‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 15 sur 110 · LETTRE XIV · texte numérisé non relu

LETTRE XIV

37 janvier 17

Au bout de quelques semaines , je fus entier rement rétablie. L'apothicaire , qui prenait soin de moi , était de la même secte que mes parens ; trompé comme eux par le quakerUme (si je peux m'exprimer ainsi) de mon habillement , il sembla prendre pour moi un goût dont ceux-ci ne cherchèrent pas à le détourner. Une foire annuelle est , dans ce canton , une époque de plaisirs et de fêtes. Mon empesé courtisan mHnvita avec mes hôtes à dî ner chez lui; il avait décoré sa maison de fleurs , et Pavait remplie de tout ce qu'il avait pu imaginer de plus propre à montrer sa passion pour moi. Mais Faveugle déesse qui gouverne le monde n'avait pas décidé que je dusse jouir long-temps de cette vie paisible. Dans un de ces caprices qui lui sont familiers , elle amena un incident qui me fit perdre à la

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fois et les soins de mon admirateur et la bonne volonté de mes parens.

.A ce diner avait été amené par un ami du maître de la maison , le célèbre Zacharie Moore , personnage aussi connu par sa prodigalité que par son infortune. Moore avait joui jadis d^un revenu de- vingt-cinq mille livres (i); sa prudence notait pas proportionnée à ses richesses. Grâce à son extravagance et aux chicanes de son intendant, il finit par se trouver réduit à une pauvreté vraiment honteuse , puisqu^il y était tombé par sa faute. Ce qu'il y eut dVtrange, c'est que le misérable qui lui avait escroqué cette immense fortune , eut l'impudence de lui proposer sa propre fille en mariage , offrant à cette condition de lui rendre tout son bien. M. Moore, avec beaucoup de noblesse , selon moi , rejeta cette

(i) Lorsque, dans les romans anglais , on nous parle de ces étonnantes fortunes , nous sommes tentés de reprocher à l'auteur des suppositions qui choquent la vraisemblance. Ici nous voyons un simple particulier jouir d*un revenu équivalent à six cent mille livres de France. Nul pays peut-être n*offre , plus que l'Angleterre , des eiemples de cette prodigieuse accumulation de richesses dans quelques mains. {No/e du troHucieur. )

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honteuse proposition. Tous les gens de sa connaissance, en admirant cette grandeur d^ame , ne purent sVmpécher de blâmer un défaut d^ordre , par suite duquel il se vit réduit à accepter, à Fâge de quarante ans , une enseigne dans un régiment qu^on envoyait à Gibraltar. Je yeux , à cette occasion , vous citer une épitaphe , si Ton peut lui donner ce nom , qui fut faite pour lui pendant sa vie.

Zacharia Moors.

Monument vivant

de Tamitië et de la gënërositë des grands.

Après une intimitë de trente ans

avec la plupart des

grands seigneurs des trois royaumes ,

qui lui avaient fait Thonneur de l'aider

à dissiper une immense fortune ,

ces illustres amis ,

par reconnaissance

des beaux jours , des amusantes soirées

qu'il leur avait ùli passer ,

Font promu , par leur crédit ,

à la quarante-septième année de son âge ,

à une enseigne ,

dont il jouit, aujourd'hui

à Gibraltar.

Je reviens à mon histoire. Rien ne se passa,

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jusqu^à raprès-«iidi , qui pût troubler Tharmonie de la société , ou me faire la moindre peine. Mais, après le dîner, Fami de M. Moore lui ayant dit tout bas que j^étais une quaker mitigée , dont son voisin Tapothicaire était épris, M. Moore , sans vouloir me nuire, donna carrière à sa légèreté , et dit assez haut pour être entendu de toute la compagnie : Bon ! une quaker mitigée ! hé , cVst miss Bellamy ! la célèbre actrice qui a reçu tant d^applaudissemens , Thiver dernier, au théâtre de Covent^Garden. L'altération visible de mes traits, aussitôt qu'il eut prononcé ces mots, lui fit voir qu'il avait dit quelque chose de déplacé, mais, comme Marplot, il ne put deviner ce que c'était.

Mistriss Clarke n'ayant point relevé ce qui venait de se dire , je me flattai qu'eUe n'y aurait point fait attention. Cependant , peu de temps après , elle demanda sa voiture, et laissa son mari , qui aimait assez à boire , s'amuser avec l'aimable habitant de Londres. Après notre départ , M. Clarke fit sur mon compte qudkpieis questions , et apprit tous les détails de mon aventura. M. Moore , au redt qu'il en fit, ayant ajouté que tout le monde me croyait

fort inhocente , mon parent qui , tout quaker qu^ était, avait de Thonneur, et dont le courage était éveillé par les fumées du vin , pensa que , comme appartenant à sa famille , j^avais droit à sa protection. Il reprit le chemin de chez lui , déterminé à poursuivre Faffaire , et à obtenir raison de Finjure qui m Wait été faite.

Cependant, nous regagnions la maison.

Dans la voiture de mistriss Clarke était une autre dame , ce qui empêcha ma cousine de s^expliquer avant notre arrivée. Je nVtais pas, je Pavoue, sans inquiétude sur les questions qu^elle pourrait me faire. Mais comme elle mWait toujours montré une extrême douceur, je ne pouvais penser qu'elle eût dans le caractère autant des traits de Xantippe que je lui en trouvai depuis. J'avais ouï dire qu'elle était jalouse ; mais elle était arrivée , ainsi que son mari , à \m âge où cette passion est supposée s'amortir, et je l'en croyais désormais parfaitement guérie.

En descendant de voiturd, elle se fit mal au pied. Je m'avançai , lui offirant ma main pour l'aider à gagner le parloir; mais elle le jcfusa avec un air de dignité théâtrale , prononçant

en même temps d^un ton dédaigneux : Arrière ! Je crus d^abord que cela s^adressait à un chien, qui venait pour la caresser; mais je ne tardai pas à être détrompée. Nous ne fumes pas plutôt entrées dans la maison, que, me regardant en face , elle me dit d'tm ton auquel je n^étais nullement accoutumée : Arrière , te dis-je ! tu es un enfant d^iniquité , tu t'es vendue à Fimpur; tu m'en as imposé.' Ici je Parrêtai , ne pouvant supporter l'imputation du mensonge. Je lui demandai en quoi je Favais trompée, et je la défiai de me citer une seule conversation où je lui eusse dit autre chose que la vérité. Comme elle avait réellement conçu pour moi de Famitié , elle parut fâchée de ce qu'elle avait dit, et je crois qu^'elle cherchait à s'excuser quand son mari entra.

Aussitôt qu'il lui eut raconté ce qui m'était arrivé , et dit ce qu'il se proposait de faire en conséquence, elle sentît sa colère se rallumer; la colombe redevint une Méduse. Arrière! sVcria-t-elle encore, arrière ! La perdition te suivra ; tu es venue pour séduire mon bienaimé avec tes artifices; Satan s'est emparé de toi , aussi-bien que de ta mère : sors , je te prie, de ma maison. Ici son bien-aimél'inter-

rompit , disant que rien ne Fempécherait d^al- 1er à la grande cite pour y forcer le méchant homme à me ùàre réparation , en méprenant pour son épouse. Et ne m^as-tu {>as dit , John, reprit mistriss Clarke , ne viens^tu pas de me dire que le méchant homme était marié ? Mon cousin John , dans son ivresse , avait oublié cette petite circonstance qui, tout-à-coup , arrêta son zèle chevaleresque.

Suivit un moment de silence , dont je profitai pour dire à ma cousine , qu^après ce qui venait de se passer, je ne pouvais rester un jour de plus dans sa maison ; non pas , ajoutai-je , que je fusse choquée de la risible imputation qu^elle me faisait d^avoir voulu séduire son mari , mais j^étais offensée de la manière dont elle avait parlé de ma mère. Au reste , forte de mon innocence , je lui pardonnais toutes ses injures, excepté Faccus^ition de fausseté. Sachez, madame, lui dis-je avec le plus de dignité qu^il me fut possible , que j^ai une ame au--dessus de tout artifice.

A ces mots , mistriss Clarke , avec un changement de ton et de manière qui aurait fait honneur à la comédienne la plus consommée, me dit trèsr^oucement : Anne , tu crois peut^

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être au dogme des Turcs , qui pensent que les femmes n^ont point d^ame. Le regard malin dont elle accompagna ces paroles , me fit quitter Fair important que j'avais pris ; ma colère finit , et je partis dW éclat de rire. Cela mit fin à notre conversation. Nous nous séparâmes pour aller nous coucher. Avant de me quitter, mistriss Clarke me serra trois fois la main , et me dit bonsoir, en me souhaitant toutes sortes de bonnes choses / salutation qu'emploient ordinairement les quakers avec leurs plus intimes amis. Maigre ce témoignage d'une amitié renaissante dans le cœur de ma pétulante oousine^je résolus bien de ne pas m'exposer à voir renouveler une pareille scène.

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