qui m^eùt été plus nécessaire que jamais.
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