LETTRE XIX
la mar» 17 — .
Lb talent, le génie, ne suffisent pas pour acquérir la gloire. Le théâtre , comme tous les arts , demande de grands trayaux, de profondes et sérieuses études. Tout homme qui veut se faire un nom , peut s^apph'quer ces beaux vers de Spencer :
K Aux plaines de Bellone , comme dans la p retraite du cabinet, celui-là, le premier, i> rencontrera la gloire qui la cherche avec le » plus de peine ; elle habite les lieux incultes , » parmi les armes , au milieu des vagues irri^ j> tées, etnesetrouvequ'^autraversdelapeine » et des dangers. Celui qui repose , oisif dans » ses foyers, ne la verra point entrer dans » sa paisible demeure. Devant sa porte ^ les n dieux ont voulu qu^habitassent la sueur, » les soins vigilans. Facile , au contraire, est n le sentier qui conduit au plaisir; on y
» marche sans peine , et Tentrée de son palais )> est ouverte à toute heure. »
Qu^il me soit permis de le dire : le peu de mérite que j^'ai acquis dans mon art , je Tai acquis par beaucoup d^eflPorls. Le temps que me prenait la société que je cultivais , n^a jamais été dérobé à celui qu^exigeait mon instruction.
Notre théâtre s'ouvrit avec éclat. Une circonstance heureuse pour moi, fut que le comte de Chesterfield était alors vice-«)i. M. Barry avait eu quelque succès , Thiver précédent, sur ce théâtre , dans le rôle d^ Othello. Le directeur, après mVvoir engagée, lui manda dMtudier celui de Castalio ^psiTce qu'il ^ se proposait de me faire bientôt paraître dans
^ CUx^^'^ rOrpheline. Pour ajouter à nos succès, / w M. Garrick se joignit cette année à notre
/ troupe. Il avait eu quelque contestation avec
^ a (r^^^^ le propriétaire du théâtre de Drury-lane; et d'un autre côté, M. Rich ayant refusé de lui accorder les conditions qu'il demandait , il vint à DubUn. Il s'était rarement trouvé dans une même troupe, trois acteurs aussi supérieurs que Garrick, Shéridan et Barry. ,
Les deux premiers, M. Garrick et M. Shé-
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ridan , convinrent de jouer alternativement les personnages de Shakespeare, et de réunir leurs talens dans toutes les pièces. DansTOrpheline, Garrick Élisait Chômant f Barry, Castalio , et Shérida'n, Pofydore. Dans la Belle Pénitente (i), Shéridan jouait le rôle d^Hora^ tiof Garrick, celui de Lothario^ et Barry, celui à^Mtamont. Barry avait, dans ce dernier rôle , une telle supériorité , que ce personnage semblait aussi important que les deux autres, J^étais obligée de jouer presque tous les soirs , et quelquefois dans des rôles qui me convenaient fort peu ; mais animée par les nombreux applaudissemens que je recevais , je faisais tous mes efforts pour les mériter. Voulant donner à ma profession tout le temps qu^elle exigeait , et cependant me livrer aux amusemens de la bonne compagnie , je me privais souvent du repos que demande
(j) Tragédie en cinq actes , de Rowe , représentée pour la première fois en 170$. On y remarque, comme dans tous les ouvrages de cet auteur , un style nombreux et soigné ; mais elle manque d'action et d'intér'êt. Le sujet en est italien ; et cependant Rowe connaissait si peu cette langue, qu'il a fait Sciotto (nom de Tun de ses personnages) de trois syllabes. {Note du traducteur.)
la nature. Un bon tempérament, un courage inépuisable, soutinrent cette activité pendant toute la saison.
Au bout de quelque temps , on proposa la tragédie du Roi Jean , dans laquelle Roscius et le directeur devaient paraître ensemble , et jouer alternativement le Roi et le Bâtard. M. Shéridan insista pour qu'yen cette occasion, je jouasse Constance. M. Garrick s'y opposa , parce que , dit-il , il ne resterait personne pour faire le Prince Arthur, que mistriss Kennedey, alors miss Orpheur, qui, i peu près du même âge que moi, et fort marquée de petite vérole, paraissait beaucoup plus âgée.'
Sur le refus positif que fit M. Garrick de me laisser jouer ce rôle qui me plaisait, et pour lequel j^avais stipulé dans mon traité , je courus à ma protectrice, mistriss Butler, à qui je me plaignis de ce qu'ion ne tenait pas ma convention. Quoiqu'elle fit grand cas de M. Garrick , elle avait pour moi tant de bonté , qu'elle envoya suivle-champ chez tous ses amis , pour les prier de ne point aller au spectacle le jour qu'on donnerait la pièce. Outre l'importance que donnent le rang et la for-
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tune , mistriss Butler avait une grande consi* dëration dans la société. De plus, elle donnait souvent des bals, et toutes les jeunes femmes qui y étaient habituellement invitées , étaient fort empressées de lui complaire , pour continuer à y être admises. Chacun, en conséquence , fut disposé à lui obéir, et fit circuler son invitation. La chambrée , le jour qu^on donna la première représentation du Roi Jean, (ut très-peu nombreuse; la recette ne monta pas à quarante livres. p i
Ce fut la première humiliation que Fim- / i^ l mortel Roscius eût éprouvée sur le théâtre, ""'j^, ^ Il eut lieu de se repentir de m^avoir préféré, pour le rôle de Constance^ mistriss Fumival. Mais ce qui rendit mon triomphe complet, fut que, lorsqu^on redonna la même pièce, M. Shéridan jouant le Roi y M. Garrick le Bâtard, et moi Constance, on renvoya à la porte plus de monde qu^on ne put en placer; la discussion relative aux rôles ayant été connue du pubhc, les spectateurs, pour me venger^ me prodiguèrent les applaudissemens.
Malgré ce succès, je résolus de rendre à M. Garrick , à la première occasion qui se présenterait, la mortification qu^il mWait fait
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essuyer : il ne tarda pas à s^en offrir une. Le petit grand homme devait avoir , dans la saison, deux bénéfices; et afin qu'ails ne fussent pas trop rapprochés Tun de Pautre, il était convenu que Fun aurait lieu de bonne heure , dans Tannée. Il avaitindiqué Jeanne Shore{i)^ [s P^'^^ ^^^ premier bénéfice. Lorsqu^'on vint m^inviter à jouer ce rôle , je le refusai absoluj . . ' w^. ment, motivant mon refus sur la même raison ^ J ^ qui avait servi de prétexte pour m'enlever ^. /{it-*/ .^ c^ï"î d^ Constance, savoir, ma jeunesse. > ' Voyant que les instances étaient inutiles,
^ M. Garrick pria miss Butler d^user de son cré-
dit pour obtenir de moi ce qu^il savait bien que je ne pourrais refuser à une personne à qui mVttachaient également la reconnaissance et la politique. En même temps , pour
(1) Jane Shore, tragédie en cinq actes, de Nie. Rowe^ donnée pour la première fois en 1713. Cette pièce est estimable sous le rapport du style et celui de la moralité ; mais on lui reproche de manquer d'une certaine profondeur de sensibilité qu'exige la tragédie. L'auteur passe pour avoir plus étudié les livres que scruté le cœur humain.
Rowe était né en 1673 ; il est mort en 1718.
( Vo/p du traducteur.)
ne négliger aucun moyen de me toucher en sa Êiveur, il m^ëcrivit un billet qui produisit rincident que vous allez lire, et devint, pendant quelque temps , le sujet de toutes les conversations de Dublin.
Dans ce billet , il me marquait que si je vou- y^- / lais Fobliger, il composerait, pour moi, un y^ merveilleux épilogue , qui , avec le secours de mes yeux, ferait plus de ravage que n^en avaient jamais &dt la chair et le sang , depuis le commencement du monde.
Il adressa cette ridicule lettre k Vidole de mon ame^ la belle Ophélie^ et la remit à son domestique, avec ordre de me rapporter; mais celui-ci avait fait aux ordres de son maitre peu d^attention ; il donna la lettre à un portier dans ma rue , sans se donner la peine d^'en regarder Fadresse. Le portier ayant lu la suscription, et ne connaissant personne dans toute la ville de Dublin qui ^^appelAt Vidole de mon am£f ou la belle Ophélie, porta le billet à son maitre , qui se trouvait être un journaliste. A ce moyen, le contenu fut bientôt inséré dans les papiers publics. L^auteur de cette \ belle Epltre fut, comme on peut le croire, extrêmement affligé de sa publication, et ainsi
fîit ma mère qui tremblait toujours pour ma réputation. Mon caractère, heureusement, était trop bien connu , pour qu^un incident si ridicule pût j porter quelque atteinte.
Nul nVst sage à toute heure , dit un proverbe-, et jamais il ne fut mieux appliqué. Qu'une pareille pauvreté eût échappé à la plume de Fimmortel Roscius , estait une étrange chose. La fortune , en la publiant , sembla vouloir punir son auteur d'un moment d'oubli , pour le corriger à jamais du mauvais goût et de la froide plaisanterie.
Avec une troupe ainsi composée , on peut croire que la recette de l'hiver lut extrêmement avantageuse pour M. Garrick et M. Shé- ^ V Y ridan. Je ne me rappelle pas combien gagna
Y \^C -^ Roscius; mais on dit (dans le temps que c'é- I i ', :• '- 1 • ' tait une somme presque incroyable.
M. Garrick, réconcilié avec moi, vint plus souvent dans la maison du colonel Butler. Celui-ci avait, à quelques milles de Dublin , une maison près de la côte ; ma mère , supposant que les bains de mer me feraient beaucoup de bien , loua , pour me les faire prendre , une maison meublée , aux appentis de Glontarf. Elle avait choisi ce lieu pour que je ne fusse
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pas éloignée de ma chère miss Butler, dont jVtais devenue inséparable. Notre intimité était si étroite , que , quoique nous nous vis* sions généralement à diner, et que nous passassions ensemble le reste de la journée , nous nous écrivions toujours le matin un ou deux billets. Rien n'^est si doux que la liaison de deux jeunes personnes de cet âge , douées d^in* telligence et de quelque sensibilité. Exempte du trouble, des inquiétudes de Pamour, elle se nourrit de plaisirs innocens , d^illusions flatteuses ; c^est un sentier parsemé de fleurs, sur lequel on court d'un pied léger, qui ne rencontre pas une épine.
A la fin de la saison ,^ M. Garrick se disposa à retourner en Angleterre avec la riche moisson qui avait couronné ses travaux. Mistriss Butler, qui goûtait fort les gens d'esprit, aimait autant sa société que sa fille aimait la mienne, et certes c'était avec raison; car j'ai connu peu de gens d'aussi bonne compagnie que M. Garrick, quand il voulait être aimable. Un tour que lui joua mistriss Butler, vous prouvera qu'elle n'avait ni moins de gaieté, ni moins de malice que lui.
Quelques jours avant que M. Garrick quit^