‹ Mémoires de mistriss Bellamy (volume 3)Chapitre 18 sur 110 · LETTRE XVII · texte numérisé non relu

LETTRE XVII

Peu de jours après, à la grande satisfaotioD du fermier et de sa famiUe , qui commeDçaient à nous regarder d^un œil de soupçon, ma mère partit pour Londres, où je ne devais pas tarder à la rejoindre. En arrivant à la ville, elle devait m Y procurer un loge^ ment, puis aller voir M. Rich, pour savoir s^il voudrait m'engager. En se rendant à cet effet à Covent-Garden , elle rencontra M. Shéridan qui, ayant entrepris la direction dW théâtre à Dublin, était venu à Londres, pour y faire des recrues. Il s^infonna de moi , et montra le désir de m'en gager. Ma mère répondit qu'elle ne croyait pas à propos d'écouter aucune proposition de ce genre, jusqu'à ce qu'elle eût vu M. Rich, auquel sa fille avait tant d'obligations. M. Shéridan l'ayant ap- .prouvée, elle promit de lui faire part du résultat de son entrevue avec M. Rich.

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Celui--ci, dès que ma mère lui eut parlé de sa rencontre avec M. Shéridan, et du désir qu^il avait de mVngager, lui donna, sans hésiter, une preuve de sa bienveillance pour moi, ainsi que de son désintéressement, en Tinvitant à accepter la proposition. Elle m'of* frait, dit-il , un double avantage, en ce qu'acné me mettait à même de profiter des leçons d^un excellent maître, et me donnait occasion de paraître dans les premiers emplois, faculté que je n**aurais pas eue à Londres, les rôles alors, excepté pour les débuts, appartenant aux acteurs aussi exclusivement que leurs appointemens.

Quand j^arrivai à la ville, je trouvai à Tauberge une lettre de ma mère, qui m^annonçait qu^elle avait pris pour moi im logement à Chelsea. Je m'y rendis sur-le-champ, JY trouvai M. Shéridan, avec qui je fus bientôt d'accord. Aussi honteuse de me montrer aux gens de ma connaissance, que si j'avais mérité tout ce qu'on avait dit de moi , je quittai Londres sans prendre congé de personne : négligence répréhensible, particulièrement à l'égard de M. Rich et de M. Quin,auxqueb

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m^attachaient tant de moti& de reconnais- •ance.

/^ Dans mon engagement avec AL Shéridan, je ne stipulai que pour un rôle que je crai* gnais quW ne me refusât à cause de ma jeu?» nesse; cVtait celui de Constance dans le Roi Jean. JVvais pris ce rôle en gré, quoiqu^il mt convint médiocrement, tant par le peu d^expérience que j^avais du théâtre, que par ma figure, qui eût beaucoup mieux convenu à celui du Prince Arthur (fils de Constance).

Je vous parle de cette particularité, parce que ce rôle est devenu, depuis, le sujet d^une grande contestation.

Avec moi et ma mère, qui avait promis de m'accompagner, le directeur avait engagé quelques autres personnes, qu^il avait promis de défrayer, ainsi que nous, jusqu^à Dublin. Nous arrivâmes sans accident à Park-Gate; U, les vents se trouvant contraires, M. Shélidan nous quitta, laissant à ma mère la di* reclion de la troupe, et partit pour Holy- Head.

Nous ne ressemblions pas mal à la troupe du Roman Comique t la nôtre était composée de mistriss Elmy; d^un jeune aventurier, son

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amant, nommé Lacj; de M. Morgan, malade paryenu au dernier période de la consomption ; de ma mère , et de moi.

Ma mère etmistriss Elmy étaient sans cesse en altercation. Cette dernière était fort gaie, et ne manquait point de sens; mais son défaut de moyens Tempéchait de faire au théâtre beaucoup dVffet. Elles différaient Tune de Vautre autant que Tombre et la lumière: le maintien froid et réservé de ma mère contrastait d^une manière très-piquante avec la légèreté de mistriss Elmy, qui forçait quelquefois sa gaieté par esprit de contradiction. De cette opposition de caractères resul'^ taient d^assez plaisantes scènes. Je veux to« etk citer un exemple.

Nous avions passée dans notre loute, par rm Ue«i nommé Evisée-fiank : mistriss Elmy parut si eachanlée de ce nom, que, pour la màs&àve^îe la Ratifiai sur-Ja-chana^ du titrç <de comtessie d^Evisée. Ce titre de nouvelle ^èpéalion devi&t pour ma mère un firéquaokt anjet de i)0<itradictÎ49n : dans toutes les au** fae^rgesla prétèndo^ ^somtesse avait le meilleur app^rieiaenti et r<an montrait pMur elle plw de soins et d¥gardi^[ueipOHr t^ute autre. Ma

mère, impatientée, finit par me dire que si je ne retirais pas à notre compagne ce titre importun, elle quitterait la troupe, et continuerait le voyage seule avec moi. Je fus donc obligée, en arrivant à Park-Gate, de dégrader ma comtesse, et de lui rendre le nom modeste de mistriss Elmy,

Après quelques jours passés à Park-Gate, toujours contrariés parles vents, nous primes par terre la route de Holy-Head. Nous traversâmes à. cheval une partie du pays de Galles. Ce fut dans cette route que, parmi quelques Irlandais qui se joignirent à nous, je vis pour la première fois M. Crump , dont j'aurai souvent à vous reparler. Citait un homme d'environ cinquante ans, laid, mais actif, complaisant et intelligent. Il montrait pour ma mère tant d'attentions , que nous le regardâmes comme très-amoureux d'elle. Je dois observer que ma mère possédant encore plusieurs restes de cette beauté qui avait séduit un des hommes les plus aimables du royaume, notre supposition n'était nullement invraisemblable. Vous verrez ci-après combien elle était mal fondée.

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Nous arrivâmes à Holy-Head, précisément au bon moment pour nous y embarquer; une demi-heure après , le paquebot mit à la voile, et nous conduisit sans accident en Irlande.

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Nous fumes reçues, ma mère et moi, en arrivant à Dublin, par une de ses anciennes amies, la femme du célèbre docteur Walkcr. Ce médecin avait acquis dans sa profession une réputation telle que, tout en vivant trèshonorablement, il amassait une fortune con* sidérable. Le docteur écrivait alors un traité contre Tusage où Ton est, en Irlande, d^enterrer les morts quelques heures après le décès. Il cherchait à détourner les Irlandais de cette dangereuse méthode, qui peut empêcher beaucoup de gens non-«ncore morts, de revenir à la vie. Ma mère Payant entendu parler de cet ouvrage , lui raconta Fanecdote de mistriss Godfrey , que j'ai insérée dans ma première lettre; et pour faire voir au docteur combien son opinion, sur ce point, était cour forme à celle qu'il voulait établir, elle lui promit que, s'il mourait pendant qu'elle se-

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rait en Irlande, elle examinerait avec soin Fëtat de son corps, et ne le laisserait enterrer que lorsqu^il n^ aurait plus aucune probabilité de son retour à la vie.

Ce n*est pas sans motif que je vous rapporte ces détails. Ils vous montreront combien il «st imprudent de faire des promesses qu^on n'est point sûr de pouvoir tenir. Vous verrez tout ce qu'il en coûta de chagrin à ma mère, pour avoir enfreint celle-ci.

Nous restâmes dans la maison du docteur , jusqu'à ce que nous en eussions trouvé une que nous allâmes habiter, près du théâtre. Aussitôt que je fus remise de la fatigue du voyage , j'allai rendre mes devoirs à mistriss O'Hara^ sœur de lord^T^rawley , que je n'avais pas vue depuis mon enfance. J'eus le chagrin de la trouver aveugle. Elle fut très-aise de me voir, quoique assez mécontente de ma profession. Cependant, comme je portais le nom du mari de ma mère, le seul auquel j'eusse droit, puisque j'étais née pendant leur mariage, mon état de comédienne ne faisait pas à sa famille un déshonneur public. Malgré son improbation de mon état, elle se proposa de me présenter aux

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gens de sa connaissance, comme sa nièce, fille reconnue du lord Tyrawley.

J^appris avec grande affliction de mistriss O^Hara la mort de ma bonne amie, mistriss Pye, protectrice de mes premiers ans, et qui , depuis peu,, avait terminé sa carrière. J^ai toujours regretté de n^avoir pas été près dVUe dans ces derniers momens. Il me semble que mes soins, mon affection, auraient pu pro-longer une vie si précieuse à son mari, si chère à tous ceux qui avaient connu cette estimable femme.

Mistriss OUara s^infprma avec bonté de rétat de ma fortune, ce qui me fournit l'occasion de lui parler de la générosité de la duchesse de Queen'sberry, et de la singulière leçon qu'elle m'avait donnée; ce qui parut beaucoup divertir ma vieille tante. Je lui racontai aussi l'événement malheureux qui m'avait causé tant de peine. J'ai pour règle de ne jamais me concilier à moitié la bonne opinion de quelqu'un. Quand on veut acquêt rir un ami, il faut se faire connaître à lui tel que Ton est, sans quoi l'on imite un malade qui , consultant un médecin , lui déguiserait sa maladie. Lorsqu'on a quelques aveux à

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faire, il faut les rendre complets, ou Ton a contre soi autant de chances qu^en eût donné une dissimulation entière.

L^après^midi , on annonça mistriss Butler et sa fille. Mistriss O'Hara me présenta à elles, comme sa nièce , parla de moi avec éloge, et comme mistriss Butler était une des femmes du premier rang dans le pays, qu^elle avait beaucoup de liaisons , que toute la noblesse fréquentait sa maison, elle lui demanda pour moi sa protection. Mistriss Butler était d^une taille élégante ; elle avait été fort jolie , et conservait encore quelque agrément. L'^altération de sa beauté semblait être due moins aux ans qu^aux maladies. Sa fille était belle, vive et spirituelle ; nous étions à peu près du mén^e âge: elle parut, dans cette entrevue, prendre pour moi un goût que je me sentis disposée à cultiver. Ces dames, avant de sortir, engagèrent ma tante à aller avec moi diner le len« demain chez elles, et j passer la soirée. Je montrai le plus graad empressement à pro^ fiter de cet honneur, et ma tante promit de mVccompagner. Infirme, et condamnée à une vie très-réglée, elle me congédia debonne

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heure 9 pour être moins incommodée de la soirée du lendemain.

En rentrant à la maison, je trouvai notre compagnon de voyage , M. Crump , tête à tête avec ma mère. Celle-ci m^apprit que miss Sàintf-Léger, Tune des trois dames que j''a vais connues chez Jones , quelques années auparavant, était venue pour me voir. Elle me priait de l'aller trouver le lendemain matin , chez lady Doneraile, dans Dawson- Street. Ainsi , étant arrivée sans connaître à Dublin une seule femme, je me trouvai tout d'un coup en mesure d'être intix)duite dans les meilleures compagnies de Dublin. Flattée de la manière dont j'avais été reçue chez mistriss O'Hara , je dis en riant , à ma mère , qu'il fallait qu'elle bannit un peu de sa rései've , pour engager M. Crump, qui paraissait se plaire avec elle, à lui donner tous ses momens de loisir; car probablement elle jouirait peu de ma société; les devoirs de mon état, et les invitations que j'allais sûrement recevoir, promettant d'occuper tout mon temps. M. Crump promit, pour sa part, de suivre mon conseil; mais ma mère fut très-choquée de la liberté que j'avais prise avec elle. X*ai déjà dit qu'elle

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avait conservé toute la pruderie des quakers , quoiquVlle eût renoncé aux dogmes de cette secte.

Le lendemain matin , j^allai déjeuner chez miss Saint-Léger , qui me reçut avec une politesse animée par le plaisir d^embrasser une personne chère , qu'on revoit après une longue absence. Elle me demanda avec empressement des nouvelles de miss Conway, et fut bien touchée d'apprendre que cette jeune personne était dans un dépérissement alarmant, son service auprès de la princesse de Galles, dont elle était fiUe d'honneur, l'empêchant de prendre les mesures qui eussent pu rétablir sa santé. Miss Saint-Léger me pressa de rester à dîner avec elle ; mais lorsque je lui eus dit que j'avais un engagement, et nommé les personnes chez qui je dinais, elle me dit obligeamment qu'elle se félicitait alors de ne me pas avoir, la connaissance de mistriss Butler étant la plus précieuse que je plisse faire à Dublin. Elle témoigna même beaucoup de regret de ne pouvoir fréquenter cette maison; lady Doneraile, sa tante, s'en était éloignée pour quelque tracasserie.

Ma réception chez mistriss Butler fut on ne

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peut plus flatteuse. Cette dame se déclara ma protectrice avant même de savoir si je mériterais ses bontés; et lorsque je pris congé d^elIe, elle m^invita à passer dans sa maison toutes les heures que je ne serais pas obligée , de donner au théâtre; ce que je lui promis bien volontiers.

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