‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 14 sur 110 · LETTRE XIII · texte numérisé non relu

LETTRE XIII

i8 janvier 17 —.

Bientôt , j^appris que mon aventure avait été présentée dans les journaux sous les points de vue les plus défavorables. On me prodigua toutes les injures que peut dicter la méchanceté; et pourtant je n Wais pas commis ^ même de pensée, la moindre fiiute du genre de celle quVn me reprochait. J^écrivis à ma mère ; elle me renvoyâmes lettres sans les ouvrir. Je nV vais de vêtement que ceux que je portais, et mon obligeante parente empêcha qu^on m^en envoyât. Le trouble que ma disparition avait causé à mistriss Jaeksotn , avait tellement aifecté cette dame , qu^elle en était malade. Mistriss Mirwan, che^ qui j^étais logée , me procura avec bonté tout oe qui m^était né^ cessaire. Elle employait (ous ses soins pour me coQsoler; mais elle y travaillait inutile* ment. Je ne pouvais sans horreur envisager ipa «ituation, ni penser que j^étais devenue

injustement , dans Fespace de deux jours , la fable de la ville.

Que faire? je n^avais ni ami ni protecteur. Quoique tout pût prouver mon innocence, quoique mistriss Mirwan pût certifier que je nVvais pas reçu une visite depuis que jMtais chez elle, toutes ces preuves me devenaient inutiles. A qui les offrir? Ma mère était inexorable ; mon frère absent ; mistriss Jackson était malade, et mon impitoyable parente ne lui laissait rien parvenir.

Accablée sous le poids de ces tristes réflexions, je succombai à mes peines; une fièvre lente me saisit; je fus bientôt aux portes du tombeau. Jamais malheureuse créature n^a été plus punie d^une véritable faute , que je ne Fai été d'un crime imaginaire.

La fièvre cédant enfin à Page et au tempérament , le médecin me conseilla de prendre Pair de la campagne. Je n^avais point d'argent; mistriss Mirwan eut la bonté de m'en prêter- Après avoir long-temps hésité sur le lieu vers lequel je dirigerais mes pas , je me décidai à aller voir une mistriss Clarke , parente de ma mère , qui demeurait à Baintree , dans le comté d'Essex. Cette personne ^ ainsi

que ses parens , étaient quakers ; il était peu • probable qu'ils eussent entendu parler de mon aventure. Quelques mois auparavant, une sœur de nïîstriss Clarke m'avait fait un legs de 3oo livres ^ condition que je n'em-brasserais pas la profession de comédienne. Mon engagement à Covent-Garden ayant annulé ce legs , il n^avait pas été réclamé.

Aussitôt que , grâce à ma bonne hôtesse , je fiis en état de partir, je me mis en route pour la voiture publique , ayant soin d^observer la leçon que m^avait donnée , sur mon habillement, la duchesse de Queen'sberry ; j'avais adopté la maxime d^Horace : Simplex munâitiis. Cette simplicité dans mes habillemens eut un avantage auquel je nWais pas songé; elle trompa mistriss Clarke ; et lui faisant croire que jMtais de. la même secte qu'eUe, me procura un très-bon accueil. Toute la famille prit , diaprés cet extérieur , une si bonne opinion de moi, que Ton m^ofirit de bonne grâce tout ce qui se trouvait à Clarke-Hall. Mon vêtement n^avait pas cependant la sévérité compassée des véritables quakers ; il était seulement assez simple et assez propre pour me mériter le titre de wet quaker (quaker

mitigé), distitictioD fondée principalement sur ce que ceux de cette dénomination portent des rubans, de la gaze et de la dentelle. J'admire plusieurs des principes de ces hommes si simples , si propres , et en apparence si honnêtes. Mais n'ayez-vous pas eu, ainsi que . moi , mille occasions de voir qu^un chapeau rabattu et un hisibit brun , un tablier veti et du linge uni , couvraient plus d'orgueil et de sotte vanité, que toutes les broderies d'un habit de cour ?

La pAleur de mon teint prouvant assez que j'avais été malade , et que j'avais besoin de prendre l'air de la campagne, cela me dispensa de chercher un prétexte pour motiver ma visite. Mes parens supposèrent tout naturellement que j'étais venue pour réclamer moti legs, et me reçurent amicalement. Le lendemain de mon arrivée , ils me payèrent les inlérêts échus , ce qui me mit en état de rendre à mistriss Mirwan une partie de ce qu'elle avait eu ia générosité de me prêter. Quelques jours après , sans s'informer si je n'avais pas perdu mon droit au legs^ ils m'en payèrent le capital. J'avoue que je fis d'autant moinsde srrtipule de le recevoir, qu'étant ri-

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ches et sans enfans , mes parens n^ayaient pas besoin de cet argent.

Après toutes les peines que je venais d^essuyer, cette tranquille demeure me parut un séjour céleste ; jY trouyais la paix , la gaieté , Fabondance ; jY étais heureuse etsatisfiûte.

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